‹ Mémoires inédits de Charles Nicolas Cochin sur le comte de Caylus, Bouchardon, les SlodtzChapitre 11 sur 46 · REMARQ.UES · texte numérisé non relu

REMARQ.UES

l (p. 83). — M. le duc d'Antîn donnoit beaucoup à la protection, et ainsi qu'il arrive volontiers aux grands seigneurs, jusqu'à ses valets protégeoient auprès de lui. On laissoit des élèves excellens tels que Vanloo, Boucher et autres, sans les envoyer à Rome, tandis qu'on donnoit les places de pensionnaires à des élèves sans talent, recommandés par ceux qui approchoient le supérieur. Ceux qui y étoient y restoient presqu'autant qu'ils le vouloient, ce qui faisoit perdre le tour de plusieurs autres. Cette négligence cependant a eu quelques bons effets, en ce que les bons élèves d'alors qui peuvent obtenir cette grâce ont eu plus de temps pour se former. Tels ont été Bouchardon, Slodtz et quelques autres.

II (p. 84). — M. d'Antin traittoit les académiciens avec ass% de hauteur, aussi ne le voyoient-ils que dans les cas de nécessité. Il les tutoyoit comme je l'ay dit. Cela ne plaisoit pas à M. de Troy le fils. Les artistes appelloient assés ordinairement M. d'Antin: Monseigneur. M. de Troy ne le lui refusoit pas ; mais lorsqu'il en étoit tutoyé, il ne l'appelloit plus que Monsieur. Enfin M. d'Antin y fit attention , ne trouva point cette fermeté déplacée et ne le tutoya plus que rarement, et comme par inadvertance.

Ce ministre protégeoit assés mal l'Académie. La grande affection qu'il portoit à tout ce qui étoit pour ainsi dire de son domestique, étoit très-forte pour Stiémart (1). Et lorsque les seigneurs de la cour

(1) Dans la liste des membres de l'Académie , où il fut admis le a8 juin 1720, Stiémart est « copiste de la cour et décorateur du Louvre. • Il avait donné pour morceau de réception une copie du portrait du Roi d'après Rigaud De 1737 à 1740 , il fut le tapissier du salon , c'est-à-dire

lui demandoient son avis sur les tableaux dont ils décoreroient leur palais ou châteaux, il leur conseilloit de ne point s'adresser aux Académiciens , mais de faire faire par Stiémart de bonnes copies d'après les grands maîtres. C'est ainsi que Stiémart, avec les foibles talens d'un bon copiste, gagna plus de bien que les plus habiles peintres.

Quelqu'un recommandoit un jour à M. le duc d'Antin M. Colin de Vermont (i) peintre de l'Académie, et croyoit donner plus de poids à sa recommandation en ajoutant que c'étoit le frère de M. de Blamont , intendant de la musique du Roy : Colin de Fermoni , Colin de Blamont, je ne connais point tous ces Colins-là, dit M. d'Antin, 7V ne connois que Colin Tampon, quolibet en usage alors.

III, (p. 85). — A l'occasion de Adam l'aîné (2), je

qu'il fut chargé du pitcement des tableaux à Texposition des peintres de l'Académie, charge qui échut plus tard à Chardin.

(1) Peintre d'histoire, né à Versailles, mort en 1761. • Il posait supérieurement le modèle et le dessinait correctement. • ( Dictionnûire des Artistes de l'abbé de Fontenay. tome 1, Paris, 178a). Ce M. Colin de Vermont est cité dans une lettre écrite par M. de Toumehem i M. Cazes, directeur de l'Académie de peinture et de sculpture, parmi les onxe ofQciers de ladite Académie choisis pour travailler en concours supérieur pendant l'année 1747. (ponfirtnces et détails ^administration de F Académie roîale de Peinture et de Sculpture , année MDCCXLVII ). Ce manuscrit conservé à la Bibliothèque de l'Université , à la Sorbonne , n'est pat moins officiel que le manuscrit correspondant conservé à l'Ecole des Beaux-Arts ; la copie du compte-rendu de chaque séance y est suivie de la signature • Lépicié • ; mais il est plus complet. Voyex ci-dessus p. 16.

(a) Né en 1700, ce sculpteur est mort en 1759. C'est donc au cadet que s'adresse cette diatribe de Diderot : « Abominable, exécrable Adam 1 Je ne parle pas du plus ancien des sots maris ; mais d'un sculpteur de son nom , qui nous donne un des Pères du désert , qui prie sur le bout d'une roche, pour Polyphème ; je ne sais quelle petite béte légère et frisée pour un des moutons i longue laine du Cydope, et un sac de noix pour un Ulysse. * (Salcn de 176$. Œuvres de Diderot , tome 8, édition Brière , p. 38o-)8i).

