‹ Mémoires inédits de Charles Nicolas Cochin sur le comte de Caylus, Bouchardon, les Slodtz, pub. d'après le manuscrit autographeChapitre 4 sur 35 · S. FLORENTIN · texte numérisé non relu

S. FLORENTIN

On peut lui faire donner des livres , des plumes et du papier. En marge de cette lettre on lit l'annotation suivante : « Répondu le 2S décembre que le sieur Marmontel est entré ledit jour à la Bastille et que je me conformerai à ce qu'il me marque. »

quoique peut-être cela m'eût été profitable. J'encourageay M. de Bonneval à soutenir qu'ayant été décommandé il étoit à moy , qu'ainsi j'avois pu le lui donner et que je persistois dans cette intention.

VIII (p. 94). — M. GrosdeBoze, dont le nom mérite de passer à la postérité à cause de quelques éloges d'académiciens très bien faits, étoit cependant un homme trèslourd, très-pédant et fort ennuyeux par la lenteur de ses propos et l'affectation avec laquelle il s'écoutoit parler. Dailleur si plein d'estime pour soi-même qu'il en étoit insolent ; une de ses phrases favorites à ceux qu'il regardoit comme ses inférieurs ( et c'étoit presque tout le monde) étoit : avec votre petite permission.

Ce n'est pas la seule occasion que j'ay eu de m'aperçevoir qu'un bon nombre de gens de lettres , même de ceux qui ont fait de bonnes choses , ne sont que de grosses bêtes très instruites.

IX (p. 94.) — En général les gens de lettres font l'honneur aux artistes de les regarder comme des ouvriers renforcés, et s'il nous trouvent dans le cas d'ignorer quelques-unes des choses dont le sçavoir les rend si fiers , ils en concluent étourdiment que nous ne pouvons pas avoir de génie. Ils ne font pas réflexion qu'ignorer ce que l'on n'a pas appris ne peut être une preuve de manque de génie , que même en poésie ils ne peuvent refuser le titre de grand génie à Shakespear et à d'autres qui ont manqué d'instruction. D'ailleurs ce qui constitue le génie de l'homme de lettres n'est pas précisémentla même chose que ce qui constitue celui de l'homme d'art, quoiqu'il y aît beaucoup de rapport ; mais je crois que les connoissances du dernier n'exigent pas autant d'éten-

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diie pour remplir leur but ; peut-être même oserois-je dire qu'elles sont d'une toutte autre espèce et que la plus belle éducation quant aux lettres n'est pas encore un pas de fait dans le carrière des arts. Le génie de l'homme d'art est un sentiment du grand , du beau , des grâces, de la vie et du mouvement que lui présentent la nature dans ses aspects extérieurs.

X (p. 95). — Cecy me rappelle un fait peu important, mais qui peut intéresser par le personnage. M. Jean- Jacques Rousseau, de Genève, qui avoit tant d'esprit et qui écrivoit si bien, prit biengauchement un compliment que j'avois voulu lui faire. J'avois dessiné pour frontispice à son roman de Julie un peintre , la Nature rayonnante de gloire, l'Imagination allumant son flambeau à celui de l'Amour , et le peintre faisant un tableau de cette Nature plus grande qu'elle n'est. M. Rousseau crut que j'avois voulu faire une critique de son ouvrage (1) ; il fallut que quelques amis lui écrivissent pour le dissuader.

XI (p. 97). — M. Pigalle en eut seize cent livres comme ayant perdu un grand atelier et des frais de transports considérables. M. Falconnet en eut huit cent livres.

(1) M. Rousseau était excusable. Diderot qui aimait Cochin lui a toujours reproché un allégorisme outré ; » Autre vice de ces compositions , c'est qu'il y a trop d'idées , trop de poésie , de l'allégorie fourrée partout , gâtant tout, brouillant tout, une obscurité presque à l'épreuve de légendes. Je ne m'y ferai jamais , jamais je ne cesserai de regarder l'allégorie comme la ressource d'un tête stérile , foible, incapable de tirer partie de la réalité . et appelant l'hiéroglyphe à son secours , d'où il résulte un galimatias de personnes vraies et d'êtres imaginaires qui me choque ; compositions dignes des temps gothiques , et non des nôtres.» (Diderot. Salon de ijôj. Œuvres. Tome XV. Ed. Naigeon, page 132.)

