‹ Mémoires inédits de Charles Nicolas Cochin sur le comte de Caylus, Bouchardon, les Slodtz, pub. d'après le manuscrit autographeChapitre 3 sur 35 · REMARQUES · texte numérisé non relu

REMARQUES

I (p. 83). — M. le duc d'Antin donnoit beaucoup à la protection, et ainsi qu'il arrive volontiers aux grands seigneurs, jusqu'à ses valets protégeoient auprès de lui. On laissoit des élèves excellens tels que Vanloo , Boucher et autres, sans les envover à Rome, tandis qu'on donnoit les places de pensionnaires à des élèves sans talent, recommandés par ceux qui approchoient le supérieur. Ceux qui y étoient y restoient presqu'autant qu'ils le vouloient, ce qui faisoit perdre le tour de plusieurs autres. Cette négligence cependant a eu quelques bons effets, en ce que les bons élèves d'alors qui peuvent obtenir cette grâce ont eu plus de temps pour se former. Tels ont été Bouchardon, Slodtz et quelques autres.

II (p. 84). — M. d'Antin traittoit les académiciens avec assés de hauteur, aussi ne le voyoient-ils que dans les cas de nécessité. Il les tutoyoit comme je l'ay dit. Cela ne plaisoit pas à M. de Troy le fils. Les artistes appelloient assés ordinairement M. d'Antin: Monseigneur. M. de Troy ne le lui refusoit pas ; mais lorsqu'il en étoit tutoyé, il ne l'appelloit plus que Monsieur. Enfin M. d'Antin y fit attention , ne trouva point cette fermeté déplacée et ne le tutoya plus que rarement, et comme par inadvertance.

Ce ministre protégeoit assés mal l'Académie. La grande affection qu'il portoit à tout ce qui étoit pour ainsi dire de son domestique, étoit très-forte pour Stiémart (1). Et lorsque les seigneurs de la cour

(1) Dans la liste des membres de l'Académie , où il fut admis le 28 juin 1720 , Stiémart est « copiste de la cour et décorateur du Louvre. •• H avait donné pour morceau de réception une copie du portrait du Roi d'après Rigaud. De 1737 a 1740, il fut le tapissier du salon , c'est-à-dire

lui demandoient son avis sur les tableaux dont ils décoreroient leur palais ou châteaux, il leur conseilloit de ne point s'adresser aux Académiciens , mais de faire faire par Stiémart de bonnes copies d'après les grands maîtres. C'est ainsi que Stiémart, avec les foibles talens d'un bon copiste, gagna plus de bien que les plus habiles peintres.

Quelqu'un recommandoit un jour à M. le duc d'Antin M. Colin de Vermont (î) peintre de l'Académie, et croyoit donner plus de poids à sa recommandation en ajoutant que c'étoit le frère de M. de Blamont , intendant de la musique du Roy : Colin de Vermoni , Colin de Blamont, je ne comtois point tous ces Colins-là, dit M. d'Antin , je ne connois que Colin Tampon , quolibet en usage alors.

III , (p. 85). — A l'occasion de Adam l'aîné (2), je

qu'il fut chargé du placement des tableaux à l'exposition des peintres de l'Académie, charg'e qui échut plus tard à Chardin.

(1) Peintre d'histoire, né à Versailles , mort en 1761. « 11 posait supérieurement le modèle et le dessinait correctement, « ( Dictionnaire des Artistes de l'abbé de Fontenay. tome I, Paris, 1782). Ce M. Colin de Vermont est cité dans une lettre écrite par M. de Tournehem à M. Cazes, directeur de l'Académie de peinture et de sculpture, parmi les onze officiers de ladite Académie choisis pour travailler en concours supérieur pendant l'année 1747. (Conférences et détails d'administration de l'Académie roïale de Peinture et de Sculpture , année MDCCXLV1I ). Ce manuscrit conservé à la Bibliothèque de l'Université , à la Sorbonne , n'est pas moins officiel que le manuscrit correspondant conservé à l'Ecole des Beaux-Arts ; la copie du compte-rendu de chaque séance y est suivie de la signature « Lépicié « ; mais il est plus complet. Voyez ci-dessus p. 16.