102 KÉMOmBS DB OOCHIK.

rapporteraj une pedtte anecdote , lors des commencemens de M. Bouchardon à Paris. Dînant avec mon père à Saint-Cloud, chés M. Legrand» architecte de Nfarle duc d'Orléans, cet architecte demanda à mon père à qui il lui conseiUoit de s'adresser pour un grand grouppe de pierre qu'on vouloit mettre au haut de la cascade , ajoutant que cela étoit si peu payé qu'il n'osoit le proposer à un habile homme , qu'il voudroit seulement trouver quelque jeune homme qui n'en fit pas absolument une mauvaise chose. D'après cet exposé mon père n'osa point penser à M. Bouchardon dontil connoissoit les rares talens, et regarda cela comme audessous de lui. Il indiqua Adaml'atné qui, comme jel'ay dit, avoitalorsplusderéputation qu'il n'en méritoit. C'est ce qui est cause que nous avons là le médiocre grouppe qu'on y voit. M. Bouchardon reprocha depuis à mon père de n'avoir point pensé à lui, qu'il l'auroit fait au prix qu'on auroit voulu ; on peut juger par la besogne d'Adam, si mon père en eut du r^ret.

IV (p. 87) — Après la mort de M. Bouchardon , Pigalle étant chargé de finir cet ouvrage fit appeller {dusieurs artistes de l'Académie pour qu'il fût décidé s'il étoit vray, comme le prétendoient les fanatiques adorateurs de M. Bouchardon, que les quatre figures de piédestal (qui étaient teUes queBustel les avoit faites et où M. Bouchardon n'avoit pas encore touché}, étoîent en effet assés £ûttes, et assés bien, pour qu'en se contentant simplement de finir les têtes et les mains ébauchées, on pût les fondre sur ce modèle. Il n'y eut qu\me voix de tous les artistes capables d'en juger. Il fut décidé que kmodtfe étoit à remanier tt à corriger partout. A cette occasion ooos vîmes toute la statue du Roy et le cheval étant limées et arrondies sans gous par les dzdeurs ; cepen-

BOOCHARDON. 103

dant nous eûmes le plaisir de voir une jambe et un pied du Roy qui n'avoient point encore été cizelées et qui étoient modelées avec un goust, une netteté et une fermeté admirables. Les touches meplattes et les formes décidées y étoient encore; nous ne pûmes nous refuser au déplaisir de voir qu'on étoit obligé de laisser gâter encore cette belle partie afin qu'elle fût conforme au reste. Mais nous conclûmes que M. Boucbardon, par son goust excessif pour le fini , avoit laissé perdre les principales beautés d'un ouvrage qui auroit fait Fadmi* ration et l'étude des siècles à venir.

M. Pigalle dans son morceau pour la ville de Rheims fut plus sage et ne le fit point ou peu dzeler. Il se peut qu'il y ait eu des vues d'économie, en ce que cela lui épargnoit les frais de la cizelure ; mais l'art y a gagné ; . et l'on voit dans la figure du cytoyen tout l'art d'un grand sculpteur. Il est vray que s'il avoit osé prévoir que sa fonte eut un succès assez heureux pour pouvoir rester sans être cizelée» il auroit pu finir ses cires avec plus de propreté afin qu'on ne vit pas dans la fonte les traces du torchon, mais il a mieux valu les laisser que d'ôter avec la lime touttes les grâces du modelé sçavant qu'on y découvre. Si M. Boucbardon avoit eu le même bon« heur et que son ouvrage eut pu rester comme le pied que nous avons vu, c'eût été un chef-d'œuvre.

V (p. 87). — Je distingue son goust d'élection d'avec son goust acquis. J'appelle goust d'élection ce sentiment qui nous fait préférer une manière d'être ou de faire à une autre , le fini au heurté , etc. , et je nomme goust acquis ce sentiment des beautés de détail de la nature que l'on acquiert à force d'étudier d'après elle. Il semble qu'on est fondé à croire que, par la science qu'il

104 idaKMBKS DE COCHOf.

aTmtdela nature, il ne poovoît se refbser à mettre dans son modèle les touches méplates et sensibles qu'elle indiquoit, mais qu'il étoit channé quand quelqu'un moins sçayant que lui Tenoit les ôter même en arrondissant , perdant l'esprit et gâtant l'ouvrage , et tout cela par la crainte d'être maniéré, crainte qui l'occupoit d'autant plus qu'il reprochoit ce prétendu défaut à presque tous les sculpteurs tant anciens que modernes.

Ce goust d'élection, qui chés lui alloit jusqu'à la bizarrerie, lui £sûsoit porter des jugemens singuliers sur plusieurs ouvrages. U regardoit le cheval de la statue de Henri IV, comme le meilleur qu'il j eût à Paris dans ce genre, quoiqu'il ne paroisse qu'extrêmement médiocre aux yeux de tous les artistes ; le portail gothique de Saint-Germain i'Auxerrois auquel personne n'avoit jamais fait attention lui paraissoit une belle chose. Il trouvoit des beautés dans de méchantes images à deux liards qui se vendoient sur les quais. Peut-être j avoitil un peu de cette envie de soutenir des paradoxes, à quoy sont sujets beaucoup de personnes. L'amour-propre y gagne en ce qu'on paroist plus éclairé lorsqu'on trouve des beautés où les autres n'aperçoivent rien.