Lorsque M. de Marigny fut obligé d'ôter ces ateliers aux artistes , il assuroit qu'il imploreroit les bontés du Roy pour dédommager de cette perte des gens de mérite qui n'avoient pas démérité. En effet on roula pendant longtemps le projet de faire construire des ateliers ailleurs , on marchanda un grand terrain sur la chaussée d'Antin ; mais M. Gabriel, premier architecte, fit manquer tout par sa maladresse et par l'étendue ridicule du projet qu'il forma. Il proposa un arrangement au moyen duquel il en auroit coûté au Roy environ 600,000 & pour ne faire que six ateliers ; je ne me souviens pas bien si ce n'étoit pas douze ateliers , mais c'étoit toujours trop cher et l'on pou voit les contenter à beaucoup moins. Ilvouloit leur donnera chacun leur maison, leur cour , leur jardin , etc.

C'est ainsi que la vaste étendue du projet fou qu'il avoit imaginé pour l'Ecole millitaire a fait qu'il n'a point eu d'exécution ; on n'en a construit que la sixième partie, et cependant la moitié des élèves et tous leurs supérieurs s'y sont trouvés très-bien logés.

M. Soufflot et moy nous formâmes divers projets pour retrouver des ateliers ; enfin , au bout de quelques années que le projet de finir le Louvre paroissoit abandonné à cause de la détresse de l'État , et que les contrôleurs généraux des finances avoient cessé de donner le fonds de 25o,ooo & à quoy on s'étoit borné pour suivre ce projet qui néanmoins avec ce peu d'argent avoit été grand train par le zèle qu'y avoit mis M. Orré , entrepreneur maître maçon du roy , qui étoit riche et qui mît son honneur à avancer une partie de sa fortune pour le succès de cette belle entreprise ; lors donc que cela fut suspendu , la partie à laquelle on avoit travaillé se trouvoit couverte, j'avois hazardé d'y

MEMOIRKS DK COCHIN

demander un atelier pour Deshays (i), M. de Marigny l'avoit accordé ; mais je n'osois pas encore de quelques années en demander pour d'autres , si ce n'est pour un méchanicien , homme de mérite et persécuté par des gens très puissans ; il se nommoit Loriot (2).

Quelques autres y avoient obtenu quelques emplacemens de M. de Marigny, mais non pas par mon canal ; j'en avois seulement fait donner un petit coin à un pauvre petit graveur qui n'étoit pas fort habile, mais qui avoit trouvé un moyen assés ingénieux d'imiter promptement l'effet du lavis (3) Enfin un beau jour un sculpteur nommé Berruer (4) qui n'étoit pas même encore de l'Académie, s'avisa de demander à M. de Marigny la permission de se faire un atelier dans quelqu'une des places qui restoient ; son Placet me fut renvoyé; je saisis cette occasion pour dire à M. de Marigny qu'il avoit là bien des places qui feroient grand plaisir aux artistes et qui ne servoient à rien ;

(i) u C'est celui-là qui avait du feu , de l'imagination et de la verve ! c'est celui-là qui savait montrer une scène tragique , et y jeter de ces incidents qui font frissonner,. . c'est celui-là qui était vraiment poète! né libertin, il est mort victime du plaisir. » {Salon de 1765, Œuvres de Diderot, tome 8. Ed. Briére, 1821, page 155.) Charles-Nicolas Cochin a écrit un Essai sur la vie de M. Deshays. Paris, 21 juin 1765 in-12. Jean Fontaine Malherbe a rédigé son Eloge historique (Paris 1767, in-12, extrait du Néerologe). Le catalogue des dessins , tableaux et estampes qui ont tiguré a la vente de Deshays (26 mai 1765) a été dressé par P. Rémy.