(2) Né en 1700, ce sculpteur est mort en 1759. C'est donc au cadet que s'adresse cette diatribe de Diderot: « Abominable, exécrable Adam ! Je ne parle pas du plus ancien des sots maris; mais d'un sculpteur de son nom , qui nous donne un des Pères du désert , qui prie sur le bout d'une roche, pour Polyphème ; je ne sais quelle petite bête légère et frisée pour un des moutons à longue laine du Cyclope, et un sac de noix pour un Ulysse. « (Salon de 1765. Œuvres de Diderot , tome 8, édition Bricrc , p. 380-381).

rapporteray une petitte anecdote , lors des commencemens de M. Bouchardon à Paris. Dînant avec mon père à Saint-Cloud, chés M. Legrand , architecte de Mgr le duc d'Orléans, cet architecte demanda à mon père à qui il lui conseilloit de s'adresser pour un grand grouppe de pierre qu'on vouloit mettre au haut de la cascade , ajoutant que cela étoit si peu payé qu'il n'osoit le proposer à un habile homme , qu'il voudroit seulement trouver quelque jeune homme qui n'en fit pas absolument une mauvaise chose. D'après cet exposé mon père n'osa point penser à M. Bouchardon dont il connoissoit les rares talens, et regarda cela comme audessous de lui. 11 indiqua Adam l'aîné qui, comme jel'ay dit, avoit alors plus de réputation qu'il n'en méritoit. C'est ce qui est cause que nous avons là le médiocre grouppe qu'on y voit. M. Bouchardon reprocha depuis à mon père de n'avoir point pensé à lui, qu'il l'auroit fait au prix qu'on auroit voulu ; on peut juger par la besogne d'Adam, si mon père en eut du regret.

IV (p. 87) — Après la mort de M. Bouchardon, Pigalle étant chargé de finir cet ouvrage fit appeller plusieurs artistes de l'Académie pour qu'il fût décidé s'il étoit vray, comme le prétendoient les fanatiques adorateurs de M. Bouchardon, que les quatre figures de piédestal (qui étaient telles que Bustel les avoit faites et où M. Bouchardon n'avoit pas encore touché), étoient en effet assés faittes, et assés bien, pour qu'en se contentant simplement de finir les têtes et les mains ébauchées, on pût les fondre sur ce modèle. Il n'y eut qu'une voix de tous les artistes capables d'en juger. Il fut décidé que le modèle étoit à remanier et à corriger partout. A cette occasion nous vîmes toute la statue du Roy et le cheval étant limées et arrondies sans gous par les cizeleurs ; cepen-

dant nous eûmes le plaisir-de voir une jambe et un pied du Roy qui n'avoient point encore été cizelées et qui étoient modelées avec un goust, une netteté et une fermeté admirables. Les touches meplattes et les formes décidées y étoient encore; nous ne pûmes nous refuser au déplaisir de voir qu'on étoit obligé de laisser gâter encore cette belle partie afin qu'elle fût conforme au reste. Mais nous conclûmes que M. Bouchardon, par son goust excessif pour le fini , avoit laissé perdre les principales beautés d'un ouvrage qui auroit fait l'admiration et l'étude des siècles à venir.

M. Pigalle dans son morceau pour la ville de Rheims fut plus sage et ne le fit point ou peu cizeler. Il se peut qu'il y ait eu des vues d'économie, en ce que cela lui épargnoit les frais de la cizelure ; mais l'art y a gagné ; et l'on voit dans la figure du cytoyen tout l'art d'un grand sculpteur. Il est vray que s'il avoit osé prévoir que sa fonte eut un succès assez heureux pour pouvoir rester sans être cizelée, il auroit pu finir ses cires avec plus de propreté afin qu'on ne vit pas dans la fonte les traces du torchon, mais il a mieux valu les laisser que d'ôter avec la lime touttes les grâces du modelé sçavant qu'on y découvre. Si M. Bouchardon avoit eu le même bonheur et que son ouvrage eut pu rester comme le pied que nous avons vu, c'eût été un chef-d'œuvre.

V (p. 87). — Je distingue son goust d'élection d'avec son goust acquis. J'appelle goust d'élection ce sentiment qui nous fait préférer une manière d'être ou de faire à une autre , le fini au heurté , etc. , et je nomme goust acquis ce sentiment des beautés de détail de la nature que l'on acquiert à force d'étudier d'après elle. Il semble qu'on est fondé à croire que, par la science qu'il

avoitdela nature, il ne pouvoit se refusera mettre dans son modèle les touches méplates et sensibles qu'elle indiquoit, mais qu'il étoit charmé quand quelqu'un moins sçavant que lui venoit les ôter même en arrondissant , perdant l'esprit et gâtant l'ouvrage , et tout cela par la crainte d'être maniéré, crainte qui l'occupoit d'autant plus qu'il reprochoit ce prétendu défaut à presque tous les sculpteurs tant anciens que modernes.

Ce goust d'élection, qui chés lui alloit jusqu'à la bizarrerie, lui faisoit porter des jugemens singuliers sur plusieurs ouvrages. Il regardoit le cheval de la statue de Henri IV, comme le meilleur qu'il y eût à Paris dans ce genre, quoiqu'il ne paroisse qu'extrêmement médiocre aux yeux de tous les artistes ; le portail gothique de Saint-Germain l'Auxerrois auquel personne n'avoit jamais fait attention lui paraissoit une belle chose. Il trouvoit des beautés dans de méchantes images à deux liards qui se vendoient sur les quais. Peut-être y avoitil un peu de cette envie de soutenir des paradoxes, à quoy sont sujets beaucoup de personnes. L'amour-propre y gagne en ce qu'on paroist plus éclairé lorsqu'on trouve des beautés où les autres n'aperçoivent rien.