Cependant je ne prétends pas qu'il faille rejetter les opinions des hommes de son mérite parce qu'elles ne nous paroissentpas recevables d'abord ; mais il faut les examiner. C'est ainsi qu'en considérant depuis le portai de Saint-Germain je ne puis me refusera conveninque les masses générales et les proportions de ce portail sont en effet belles ; mais quant au cheval de bronze , j'ai eu beau le regarder il ne m'en a paru que plus mauvais et je ne puis de^âner ce qu'il y a trouvé de beau ; à moins que ce ne soit le grand fini et la propreté du cizeler. En ce cas ce seroit sa marotte , si mieux l'on

n'aimoit imaginer que c'étoit une manière détournée de faire la critique du cheval qu'avoit fait M. Le Moyne pour la statue de Bordeaux, lequel lui paraissoit maniéré.

VI (p. 89). — Cette figure est d'une nature qui n'est pas entièrement formée. Les bras en sont maigres , les jambes un peu engorgées, les pieds grands. Ce peut être ce qui Ta rendue désagréable à ceux qui n'y sçavoient pas voir les autres beautés. On prétend qu'il arriva à M. Bouchardon une scène désagréable et ridicule. Comme il alloit voir baigner les jeunes garçons sur les bords de la rivière pour y chercher quelque beau modèle de l'âge qu'il vouloit représenter dans sa figure, il en trouva un qui lui parut beau , il lui proposa de venir chés lui. Ce jeune homme s'alla imaginer qu'il avoit de touttes autres intentions, l'insulta ; je crois même qu'il appella la garde et que M. Bouchardon fut obligé de décliner son nom et d'expliquer sts desseins.

VII (p. 94). — Ce dessein en 1740 ou 1742. m'avoit coûté un temps considérable ; il m'avoit été décommandé dans le temps qu'il étoit déjà suffisamment avancé pour me faire désirer de l'achever, d'autant plus que je voyoïs qu'il pourroitme faire honneur; ainsi, n'ayant plus de temps déterminé, je l'achevay en différens temps et comme il étoit à la mine de plomb sur vélin, et que la mine de plomb s'évapore promptement, il me fallut le refaire presque tout entier à plusieurs reprises. Lorsqu'il fut achevé, je le montray à M. de Bonneval, alors controUeur des Menus-Plaisirs du Roy. Il me parut le désirer avec tant d'ardeur, lui qui étoit froid et peu démonstratif, que je lui en fis présent. C'étoit à lui que

io6 uHuanEM m cocam.

l'ovois l'obligation d'avoir tnnraiUé pour le Roy dès Fftge de vingt ans, honneur dont f étois flatté, ne prévoyant pas que je serois tou)oun fort mal payé dans ce district et que je perdrois toutte ma jeunesse sans profità leur service. M. de Bonneval étoit alors par sa place à portée de me faire du bien dans la suitte ; mais à peu de temps de là il la quitta par les dégoûts que lui donna M' le duc de Richelieu , premier gentilhomme de la chambre du Roy : ainsi ce dessein fut en pure perte pour moy.

M . le duc d' Aumont, aussi premier gentilhomme de la chambre (i) , eut depuis envie de ce dessein; ce M. de Bonneval ne sçavoit comment le garder et le lui refuser» mais je ne voulus pas démentir le don que j*en avois fait.

(i) Ce duc avait été tounié en ridicnle dans une parodie deCma«; Mannontel ayant récité cbea Madaine Gcoffrin qœlquea vert de cette parodie et n'ajrant point voula en désigner rantenr, le premier gentilhomme de la chambre le fit enfermer i la Bastille. La lettre suivante dn comte de Saint-Florentin se rapporte à cette ai&ire. Noos en avons trouvé la copie dans les papiers de Libri. (Bibliotbèque Nationale. Foods français. Nouvelles acquisitions N* JjSl) :

A M. DB SAtmas.

A VtnnUa, U 27 ièumhr* 1759.

It Roy û jw^i à propos , Motaûmr , iiwtoytr if. dt HtrmmOtl k U BûsHlU; éûmàjê voss atoo^ U Uttn iê 5* M^esUpomr Ty fmrt comèùro, H suffira , j€ crois , qae two rtmvoyû^ tktrdm- et fa# cmd bd ordomsie^ de sy rendre, Kmb fere^ dire àM.ie Go&vemear de bd foire dmtmer mv

Voms comteisse^ les sentimeat ëvee les^aeis Je smis , Momietr, votre tri»-

S. FLOASimil.

On peai M foire dotmer des livres, des plames et dm pépier.

En msrge de cette lettre 00 lit Tannotition suivante :

€ Répondm le 28 décembre fu le siewr Mermomtel est entré ledit jomr à U BéUtilU et qae jt me ceefoewereti à ce fB*i/ me mtu^tu. »

BOOCHARDON. IO7

quoique peut-être cela m'eût été profitable. J'encourageay M. de Bonneval à soutenir qu'ayant été décommandé il étoit à moy , qu'ainsi j'avois pu le lui donner et que je persistois dans cette intention.

VIII (p. 94). — M. Gros de Boze, dont le nom mérite de passer à la postérité à cause de quelques éloges d'académiciens très bien faits, étoit cependant un homme trèslourd, très-pédant et fort ennuyeux par la lenteur de ses propos et l'affectation avec laquelle il s'écoutoit parler. Dailleur si plein d'estime pour soi-même qu'il en étoit insolent ; une de ses phrases fovorites à ceux qu'il regardoit comme ses inférieurs ( et c'étoit presque tout le monde) étoit : at^ec yotre petite permission.