^2) Ingénieur distingué , Loriot a fait exécuter la table mécanique de Choisy , qui montait le diner du roi dans les petits appartements sans l'intervention d'un valet. Il avait aussi inventé un ciment supérieur à ceux qu'on connaissait alors. Frédéric 11 de Prusse avait fait installer à Postdam une table mécanique sur le modèle de celle de Choisy.

(3) Il se nommoit Charpentier. {Note de Cochin).

(4) « Ce jeune homme sait amollir et vivifier le marbre. » ( Diderot , Salon de Ij66). « Berruer a du talent qu'il a bien caché cette année. « (Salon de 1767).

BOUCHARDON. 1 1 l

comme il aimoît beaucoup à faire du bien aux artistes, quand cela se pouvoit, il me dit : Hè bien, il n'y a qu'à y en mettre tant qu'il en pourra tenir. Je ne lui fis pas dire deux fois , et Souflot et moi (1) en moins de huitaine nous en avions déjà installé huit ou dix.

Il est vray que comme cela fit un peu de bruit et qu'on demandoit : « est-ce que l'on abandonne le projet de finir le Louvre?» je reçus bientost une lettre de M. de Marigny par laquelle il me demandoit la liste de ceux qui étoient déjà dans le Louvre , voulant lui-même leur tracer l'emplacement qu'il leur permettoit de prendre ; le mal étoit qu'ils étoient déjà tous placés et fort contens. Cela étoit alarmant , parce qu'il étoit à craindre qu'il ne leur fît une distribution plus resserrée ; je rompis adroitement le coup et, comme il vouloit leur accorder cet emplacement par une lettre , je lui écrivis que le projet du Louvre n'étant que suspendu il me paroissoit nécessaire que le don de ces ateliers qui n'étoit qu'une tolérance , ne fût point authorisé par une lettre particulière du supérieur qui sembleroit les mettre en droit , en cas qu'il en falùt sortir , de répéter des dédommagemens , ce qui étoit bien opposé à ses intentions , puisqu'au contraire il vouloit qu'ils s'engageassent chacun par écrit chés M. Soufflot à déménager au premier ordre sans prétendre â aucun dédommagement (et en effet quoique ce cérémonial leur fit un peu mal au cœur, nous l'exigions d'eux). M, de Marigny ne s'en informa pas davantage et nous laissa placer des artistes peintres , sculpteurs et autres , tant que nous en trouvâmes qui nous parurent , à l'un ou à l'autre , en valoir la peine.

(i ) Cochin et Soufflot conservèrent toujours une grande influence auprès de leur compagnon de route en Italie.

112 MEMOIRES DE COCH1N.

Nous eûmes beau leur dire d'éviter de faire de la dépense dans des emplacemens qui pouvoient leur être redemandés dans le moment où ils s'y attendroient le moins , il n'y en eut presque aucun qui voulût nous croire ; ils s'y rirent des logemens sans autrement prendre le consentement de M. Souflot , et moins encore le mien.

On peut juger si nous fûmes bien contens , Souffiot et moi , de cette manière d'agir , un peu trop sans façon ; mais, d'une part, l'envie de ne pas leur nuire en irritant contre eux M. de Marigny qui n'étoit que trop vif ( 1) et que nous n'aurions peut-être pas arrêté où nous aurions voulu ; de l'autre , la crainte d'être compromis nous-mêmes auprès de M. de Marigny pour avoir trop pris sur nous dans la distribution de ces ateliers ; tout cela nous tint dans le silence, sauf à les abandonner si leur imprudence leur attiroit quelques mésaventures vis-à-vis du supérieur.

C'en est déjà trop sur ce sujet; je n'ajoute aucunes réflexions sur le peu d'agrément qu'on retire en rendant service et sur le besoin dont il est que ceux qui se trouvent à portée de le faire , ayent pour unique but de faire le bien , sans prétendre à la reconnaissance ; c'est de quoy je pourray traiter plus au long , si jécris l'histoire de ma vie (2).

I 1) « Jamais railleur n'a moins souffert la raillerie. » Œuvres posthume* de cMarmontel. {Mémoires , tome II , Paris, 1804 , page 5).

