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Mémoires inédits de Charles Nicolas Cochin sur le comte de Caylus, Bouchardon, les Slodtz, pub. d'après le manuscrit autographe

Qui dira toutes les puissances charmeresses du dix-huitième siècle?... Le froufrou de ses élégances, les bruits éteints de ses boudoirs, les mythologies qui enroulent leur sommeil aux chaînes de ses tapisseries ont dicté à Théophile Gautier de merveilleux pastiches et de fantasques créations. Arsène Houssaye lui doit de charmants vers et le plus délicat de sa gentilhommerie littéraire. Siècle d'étiquette et de laisser-aller , de scepticisme et de passion , de mysticité et de philosophie , il a prêté à Gérard de Nerval le sujet de curieuses autopsies mentales et la trame d'une de ces existences , affolées d'imprévu, que la Bohême, même la plus picaresque de notre temps , n'a pu faire réétinceler. Avant de décapiter la royauté , ce siècle a fondé une autocratie : la domination de la femme ; une

république , la république des arts ; par là il séduisit MM. de Goncourt.

Regardez ce charmant portrait : » Sans études, parfois liseurs, mais sans lettres, sans usages, sans manières , formés tout seuls, poussés naturellement à la volonté du hasard et de leur intelligence,., les artistes du dix -huitième siècle... avaient une façon de bon sens neuve , imprévue et libre , un tour d'idée natif, heureux et joyeux. Tout chez eux venait d'eux : leur fortune et leur esprit, un esprit auquel nul n'avait touché, et qu'ils n'empruntaient à rien , un esprit rare et propre , loyal, franc, net, un esprit à la grâce de Dieu , de bonne foi et de bonne source , vivant et bien venu, comme un enfant de campagne. Ils pensaient délibérément , à tous risques , ne sachant se taire ni mentir, sachant rire. Ils avaient été doués d'une belle humeur active , d'une imagination ironique et plaisante. Ils avaient reçu , naissants , le don de la comédie des ateliers , le don de cette vengeance rieuse, lutine, enfantine et méchante , la charge , cette drôlerie entre la niche et la farce , qu'on dirait inventée par Aristophane à l'école. Il avaient été armés de gaieté. Venus de bas , de rien , du peuple , montés dans un monde de noblesse et ne s'oubliant pas, ils

gardaient et défendaient avec la gaieté l'orgueil de leur pauvre naissance. Us sauvaient leur dignité en portant leur liberté partout, en prenant partout leur franc juger , leur franc parler et leur franc moquer , moquerie fière et haute , avec laquelle, affranchis de la roture , les parvenus du talent apprenaient l'égalité aux grands comme aux riches. »(i)

Ainsi furent les Lebas, les Eisen, les Moreau, les Audran, les de Troy. Ainsi fut Charles- Nicolas Cochin.

Né en 1715, comme beaucoup d'alors élève de son père, recommandé par Soufflot à la Marquise de Pompadour, il fut désigné à trente-quatre ans, avec l'abbé Leblanc, le célèbre auteur &Aben- Saïd , et Soufflot, pour accompagner , en Italie, le Marquis de Marigny. Le voyage n'était pas un voyage ordinaire; il dura deux grandes années. Le Marquis , nommé à vingt-un ans , en survivance de M. Le Normant deTournehem , directeur général ordonnateur des bâtiments du roi , y devait puiser dans le commerce des œuvres magistrales l'éducation de son sens artiste. M. de Marigny rapporta- t-il d'Italie la critique et la lar-

(1) Portraits intimes du dix-huitième siècle. Paris Charpentier 1878, page 289.

geur? Les avis sont un peu partagés. En tous cas, l'Italie ne fut pas inutile à Cochin: elle lui rapporta le cordon de Saint-Michel , la place de graveur du Roi , de garde des dessins de sa Majesté , de Secrétaire perpétuel de l'Académie de peinture et de sculpture , de censeur royal , puis ce qui valait mieux encore, l'affectueuse protection de M. de Marigny (i).

Et n'allez pas croire que l'artiste en fut moins cette incarnation spirituelle et libre dont MM. de Goncourt ont esquissé le type.

Vers 1758, il écrivait à Desfriches : « Dieu vous bénira , n'en doutez pas ; vous avez travaillé pour la propagation des écus des Cochin , des Le Bas , si que leurs bourses deviennent grasses à lard. Que de jouissances s'en suivront ! car voulez-vous de bons soupers , ayez des écus ; voulez-vous de bonne musique , ayez des écus ; voulez-vous de belles filles , idem ; jugez donc combien vous allez prospérer ! » (2) Vingt-quatre ans après , la note

(1) i< Je n'entreprendrai point, Monsieur, d'être l'interprète des sentiments de la Nation à votre égard, je me borne à vous supplier d'accepter avec indulgence un léger tribut de ceux dont je suis pénétré, n ( Voyage d'Italie , ou Recueil de Notes sur les ouvrages de Peinture et de Sculpture qu'on voit dans les principales villes d'Italie , par M. Cochin. Paris Jombert M DCC LV1II. — Dédicace au Marquis de Marigny, page V-Vl).

(2) Histoire des plus célèbres amateurs français par M. J. Dumesnil. Tome III. Paris, Renouard, 1858, page 88-89.

n'a pas changé : « Beaucoup d'affaires , des maux d'yeux , des soupers en ville , on se couche tard, on ne se lève pas matin , des dessins à faire qui sont pressés , où l'on emploie les parties de la journée qu'on ne passe pas à table., ainsi se passe la vie et après cela on se plaint qu'elle paraît courte. »(i) Et encore : «Vous avez peut-être été surpris d'apprendre que je me trouve quelquefois aussi court d'argent ; mais le principal de ma petite fortune est fondé sur les bienfaits du feu Roi , que m'a procurés l'amitié de mon bon ami et protecteur M. de Marigny ; or, je n'en suis point payé , et ce qui m'est dû de ce côté monte à plus de 25,000 livres; au moyen de quoi je ne me soutiens presque que par mon travail qui ne me rapporte pas beaucoup , surtout à cause de la quantité de corvées gratuites que je me trouve engagé à faire , parce que je suis bon diable , et qui me consomment un tiers de mon année , et quelques autres raisons encore que je ne dois pas expliquer. » (2) Ces demi-mots , ces phrases tour à tour entortillées et rapides comme une impro-

(1) Histoire des plus célèbres amateurs français par M. J. Dumesnil. Tome III. Paris, Renouard, 1858, page 110.

(2) Ibid.j page 1 16.

visation , tout cela est clair, sincère, éloquent. Mais ce n'est pas là qu'il faut chercher un complet déshabillé, il est ici.

Dans cette œuvre , qu'il a modestement intitulée Anecdotes, en se faisant l'anecdotier de son art Cochin s'est fait l'anecdotier de son cœur. Et cette âme consciencieuse et honnête, un peu sentimentale, un peu bourgeoisement éprise des distinctions hiérarchiques , avec sa finesse de vieux paysan et son expérience teintée quelquefois d'ironie et d'amertume, a tracé des hommes et des choses une image peut-être moins primesautière, moins spirituelle à coup sûr, mais plus scrupuleuse que les Mémoires secrets de Bachaumont.

Son livre, il le parla plus d'une fois: dans l'antichambre de l'Académie, au café , dans les ateliers ; mais il ne le publia pas. Bien plus, pour éviter une indiscrétion trop empressée il l'enterra, de par son testament , à la Bibliothèque royale et c'est tout récemment qu'un précieux catalogue nous en a révélé l'existence déjà problématique (i).

(i) L. Delisle. Inventaire général des manuscrits de la Bibliothèque Nationale. Tome II, page 283.

.. Un article du Magasin Encyclopédique de l'année 1795, rt disent MM. de Goncourt, v mentionne un manuscrit légué par Cochin et existant alors

la Bibliothèque Nationale , un manuscrit de cinq cents pages entièrement de sa main. Ce manuscrit contenait des anecdotes sur les Slodt/. , sur

INTRODUCTION. l3

Hélas! qui le blâmerait d'avoir agi ainsi? Un académicien , un employé des Menus- Plaisirs ne pouvait disséquer tout ce que l'ignorance, la bêtise, l'insolence entassaient d'arbitraire à l'Académie, aux Menus-plaisirs. La mallette, la Hollande pouvaient le soustraire à l'autorité , mais à l'embrigadement des coteries?... D'ailleurs, les courageux eux-mêmes sont parfois timides ; celui qui sut, malgré le clergé de France coalisé avec le pape , malgré l'infâme Lebreton , malgré les censeurs, conduire à bon port Y Encyclopédie, quand il écrivit le Neveu de Rameau louvoya, sollicita les

Bouchardon , sur la tyrannie de M. de Caylus ; des espèces de mémoires de l'art du temps , où , d'après l'analyse du Magasin Encyclopédique perçait une amertume à la Chamfort , l'amertume d'une vie d'homme de talent vécue dans la société des grands , une vengeance contre ces importants riches, contre ces Mécènes de cour et leurs bas valets, si bien peints déjà par le vers de Gresset : ■> Des protégés si bas , des protecteurs si bêtes... ». Les catalogues des manuscrits de la Bibliothèque Impériale ne contiennent nulle trace de ce manuscrit, et les recherches qu'a bien voulu en faire , sur nos indications, M. Mabille , dans le fonds français, n'ont malheureusement abouti à aucun résultat. » ( L'art du dix-huitième siècle , tome II , p. 73 , note). La notice en question (tome sixième du Magasin Encyclopédique , pages 255-259), après avoir énuméré les principales inimitiés du Comte de Caylus et précisé l'origine de sa haine contre les gens de lettres, rapporte l'anecdote de M. de Bombarde et de l'auteur dramatique , puis les répliques de Bouchardon et de de Troy au Duc d'Antin. En somme, l'article est assez incomplet; inutile de dire qu'il est faux sur le nombre des pages ; le volume de la Bibliothèque ne compte que 156 pages in-40. Dans leur étude sur Madame de Pompadour (Nou velle édition, Paris, Charpentier, 1878, p. 197) MM. de Goncourt reviennent avec les mêmes regrets sur notre manuscrit.

pondérations du dialogue et finalement recourut à l'inédit du portefeuille (i).

« Il fallait un calculateur pour remplir la place, ce fut un danseur qui l'obtint. — Recevoir , prendre et demander, voilà en trois mots le secret du courtisan ! » ces généralités , on les applaudissait au théâtre parce qu'elles étaient des généralités et aussi parce qu'elles étaient pimentées d'esprit et de polissonnerie , servies par Dazincourt , relevées par le jeu passionnel de Mlle Sainval et la jolie beauté de Mlle Contât ; mais un Cochin , même indépendant, n'eût pu, sans précautions littéraires, caricaturer les Contrôleurs ou cataloguer les scandales des Menus- Plaisirs.

Ajoutez à cela que ce livre regorge de noms et de personnalités. C'est le déroulement d'une fresque ruisselante de figures, d'expression et de caractéristique, mais d'une fresque dont toutes les têtes, comme dans la Cène de Léonard de Vinci semblent autant de points fascinés par un lieu géométrique. Vis à vis de Bouchardon, derrière les Slodtz, à travers ces coudoiements de gentilshommes, d'artistes, d'hommes de lettres, de

(i) Ce point de vue a été excellemment mis en lumière par Ch. Asselineau , dans son introduction au Neveu de Rameau. Paris. Poulet- Malassis, 1862, page XXI.