Ce n'est pas la seule occasion que j'ay eu de m'aperçevoir qu'un bon nombre de gens de lettres, même de ceux qui ont fait de bonnes choses , ne sont que de grosses bêtes très instruites.

IX (p. 94.) — En général les gens de lettres font l'honneur aux artistes de les regarder comme des ouvriers renforcés, et s'il nous trouvent dans le cas d'ignorer quelques-unes des choses dont le sçavoir les rend si fiers , ils en concluent étourdiment que nous ne pouvons pas avoir de génie. Us ne font pas réflexion qu'ignorer ce que l'on n'a pas appris ne peut être une preuve de manque de génie , que même en po6sie ils ne peuvent refuser le titre de grand génie à Shakespear et à d'autres qui ont manqué d'instruction. D'ailleurs ce qui constitue le génie de l'homme de lettres n'est pas précisémentla même chose que ce qui constitue celui de l'homme d'art, quoiqu'il y aît beaucoup de rapport ; mais je crois que les connoissances du dernier n'exigent pas autant d'éten-

108 MÉMOaaS DE

dOe pour remplir leur but; peut-être même ocerois-îe dire qu'elles sont d'une toutte antre espèce et que la plus belle éducation quant aux lettres n'est pas encore un pas de fait dans le carrière des arts. Le génie defbomme d'art est un sentiment du grand , du beau , des grâces, de la vie et du mouvement que lui présentent la nature dans ses aspects extérieurs.

X -p. 95). — Cecj me rappelle un Eait peu important, mais qui peut intéresser par le personnage. M. Jean- Jacques Rousseau, de Genève, qui avoit tant d'esprit et qui écrivoit si bien, prit biengaucbement un compliment que j'avois voulu lui faire. J'avois dessiné pour frontispice à son roman de Julie un peintre , la Nature rayonnante de gloire, l'Imagination allumant son flambeau à celui de l'Amour , ^ le peintre faisant un tableau de cette Nature plus grande qu'elle n'est. M. Rousseau crut que j'avois voulu faire une critique de son ouvrage (1) ; il fallut que quelques amis lui écrivissent pour le dissuader.

XI (p. 97). — M. Pigalle en eut seize cent livres comme ayant perdu un grand atelier et des frais de transports considérables. M. Falconnet en eut huit cent livres.

( 1 ) M. Rousseau était eicosable. Diderot qui aimait Cochio lui a toujours reproché un allégorîsme outré : • Autre vice de ces compositions , c'est qu'il y a trop d'idées , trop de poésie , de l'allégorie fourrée partout , gîtant tout, brouillant tout, une ol>s#irité presque à l'épreuve de légendes. Je ne m'y ferai jamais , jamais je ne cesserai de regarder l'allégorie comme la ressource d'un tête stérile , foible, incapable de tirer partie de la réalité , et appelant l'hiéroglyphe à son secours , d'où il résulte un galimatias de personnes vraies et d'êtres imaginaires qui me choque ; compositions dignes des temps gothiques , et non des nôtres.» (Diderot, Sslêné0 1767, Œuvres, Tome XV. Ed. Naigeon, page i^a.)

Lorsque M. de Marignj fut obligé d*6ter ces ateliers aui artistes , il assuroit qu'il imploreroit les bontés du Roy pour dédommager de cette perte des gens de mérite qui n'avoient pas démérité. En effet on roula pendant longtemps le projet de faire construire des ateliers ailleurs » on marchanda un grand terrain sur la chaussée d'Andn ; mais M. Gabriel, premier architecte, fit manquer tout par sa maladresse et par l'étendue ridicule du projet qu'il forma. Il proposa un arrangement au moyen duquel il en auroit coûté au Roy environ 600,000 fl pour ne faire que six ateliers ; je ne me souviens pas bien si ce n'étoit pas douze ateliers , mais c'étoit toujours trop cher et l'on pouvoit les contenter à beaucoup moins. Uvouloit leur donnera chacun leur maison, leur cour , leur jardin , etc.

C'est ainsi que la vaste étendue du projet fou qu'il avoit imaginé pour l'Ecole millitaire a fait qu'il n'a point eu d'exécution ; on n'en a construit que la sixième partie» et cependant la moitié des élèves et tous leurs supérieurs s'y sont trouvés très-bien logés.

M. Souffiot et moy nous formâmes divers projets pour retrouver des ateliers; enfin» au bout de quelques années que le projet de finir le Louvre paroissoit abandonné à cause de la détresse de l'État , et que les contrôleurs généraux des finances avoient cessé de donner le fonds de 25o,ooo ft à quoy on s'étoit borné pour suivre ce projet qui néanmoins avec ce peu d'argent avoit été grand train par le zèle qu'y avoit mis M. Orré , entrepreneur maître maçon du roy , qui étoit riche et qui mtt son honneur à avancer une partie de sa fortune pour le succès de cette belle entreprise ; lors donc que cela fut suspendu , la partie à laquelle on avoit travaillé se trouvoit couverte, j'avois hazardé d'y

UO MÉUOniES DE OOCHIIf.

demander on atdier poor Desbajs (i). M. de Marignj VaYoit accordé ; nuis je n'osois pas encore de quelques années en demander pour d'antres , si ce n'est poor on méchanicien , homme de mérite et persécoté par des gens très poissans ; il se nommoit Loriot (2).