Cependant je ne prétends pas qu'il faille rejetter les opinions des hommes de son mérite parce qu'elles ne nous paroissentpas recevables d'abord ; mais il faut les examiner. C'est ainsi qu'en considérant depuis le portai, de Saint-Germain je ne puis me refuser à convenir que les masses générales et les proportions de ce portail sont en effet belles ; mais quant au cheval de bronze, j'ai eu beau le regarder il ne m'en a paru que plus mauvais et je ne puis deviner ce qu'il y a trouvé de beau ; à moins que ce ne soit le grand fini et la propreté du cizeler. En ce cas ce seroit sa marotte . si mieux l'on

n'aimoit imaginer que c'étoit une manière détournée de faire la critique du cheval qu'avoit fait M. Le Moyne pour la statue de Bordeaux , lequel lui paraissoit maniéré.

VI (p. 89). — Cette figure est d'une nature qui n'est pas entièrement formée. Les bras en sont maigres , les jambes un peu engorgées, les pieds grands. Ce peut être ce qui l'a rendue désagréable à ceux qui n'y sçavoient pas voir les autres beautés. On prétend qu'il arriva à M. Bouchardon une scène désagréable et ridicule. Comme il alloit voir baigner les jeunes garçons sur les bords de la rivière pour y chercher quelque beau modèle de l'âge qu'il vouloit représenter dans sa figure, il en trouva un qui lui parut beau , il lui proposa de venir chés lui. Ce jeune homme s'alla imaginer qu'il avoit de touttes autres intentions, l'insulta ; je crois même qu'il appella la garde et que M. Bouchardon fut obligé de décliner son nom et d'expliquer ses desseins.

VII (p. 94). — Ce dessein en 1740 ou 1742, m'avoit coûté un temps considérable ; il m'avoit été décommandé dans le temps qu'il étoit déjà suffisamment avancé pour me faire désirer de l'achever, d'autant plus que je voyoïs qu'il pourroit me faire honneur; ainsi, n'ayant plus de temps déterminé, je l'achevay en différens temps et comme il étoit à la mine de plomb sur vélin, et que la mine de plomb s'évapore promptement, il me fallut le refaire presque tout entier à plusieurs reprises. Lorsqu'il fut achevé, je le montray à M. de Bonneval , alors controlleur des Menus-Plaisirs du Roy. Il me parut le désirer avec tant d'ardeur, lui qui étoit froid et peu démonstratif, que je lui en fis présent. C'étoit à lui que

j'avois l'obligation d'avoir travaillé pour le Roy dès l'âge de vingt ans, honneur dont j'étois flatté, ne prévoyant pas que je serois toujours fort mal payé dans ce district et que je perdrois toutte ma jeunesse sans profit à leur service. M. de Bonneval étoit alors par sa place à portée de me faire du bien dans la suitte ; mais à peu de temps de là il la quitta par les dégoûts que lui donna Mr le duc de Richelieu , premier gentilhomme de la chambre du Roy : ainsi ce dessein fut en pure perte pour moy.

M. le duc d'Aumont, aussi premier gentilhomme de la chambre (1) , eut depuis envie de ce dessein; ce M. de Bonneval ne sçavoit comment le garder et le lui refuser, mais je ne voulus pas démentir le don que j'en avois fait,

(i) Ce duc avait été tourné en ridicule dans une parodie de Cinna ; Marmontel ayant récité chez Madame Geoffrin quelques vers de cette parodie et n'ayant point voulu en désigner l'auteur, le premier gentilhomme de la chambre le fit enfermer à la Bastille. La lettre suivante du comte de Saint-Florentin se rapporte à cette affaire. Nous en avons trouvé la copie dans les papiers de Libri. (Bibliothèque Nationale. Fonds français. Nouvelles acquisitions N° 338?) :

A M. de Sartines.

A Versailles, le 27 décembre 1759.

Le Rov a jugé à propos, Monsieur , d'envoyer M. de Marmontel à la Bastille; ainsi je vous envoyé la lettre de Sa Majesté pour l'y faire conduire. Il suffira , je crois , que vous l 'envoyiez chercher et que vous lui ordonniez de s'y rendre. Vous fereç dire à M. le Gouverneur de lui faire donner une des bonnes chambres.

Vous connaisse^ les sentiments avec lesquels je suis , Monsieur, votre trèshumble et trés-obeissant serviteur.

Page 1