INTRODUCTION. l5

commis, de bourgeois, on entrevoit, on devine, on pressent Anne-Claude-Philippe de Tubières de Grimoard de Pestels de Lévy, comte de Caylus.

Voltaire peut expérimenter, Montesquieu disséquer des grenouilles, Diderot écrire un mémoire sur la développante du cercle , Rousseau herboriser, Buffon écorcher Newton (i), Turgot pratiquer la chimie (2), Daguesseau , Lamoignon de Malesherbes, Dionis du Séjour , Joubert du Bosc commettre pour la science d'austères infidélités à l'administration et au droit, la princesse d'Anhalt-Dessau, Agnesi, la marquise du Châtelet, la duchesse de Chaulnes peuvent vouloir ériger en tradition l'exemple d'Hypatie, Caylus apportera , lui aussi , dans ses goûts cet imprévu qui a fait de son temps un âge si personnel et si sympathique .

Il reproduira , alors que Malherbe éclipsait Ronsard, nombre de dessins de Raphaël, de Michel-Ange, de Léonard de Vinci et de Rubens ; il illustrera les Chats de Moncrif; il gravera

(1) Bossut. Histoire générale des mathématiques. Paris , tome II, p. 56.

(2) Bibliothèque Nationale. Manuscrit français N° 12306. Lettres inédites à Macquer publiées par nous dans la Galette anecdotique du 30 juin 1880.

lb MÉMOIRES DE COCHIN.

d'après Bouchardon les fêtes lupercales et les sujets de la fontaine de la rue de Grenelle; il éditera les Cris de Paris et X Histoire de saint Joseph.

Il écrira pour l'Académie des Inscriptions quarante-cinq mémoires sur des sujets, la plupart originaux, sur le papyrus, la peinture à l'encaustique, etc. Il fondera à l'Académie de Peinture et de Sculpture des prix d'expression et de costume, composant dans l'intervalle des dissertations d'esthétique (i) et des notices sur Van Clève.Trémollière, Michel Anguier, Regnaudin , François Lemoine, Bouchardon, Mignard (2), Watteau (3).

Au Bout du Banc il imaginera , avec La Chaussée , Voisenon , Moncrif, le grand prieur de Vendôme, Duclos, Salley, Crébillon et Mademoiselle Quinault, la présidente du lieu, des

(1) Un manuscrit conservé à la Bibliothèque de l'Université sous le titre : Conférences et détails d'administration de l'académie roïale de Peinture et de Sculpture , année MDCCXLVII, présente de Caylus : i" Réflexions sur la peinture contenant les moyens que l'on croit les plus capables pour développer et fortifier le génie et le goût de ceux que la nature a fait naître pour les arts ; 2° Dissertation sur la manière relativement à la partie du dessin et sur les moyens de l'éviter ( avec un petit discours par forme de réponse de M. Coypel ) ; 30 Dissertation sur l'harmonie en fait de peinture et sur la couleur (avec réponse de M. Coypel).

(2) Mémoires inédits sur la vie et les œuvres des membres de l'Académie de Peinture et de Sculpture, tome II, page XXXII.

(3) La notice sur Watteau a été retrouvée et publiée à Paris chez Dentu en 1861, par MM. de Goncourt.

facéties, des nouvelles, des romans qui en somme composeront douze volumes in- 12, sans compter

l'inédit et les œuvres douteuses comme le B

royal, etc. (1). Là et ailleurs, mais sans collaboration , il donnera comme le marquis de Bièvre , comme le chevalier de Fénelon, comme le comte de Lauraguais , des tragédies , des comédies , quelquefois des parades (2). Bien mieux, il les jouera lui-même à Morville (3), comme plus tard devait faire à Trianon la famille royale, comme à Chevrette la Marquise de Gléon et Mademoiselle de La Valette , comme à Berny le Comte de Clermont et son fidèle Comte de Polignac , comme la cour chez le Prince de Conti à Bagnolet ou sur le théâtre particulier de la Duchesse de Villeroy , ou , sous la direction du duc de la Vallière, dans les « petits cabinets. »

Nous n'avons à retracer ici ni l'étrange priapisme de ce temps, ni le dévergondage de

(1) Octave Uzanne. Petits conteurs du dix-huitième siècle. Facéties du Comte de Caylus. Paris, Quantin 1879. Introduction.

(2) Voyez Y Appendice II, § 2.

(3) Un manuscrit de la Bibliothèque de l'Université (M. S. L. III, 41) nous apprend qu'à Morville Monsieur de Caylus joua les rôles de Pirante dans les Mariages assortis , du Marchand Mercier dans la Comédie- Impromptu , de l'Intendant Guillot dans la Maison culbutée , de Mathurin dans le Confident intéressé , de Mathurin dans les Ages ou la Fée du Loreau.

l8 MÉMOIRES DE COCHIN.

toute cette littérature qui s'éditait à Cythère, « aux dépens de la Volupté , » par les soins d'avocats au Parlement. Mais ici encore Caylus se montre une des plus brillantes personnifications de son siècle. Il écrit à un vénérable Théatin : « En attendant je vous prie de n'avoir aucun scrupule sur les obscénités : je les aime et j'en suis digne (i). » Il tire pour son agrément personnel des planches dont « les sujets étaient véritablement en action. » Enfin il laisse , au rapport d'un biographe (2) , de rarissimes plaquettes licencieuses, les mêmes peutêtre que celles dont nous avons retrouvé des copies à la Bibliothèque de l'Université (3).

En ce siècle où le Trésor est une proie, où la cour est une école de dilapidations intelligentes et de délicates scélératesses (4), quoique ayant renoncé de bonne heure à la Cour, Caylus intriguera, non pour lui-même, il n'en avait nul besoin, mais pour ses adorateurs ou ses créatures. On verra dans ces pages le multiple enroule-

(1) Correspondance inédite avec le P. Paciaudi , édition Nisard. Paris 1877, tome I, page 113.

(2) Biographie Michaud. Art. Caylus.

(3) Voir l'Appendice II, § 1.

(4) H. Taine, Les origines de la France contemporaine , L'ancien régime, 3e édition, Paris, Hachette, 1876, p. 89.

ment de ses machinations. Et ce spectacle ne doit pas être considéré comme la pâture d'une futile curiosité. L'intelligence n'est pas seulement dans un théorème, une expérience ou une métaphore ; elle est aussi dans la vie et dans le type. A ce point de vue l'anecdote est comme un appendice au catalogue de l'œuvre ; le travail de Cochin devient un monument de haute philosophie.

MÉMOIRES DE COGH1N.

Lègue à la bibliothèque du %oi , par Charles - CNjcolas Cochin , Chevallier de l'Ordre de Saint- CMichel, dessinateur et graveur du cPKpi , garde des desseins de Sa CMajestè au Louvre, suivant son testament (1) reçu par £Me L'Homme et son confrère, notaires à Paris , le 28 avril 1790 , et remis à la bibliothèque par CMe 'Belle , avocat en Parlement , Conseiller du cPKoi , Commissaire honoraire au Chdtelet de Paris . Exécuteur dudit Testament Le. . (2)

(i) C'est la première pièce de notre Appendice (p. 147). L'original est conservé dans l'étude de Mc Cabaret; nous en devons copie à l'obligeance de M. Marc Fabre, notaire honoraire.

(2) Dans les documents que le doyen actuel de la Chambre des Notaires de Paris , Me Thomas, a fait imprimer pour les distribuer à ses confrères, on trouve plusieurs détails caractéristiques sur Lhomme , notamment celui-ci : Au plus fort de la Terreur , il sortit plusieurs mois de suite sans chapeau afin de ne pas porter la cocarde obligatoire. Cet autre trait achèvera de le peindre. Il avait vendu sa charge au début de la Révolution; par suite des lois nouvelles , son successeur perdait le tiers ou la moitié du prix qu'il avait payé à Lhomme. Un jour ce dernier vint dans l'étude de son successeur avec un paquet volumineux sous le bras. Après quelques paroles banales , Lhomme partit , laissant le paquet qu'il ne voulut jamais reprendre et , sur les insistances de son jeune confrère , se sauva précipitamment. L'autre y trouva une somme de cinquante ou soixante mille livres en or.

Les éloges de M. le comte de Caylus ont retentis (1) partout de son vivant et même après sa mort. Il en méritoit, son amour pour les Arts, qui lui a fait faire beaucoup de choses louables , lui doit assurer un rang distingué entre les amateurs. Cependant comme la postérité peut désirer de connoistre les hommes de plus près , on ne croit point être blâmable si l'on ose en dire quelques vérités moins obligeantes , mais qui feront connoistre la manière dont il s'est comporté avec les artistes.

Les gens de condition font sans doute honneur aux corps auxquels ils s'attachent, mais le malheur est qu'ils le savent trop bien , et qu'il est rare que leur protection ne dégénère pas en quelque peu de tirannie. Le comte de Caylus aimoit les

(1) Nous conservons l'orthographe de Cochin.

arts , et les connaissoit certainement mieux que la plupart des autres amateurs de son temps. Il avoit étudié le dessein et s'étoit beaucoup appliqué à la gravure à l'eau forte (i) ; cette pratique suivie de l'un des arts lui avoit ouvert les yeux sur leurs beautés. En général il jugeoit bien d'un tableau , d'une sculpture , et son premier coupd'oeil étoit assés juste. Je dis son premier coupd'œil , parce que rarement il daignoit se livrer à un examen plus sérieux, même il se décidoit trop vite sur cette première vue; et s'il lui arrivoit d'avoir prononcé légèrement , ce qui n'étoit pas aussi rare qu'il le croyoit, il n'en vouloit pas démordre , et il étoit presque impossible de l'en faire revenir : d'ailleurs il prononçoit sa décision si despotiquement que peu de gens se seroient hazardés à vouloir la réformer.

Les plus grands défauts qu'on ait pu reprocher à M. le comte de Caylus; c'est qu'il étoit vindicatif à l'excès ; qu'il ne pardonnoit jamais à ceux qui , en quelque manière que ce fût , à dessein ou non, avoient en quelque chose heurté ses volontés. D'ailleurs il étoit excessivement partial , dès qu'il avoit épousé les talents d'un artiste , le mérite des autres ne lui étoit plus sensible, tout devoit être dans la manière de ce favorisé: ce qui

(i) Voyez dans le Manuel de l'amateur d'estampes de Le Blanc . l'énumération sommaire des 885 pièces gravées à l' eau-forte par le Comte de Caylus. Près de quatre cents pièces représentent des antiquités.

s'en éloignoit lui paroissoit , par cela seul , mauvais. Il faisoit plus : si quelque autre artiste disputoit de réputation avec celui qu'il affectionnoit , il en devenoit l'ennemi (i).

C'est du moins, selon tout ce qu'on en a pu juger , une des principales causes de son inimitié contre M. Michel- René Slodtz(2), car on ne voit point que cet artiste ait rien eu à démêler directement avec lui. Cependant M. le comte de Caylus le persécuta sourdement partout où il put le rencontrer. Slodtz étant encore en Italie , où il a fait un long séjour , (3) s'étoit fait une réputation brillante qui perçoit jusqu'à Paris. Les pensionnaires qui revenoient de Rome , chantoient les louanges de ses talens et de son caractère.