Quelques autres 7 avoient obtenu quelques emplacemens de M. de Marigny, mais non pas par mon canal ; j'en avois seulement £ût donner un petit coin à un pauvre petit graveur qui n'étoitpas fort habile, mais qui avoit trouvé un moyen assés ingénieux dlmiter promptement l'effet du lavis (3) Enfin un beau jour un sculpteur nommé Berruer (4) qui n'étoit pas même encore de l'Académie, s'avisa de demander à M. de Marigny la permission de se faire un atelier dans quelqu'une des places qui restoient; son Placet me fut renvoyé ; îe saisis cette occasion pour dire à M. de Marigny qu'il avoit là bien des places qui feroient grand plaisir aux artistes et qui ne servoient à rien ;

(1) u C'est d»Iui-li qui avait du feu , de l'imagination et de la verve I c'est celui-là qui savait montrer une scène tragique , et y jeter de ces incidents qui font frissonner, . . c'est celui-là qui était vraiment poCte I né libertin , il est mort victime du plaisir. » {Salon de ty6$, Œtevres iê Diderot, tome 8. Ed. Briére, 1821» page 155.) Charles-Nicolas Cochin a écrit un Eaai $ur la vie de M. Desbap. Paris, 21 juin 1765 in^ia. Jean Fontaine Malherbe a rédigé son Éloge historique (Paris 1767, in-12, extrait du Nécrologe). Le catalogue des dessins , tableaux et estampes qui ont figuré à la vente de Deshays (26 mai 1765) a été dressé par P. Rémy.

(2) Ingénieur distingué , Loriots fait exécuter la table mécanique de Choisy , qui montait le diner du roi dans les petits appartements sans l'intervention' d'un valet. Il avait aussi inventé un ciment supérieur à ceux qu'on connaissait alors. Frédéric 11 de Prusse avait (kit installer à Postdam une table mécanique sur le modèle de celle de Choisy.

(j) Il se nommoit Chsrpentier. {Note de Cochin).

(4) a Ce jeune homme sait amollir et vivifier le marbre. » (Diderot, Salon de 1766). c Berruer a du talent qu'il a bien caché cette année. {Salon de ijCj).

comme il aimoît beaucoup à faire du bien aux altistes, quand cela se pouvoit, il me dit : Hè bien, il ri y a qt^à y en mettre tant qu'il en pourra tenir. Je ne lui fis pas dire deux fois, et Souflot et moi (i) en moins de huitaine nous en avions déjà installé huit ou dix.

Il est vray que comme cela fit un peu de bruit et qu'on demandoit : « est-ce que Ton abandonne le projet de finir le Louvre?» je reçus bientost une lettre de M. de Marigny par laquelle il me demandoit la liste de ceux qui étoient déjà dans le Louvre, voulant lui-même leur tracer l'emplacement qu'il leur permettoit de prendre; le mal étoit qu'ils étoient déjà tous placés et fort contens. Cela étoit alarmant , parce qu'il étoit à craindre qu'il ne leur fît une distribution plus resserrée ; je rompis adroitement le coup et, comme il vouloit leur accorder cet emplacement par une lettre , je lui écrivis que le projet du Louvre n'étant que suspendu il me paroissoit nécessaire que le don de ces ateliers qui n'étoit qu'une tolérance , ne fût point authorisé par une lettre particulière du supérieur qui sembleroit les mettre en droit » en cas qu'il en falût sortir , de répéter des dédommagemens, ce qui étoit bien opposé à ses intentions, puisqu'au contraire il vouloit qu'ils s'engageassent chacun par écrit chés M. Soufflot à déménager au premier ordre sans prétendre â aucun dédommagement (et en effet quoique ce cérémonial leur fit un peu mal au cœur, nous l'exigions d'eux). M, de Marigny ne s'en informa pas davantage et nous laissa placer des artistes peintres , sculpteurs et autres , tant que nous en trour vâmes qui nous parurent , à l'un ou à l'autre , en valoir la peine.

(i) Cochin et Soufflot conservèrent toujours une grmnde influence auprès de leur comfNignon de route en Italie

112 IfillOnES OR CQCHIK.

Nous eûmes beau leur dire d'éviter de faire de la dépense dans des emplacemens qui pouvoient leur ètrt redemandés dans le moment où ils s'y attendroient le moins , il n'y en eut presque aucun qui voulût nous croire ; ils s'y firent des logemens sans autrement prendre le consentement de M. Souflot , et moins encore le mien.

On peut juger si nous fûmes bien contens , Soufflot et moi» de cette manière d'agir , un peu trop sans façon ; mais, d'une part, l'envie de ne pas leur nuire en irritant contre eux M. de Marigny qui n'étoit que trop vif ( i) et que nous n'aurions peut-être pas arrêté où nous aurions voulu ; de l'autre , la crainte d'être compromis nous-mêmes auprès de M. de Marigny pour avoir trop pris sur nous dans la distribution de ces ateliers ; tout cela nous tint dans le silence, sauf à les abandonner si leur imprudence leur attiroit quelques mésaventures vis-à-vis du supérieur.