(2) Cochin ne parait pas avoir mis ce projet à exécution. Il n'en est pas trace dans le testament publié plus loin.

M. René-Michel SLODTZ.

J'ay peu de chose à ajouter à ce que j'ay dit dans ma Lettre sur la vie de M. R. M. Slodtz, je ne lui ay point connu de défaut sensible et c'étoit réellement un des meilleurs caractères possible , ce que l'on appelloit alors un homme delà vieille roche.

On ne pouvoit gueres lui reprocher qu'une certaine indétermination , et une variation d'idées qui cependant n'a jamais nui qu'à lui. Par exemple il avoit été chargé d'une figure de l'Amour pour Belle- Vue dans le temps que ce château appartenoit à Mme de Pompadour (1). Il a fait cinq modèles de cette figure , en grand et achevés , sans pouvoir se contenter. Ils étoient cependant tous beaux, et nous ne pouvions deviner ce qu'il cherchoit de plus. Tout le temps qu'il y avoit

(1) Le château de Bellevue fut vendu au roi en 1757 pour la somme de 325000 livres. Sur cette délicieuse création de Madame de Pompadonr voyez E. et J. de Goncourt, {Madame de Pompadour, 1878, p. 120 et J. Guiffrey, Les Caffieri, pp. 89 et 115.

employé fut perdu pour lui , puisqu'il n'en montra jamais rien à Mme de Pompadour , qui d'ailleurs longtemps avant sa mort avoit vendu Belle- Vue au roy. Ce qui est plus singulier c'est que, ce projet abandonné , M . Slodtz qui conséquemment ne continuoit plus la statue , faisoit néanmoins achever le pieddestal en marbre et c'étoit un travail assés considérable (i) et une dépense qu'il faisoit sans destination.

Il fut plusieurs années à se déterminer à quitter un logement très mal sain et lorsqu'il eût enfin loué une assés belle maison au faubourg Saint- Honoré, quoiqu'elle ne fût pas à lui, il y fit beaucoup de dépense et y bâtit un corps de logis. Non content de cela, il changea cinq ou six fois ses appartemens de distribution et de décoration. Enfin nous comptions qu'il n'en pouvoit gueres être quitte à moins de 30,000 <£. Mais il étoit à son aise ayant hérité de ses frères (2) , et comme nous voyons sa santé fort douteuse, nous désirions que du moins il jouît à son goust pendant le peu qui pourroit lui rester à vivre.

Cette indétermination lui attira quelquefois des tracasseries de la part des Controlleurs des Menus- Plaisirs du Roy. Ce sont souvent des gens qui n'entendent rien aux arts, et qui n'ont sçu qu'acheter le droit de les employer avec un certain

,1) Il étoit orné de bas reliefs d'enfans; il s'est vendu parmy ses effets après son décès. (Note de Cochin).

(2) Voyez l'Appendice , V, p. 175. Nous devons à la courtoisie de M. Jules Guiffrey copie du testament de Slodtz.

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air d'authorité et de décision, qu'ils placent à propos ou non. Slodtz changeoit assés souvent d'idée dans les choses qu'il faisoit pour eux et recommençoit des ouvrages déjà faits. Comme ces ouvrages doivent être terminés à jour prefix, les valets des Menus- Plaisirs (qu'on y honore du nom d'inspecteurs), pour faire les zélés, alloient cornant aux oreilles de ces contrôleurs qu'on n'auroit pas fait à temps, que M. Slodtz ne faisoit que faire et défaire ; cependant il est vray qu'il a toujours eu fini lorsqu'il convenoit et que ce n'étoit que des alarmes prises mal à propos.

Il reste une anecdote plus importante et que je ne rapporte qu'à regret , parce que M. le Marquis de Marigny, mon protecteur et mon amy, y entre pour beaucoup , et que je ne puis me cacher qu'il m'a paru y avoir quelque tort. Cependant elle est nécessaire à connoistre pour l'honneur de la mémoire de mon amy Slodtz, et d'ailleurs il me paroist qu'aux yeux de tout homme sensé elle ne peut tacher celle de Mrle Marquis de Marigny, qui sera toujours chère aux artistes. Si je ne m'en croiois pas certain, je l'ensevelirois dans le plus profond silence. Mon but donc en le rapportant est uniquement de faire sentir aux gens en place combien ils doivent peser leurs moindres actions a l'égard de leurs inférieurs , à qui , souvent sans le vouloir, ils causent les chagrins les plus cruels.