(1) iv Ce qui me déplaisait en lui...", écrit Marmontel dans un portrait resté célèbre par sa méchanceté, « c'était l'espèce de domination qu'il avait usurpée sur les artistes et dont il abusait , en favorisant les talents médiocres qui lui faisaient la cour , et en déprimant ceux qui plus fiers de leur force n'allaient pas briguer son appui. » {Œuvres complètes, Paris, 1818, tome I, page 359).

(2) Cet artiste dont il sera si souvent question dans ce volume , né le 29 septembre 1705, mort le 26 octobre 1764 , ne parvint jamais au rang d'Académicien , bien qu'il eût été agréé par l'Académie dès 1744. Son père était un sculpteur de mérite et on sait que deux de ses frères, dont il sera question plus loin, suivirent la même carrière. 11 n'en est que plus singulier de voir cet artiste si vanté par Cochin rester toute sa vie Agréé de l'Académie.

(3) Deux fois dans le concours pour le grand prix de l'Académie Slodtz seul fut nommé ; deux fois on lui décerna un deuxième prix en 1724 et en 1726. Il faut ajouter que la première fois il n'avait pas de concurrents ; la seconde, il n'en comptait qu'un. Il dut donc partir à Rome vers 1726 ou 1727. Il y était encore en 1742. (Voyez Archives de l'art français, T. V, 288 et 289 et VI, 99-104).

Ils disoient assés hautement que s'il revenoit il seroit l'émule de M. Bouchardon. Ces assertions étoient un peu exagérées , et il est certain qu'à beaucoup d'égards , M. Bouchardon lui étoit supérieur, surtout pour la science des formes correctes de la nature ; d'ailleurs il avoit moins de manière , enfin c'étoit un plus grand sculpteur, mais Slodtz avoit plus de grâce dans sa composition , plus de noblesse et de richesse dans ses ajustemens ; il drappoit aussi bien , et exécutoit beaucoup plus délicatement ses draperies. C'étoit dequoy partager les goûts et les suffrages. M. le comte de Caylus n'admettoit la comparaison de qui que ce fût avec M. Bouchardon , à qui il rendoit un culte exclusif; et on est fondé à croire delà que cet amateur étoit prévenu contre Slodtz, même avant qu'il arrivast à Paris.

La manière dont Slodtz se trouva forcé de se conduire avec lui depuis son arrivée , ne contribua pas à faire revenir M. de Caylus sur son compte. Cet amateur , avec une apparence de familiarité qui sembloit établir entre lui et les artistes la plus pafaite égalité , aimoit cependant qu'ils lui fissent leur cour. Il vouloit dominer dans la petite république des arts , ayant renoncé , je n'ay pas scu pourquoy , à la considération que donne les accès à la cour , (i) le seul empire qui lui restoit étoit

(i) Cet éloignement pour la Cour peut s'expliquer par le caractère même de Caylus : « Le comte de Caylus *, disent MM. de Goncourt, » se

celui des arts , et l'autorité qu'il tâchoit de s'y conserver (1) ; aussi préféroit-il entre les artistes, ceux qui lui paroissoient les plus soumis , et qui avoient la complaisance même de gâter quelquefois leurs ouvrages pour suivre au pied de la lettre ses avis, lesquels n'étoient pas toujours aussi judicieux qu'il les croyoit.

Slodtz en arrivant à Paris (2) fut demeurer avec ses frères (3) qui étoient dans un état d'aisance audessus de la sienne. M. le comte de Caylus étoit l'ennemi le plus déclaré des médiocres talens des deux aines des Slodtz. Il les avoit barrés en plusieurs occasions , ils ne l'ignoroient pas : ainsi lorsque M . Slodtz parut désirer faire connaissance avec M. le comte de Caylus , ils ne l'y excitèrent pas , au contraire , ils lui firent assés connoistre qu'ils le regardoient comme leur persécuteur. M . Slodtz étoit dans une position assés embaras-

trouve à Paris en 17 17, sans charge, sans emploi, désœuvré, encore plein de la fièvre du voyage , plus ardent, plus actif qu'auparavant, avec moins de goût que jamais pour se dépenser à la Cour nouvelle ou se perdre dans les compagnies. 11 se jette à de laborieux caprices. Il se précipite à mille études , variant furieusement ses goûts et l'occupation de ses heures , de sa tête , de ses doigts , se poussant à des talents divers , impétueux et s'éparpillant en tous sens , au gré d'aptitudes naturelles et vives. M. de Caylus ne s'appartient plus. »■ {Portraits intimes du dix-huitième siècle , etc. Paris 1878, page 151).

(1) Voyez les Remarques de l'auteur à la fin de ce portrait: I (p. 67).

(2) Vers 1742 ou 1743.

(3) Sébastien-Antoine et Paul-Ambroise, à qui Cochin consacre plus loin une notice. On sait que Paul-Ambroise avait été nommé membre de l'Académie royale dès le 29 novembre 1743. Il devint même Professeur en 1754. Né en 1702, il mourut le 15 décembre 1758.

santé , il aimoit ses frères et ne vouloit pas les désobliger , joignes à cela une certaine négligence et un éloignementà faire sa cour que l'on contracte naturellement à Rome. Il se contenta donc de se présenter une fois ou deux à la porte de M . de Caylus qu'il ne trouva point , et enfin le laissa , voila le grand crime de M . Slodtz envers M . de Caylus , mais il n'en fallait pas tant pour s'attirer son animadversion ; ne pas reconnoistre son tribunal étoit une faute qu'il ne sçavoit point pardonner.

M. de Caylus sembloit éviter de parler de Slodtz dont , à la vérité , il n'avoit aucun mal à dire ; ses mœurs et ses talens ne donnant point de prise , il auroit trouvé trop de défenseurs , et c'eut été dévoiler trop grossièrement une inimitié dont on ne vouloit pas dire le fondement. Ne scachant donc que lui reprocher , il le taxoit d'une vanité ridicule en se laissant appeler Michel-Ange Slodtz, comme se comparant au fameux M. A. Buonarotti. Il ne vouloit pas faire attention que ce n'étoit point Slodtz qui avoit pris ce nom , que par une suitte de l'usage établi à Rome , de nommer chacun par son nom de baptême , ses amis l'avoient ainsi nommé , et qu'ils y étoient si bien accoutumés qu'il ne dépendoit pas de lui de les faire changer. Ce surnom , sans qu'il y eût contribué , étoit tellement reçu que M . Cars gravant son portrait mit son nom de cette manière

LE COMTE DE CAYLUS. 3l

et aucun de ceux qui savoient son véritable nom, n'y fit attention.

M . de Caylus ne se contenta pas de répandre ce petit ridicule sur Slodtz , il le traversa plus sérieusement lorsqu'il en put trouver l'occasion. M. Slodtz arrivé à Paris, précédé d'une réputa-, tion établie sur les belles choses qu'il a faites à Rome et à Vienne en Dauphiné, (i) crut pouvoir demander à être chargé d'une figure pour le roy. C'étoit à M. Coypel , premier peintre du roy, et chargé du détail des arts, à en faire la proposition à M. De Tournehem; mais M. Coypel croyoit avoir besoin de l'appuy de M. de Caylus et le ménageoit beaucoup. Il y a apparence que ce fut le comte qui lui suggéra le sot motif qu'il allégua pour le refuser. Il dit qu'il ne pouvoit pas confier un ouvrage à un sculpteur , des talens de qui il n'étoit point suffisamment instruit et dont on avoit rien vu à Paris. C'est ce que j'ay insinué dans ma lettre sur la vie de Slodtz. (2) Quel

(1) Il s'agit ici du mausolée commun de deux archevêques de la ville M. de Montmorin et le Cardinal d'Auvergne , son successeur , placé dans la cathédrale de Vienne et dont Dargenville parle dans ses Vies de sculpteurs (II, 369). Les Archives de V art français ( IV, 99, 104) ont donné deux lettres de Slodtz relatives à ce travail achevé seulement en 1746.

(2) « M. Coypel, alors chargé du détail des Arts sous M. de Tournehem, le reçut avec assez de froideur. Je n'en développerai point ici les causes : je dirai seulement qu'il ne jugea pas à propos d'accorder sa confiance à la réputation dont jouissoit M. Slodtz, et qu'avant que de le charger d'aucun ouvrage , il voulut attendre que de nouveaux succès à Paris établissent la certitude dont il croyoit avoir besoin. » (Lettre de M. Cochin aux auteur de la Galette Littéraire , page 4, ligne 17-28). Le

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misérable subterfuge ! Il n'avoit qu'à interroger tous les artistes qui avoient été à Rome ; tous lui auroient dit qu'il avoit donné des preuves d'une capacité distinguée. Il n'y a pas d'apparence que réellement M. Coypel en doutast , mais il prenoit les documents de M. de Caylus (i).

M. Slodtz fut chargé de décorer le chœur de Saint-Germain L'Auxerrois , il en fit un trèsbeau modèle , dont le fonds étoit enrichi d'une magnifique gloire dans le goust de celle de Saint- Pierre de Rome , et les côtés étoient décorés de colomnes. On ne pouvoit reprocher à cette composition que d'être d'une architecture grecque qui s'allioit peu avec le gothique qui règne au haut de ce chœur ; du moins c'est le seul défaut qu'y trouvoient M. Soufflot (2) et quelques autres architectes.

C'est un problème difficile à résoudre , et je ne sçay qui oseroit prendre sur soy de décider , si ayant une église gothique à décorer , on doit volontairement et sciemment chercher une décoration dans le goust manifestement mauvais de ces archictectes goths , ou s'il est plus convenable

catalogue des tableaux, dessins, marbres, bronzes, modèles, estampes, planches gravées, bijoux et autres curiosités appartenant à Charles Coypel a paru à Paris en 1753.

(1) Voyez Diderot {Salon de 1765, éd. Brière, p. 386).

(2) P. -Th. Bienaimé a écrit son Eloge (Paris, s. d. in-8°). Le catalogue des pastels, tableaux du cabinet de Soufflot a été publié en in-8u à Paris (.1780).

de négliger les rapports du tout ensemble et de faire de belle architecture dans la partie qui nous est confiée.

On dira peut-être qu'on pourroit trouver un genre d'architecture , de bon goust , qui tint un milieu entre le grecque et le gothique. En attendant qu'on l'ait trouvé , le plus sûr est vraysemblablement d'employer la belle architecture universellement reconnue pour telle. On pouvoit encore reprocher au projet de Slodtz, et cela étoit mieux fondé , que le chœur de Saint-Germain déjà trop étroit , comme le sont presque tous les chœurs d'églises gothiques , se trouvoit encore reserré par les saillies de son architecture Quoiqu'il en soit, si l'employ de l'architecture grecque eût été le seul défaut du projet de Slodtz, il y eûtscû remédier, si on l'eût désiré. Il auroit fait un second projet , et certainement personne n'avoit plus que lui le génie nécessaire pour imaginer une architecture mixte et ingénieuse.