C'en est déjà trop sur ce sujet; je n'ajoute aucunes réflexions sur le peu d'agrément qu'on retire en rendant service et sur le besoin dont il est que ceux qui se trouvent à portée de le faire , ayent pour unique but de faire le bien , sans prétendre à la reconnaissance ; c'est de quoy )e pourray traiter plus au long , si jécris l'histoire de ma vie (2].

(1) « Jamais railleur n*a moins souffert la raillerie, b Œmx;rts posÈkumes di (MarmonUl. (Mémoires , tome II , Paris, 1804 , page 5)

(a) Cochin ne parait pas avoir mis ce projet à exécution. 11 n'en est pas trace dans le testament publié plus loin.

M. RBNi-MicHEL SLODTZ.

J'ay peu de chose à ajouter à ce que j'ay dit dans ma Lettre sur la vie de M. R. M. Slodtz; je ne lui ay point connu de défaut sensible et c'étoit réellement un des meilleurs caractères possible , ce que Ton appelloit alors un homme delà vieille roche.

On ne pouvoit gueres lui reprocher qu'une certaine indétermination , et une variation d'idées qui cependant n'a jamais nui qu'à lui. Par exemple il avoit été chargé d'une figure de l'Amour pour Belle- Vue dans le temps que ce château appartenoit à M*"* de Pompadour (1). Il a fait cinq modèles de cette figure , en grand et achevés . sans pouvoir se contenter. Ils étoient cependant tous beaux, et nous ne pouvions deviner ce qu'il cherchoit de plus. Tout le temps qu'il y avoit

(1) Le château de Bellevue fut vendu au roi en 1757 pour la tomme de 323000 livres. Sur cette délicieuse création de Madame de Pompadour voyei E. et J. de Concourt, (Madame d* Pompadomr, 1878, p. lao et J. Guiffrey, Les Caffieri, pp. 89 et 1 13.

114 MiMOniES DE COCHIN.

employé fut perdu pour lui , puisqu'il n'en montra jamais rien à M"»* de Pompadour , qui d'ailleurs longtemps avant sa mort avoit vendu Belle- Vûe auroy. Ce qui est plus singulier c'est que, ce projet abandonné , M . Slodtz qui conséquemment ne continuoit plus la statue , faisoit néanmoins achever le pieddestal en marbre et c'étoit un travail assés considérable (i) et une dépense qu'il faisoit sans destination.

Il fut plusieurs années à se déterminer à quitter un logement très mal sain et lorsqu'il eût enfin loué une assés belle maison au faubourg Saint- Honoré. quoiqu'elle ne fût pas à lui, il y fit beaucoup de dépense et y bâtit un corps de logis. Non content de cela, il changea cinq ou six fois ses appartemens de distribution et de décoration. Enfin nous comptions qu'il n'en pouvoit gueres être quitte à moins de 30,000 ^. Mais il étoit à son aise ayant hérité de ses frères (2), et comme nous voyons sa santé fort douteuse, nous désirions que du moins il jouit à son goust pendant le peu qui pourroit lui rester à vivre.

Cette indétermination lui attira quelquefois des tracasseries de la part des Contrôleurs des Menus- Plaisirs du Roy. Ce sont souvent des gens qui n'entendent rien aux arts, et qui n'ont sçu qu'acheter le droit de les employer avec un certain

^1} 11 étoit orné de b«s reliefii d'enftns; il s'est vendu pinnyses effeU ■près ton décès. {Note de Cochin).

(a) Voytt rAppêudici , V , p. 175. Mous dcrons à la courtoisie de M. tults OuiflVty copie du testament de Slodti.

R.-M. SLOTDZ. Il5

air d'authorité et de décision» qu'ilsplacent à propos ou non. Slodtz changeoit assés souvent d'idée dans les choses qu'il faisoit pour eux et recommençoit des ouvrages déjà faits. Comme ces ouvrages doivent être terminés à jour prefix, les valets des Menus- Plaisirs (qu'on y honore du nom d'inspecteurs), pour faire les zélés , alloient cornant aux oreilles de ces contrôleurs qu'on n'auroit pas fait à temps, que M . Slodtz ne faisoit que faire et défaire ; cependant il est vray qu'il a toujours eu fini lorsqu'il convenoit et que ce n'étoit que des alarmes prises mal à propos.

Il reste une anecdote plus importante et que je ne rapporte qu'à regret , parce que M. le Marquis de Marigny, mon protecteur et mon amy, y entre pour beaucoup , et que je ne puis me cacher qu'il m'a paru y avoir quelque tort. Cependant elle est nécessaire à connoistre pour l'honneur de la mémoire de mon amy Slodtz, et d'ailleurs il me paroist qu'aux yeux de tout homme sensé elle ne peut tacher celle de M'^le Marquis de Marigny, qui sera toujours chère aux artistes. Si je ne m'en croiois pas certain, je l'ensevelirois dans le plus profond silence. Mon but donc en le rapportant est uniquement de faire sentir aux gens en place combien ils doivent peser leurs moindres actions à l'égard de leurs inférieurs , à qui , souvent sans le vouloir, ils causent les chagrins les plus cruels.