Il est nécessaire d'abord de dire que M. de

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Marigny étoit rempli d'estime et d'affection pour Slodtz, et lui en avoit donné beaucoup de marques. Il avoit vu en Italie et à Vienne, en Dauphiné (i), ses plus beaux ouvrages. Tout ce que nous étions d'artistes liés plus intimement avec M. de Marigny, amis de Slodtz, nous ne faisions qu'aider à fortifier cette estime bien méritée. Cependant ce fut de ce supérieur affectionné que M. Slodtz éprouva les chagrins que je vais dire.

J'ay eu quelque lieu de penser que dès longtemps avant, M. de Marigny n'étoit pas content que M. Slodtz se fût tellement attaché aux Menus- Plaisirs qu'il en eût en quelque façon abandonné la grande sculpture statuaire ; mais M. Slodtz l'avoit fait en quelque sorte involontairement et entraîné par les circonstances. Ce qui sembleroit contredire cette idée, c'est l'appuy que lui, M. de Marigny, avoit donné à la requête de Slodtz, lorsque celui-cy avoit demandé la place des Menus- Plaisirs vacante par la mort de ses frères. Mais il se pouvoit que depuis M. de Marigny , réflexion faitte, pensast autrement. Quoiqu'il en soit, j'ai crû l'entrevoir, bien que M. de Marigny, ne l'ait pas témoigné distinctement. C'a pu être un premier motif de refroidissement et il n'en faut pas davantage chez les gens en place pour les disposer défavorablement.

(i) Voyez plus haut, page 31, note 1

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Lorsque Slodtz eût fait son premier catafalque à Notre-Dame (1) , il se leva un cri d'applaudissement par la surprise agréable que causèrent la noblesse et la simplicité de son goust à la suite de tant de colifichets qu'avoient faits ses frères dans ce genre. Slodtz alla prier M. de Marigny de venir voir son ouvrage. M. de Marigny en fit la partie un jour au sortir de diner chés Madame Geoffrin. Le comte de Caylus y dinoit aussi , car il étoit l'inventeur et la base fondamentale de ce dîner . Il offrit de mener M. de Marigny dans son équipage. M. de Marigny, M. de Caylus et M. Mariette se mirent donc dans cet équipage. M. Souflot me mena dans le sien. Nous fûmes coupés et retardés par quelques embarras et ne pûmes arriver à Notre-Dame que plus d'un quart d'heure après les trois premiers. Ce court intervalle avoit suffi au comte de Caylus pour décrier tout à son aise cet ouvrage , et pour prévenir M. de Marigny contre; ce qu'il n'eût jamais osé faire devant moy, car il sçavoit que j'étois le Don Quichotte de tous les hommes de mérite et j'avois bien des fois rompu des lances contre lui

(1) Est-ce celui qui fut fait en 1760 pour les pompes funèbres du Roi et de la Reine d'Espagne? Les planches gravées par Martinet sont conservées à la Chalcographie du Louvre (^3642-3651 du catalogue). LaChalco graphie du Louvre conserve aussi la planche également due à M. F. N. Martinet , représentant le bal du May donné à Versailles pendant le carnaval de 1763 , d'après M. -A Slodtz (n° 3629).

Il8 MÉMOIRES DE COCHIN.

sur ce sujet, avec assés d'avantage pour qu'il n'aimast pas à s'y jouer.

M. de Marigny ne sçavoit pas encore alors combien M. de Caylus étoit un homme partial et dangereux ennemy. Il le croyoit bon connoisseur et y avoit encore confiance. Il l'étoit assés en effet, s'il eût voulu être sincère ; mais, dès qu'il n'aimoit pas quelqu'un, il ne lui voyoit plus de talens. Quant à Mariette ce n'étoit que son écho.