Mais le principal défaut de ce projet étoit que M. de Caylus ne vouloit pas qu'il l'exécutast, il ne pouvoit s'y opposer directement , il s'y prit autrement. Voici ce qu'on en présuma alors :

On a pensé que M. Mariette devoit avoir eu grande part à cette affaire et voicy comment : M. Mariette, libraire et marchand d'estampes, devenu fort riche par ces deux commerces réunis, et considéré en conséquence , étoit fort amy de

M. le comte de Caylus (i) et fort susceptible d'en recevoir les impressions , et de ne voir que par ses yeux. Il ne fut pas difficile à M. de Caylus de persuader à M. Mariette que M. Slodtz n'étoit pas l'homme à qui l'on devoit confier cet ouvrage , et qu'on feroit bien mieux d'en charger Vassé , sculpteur , et Bacari , son beau-frère , architecte.

Vassé (2) étoit un sculpteur qui avoit quelque génie et quitenoitde M. Bouchardon son maistre, un à peu près de bon goust général , ce n'étoit ni un sculpteur savant , (3) ni fort estimé des artistes ; mais il faisoit assidùement sa cour à M. de Caylus et même lui gravoit beaucoup de ces antiquailles sur lesquelles il a fait un si long ouvrage , c'en étoit assés pour que cet amateur prétendit l'élever au rang des premiers sculpteurs

(1) Outre son Traité des pierres gravées du cabinet du Roi et divers travaux moins importants il a fait imprimer une Explication des peintures antiques publiées par M. le Comte de Caylus.

(2) Fils d'un sculpteur habile , Louis-Claude Vassé, né en 1716, fut admis à l'Académie le 28 août 1751 et mourut le Ier décembre 1772 ; il avait remporté le prix de Rome en 1739. Le château de Dampierre renferme une œuvre de cet artiste. C'est une statue en marbre, représentant une Naïade, qui décore le salon d'entrée sur la cour. ( Voyez Archives de l'art français, VI. 369-372).

(5) C'est aussi le jugement de Diderot : « Le buste du Père Le Cointe n'est assurément pas une mauvaise chose , ni la Nymphe qui se regarde dans l'eau, ni le vase, ni les autres morceaux ; mais que m'importe que vous soyez supportable , si l'art exige que vous soyez sublime ? ■> ( Salon de 1761 ). Voyez de Vassé le Catalogue des sculptures , peintures et gravures, par Fr. Basan à la vente du 20 janvier 177}. (Paris in-12).

de son siècle. C'étoit donc à ce jeune homme qu'il vouloit procurer cet ouvrage.

M. Mariette avoit marié une de ses filles à M. Brochan(i), marchand d'étoffes; cette famille étoit très-considérée dans la paroisse St-Germain tant à cause de son opulence, qu'à cause des mœurs les plus honnêtes et les plus respectables dont elle faisoit profession. Ils n'entendoient rien aux arts et regardoient M. Mariette comme un aigle en ces matières; persuadé qu'il étoit par M . de Caylus, il lui fut facile de leur communiquer cette persuasion et de leur donner de l'éloignement pour le modèle de M. Slodtz. Il fut: rejette et même il y a apparence qu'il n'a jamais été payé du temps qu'il y avoit sacrifié, puisque ce modèle s'est trouvé chez M. Slodtz, après son décès. Ce sont petittes injustices dont les gens en place ne se font pas grand scrupule.

Il ne fut pas bien honnête à M . de Caylus de dérober cet ouvrage à M. Slodtz, car il y avoit été appelle sans briguer, et il étoit arrêté qu'il en seroit chargé longtemps avant que M . de Caylus fit proposer Vassé.

Ce dernier et M. Bacari ont fait la belle besogne que l'on y voit maintenant ; c'est-à-dire ces ridicules colomnes canelées et qui semblent

(i) C'est sans doute ce Brochant qui laissa une collection d'estampes , dessins, tableaux, coquilles , etc., vendue en 1774 et dont le catalogue fut rédigé par Glomy.

enterrées de leur moitié : et ce qu'il y a de plus singulier c'est que ce projet a été approuvé par l'Académie d'architecture (i).

M. Vassé fit aussi le modèle d'un tabernacle assez mal pensé, quoique fort approuvé de M . de Caylus, à cause qu'il lui paressoit avoir un faux air de l'antique et surtout parce qu'il étoit de son protégé. On y voit deux anges debout, tranquillement appuyés sur le haut du Tabernacle , qui regardent froidement rentrer et sortir le Saint- Sacrement ; tandis que l'usage, beaucoup plus raisonnable est de les prosterner en acte d'adoration pour inspirer au peuple le respect dû à ce lieu sacré, où repose le corps de Jésus-Christ. L'envie de faire du nouveau fait faire bien des sottises (2) !

M . de Caylus tenta encore d'arracher à Slodtz un autre ouvrage, non qu'il fut fort lucratif, mais plutôt pour lui faire sentir le poids de son crédit. M. Slodtz avoit été chargé des bas -reliefs du porche de Saint-Sulpice , (]) où il a fait de trèsbelles choses. M. de Caylus voulut encore , après

(1) Voyez les Remarques à la fin de ce portrait II, (p. 67).

(2) Voyez les Remarques III, (p. 68).

(3) Dans le Voyage Pittoresque de Paris par M. D (argenville) , 4'-' éd. de Bure, 1765, p. 371, on lit au sujet de ces bas-reliefs, dont ni Piganiol ni Thiéry ne disent mot : • Dans le péristile, dont le soffite est décoré des plus riches ornements , on voit des bas-reliefs de M.-Ange SluJtç représentant des Vertus. Les Théologales sont sur les trois portes et les Cardinales sont sur les niches et les entrées des tours , toutes portées sur des nuées éclairées par des rayons , ce qui les détache de leurs fonds. On y remarque aussi les Evangélistes en quatre médaillons , accompagnés de guirlandes de laurier qui régnent sur la corniche des portes et des niches de ce péristyle. »

coup et lorsque tout étoit convenu, y fourrer son cher Vassé , mais cela ne réussit point ; on ne nuit pas touttes les fois qu'on le voudroit, Cependant ce dessein de lui nuire n'a pas été tout à fait en pure perte. Il n'aque trop réussi dans une occasion sérieuse, dont j'auray occasion de parler dans les anecdotes sur la vie de M. Slodtz, mais je crois que M. le comte de Caylus n'a pas eu la consolation de sçavoir tout le mal qu'il lui avoit fait.

Je n'entreray point dans des détails sur les divers artistes que M. de Caylus a protégés pendant quelque temps et qu'il a ensuitte abandonnés. Il suffit de dire que presque tous ceux qui ont montré quelque talent, ont eu successivement leur petit règne. Mais il n'y a eu que M. Bouchardon à qui il ait été exactement fidèle jusqu'à la fin. Il aimoit encore assés Carie Vanloo (i), parce qu'il étoit bon homme et assés incapable de lui rien contester ; et encore parce que c'étoit un moyen de mortifier M. Pierre qu'il ne pouvoit souffrir (2).

(1) « Carie dessinait facilement , rapidement et grandement. Il a peint large , son coloris est vigoureux et sage ; beaucoup de technique , peu d'idéal. Il se contentait difficilement , et les morceaux qu'il détruisait étaient souvent les meilleurs. Il ne savait ni lire ni écrire; il était né peintre comme on naît apôtre. » (Salon de 1765. Œuvres de Diderot, tome 8, édition Brière , page 112). Plus d'une fois la prose de Diderot reparaîtra dans ces notes ; ce n'est pas que les Salons soient un évangile, mais ils sont un document contemporain.

(2) M. de Caylus partageait ce sentiment (le seul peut-être), avec Diderot : « Je ne sais ce que cet homme devient. Il est riche ; il a eu de l'éducation ; il a fait le voyage de Rome ; on dit qu'il a de l'esprit ; rien ne le presse de finir un ouvrage : d'où vient donc la médiocrité de presque toutes ses compositions ? » (Salon de 1761).

M . Pierre étant excessivement jaloux de M . Vanloo, je ne parlerois point du mépris qu'il faisoit des talens des frères Adam. Ce n'est pas en quoy je 1 e blâmerois car il étoit fondé en raison ; on n'y pourroit trouver à redire que par l'excès. Il est certain que la postérité ne comprendra pas comment il a été possible que, pendant plusieurs années, le public ait comparé Adam l'ainé avec Bouchardon; ce sont de ces erreurs dont on reste étonné lorsque les yeux sont désillés .

Ce qui pourroit faire l'éloge du bon goust de M. le comte de Caylus, c'est cet attachement inébranlable pour un vrayement grand artiste; mais on peut l'attribuer en partie à la tournure d'esprit de Bouchardon qui , quoique avec un air assés pataud, étoit pourtant fin et rusé et d'ailleurs très haut. M. De Caylus sentoit que Bouchardon, en quelque lieu qu'il fût, prendroit toujours un vol d'aigle ; ainsi il étoit important au sultan des talens de ménager et de gagner un espèce de muphty qui alloit faire une religion nouvelle dans le goust des arts.

Ils ne pouvoient qu'y trouver tous deux leur compte. M . de Caylus faisoit preuve de son discernement en fait de grands talens, et M . Bouchardony rencontroit un prôneur qui lui épargnoit les mouvemens qui ne sont souvent que trop nécessaires pour obtenir les grands ouvrages, quelque mérite qu'on ait prouvé. Il est difficile de croire que

M.deCaylus trouvast beaucoup de complaisance dans M . Bouchardon, il paroist même que ce fut l'amateur qui fut obligé d'en faire les frais. Cependant comme M. Bouchardon aimoit assez qu'on lui fit la cour et qu'il ne pouvoit être que flatté de l'assiduité de M. de Caylus ; que d'ailleurs cet amateur donnoit beau jeu a l'humeur un peu caustique de l'artiste en approuvant les sarcasmes qu'il lançoit contre ses confrères , ils furent bientôt amis et cette amitié dura plusieurs années, et jusqu'à la mort de M. Bouchardon. M. Mariette étoit en tiers dans cette liaison; elle lui donnoit de la considération, et d'ailleurs chaud désireux des desseins de Bouchardon , il étoit par là à portée d'en obtenir quelques-uns, et surtout un grand nombre de contre-épreuves.

Il semble qu'on puisse regarder comme une suitte de cette liaison le mépris qu'avoit M. de Caylus pour tous les autres sculpteurs. Il le manifesta même assés grossièrement lorsque, allant voir chés M . Coustou le père les deux beaux grouppes de chevaux retenus par des palfreniers, qu'il faisoit pour Marly (i) au lieu de lui en faire

(1) Voyez dans les Nouvelles Archives de l'art français (1878, p. 315- 318), l'estimation du prix de ces deux beaux groupes. Coustou demandait 128800 fr.; on lui alloua 85000 fr. Il mourut d'ailleurs avant le règlement du compte. On sait que les chevaux de Marly décorent aujourd'hui l'entrée de l'avenue des Champs-Elysées où ils furent transportés le 1 1 septembre

1795 par le colonel d'artillerie Grosbert, à l'aide d'une ingénieuse machine inventée spécialement pour cet usage. L'auteur de ce chariot nous en a

laissé la description et le dessin dans une publication spéciale.

compliment, il lui dit : M. Coustou, il faut avouer que Bouchardon est un grand homme ; on prétend que M . Coustou lui répondit : Cela est vray , Monsieur , mais je suis plus grand que lui de toutte la teste (i).