Il est nécessaire d'abord de dire que M. de

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Marigny étoft rempli d'esdme et cfa^ctîoa pour Slodtz, et hif eo avoit ionoé beaucoup de marques. II avoît ru en Italie eta\lerxne, eu Dauphiné (i;, ses plus beaux ouvrages. Tout ce que oousétîoas d'artistes liés plus intimement avec M. de Marigny, amis de Slodtz, nous ne faisions qu'aider i fortifier cette estime bien méritée. Cependant ce fut de ce supérieur affectionné que M. Slodtz éprouva les chagrins que je vais dire.

J 'ay eu quelq ue lieu de penser que dès longtemps avant, M. de Marigny n'étoît pas content que M. Slodtz se fût tellement attaché aux Menus- Plaisirs qu'il en eût en quelque façon abandonné la grande sculpture statuaire ; mais M . Slodtz Tavoit fait en quelque sorte involontairement et entraîné par les circonstances. Ce qui sembleroit contredire cette idée, c'est l'appuy que lui, M . de Marigny, a voit donné à la requête de Slodtz, lorsque celui-cy avoit demandé la place des Menus-Haisirs vacante par la mort de ses frères. Mais il se pouvoit que depuis M. de Marigny, reflexion faitte, pensast autrement. Quoiqu'il en soit, j'ai crû l'entrevoir, bien que M. de Marigny, ne l'ait pas témoigné distinctement. C'a pu être un premier motif de refroidissement et il n'en faut pas davantage chez les gens en place pour les disposer défavorablement.

(l) Voyez plus haut, ptge 31, note 1

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Lorsque Slodtz eût fait son premier catafalque à Notre-Dame (i) , il se leva un cri d'applaudissement par la surprise agréable que causèrent la noblesse et la simplicité de son goust à la suite de tant de colifichets qu'avoient faits ses frères dans ce genre. Slodtz alla prier M. de Marigny de venir voir son ouvrage. M. de Marigny en fit la partie un jour au sortir de diner chés Madame Geoffrin. Le comte de Caylus y dinoit aussi , car il étoit rinventeur et la base fondamentale de ce dtner. Il offrit de mener M. de Marigny dans son équipage. M. de Marigny, M. de Caylus et M. Mariette se mirent donc dans cet équipage. M. Souflot me mena dans le sien. Nous fûmes coupés et retardés par quelques embarras et ne pûmes arriver à Notre-Dame que plus d'un quart d'heure après les trois premiers. Ce court intervalle a voit suffi au comte de Caylus pour décrier tout à son aise cet ouvrage , et pour prévenir M. de Marigny contre; ce qu'il n'eût jamais osé faire devant moy, car il sçavoit que j'étois le Don Quichotte de tous les hommes de mérite et j'avois bien des fois rompu des lances contre lui

(1) Est<^e celui qui fut fait en 1760 pour les pompes funèbres du Roi et de la Reine d'Espagne? Les planches gravées par Martinet sont conservées à la Chalcographie du Louvre (n* 3642-3651 du catalogue). La Chalcographie du Louvre conserve aussi la planche également due à M. F. N Martinet , représentant le bal du May donné à Versailles pendant le carnaval de 1763, d'après M. -A Slodts (n" 3699).

Il8 HÂMOnUSS OB GOCHIN.

sur ce sujet, avec assés d'avantage pour qu'il n'aimast pas à s'y jouer.

M. de Marigny ne sçavoit pas encore alors combien M . de Caylus étoit un homme partial et dangereux ennemy. Il le croyoit bon connoisseur et y avoit encore confiance. Il l'étoit assés en effet, s'il eût voulu être sincère ; mais, dès qu'il n'aimoit pas quelqu'un, il ne lui voyoit plus de talens. Quant à Mariette ce n'étoit que son écho.

Souflot et moy, nous nous aperçûmes bien du beau coup qu'avoit fait M . de Caylus parce que , lorsque nous voulûmes faire remarquer quelques beautés (et il y avoit de quoi s'étendre), nous vtmes que cela ne prenoit point et que le bon M. de Caylus, triomphant, nous regardoit en pitié. Nous en étions très fâchés, mais que faire ? le coup étoit porté, et d'ailleurs mon amitié pour Slodtz que je ne cachois pas, me rendoit suspect . Nous comptions bien, avec le temps, réparer le mal ; mais le fait qui devoit brouiller Slodtz avec M . de Marigny fut si précipité que nous n'eûmes pas le temps.

Les premiers gentilshommes de la chambre furent frappés des complimens qu'ils recevoient de touttes parts sur la beauté de cet ouvrage, qui étoit en effet composé d'excellent goust et exécuté comme s'il eût dû durer éternellement . Il leur prit envie de donner à M . Slodtz quelque récompense brillante et comme volontiers les

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gens en place vont chercher dans le district d'autruy les bienfaits qu'il convient qu'ils répandent sur ceux qui les servent bien dans le leur , ils s'avisèrent de demander au Roy le cordon de Saint-Michel pour M . Slodtz. Le Roy y consentit. Ils firent plus, ils allèrent (ce que j'ay sçu depuis) jusqu'à prendre tout de suite un bon du Roy.

Il est à remarquer que tous ceux qui ont le travail avec le Roy. et conséquemment sont en quelque manière ministres dans leur partie sont , et avec raison, très- jaloux que personne n'empiète sur leurs droits. En effet, dès qu'ils les laissent une fois entamer, il n'y a plus de fin, et c'est à qui leur arrachera quelque plume. Or c'étoit à M. de Marigny, en qualité de secrétaire des ordres, de prendre ce bon du Roy , et il n'étoit pas homme à laisser attaquer ses droits.