Souflot et moy, nous nous aperçûmes bien du beau coup qu'avoit fait M. de Caylus parce que , lorsque nous voulûmes faire remarquer quelques beautés (et il y avoit de quoi s'étendre), nous vîmes que cela ne prenoit point et que le bon M. de Caylus, triomphant, nous regardoit en pitié. Nous en étions très fâchés, mais que faire ? le coup étoit porté, et d'ailleurs mon amitié pour Slodtz que je ne cachois pas, me rendoit suspect. Nous comptions bien, avec le temps, réparer le mal ; mais le fait qui devoit brouiller Slodtz avec M. de Marigny fut si précipité que nous n'eûmes pas le temps.

Les premiers gentilshommes de la chambre furent frappés des complimens qu'ils recevoient de touttes parts sur la beauté de cet ouvrage, qui étoit en effet composé d'excellent goust et exécuté comme s'il eût dû durer éternellement. Il leur prit envie de donnera M. Slodtz quelque récompense brillante et comme volontiers les

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gens en place vont chercher dans le district d'autruy les bienfaits qu'il convient qu'ils répandent sur ceux qui les servent bien dans le leur , ils s'avisèrent de demander au Roy le cordon de Saint-Michel pour M . Slodtz. Le Roy y consentit. Ils firent plus, ils allèrent (ce que j'ay sçu depuis) jusqu'à prendre tout de suite un bon du Roy.

Il est à remarquer que tous ceux qui ont le travail avec le Roy, et conséquemment sont en quelque manière ministres dans leur partie sont , et avec raison, très- jaloux que personne n'empiète sur leurs droits. Eneffet, dès qu'ils les laissent une fois entamer, il n'y a plus de fin, et c'est à qui leur arrachera quelque plume. Or c'étoit à M. de Marigny , en qualité de secrétaire des ordres , de prendre ce bon du Roy , et il n'étoit pas homme à laisser attaquer ses droits.

Les gentilshommes de la chambre quin'avoient pas fait cette réflexion, ou qui croyoient pouvoir passer par dessus, firent sçavoir comme une chose décidée à Slodtz qu'ils lui avoient obtenu cette grâce. Ils en répandirent eux-mêmes la nouvelle dans tout le district des Menus- Plaisirs. Ainsi M . Slodtz fut forcé d'en recevoir les compliments de tous ses amis , qui n'étoient pas en petit nombre.

Après avoir été chés les premiers gentilshommes les remercier, Slodtz alla chés Soufflot pour lui demander s'il n'étoit pas à propos qu'il

vît M. de Marigny, ce qu'il lui conseilla et bien vite. Quoique Soufflot et moy nous ignorassions encore la circonstance du bon obtenu par ceux à qui il n'appartenoit pas de le demander, nous sentîmes d'abord que Slodtz ne tenoit rien s'il n'avoit un plein consentement de M. de Marigny.

Il fut en effet chés M. de Marigny, mais il en fût très mal reçu. Je rencontray Slodtz qui en descendoit comme j'y allois dîner. 11 me compta tout, j'en fus affligé. Au sortir de table, M . de Marigny m'en parla, je plaiday la cause de Slodtz comme celle de mon amy, et même avec une vivacité qui surprit M. de Marigny; je n'ay cependant sçu que depuis combien il y avoit été sensible.

Il s'étoit malheureusement mis dans la teste que Slodtz avoit fait des démarches et sollicité cette faveur, tandis que j'étois bien assuré qu'il n'y avoit pas pensé et quelesgentilshommmes de la chambre s'étoient faits un plaisir de le surprendre agréablement.

Je représentay à M. de Marigny que j'étois certain par tous les gens tenans aux Menus- Plaisirs et plus encore par le témoignage de M. Slodtz, que je lui certifiois incapable de mensonge, qu'on avoit fait à l'égard de M. Slodtz , comme lui, M. de Marigny, avoit fait à mon égard lorsqu'il m'avoit honoré de ce même ordre auquel je n'avois jamais pensé.