Comme l'époque de la rénovation de la peinture à l'encaustique des anciens , ou de quelque chose d'approchant, est une des plus importantes dans la vie de M. de Caylus, il ne sera pas hors de propos de rendre compte des tracasseries qu'il éprouva et qu'il fit éprouver à l'occasion de cette découverte. Il est certain que ce fut M. de Caylus qui fut le premier qui chercha à ressusciter cette peinture en cire. Avec le secours de M. Majault, médecin et chimiste, il trouva divers moyens qu'il a expliqués dans un ouvrage (2) qu'il a donné sur ce sujet (3).

M . Bachelier qui avoit quelques connoissances de la chimie, imagina de mêler la cire avec l'eau par le moyen du sel de tartre, de peindre avec les couleurs imbibées de cette mixtion et ensuite de refondre le tableau pour le fixer. Les divers essays qu'il en fit lui réussirent (4) et si les tableaux qu'il

(1) Voyez les Remarques à la fin de ce portrait. IV (p. 68).

(2) Mémoire sur la peinture à l'encaustique , Paris, in-8° 1755.

(3) Voyez les Remarques à la fin de ce portrait. V (p. 69).

(4) Ici Cochin aurait pu parler de lui-même. On lit en effet à l'article Encaustique de l'Encyclopédie (Tome V, p. 614) : « Au bruit que faisait cette tête ( la tête de Minerve exécutée par Vien d'après les procédés du Comte de Caylus) M. Bachelier se reveilla. M. Cochin fils, auquel il parla de son premier essai en 1749, l'engagea à y revenir 0 etc.

produisit ont été argués d'être un peu gris, c'a été la faute du peintre et non celle du moyen d'opérer. M . Pierre en fit pour essay un petit tableau où il y avoit des chairs de femme de la plus belle couleur. Ce tableau n'a pas été fort connu, parce qu'en le refondant M . Pierre ayant approché son réchaud trop près y fit une tâche ; et comme il n'aimoit point M. de Caylus, quoiqu'il lui marquast toutte sorte d'attention il ne voulut pas que cet amateur pût déclamer contre une sorte de peinture qui produisoit des taches dans les tableaux.

M. de Caylus témoigna à l'extérieur être satisfait de l'émulation qui avoit fait trouver une manière de plus de peindre à l'encaustique, mais dans l'intérieur il fut très-blessé d'une découverte qui sembloit lui arracher une partie de la gloire qu'il espéroit des soins qu'il s'étoit donnés pour retrouver cette manière perdue.

Nous étions un bon nombre d'artistes qui faisions bruit du moyen de Bachelier, les uns de bonne foy, quelques autres avec malice. M. de Caylus fit bonne contenance, mais, dans le fonds , il n'a jamais pardonné à Bachelier ce petit désagrément qu'il lui avoit donné (je crois) sans aucun dessein de le désobliger, mais dont à la vérité d'autres tirèrent parti pour mortifier un peu M . de Caylus.

On a lieu de croire qu'il eut sous main un peu de part à ce que quelques auteurs écrivirent

contre cette invention de Bachelier (i) ; on lui donna le sobriquet de peinture au savon ; on prétendit même , par un bel étalage de raisonnemens chimiques , que le sel de tartre étant entré dans cette peinture, elle ne pourroit soutenir l'humidité, malgré l'expérience qu'on avoit faite sur un tableau qu'on avoit laissé plus de six semaines dans une cave très humide sans qu'il en fût altéré. (2)

Touttes ces consolations furent bien troublées par une incartade de Diderot, dont la cause venoit de plus loin. Les auteurs de l'Encyclopédie n'avoient point demandé à M. de Caylus les articles concernant les arts , soit de peur de l'importuner , soit qu'ils n'eussent pas de foy en ses talens ; cependant ils ne crurent pas pouvoir se dispenser de lui demander son avis et ses corrections sur ce qu'on leur avoit broché à cet égard. Il leur fit des notes marginales si insultantes qu'ils en furent tout-à-fait offensés. Diderot trouvant jour à le mortifier , fit une brochure (3) où il exposa tout le moyen de peinture encaus-

(1) Voyez les Remarques. VI (p. 69).

(2) Voyez les Remarques. VII (p. 70).

(3) Histoire et secret de la peinture en cire (Brochure in- 12 de 103 pages numérotées , plus 3 pages non numérotées , sans lieu , sans date et sans nom d'auteur). L' Universal Catalogue of books on art lui attribue — mais sans la donner pour certaine — la date de 1756. La plaquette est antérieure , car il y est fait allusion dans un volume de Y Encyclopédie publié en 1755 (^article Encaustique). La paternité de Y Histoire et secret de la peinture en cire ne prête toutefois matière à aucun doute. Il ne faut voir qu'un artifice oratoire dans les lignes suivantes de Dom Pernety : « Quelques uns ont prétendu que cet ouvrage était de M. Diderot ; mais cette calom-

tique de Bachelier , et où il maltraita durement M. le comte de Caylus. Celui-cy parut mépriser cette misère , mais en fut si cruellement blessé qu'il prit en haine, non-seulement Diderot(i), mais encore tous les auteurs de ce dictionnaire , et qu'il suffisoit d'y avoir contribué pour être son ennemi.

Il eut même peine à conserver la même affection pour M . Wattelet depuis qu'il eût accepté de faire les articles des arts (2). En général M. de Caylus haïssoit un grand nombre des gens de lettres d'alors , en qui il n'avoit pas trouvé de docilité , aussi bien que la plupart des membres de l'Académie françoise contre laquelle il se

nie n'a pu être suggérée que par l'envie : nous sommes convaincus que M. Diderot se respecte trop à tous égards pour prêter la plume à l'indécence et au mensonge. » {Dictionnaire portatif de peinture, page lviij à la note).

(1) « Je connais peu Diderot parce que je ne l'estime point ; mais je crois qu'il se porte bien. Il y a de certains bougres qui ne meurent pas tandis que pour le malheur des lettres de l'Europe d'honnêtes gens comme Mélot meurent dans leur plus grande force ( Lettre du Comte de Caylus à Paciaudi du 16 février 1761 dans la Correspondance inédite , tome I , page 237). Nous n'avons pas besoin d'ajouter que Diderot n'accordait guère au Comte de Caylus plus de témoignages d'estime qu'il n'en recevait lui-même. Les Observations sur la sculpture et sur Bouchardon se terminent par cette anecdocte : « J'allai l'autre jour voir Cochin; je trouvai sur sa cheminée cette brochure du Comte de Caylus. Je l'ouvris. Je lus le titre : Eloge de Bouchardon. Un malin avoit ajouté au crayon : ou l'art de faire un petit homme d'un grand, « Cependant Diderot semble avoir eu les premiers torts ; on sait à quel artifice les Souvenirs de Madame de Caylus durent de paraître.

(2) « 11 est aimable , mais son genre d'esprit et sa société ne vont pas avec la façon dont je pense sur certaines choses. [Lettre écrite à Paciaudi entre le 10 et le 11 mai 1765 dans la Correspondance inédite , tome II , p. 126).

lâchoit volontiers. Quelques uns prétendoient qu'il ne les avoit ainsi pris en haine , que depuis que , lassés de l'aider de faire ses écrits dont il les accabloit trop fréquemment , ils avoient renoncé , comme disoit Duclos , à lui raccommoder ses savates.

Je n'ay pu m'empecher d'avoir une pensée à ce sujet dont je n'ay cependant nulle certitude mais qui n'est pas sans vraisemblance ; je crois qu'intérieurement il auroit désiré d'être de l'Académie françoise ; il avoit beaucoup écrit (i) et ne s'imaginoit pas écrire mal. Il étoit homme de condition et l'on n'exige pas autant d'eux que des auteurs de profession ; mais , haut comme il étoit, il n'auroit jamais voulu marquer ce désir , il auroit voulu que l'Académie le devinast et le prévint, elle ne s'en avisa pas, et de là le mépris qu'il en témoignoit. Beaucoup de gens sont à l'égard de ce corps comme le renard et les raisins de la fable.

Quant à Bachelier il ne paraissoit pas que M . le comte de Caylus ait eu occasion de s'en vanger plainement, mais on est fondé à croire qu'il le lui gardoit. On entrevoyoit facilement quelques traces de son inimitié ; lorsque Bachelier obtint d'être reçu de l'Académie (2) comme peintre

(i) Voyez notre Appendice. II (p. 151) et le Cabinet des Fées, Amsterdam 1786, in-8°, tomes XXIV et XXV.

(2) Le 2 septembre 1755. Bachelier, malgré le dédain que Cochin professe ici pour son talent, devint Professeur en 1770 et fut même élu Adjoint à Recteur en 1792.

d'histoire ce qu'on accorda partie à son importunité, partie aux espérances assés bien fondées que donnoient quelques tableaux de lui , qu'il se perfectionnerait dans cette difficile partie de l'art (i), M. de Caylus qui masquoit très bien ses ressentimens , n'y mit opposition que sous main et d'une manière si peu visible que plusieurs crurent qu'il n'y prenoit aucun intérest , néanmoins il en fut si offensé que ce fut une des principales causes pour quoy sans s'expliquer , il cessa de venir à l'Académie; lui qui depuis plus de trente ans n'y avoit presque jamais manqué.

Il ne s'en expliqua dans la suitte qu'à ses plus familiers, tels , que Vassé, Vien(2)f et M. Ma-

(i) Voici comment Diderot juge dans Bachelier le peintre d'histoire: « Vous vous êtes assez vainement tourmenté , que ne revenez-vous à vos fleurs et à vos animaux ? Voyez alors comme Minerve vous sourit ; comme les fleurs s'épanouissent sur votre toile , comme ce cheval bondit et rue ; comme ces chiens aboient , mordent et déchirent ! Prenezy garde, Minerve vous abandonnera tout-à-fait. Vous ne saurez pas peindre l'histoire ; et lorsque vous voudrez peindre des fleurs et des animaux , et lorsque vous appellerez Minerve , Minerve , dépitée contre un enfant qui n'en veut faire qu'à sa tête , ne reviendra pas. « ( Salon de 1765. Edition Brière , tome 8 , page 168). Et ailleurs : « Bachelier a de l'esprit et avec cela il ne fera jamais rien qui vaille. Il y a dans sa tête des liens qui garrotent son imagination et elle ne s'en affranchira jamais , quelque secousse qu'elle se donne. « Diderot, Salon de ijôi, {Supplément aux .œuvres de Diderot, seconde édition, Paris, Belin, 1819 , p. 210)

(2) « Vien a de la vérité, de la simplicité , une grande sagesse dans ses compositions; il paraît s'être proposé Le Sueur pour modèle. Il a plusieurs qualités de ce grand maître ; mais il lui manque sa force et son génie. Je crois que Le Sueur a aussi le goût plus austère. » Diderot, Salon de 1761.

« Vien est large, sage comme le Dominicain Vien dessine bien,

peint bien , mais il ne pense ni ne sent ; Doyen seroit son écolier dans l'art , mais il seroit son maître en poésie On n'apprend jamais ce que

riette. Je fus instruit de son motif, mais je faignis de ne le point deviner. Plusieurs des membres de l'Académie firent des démarches pour le ramener; je ne m'y épargnay pas , je voulois seulement qu'il y revint quelquefois , nous en vînmes à bout , et quoique depuis ce temps il n'ait plus aimé l'Académie , cependant il a déguisé son mécontentement et, pendant sa maladie , (1) il a paru sensible aux marques d'attachement qu'il a reçu du corps et de tous les membres.