Les gentilshommes de la chambre qui n'avoient pas fait cette réflexion, ou qui croyoient pouvoir passer par dessus, firent sçavoir comme une chose décidée à Slodtz qu'ils lui avoient obtenu cette grâce. Ils en répandirent eux-mêmes la nouvelle dans tout le district des Menus- Plaisirs. Ainsi M . Slodtz fut forcé d'en recevoir les compliments de tous ses amis , qui n'étoient pas en petit nombre.

Après avoir été chés les premiers gentilshommes les remercier, Slodtz alla chés Soufflot pour lui demander s'il n'étoit pas à propos qu'il

vit M. de Marigny, ce qu'il lui conseilla et bien vite. Quoique Soufflot et moy nous ignorassions encore la circonstance du bon obtenu par ceux à qui il n'appartenoit pas de le demander, nous sentîmes d'abord que Slodtz ne tenoit rien s'il n'avoit un plein consentement de M. de Marigny.

Il fut en effet chés M. de Marigny, mais il en fût très mal reçu. Je rencontray Slodtz qui en descendoit comme j'y allois dîner. Il me compta tout, j'en fus affligé. Au sortir de table, M. de Marigny m'en parla, je plaiday la cause de Slodtz comme celle de mon amy, et même avec une vivacité qui surprit M. de Marigny; je n'ay cependant sçu que depuis combien il y avoit été sensible.

Il s'étoit malheureusement mis dans la teste que Slodtz avoit fait des démarches et sollicité cette faveur, tandis que j'étois bien assuré qu'il n'y avoit pas pensé etquelesgentilshommmes de la chambre s'étoient faits un plaisir de le surprendre agréablement.

Je représentay à M. de Marigny que j'étois certain par tous les gens tenans aux Menus- Plaisirs et plus encore par le témoignage de M . Slodtz, que je lui certifioîs incapable de mensonge, qu'on avoit fait à l'égard de M. Slodtz , comme lui, M. de Marigny, avoit fait à mon égard lorsqu'il m'avoit honoré de ce môme ordre auquel je n'avois jamais pensé.

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Imbu du mépris que M. de Caylus lui avoît tout récemment inspiré pour le catafalque de Slodtz, et dansce moment d'humeur, il me dit que le cordon de Saint-Michel n'étoit pas la récompense d'ouvrages de carton, que s'il avoit à le donner dans la sculpture , il y avoit avant M. Slodtz, M. Le Moyneet M. Pigalle.

Je lui répliquay que ce n'étoit pas la valeur de la matière employée qui faisoit le mérite d'un ouvrage, qu'il n'ignoroit pas que M. Slodtz étoit un grand sculpteur en touttes matières, que je convenois que sans la concurrence de M M . les premiers gentilshommes de la chambre peut être ne pourroist pas sans chagriner ces deux artistes (sic) quoiqu'il fût vray qu'à l'égard de M. Pigalle M. Slodtz étoit de beaucoup son ancien et qu'à l'égard de M. Le Moyne peut-être pourroiton avancer qu'il lui étoit supérieur en talens et en étendue de génie; mais que, sans avoir recours à ces motifs de préférence peu obligeans , l'intervention des premiers gentilshommes dans cette affaire le mettoit à l'abry de tout reproche ; que, ceux-ci n'ayant reçu de service que de Slodtz, il étoit naturel qu'ils ne le désirassent que pour lui, qu'il pouvoit tout rejetler sur eux et n'y participer qu'autant qu'il le voudroit parce qu'il pourroit toujours se retrancher sur ce qu'il n'auroit pu se résoudre, étant le protecteur des arts, a s'opposer aux récompenses accordées à un homme

12^ wnwftff BK œamf.

d'un vrav mérite, enfin quH n'avoit pas besoin d'agir, qu'n suffisoît quH voulût bien ne point mettre d'oppodtion.

Voyant cependant que je ne gagnois rien, je me retranchay sur ce que je sentois bien que par la délicatesse de la position il étoit peut-être nécessité à faire échouer cette afibire pour l'instant , mais que du moins certain que j'étois de l'estime qu'il portoit avec justice à M . Slodtz et qu'il ne s'opposeroit que malgré lui à ce qui pouvoit contribuer à sa satisfaction, j'espérois que du moins, s'il retardoit le don de cette grâce par des raisons dans lesquelles je ne devois point entrer, sa bonté et son affection pour cet homme estimable le porteroit à le lui rendre dans un autre temps.

Je finis par lui représenter que , pouvant lui certifier que M. Slodtz n'avoit fait aucune démarche , je le priois , s'il lui refusoit absolument cette faveur , de lui conserver l'amitié dont jusque là il l'avoit honoré et dont il ne s'étoit point rendu indigne.

M. de Marigny sembla me rassurer en me disant qu'il rendoit toujours à M. Slodtz toutte la justice qui étoit due à un homme de son mérite. Cependant il s'en suivit un refroidissement qui dura près de deux ans ; et c'est en quoy j'ose dire qu'il fut injuste et crut trop sa prévention.

Les gentilhommes de la chambre n'avoient cependant pas perdu toutte espérance d'amener

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