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Imbu du mépris que M. de Caylus lui avoit tout récemment inspiré pour le catafalque de Slodtz, et dans ce moment d'humeur, il me dit que le cordon de Saint-Michel n'étoit pas la récompense d'ouvrages de carton, que s'il avoit à le donner dans la sculpture , . il y avoit avant M. Slodtz, M. Le Moyneet M. Pigalle.

Je lui répliquay que ce n'étoit pas la valeur de la matière employée qui faisoit le mérite d'un ouvrage, qu'il n'ignoroit pas que M . Slodtz étoit un grand sculpteur en touttes matières, que je convenois que sans la concurrence de MM. les premiers gentilshommes de la chambre peut être ne pourroist pas sans chagriner ces deux artistes (sic) quoiqu'il fût vray qu'à l'égard de M. Pigalle M. Slodtz étoit de beaucoup son ancien et qu'à l'égard de M. Le Moyne peut-être pourroiton avancer qu'il lui étoit supérieur en talens et en étendue de génie ; mais que, sans avoir recours à ces motifs de préférence peu obligeans , l'intervention des premiers gentilshommes dans cette affaire le mettoit à l'abry de tout reproche ; que, ceux-ci n'ayant reçu de service que de Slodtz, il étoit naturel qu'ils ne le désirassent que pour lui, qu'il pouvoit tout rejetter sur eux et n'y participer qu'autant qu'il le voudrait parce qu'il pourrait toujours se retrancher sur ce qu'il n'auroit pu se résoudre, étant le protecteur des arts, a s'opposer aux récompenses accordées à un homme

d'un vray mérite, enfin qu'il n'avoit pas besoin d'agir, qu'il suffisoit qu'il voulût bien ne point mettre d'opposition.

Voyant cependant que je ne gagnois rien, je me retranchay sur ce que je sentois bien que par la délicatesse de la position il étoit peut-être nécessité à faire échouer cette affaire pour l'instant , mais que du moins certain que j'étois de l'estime qu'il portoit avec justice à M. Slodtz et qu'il ne s'opposeroit que malgré lui à ce qui pouvoit contribuer à sa satisfaction, j'espérois que du moins, s'il retardoit le don de cette grâce par des raisons dans lesquelles je ne devois point entrer, sa bonté et son affection pour cet homme estimable le porterait à le lui rendre dans un autre temps.

Je finis par lui représenter que , pouvant lui certifier que M. Slodtz n'avoit fait aucune démarche , je le priois , s'il lui refusoit absolument cette faveur , de lui conserver l'amitié dont jusque là il l'avoit honoré et dont il ne s'étoit point rendu indigne.

M. de Marigny sembla me rassurer en me disant qu'il rendoit toujours à M. Slodtz toutte la justice qui étoit due à un homme de son mérite. Cependant il s'en suivit un refroidissement qui dura près de deux ans ; et c'est en quoy j'ose dire qu'il fut injuste et crut trop sa prévention.

Les gentilhommes de la chambre n'avoient cependant pas perdu toutte espérance d'amener

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cette affaire à bonne fin et ils en berçoient quelquefois M. Slodtz qui n'en croyoit rien et à qui cela ne pouvoit que renouveler le déplaisir qu'il avoit reçu.

Longtemps après , comme j'étois véritablement chagrin de voir mon amy si longtemps traversé par mon amy M. de Marigny (car j'ose sans crainte le nommer ainsi , il m'en a donné des preuves trop délicates pour que j'en puisse douter), je me hazarday d'écrire à M. de Marigny une lettre sur ce sujet qui étoit assés vive et pressante pour faire quelque effet si cela eût été possible. Je lui rappelois les mêmes raisons que j'avois pu lui dire dans le temps , mais exposées d'une manière plus mesurée et plus touchante; il me répondit d'un ton d'amitié qu'il n'avoit pas oublié avec quelle chaleur j'avois disputé cette même cause contre lui , il y avoit quatorze mois (tant il se ressouvenoit bien de ma vivacité), qu'il avoit pour M. Slodtz toutte l'estime que je pouvois désirer , qu'il ne négligeroit pas de lui en donner des preuves ; mais qu'à l'égard du cordon de Saint- Michel , cela ne se pouvoit pas. En effet Slodtz a encore vécu quelques années sans que cela ait eu lieu, quoique cependant M. de Marigny lui ait donné quelques marques d'affection, comme de lui avoir augmenté , sur mon exposé , sa pension, quoique Slodtz ne l'eût pas demandé.