Je n'ai point cherché à recueillir toutes les plaintes des artistes contre M . de Caylus , peutêtre y en auroit-il peu qui n'eussent eu quelque chose à lui reprocher , je me borne aux mécontentemens qui ont eu quelque publicité. J'ay eu ma bonne part à son inimitié intérieure , du moins à ce que m'ont assuré quelques-uns de ceux qui le voyoient le plus fréquemment.

S'il peut y avoir eu quelque raison , je ne vois que celle de ne m'ètre pas assujetti à me laisser gouverner par ses idées. Le secrétaire , mon

le peintre de la prédication de Denis ignore. Pauvre d'idées , il restera pauvre d'idées. Sans imagination , il n'en aura jamais. » [Salon de ij6j. Œuvres de Denis Diderot publiées sur les manuscrits de l'auteur par Jacques- André Naigeon Tome XIV, Paris. An VI-1798, pages 54, 58-59.) Des notices historiques sur Vien ont été écrites par Chaussard { Pausania. français, Paris, 1806), parj. Lebreton (Magasin Encyclopédique , 1809) par Eméric David ((Moniteur Universel, 1809) et par Reboul (sans lieu, ni date).

(1) Admis à l'Académie comme Conseiller honoraire amateur le 24 novembre 1731 , le comte de Caylus mourut à 73 ans, le 5 septembre »765.

prédécesseur, M. Lépicié, (à ce qu'on m'a dit) avoit grand soin d'aller lui faire part de tout ce qu'on projetoit de faire à l'Académie. Cette servitude qui déplaisoit à beaucoup de nos artistes avoit fait beaucoup d'ennemis à Lépicié. Je sentois qu'ils m'accuseroient de bassesse , d'ailleurs mon caractère naturel répugnoit à se laisser mener , surtout par des personnes que je ne pouvois m5 empêcher de regarder comme de petits tirans. Plusieurs personnes qui dévoient le connoistre , et même de l'Académie des inscriptions , me l'avoient dépeint, comme n'aimant que ceux qu'il pouvoit tenir en tutelle et contraire à ceux qui pouvoient voler de leurs propres ailes. J'avois à ménager les Anticaylus , tels que M. Pierre et quelques autres, mais en même temps j'avois à rester neutre et à me garder de leurs conseils qui m'auroient mal poussés et m'auroient fait commettre quelques imprudences à son égard.

De plus, je devois surtout prendre garde que M. de Marigny (1), m'accordant sa confiance dans tout ce qui concernoit les arts , n'étoit pas

(1) Cochin a laissé sur lui une notice nécrologique [Journal de Paris, iy8i,p. 614); ce ministre n'était pas fort sympathique à Diderot qui s'écrie à propos du marbre taché de la Baigneuse d'Allegrain : « On demandera à jamais qui est-ce qui disposoit des marbres du souverain. A la place du Marigny, j'entendrois sans cesse cette question , et je rougirois. » {Salon de 1767. Œuvres de Diderot, édition Naigeon , tome XV, page 114).

homme à se laisser diriger par les conseils d'amateurs , à qui l'on auroit attribué tout ce qu'il auroit fait de bien , et qui auroient rejette sur lui toutes les fautes qu'ils lui auroient fait commettre. Je ne voulois donc point qu'il pût me soupçonner d'être livré à personne , ni d'être mû par aucun autre motif que celui du bien des arts , et de la gloire de son ministère. Je tachois de me tenir dans un juste milieu: de rendre à M. de Caylus tous les respects qu'il pouvoit désirer , mais de n'en n'être pas réellement gouverné. Cette marche mesurée pouvoit n'être pas propre à lui plaire , mais il n'en témoigna rien et me marqua toujours beaucoup d'apparences d'amitié. Cependant on m'a assuré qu'il avoit dit à quelquesuns de nos artistes que j'étois une teste de bois qui ne faisois rien qu'à ma fantaisie.

Je ne puis pas dire qu'il ait eu dessein de me désobliger dans une occasion où il m'a fait un espèce de tort, et où il a traversé quelques espérances que j'avois formées. Il se peut qu'il les ignorast , il se peut aussi que la vitesse et l'irrégularité avec lesquelles il m'en frustra , vinssent de ce qu'il les avoit prévues. Je ne parlerais peut-être point d'un fait si peu important , s'il ne tenoit pas à un événement plus sérieux relatif à M. Bouchardon et à M. Pigalle (2).

(1) On possède sur Pigalle un Eloge historique (par M. de Mopinot) Londres 1786, in-40, et une intéressante monographie de M. P. Tarbé. Paris 1859, in-8°.

Pendant le cours de la maladie de M. Bouchardon, il prit envie à M. de Caylus de faire recevoir en survivance dans la place qu'il occupoit de dessinateur des médailles du Roy pour l'Académie des inscriptions , le bon amy Vassé. J 'avois d'autant plus jeté les yeux sur cette place (à laquelle cependant je ne voulois former aucune prétention du vivant de M. Bouchardon) qu'ayant, par la confiance de M. de Marigny, part en quelque manière à la distribution des pensions du Roy qu'il répartissoit aux artistes, il eût été indécent à moy de m'en laisser attribuer aucune. Je ne voyois guères d'autre manière d'avoir aussi un petit bien-être que par le moyen de cette place.

Bien des personnes pensoient qu'elle me convenoit , je le pensois aussi ; en supposant pourtant que M. Slodtz mon ami , dessinateur excellent et plus propre à cet employ ne le désirast point; mais il remplissoit des places supérieures à cette bagatelle , et d'ailleurs il étoit assés mon amy pour n'y point penser s'il avoit sçu que je pouvois la désirer , ce que je ne lui aurois pas laissé ignorer. Les autres artistes qui m'étoient supérieurs , tels que M . Boucher et quelques autres , m'en auroient également fait le sacrifice. Je me doutois bien que M . de Caylus n'oublieroit point son cher Vassé , mais je me flatois qu'il aurait eu honte de me traverser , ou qu'au pis aller , il

auroit pu en avoir le démenti. Le président Hénault, M. Duclos et plusieurs dans l'Académie des belles-lettres m'affectionnoient ; j'avois quelque rapport avec eux étant chargé de l'histoire métallique. Enfin tout sembloit m'annoncer le succès que je désirois , sans la tournure que M. de Caylus donna à cette affaire.

Il étoit amy de M. le comte de Saint- Florentin qui étoit le ministre protecteur de cette Académie, dont M. de Caylus étoit. membre. Lorsqu'on s'y attendoit le moins, dans une assemblée très peu nombreuse de cette Académie , il fut remis une lettre de M. le comte de Saint-Florentin, dont je n'ai jamais sçu au juste le contenu , mais elle indiquoit qu'il étoit à propos de nommer M. Vassé en survivance à M . Bouchardon , dont l'âge et la maladie empêchoient que le service de l'Académie ne fût fait avec exactitude , ou, si elle ne désignoit pas distinctement Vassé , M. de Caylus sçut le faire accepter dans la même assemblée : cette Académie , n'étant prévenue de rien et d'ailleurs étant fort étrangère aux arts, n'y fit sans doute aucune difficulté.

Les relations que j'avois avec quelques uns des membres de cette Académie étoient peu fréquentes , ainsi je n'en sçus rien par eux. J'appris seulement qu'il étoit question de Vassé pour être nommé en survivance à M. Bouchardon; mais je ne sçus point que cela étoit fait.

LE COMTE DE CAYLUS. 5l

J'écrivis à M. le comte de Saint-Florentin et lui exposay que les égards dûs à un homme tel que M. Bouchardon ne m'auroient pas permis de solliciter cette place de son vivant si je n'avois appris qu'il étoit question de l'accorder à M . Vassé, et je lui expliquay les raisons qui me donnoient lieu d'espérer que l'Académie pourroit m'accorder la préférence. J'en reçus une lettre fort polie, mais qui m'annonçoit que la place étoit donnée. La plus grande partie des membres de cette Académie fut aussi surprise que les artistes, de ce choix et de la vitesse avec laquelle il avoit été fait, et quelques uns des membres furent fâchés de n'avoir pu me rendre service dans cette affaire : car , comme je l'ay dit , cette assemblée étoit très incomplète.

On a assuré, de plus, que M. Bouchardon n'en avoit pas été prévenu et qu'il fut offensé lorsqu'il le sçut. En effet il est désagréable de voir partager sa dépouille de son vivant ; on ajoute même qu'il le témoigna à Vassé, son élève, et qu'il lui ferma sa porte. Cela ne réussit pas non plus dans le monde et moins encore auprès de M. de Marigny qui avoit beaucoup d'affection pour moy, et qui crut entrevoir de la ruse dans ce procédé. Il m'assura même qu'il m'en dédommageroit, s'il arrivoit faute de M. Bouchardon, dont l'état ne faisoit que trop prévoir la fin prochaine en répandant sur moy quelqu'un des bienfaits du Roy, dont jouis-

soit M. Bouchardon; mais je n'acceptay point cette offre . Je m'étois fait un principe de ne point laisser appliquer à mon profit aucune des pensions qui avoient coutume d'être attribuées aux peintres et aux sculpteurs. Et en effet , à la mort de M. Bouchardon, je priay M. de Marigny de se détacher de cette idée.

Le mécontentement qu'avoit eu M. Bouchardon de ce procédé de M . de Caylus et de Vassé peut avoir beaucoup influé sur la précaution qu'il prit à peu de temps de là pour l'achèvement de son morceau de la Ville. Il ne voulut pas attendre que M. de Caylus lui donnast encore un survivancier à sa teste, et jetta les yeux sur M. Pigalle.

A l'occasion de cet artiste je reprendray les choses de plus loin. M. Pigalle n'étoit pas aimé de M. de Caylus, non qu'il n'eût eu les mesmes égards dans les commencemens , que nous avions tous, pour cet amateur. Il lui avoit même fait quelques-uns de ces sacrifices, dont presque aucun de nous n'avoit été exempt ; c'est-à-dire qu'il avoit fait pour lui ou pour ses amis des ouvrages au prix qu'il avoit voulu, lequel prix étoit toujours ruineux pour l'artiste. Néanmoins Pigalle n'avoit pu capter sa bienveillance ; soit que le caractère ferme et entier de Pigalle eût percé, malgré lui et que M. de Caylus eût senti qu'il ne le méneroit jamais, soit pour quelque autre raison.

Peut-être une des causes qui avoient éloigné

M . de Caylus étoit-elle que Pigalle (attentif à ses intérêts lorsqu'il étoit question d'occasions capitales et peu disposé à en faire le sacrifice aux caprices de M. de Caylus), avoit fait par soy-même et par ses amis touttes les démarches nécessaires pour obtenir la statue pédestre du Roy à Rheims (i), que M. de Caylus désiroit pour son cher Vassé.