Il y avait eu dans ces intervalles quelques faux

rayons d'espérance de renouer l'affaire. Les gentilhommes de la chambre avoient un peu ramené M. le comte de Saint-Florentin qui, en qualité d'officier des ordres, avoit appuyé Imposition de M. de Marigny, et avoit mis au néant le mémoire que Slodtz lui avoit présenté , ainsi qu'il est d'usage pour obtenir les lettres de noblesse, Il avoit fait un espèce de raccomodement de M. de Marigny avec Slodtz, car c'est une plaisante chose que les usages du monde ; lorsque les supérieurs ont quelque tort , la politesse veut que ce soyent les inférieurs qui leur demandent excuse. Malgré tout cela M. de Marigny ne revint point jusqu'où l'on désiroit, et peut-être M . Perrier , premier commis des bâtimens alors , eut-il bonne part à empêcher que le supérieur ne nous donnast cette satisfaction , car c'étoit lui qui étoit chargé , sous M. de Marigny , de ce qui concernoit les ordres , et quoiqu'il trouvast tout simple qu'on eût honoré de cet ordre lui Commis , il ne croyoit pas que l'art de la sculpture en fût digne, (i)

Quelques-uns des amis de M. Slodtz ont cru que ce chagrin pouvoit avoir eu quelque part à la maladie qui lui a causé la mort, parce que ce fut un épanchement d'un excès de bile dans le sang qu'ils ont regardé comme la suitte de quelque

(i) Voyez la Remarque qui termine ce portrait (p. 126).

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chagrin. Il est vray que M. Slodtz étoit naturellement sensible ; que , sans qu'il y eût de précipitation de sa part, il s'étoit trouvé forcé à recevoir les compliments sur cette faveur du Roy et qu'il eût mieux valu pour lui de n'en avoir jamais entendu parler : mais il n'est pas nécessaire d'avoir recours à cet événement pour trouver dans sa vie des causes de chagrin , et je puis ajouter qu'ayant eu avec lui beaucoup de conversations sur ce sujet, où j'ay eu lieu de croire qu'il me parloit avec franchise , n'ignorant pas le zèle que je mettois à cette affaire , je l'ay toujours trouvé trèsmodéré.

Je dis qu'il avoit eu d'autres causes de chagrin, sans compter celui d'avoir été si longtemps à Paris presque oublié , et sans être employé d'une manière digne de lui ; les tracasseries qu'il éprouva dans sa famille en recueillant la succession de ses frères pour sa part sont plus que suffisantes pour lui avoir fait amasser ce fonds de bile et il m'y a toujours paru fort sensible. En effet ce sont ces petits chagrins domestiques qui assomment par leur continuité.

Ainsi il est tout aussi raisonnable d'y placer la cause de sa mort, qui dailleurs put bien être la suitte d'un espèce de catharre qui quelques années auparavant l'avoit mis au bord de la fosse , et qui avoit cruellement affoibli son tempéramment , à quoy l'on peut ajouter que peut-être ,

mal conseillé par quelques amis, il quitta un médecin qui , lors de sa première attaque , l'avoit remis en l'état de convalescence pour se livrer à d'autres qui ne scurent pas parer la rechute.

Enfin ce seroit un chagrin trop cruel pour moy que d'avoir en aucune manière à reprocher la perte d'un amy que j'aimois tendrement à un amy qui ne m'est pas moins cher ; ainsi je m'y refuse entièrement., mais j'en infère au moins que les gens en place ne peuvent trop apporter d'attention à la manière dont ils traitent leurs inférieurs , surtout des hommes sensibles comme le sont la plupart des artistes , puisqu'on peut leur attribuer des suittes fâcheuses qu'il n'ont pas sçu prévoir, et qu'ils seroient très-fachés d'avoir à se reprocher lorsqu'ils ont le cœur bon.

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