M. de Caylus avoit été consulté, car il s'étoit fait une réputation dans la province et chés l'étranger, telle que l'on croyoit ne pouvoir rien faire de bien sans son attache. Il n'avoit pas manqué de proposer son bien-aimé Vassé ; mais le motif qu'il avoit allégué pour déterminer les agents de Rheims en sa faveur avoit fait un effet tout contraire. Il avoit prétendu qu'une des principales raisons pour lui confier cet ouvrage, étoit que ce jeune homme n'avoit point encore eu l'occasion de faire aucun morceau considérable qui lui eût donné lieu de développer ses talens. Les députés de Rheims qui ne vouloient rien donner au hasard , et qui apparemment n'avoient pas une confiance aveugle dans les décisions de M. le Comte de Caylus désiroient au contraire de

(i) Voyez dans La vie et les œuvres de J.-B. Pigalle , par M. Tarbé , l'histoire de ce beau monument qui se voit encore sur la place royale de Reims. Les premiers pourparlers eurent lieu en 1 755 ; le traité avec Pigalle était signé le 17 septembre 1756. Cf. Y Appendice (III, p. 169).

ne remettre leur ouvrage qu'entre les mains de quelqu'un qui eût déjà prouvé (i).

M. Pigalle étoit piqué de rencontrer ainsi M. de Caylus lui barrant le chemin. Il en avoit déjà eu d'autres sujets de plainte, et comme il n'étoit ni ployant , ni fort dissimulé , il ne s'en cacha point, cessa de voir M . de Caylus et ne l'invita plus à venir voir ses ouvrages. Avoir secoué ce joug ne plut pas à M. de Caylus. Il s'en ouvrit assés clairement, lorsque le modèle de cet ouvrage étant fait, tous ses amis, lui en parlant, lui demandèrent pourquoy il n'avoit point été le voir. Il répondit qu'il n'alloit point où il n'étoit point appelle. Cette inimitié ne fit que s'accroistre ; mais il étoit trop politique pour contrecarrer la voix publique , qui alloit chantant les louanges de Pigalle. Il garda le silence et n'en dit ni bien ni mal.

Si quelque chose a dû irriter M . de Caylus (et tous ceux qui le connoissoient bien n'en ont point douté), c'a été le choix que fit à sa mort M. Bouchardon de ce même Pigalle pour achever son ouvrage de la statue équestre du Roy. Il laissa une lettre à MM. de la Ville de Paris, qui a été imprimée dans le Mercure (2), par laquelle il les

(1) C'est-à-dire: fait ses preuves.

(2) Nous la reproduisons dans notre Appendice (IV, p. 173) : elle parut dans le Mercure de septembre 1762, p. 163-166. La ville de Reims, charmée d'apprendre le choix de Bouchardon , adressa à Pigalle une lettre de félicitations. (Mercure de France, septembre 1762. page 162, note b).

prioit de l'en charger comme étant celui en qui il avoit le plus de confiance et qu'il croiroit le plus capable (i).

Il est certain qu'il ne s'ouvrit point de ce dessein à M. de Caylus, toutamy qu'il étoit avec lui. Il y a apparence que le mécontentement qu'il avoit eu lorsque M. de Caylus avoit fait nommer, sans son consentement, Vassé en survivance à sa place de l'Académie des Inscriptions, en fut cause en partie. D'ailleurs il pouvoit bien avoir aperçu que le projet étoit formé, s'il venoit à mourir, de faire avoir la continuation de cet ouvrage à ce même Vassé. Il ne l'en jugeoit pas capable , et, pour prévenir ce complot, il voulut désigner luimême son successeur. Il fit, conjointement avec M . Mariette, cette lettre, lui ayant confié son idée sous la promesse du plus grand secret. M. Mariette le lui garda et s'en justifia comme il put dans la suitte auprès de M. de Caylus.

Ceux qui ont bien connu M . de Caylus et combien il sçavoit peu pardonner ce qui contradoit ses idées, justes ou non, n'ont pas douté que, malgré tous les beaux semblans d'amitié qu'il continua de lui montrer , il n'ait été intérieurement très refroidi pour lui. J'ay encore été confirmé dans cette idée par l'aveu que j'ay entendu faire à M. Mariette, que , malgré le long

(ij Voyez les Remarques , VIII (p. 71.}

attachement qu'il avoit témoigné à M. de Caylus, il avoit aperçu que ce n'étoit point pour lui un véritable amy. Il se peut que ce soit le refroidissement de ces derniers temps, car il semble certain que, pendant plusieurs années, M. Mariette avoit été le héros de M. de Caylus. Il se peut aussi que M. le Comte s'aimant beaucoup soimême n'aimast les autres qu'autant qu'ils lui étoient utiles, et qu'il ne connust pas la véritable amitié. Ce sentiment est assés commun chés les gens de qualité et chés les gens en place ; les hommes ne sont pour eux que des outils dont ils se servent.

M . Bouchardon avoit deviné bien juste ; tout étoit gagné en faveur de Vassé : M . le comte de St-Florentin, M. le duc de Chevreuse, gouverneur de la Ville , le Prévost des marchands , quelques Echevins ; et l'on alloit le proclamer lorsque la lettre de Bouchardon arrêta tout. Le droit qu'il sembloit avoir de disposer de son ouvrage ; le choix judicieux qu'il faisoit d'un artiste auquel Vassé ne pouvoit être comparé ; la publicité de ce choix ; le cri d'applaudissement qu'il excitoit, à l'exception de ceux qui avoient été gagnés et qui n'osoient parler , tout enfin se réùnissoit pour l'exécution du contenu dans la lettre, et elle eut son effet.

On n'a point douté que ce coup n'ait été fort sensible à M. de Caylus et à son cher Vassé. Il

LE COMTE DE CAYLUS. , bj

paroist cependant qu'ils ne renoncèrent pas entièrement à ces espérances, du moins Vassé. Ce dernier tenta dans la suitte de supplanter M. Pigalle, et il y a bien de l'apparence que ce ne fut pas sans le consentement de M . de Caylus, quoiqu'il l'ait fortement nié.

M . Pigalle étoit d'abord entré dans l'affaire de la statue équestre de Paris, aux mêmes conditions que M. Bouchardon. C'est-à-dire que la Ville faisoit diriger les atteliers par ses préposés et que M. Pigalle étoit payé pour ses modèles et pour la conduitte de l'ouvrage, en proportion convenable de la somme convenue avec M . Bouchardon.

M. Pigalle s'aperçut bientôt du défaut d'économie que la Ville apportoit à ses atteliers. Il cessa d'être étonné qu'un ouvrage qui vraysemblablement par entreprise n'auroit dû coûter que douze à quatorze cent mille livres, en coutast déjà deux millions trois ou quatre cent mille, quoiqu'il ne fût encore à peine qu'à sa moitié. En conséquence, il proposa pour l'avantage de la Ville et pour le sien propre , d'entreprendre tout ce qui restoit à faire pour la somme de six cent mille livres. Après que l'on eût examiné cette proposition et qu'il en eût fait connoistre les avantages, la Ville y acquiesça et passa ce marché avec lui.

Vassé en eut vent et saisit, mais trop tard (i), cette apparence d'occasion d'enlever cet ouvrage qu'il avoit tant à cœur d'avoir manqué. Il avoit eu la précaution d'obtenir une petitte place de sculpteur de la Ville : place peu convenable à un Académicien et qui ordinairement n'avoit été remplie que par des sculpteurs de la Maîtrise, mais qui lui donna une sorte d'accès à la Ville. Cette circonstance semble prouver qu'on guettoit de loin l'occasion et qu'on ne s'étoit pas tenu pour entièrement battu, lorsque la lettre de Bouchardon avoit fait décider en faveur de Pigaile.

Quoiqu'il en soit, Vassé qui avoit fortement gagné le Procureur du Roy de la Ville , fut lui porter une soumission, par laquelle il offroit d'entreprendre le même ouvrage pour moitié du prix demandé par Pigaile.

Ce procédé étoit odieux parce que M. Pigaile étant en possession de l'ouvrage depuis plus d'un an, les divers arrangemens qu'il pouvoit proposer à la Ville ne regardoient qu'elle et lui.

Vassé avoit eu la précaution d'obtenir de M. Falconet, sculpteur, un certificat qui assuroit que sa proposition étoit raisonnable. Il est vray que le bon Falconet, qui de son naturel était un peu double (2) et qui n'étoit apparemment pas

(1) Le marché était fait et signé. (Note de Coclun).

(2) « Voici un homme qui a du génie, et qui a toutes sortes de qualités compatibles, incompatibles avec le génie, quoique ces dernières se soient

fâché de faire enrager Pigalle qu'il haïssoit , parce que celui-cy , sans s'embarrasser de son esprit caustique, le ménageoit peu, et lui disoit quelquefois des vérités dures ; il est vray, dis-je, que le certificat que lui donnoit Falconet était un peu à la Jésuitte et que pour ne se point compromettre

pourtant rencontrées dans François de Vérulam et dans Pierre Corneille. C'est qu'il a de la finesse , du goût, de l'esprit , de la délicatesse , de la gentillesse et de la grâce tout plein ; c'est qu'il est rustre et poli , affable et brusque, tendre et dur ; c'est qu'il pétrit la terre et le marbre, et qu'il lit et médite ; c'est qu'il est doux et caustique , sérieux et plaisant ; c'est qu'il est philosophe , qu'il ne croit rien , et qu'il sait bien pourquoi ; c'est qu'il est bon père, et que son fils s'est sauvé de chez lui ; c'est qu'il aimait sa maîtresse à la folie , qu'il l'a fait mourir de douleur, qu'il en est devenu triste , sombre , mélancolique , qu'il en a pensé mourir de regret, qu'il y a longtemps qu'il l'a perdue , et qu'il n'en est pas consolé. Ajoutez à cela qu'il n'y a pas d'homme plus jaloux du suffrage de ses contemporains, et plus indifférent sur celui de la postérité. 11 porte cette philosophie à un point qui ne se conçoit pas ; et cent fois il m'a dit qu'il ne donnerait pas un écu pour assurer une durée éternelle à la plus belle de ses statues. Pigal , le bon Prg-al , qu'on appelait à Rome le mulet de la sculpture , à force de faire, a su faire la nature, et la faire vraie, chaude et rigoureuse ; mais n'a et n'aura , ni lui ni son compère l'abbé Gouguenot , l'idéal de Falconet ; et Falconet a déjà le faire de Pigal. Il est bien sûr que vous n'obtiendrez point de Pigal, ni le Pygmalion, ni l'Alexandre , ni V Amitié de Falconet ; et qu'il n'est pas décidé que celui-ci ne refît le Mercure et le Citoyen, de Pigal. Au demeurant ce sont deux grands hommes , et qui , dans quinze ou vingt siècles , lorsqu'on retirera des ruines de la grande ville quelques pieds ou quelques têtes de leurs statues , montreront que nous n'étions pas des enfants, du moins en sculpture. Quant Pigal vit le Pygmalion de Falconet , il dit : Je voudrais bien l'avoir fait. Quand le monument de Reims fut exposé au Roule , Falconet , qui n'aimait pas Pigal , lui dit, après avoir vu, et bien vu son ouvrage : M. Pigal, je ne vous aime pas , et je crois que vous me le rendez bien : J'ai vu votre Citoyen ; on peut faire aussi beau , puisque vous l'avez fait ; mais je ne crois pas que l'art puisse aller une ligne au-delà. Cela n'empêche pas que nous ne demeurions comme nous sommes. Voilà mon Falconet. « (Salon de 1765. Œuvres de Diderot, tome 8. Ed. Brière , p. 568 370).

ÔO MÉMOIRES DE COCH1N.

il disoit : Si /'exposé que me fait M. Fasse est exact, etc,, mais enfin il approuvoit la proposition et la trouvoit non seulement exécutable, mais encore prétendoit qu'il y avoit un bénéfice honnête pour l'artiste.

M . le Procureur du Roy fit grand bruit de la soumission de Vassé ; la Ville, se trouvant embarrassée, prit le parti de joindre à M. Gabriel et à M . Soufflot plusieurs des plus habiles sculpteurs de l'Académie , M. Le Moyne, qui avoit beaucoup d'expérience dans la fonte , M . Coustou , M. Slodtz. Ils examinèrent exactement les estimations et firent un devis exact, par lequel ils démontrèrent qu'il y avoit près de cinq cent mille livres de frais inévitables dans cet ouvrage et qu'ainsi la proposition de le faire pour trois cent mille livres était illusoire. Les cent et tant de mille livres qui paraissoient devoir rester à M. Pigalle n'avoient d'ailleurs rien d'exorbitant, puisqu'il couroit le risque de recommencer à ses frais ce qui pourroit manquer à la fonte, et ainsi de perdre tout son bénéfice.

On demandera peut-être quel pouvoit être l'espoir de M. Vassé en faisant un marché ruineux ? Voicy ce qu'on a pensé. Le premier but étoit , à quelque prix que ce fût , d'arracher l'ouvrage à M. Pigalle. Il falloit trouver un moyen dans lequel la Ville pût croire trouver un grand avantage , et celui-cy étoit spécieux ; elle ne

LE COMTE DE CAYLUS. 6l

pouvoit même s'y refuser sans donner à crier au public que l'on jetoit l'argent. Au bout de quelque temps de travail on en seroit venu à des représentations , et on n'auroit jamais pu forcer Vassé à remplir un marché, où il auroit prouvé facilement qu'il étoit lézé de moitié. Il n'avoit pas grand chose à perdre , et la Ville n'auroit rien gagné à le persécuter , et d'ailleurs ayant de si fortes protections , les Échevins qui auroient fait le marché n'y étant plus , à deux ou trois années de là , il auroit facilement obtenu , ou un nouveau marché, ou des dédommagemenséquivalens.

Quoiqu'il en soit , la ruse ayant manqué son effet , il s'éleva un cri de fureur chés les amis de Pigalle , et d'indignation chés les artistes, qui se répandit chés tous ceux qui avoientquelque relation aux arts (i). On disoit dans le monde que Vassé méritoit d'être rayé de l'Académie : je n'étois pas de cet avis , quoique je blâmasse très-fort son procédé , mais je regardois comme injuste de faire perdre à un homme son état , pour une faute de laquelle je sentois bien que , s'il avoit eu plus d'esprit , il auroit su se justifier d'une manière à embarasser l'Académie ,

On disoit partout qu'il falloit le dénoncer; cependant personne ne vouloit se charger de cette dénonciation, qui avoit quelque chose d'odieux.

(i) uje n'aime pas Vassé ; c'est un vilain. ' {Salon de 1767. Œuvres de Diderot, éd. Naigeon, tome XV, page 114).

Vassé eut l'imprudence de la faire lui-même. Instruit de ce qui se disoit , il écrivit à l'Académie une lettre où il prétendoit justifier sa conduite par de mauvaises raisons qui ne la justifioient point du tout. Il n'en savoit pas assés pour plaider une mauvaise cause et la gagner. Il me demanda conseil , je le refusay , étant Secrétaire de l'Académie et par conséquent devant rester neutre ; cependant comme j'apréhendois que l'Académie ne voulût aller plus loin qu'elle ne devoit et ne pouvoit , je lui fis insinuer , par M. de la Tour(i), qui paraissoit prendre intérest à sa position , quelques moyens de défenses , tirés de ce qu'il étoit sculpteur de la Ville , qui auroient pu éblouir

(l) v Grand magicien! n Diderot, XV, 1798, p. 33. De Concourt . L'art du XVllî^ siècle, tome I, p. 257, 2e édition.

On a beaucoup écrit sur Latour dans ces derniers temps. Voici les titres d'ouvrages que M. G. Duplessis transcrit dans son Essai de Bibliographie générale :

Duplaquet. . . Eloge historique de Maurice-Quentin de Latour, peintre du roi . . . Saint-Quentin et Paris, 1788, in-8.

M. -Q. de Latour , peintre du roi Louis XV, par Ch. Desmaze. Saint- Quentin, 1853, in-8.

Nouv éd. Paris 1854, in-12.

Les peintres de Laon et de Saint-Quentin. De Latour, par Chnmpfleury. Paris, 1853, in-S.

Eloge biographique de M.-Q. de Latour... , par Ernest Dréolle de Nodon. Paris 1856, in-8 port.

Eloge de M.-Q. de Latour, par Emile Beaudemont. Saint-Quentin. 1856, in-8.

Notice historique et biographique sur M.-Q. de Latour. Saint-Quentin, s. 1. (sic) (1856) in-8.

Notice historique et biographique sur M.-Q. de Latour. Saint-Quentin. (1856) in-8.

Ces deux derniers titres désignent probablement la même plaquette (in- 16).

et même le faire paroistre excusable , mais ou on ne les lui dit pas , ou il ne sçut pas en tirer parti. Il se justifioit de l'erreur de prix de sa soumission , en la rejettant sur les ouvriers de différens genres qu'il avoit consultés ; mais il ne justifioit point le motif qui avoit pu l'authoriser à courir sur un marché fait par un de ses confrères depuis longtemps.

La fin de cette rumeur . c'est qu'il fut inscrit sur les registres de l'Académie une sorte de réprimande , où il lui étoit enjoint d'être plus circonspect à l'avenir. Il y parut d'abord sensible ; mais à peu de temps de là il revint à l'Académie, et y prit le ton aussi haut que si l'on n'avoit jamais rien eu à lui reprocher.

On ne parla point de M. Falconet à l'Académie, non qu'on ne fut très mécontent de son procédé , car il paroissoit à plusieurs moins excusable que Vassé , qui avoit pu être aveuglé par son intérest et par le désir d'être chargé d'un grand ouvrage. Mais Falconet sembloit avoir fait le mal sans intérest, et seulement par un motif d'envie. Dailleurs la duplicité de ce certificat , où il avoit voulu se réserver un faux fuyant , lui attiroit peu d'estime. Cependant, comme on étoit assés fâché d'avoir à mortifier un confrère , on ne cherchoit point à grossir le nombre des coupables; quoiqu'on n'aimast pas le caractère de Falconet , on estimoit ses talens ; de plus il paraissoit si embarassé du

sot rôle qu'il jouoit dans cet affaire qu'on ne voulut pas augmenter sa honte.

M. de Caylus, voyant le tour qu'avoit pris cette affaire , prit le parti de blâmer la conduite de Vassé , et , dans l'occasion , d'assurer , sans affectation, qu'il n'en avoit point été informé; mais on n'en crut rien, et l'on soupçonna toujours qu'il avoit trempé dans cette intrigue et même qu'il en étoit le moteur. Qui est ce qui ne sçait pas combien les gens de considération qui ont autant d'esprit qu'en avoit M. de Caylus, sçavent éviter d'être compromis ? Surtout lorsque les subalternes n'osent dévoiler la part qu'ils y ont , de crainte de s'en faire des ennemis.

Ce qui aida à confirmer cette idée c'est qu'ils n'en furent pas moins bons amis qu'auparavant. Le comte en a donné une dernière preuve en marquant à sa mort le désir que ce fût Vassé qui fit son tombeau ; du moins M. de Lignerac , son héritier et M. Bombarde, son bon amy , (1) l'ont annoncé à l'Académie.

Il est bon d'observer , à l'égard du petit despotisme que M. de Caylus vouloit exercer sur les arts , qu'il y avoit été accoutumé peu à peu , ce qui le rend plus excusable. Peut-être même dans les commencemens de ses liaisons avec les artistes n'avoit-il nullement ce dessein.

Sous le ministère de M. de Maurepas , qui étoit

(i) Voyez les Remarques, IX (p. 71).

fort son amy , c'étoit en quelque manière lui qui avoit décidé de tout ce qui concernoit les arts. Sous la direction de M . de Tournehem, il y avoit encore eu bonne part par le moyen de M. Coypel sur qui il avoit pris l'ascendant; mais M. de Marigny ne voulant point être dirigé , il n'y étoit plus appelé. N'étant plus le canal des grâces , quoique personne n'eût dessein de le négliger ; tout naturellement on devient moins assidu chés ceux de qui l'on attend presque plus rien ; ainsi il se voyoit moins courtisé dans l'âge justement où n'ayant plus que ce hochet , il devient plus nécessaire. Cela peut avoir contribué à lui donner de l'humeur contre les artistes.

S'il n'avoit plus guères de part aux affaires de l'intérieur , il lui restoit les correspondances qu'il s'étoit faittes dans les Cours étrangères. Il disposoit encore de presque tous les ouvrages qui se faisoientpour le dehors. Le mal étoit qu'afin de se conserver ce crédit chés l'étranger, il abusoit quelquefois de l'authorité qu'il s'étoit acquise sur les artistes pour leur faire faire des marchés ruineux , et à l'exception de ses bons amis , comme Saly (i) et Vassé , tous les autres gens de

(1) M. Georges Duplessis ( Essai de Bibliographie générale des Beaux- Arts) signale un Catalogue de tableaux , sculptures en bronze, terre, plâtre et ivoire, dessins, provenant du cabinet de feu M. Saly chevalier de l'ordre du roi , de l'Académie royale de peinture et sculpture de Paris, de celle de Copenhague , etc. par F.-C Joullain fils. Vente à Paris du 14 juin 1776, in-8.

talens qu'il a employés pour remplir ces commissions dont il aimoit à être chargé , y ont très mal fait leurs affaires.

Voila ce que j'ay sçu de plus intéressant touchant M. le comte de Caylus. On ne peut nier qu'il aimoit les arts , qu'il les connaissoit assés bien et qu'il a beaucoup fait pour eux : mais lorsqu'on observera sa conduitte on trouvera qu'il y voulloit dominer trop impérieusement , que le plus grand nombre des services qu'il a rendus aux artistes (i), à l'exception de quelque favoris en petit nombre , a presque toujours été à de petits garçons qui lui étoient très-soumis ; que ces services mêmes étoient cruels , en ce qu'il mettoit toujours des prix si bas aux ouvrages qu'il leur faisoit faire , qu'à peine y trouvoient-ils leur nécessaire. (2)

Si en lisant ces anecdotes quelqu'un trouve que j'ay traitté trop sévèrement M. de Caylus, je réponds que j'ay dit la vérité telle qu'elle m'a parue et telle que l'ont vue presque tous nos artistes; qu'il est utile que l'on connoisse les petites tirannies que souvent les amateurs exercent sur les artistes , afin que ceux qui leur succèdent apprennent, que la dureté et l'injustice de leur procédés tost ou tard seront connus. On jugeoit les rois d'Egypte après leur mort : Loy d'autant plus sage et plus juste , qu'on n'ose jamais les juger de leur vivant.

(1) Voyez les Remarques, X (p. 75).

2) Voyez les Remarques, XI ;p. 75.)

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