mi:m(iiki:s di- lamaimim
d'idoes et d'images. Il oin])rageait à peine deux yeux proéminents d'une forme et d un éclat splendides. Ses yeux étaient toute sa physionomie ; ils parlaient plus que sa bouclie. Son nez était court et tin ; ses lèvres épaisses et ouvertes, faites pour l'éloquence ou pour Tamour; son teint pale, mais animé par la perpétuelle inspiration. Ses bras, sans cesse en mouvement et à demi nus, étaient blancs et magnifiques. Toute sa personne, nn peu grosse, n'avait pas besoin de grâce pour séduire, elle entraînait.
La montée finissait, les chevaux reprirent le trot. Je ne vis plus que la poussière que les roues élevaient sur sa trace. Le génie avait passé dans son cortège de beauté ; mais on ne voyait plus que le génie. Je n'achevai pas le volume, j'avais vu l'auteur!
Je revins tard à Yincy. On m'attendait pour souper. Je fus forcé d'avouer ;i madame de Yincy la cause de ma longue absence.
« Pourquoi ne m'avoir pas avoué votre curiosité si naturelle? me dit l'excellente femme. Nous avons pour madame de StaC'l, malgré quelque différence d'o})inion, le même enthousiasme que vous. Nous vous aurions conduit chez elle; car on ne peut la MHv là sans l'admirer, en être le voisin sans
l'aimer. Ses fautes sont à son esprit, ses qualités sont à son cœur. Le fond de toute sa gloire est la bonté. — Non, répondis-je à mon hôtesse; j'aime mieux l'avoir aperçue que vue à loisir. L'éblouissement pour certains êtres vaut mieux que l'étude. C'est le jour du génie, il est rapide et fugitif comme lui. » Et nous parlâmes d'autre chose.
Cependant, il y avait trois semaines que je menais cette vie délicieuse, dans une si charmante intimité, au château de Yincy. Je connaissais l'extrême pénurie de la maison, j'avais peur d'être importun, peut-être onéreux. Je parlai d'aller à Neuchâtel et à La Chaux-de-Fond, à la recherche d'un rassemblement français. On sourit et on me laissa faire.
Un gentilhomme du Lyonnais, agriculteur de son métier, vint, comme j'étais venu, se présenter sous les mêmes auspices que moi à M. de Yincy, et me servit de prétexte et d'occasion pour m'éloigner. Je pris congé de mes excellents hôtes; il me sembla quitter une seconde fois ma famille. Madame et mademoiselle de Alncv avaient les
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larmes aux yeux en recevant mes remercîments. Je partis avec mon compagnon lyonnais, promettant de revenir si La Chaux-de-Fond trompait encore mon attente. A Rolle, nous prîmes à frais communs un char suisse pour nous conduire à Neuchâtel. Il nous y mena en trois jours en côtoyant le pied du Jura, le plus pittoresque cadre du monde, le lac Léman, le lac d'Yverdun, le lac de Neuchâtel, à droite; les rochers et les forêts de sapins, à gauche. Nous arrivâmes charmés. Comme nos opinions étaient les mêmes, nous avions peu de conversations indépendamment de la belle nature. Nous nous informâmes à l'auberge de Neuchâtel du rassemblement français de La Ghaux-de-Fond. On ne savait do quoi nous voulions parler. Mon compagnon se découragea et m'abandonna pour retourner aux environs de Lyon dans sa terre. Je voulus persévérer dans ma recherche et je me mis en route le lendemain h pied pour La Chaux-de-Fond. J'y montai par de noires forêts desapinsetd'éblouissantes cascades. J'y arrivai le matin du jour suivant. La Chaux-de-Fond était alors un assez pauvre village suisse, peuplé de paysans horlogers, sur l'extrême frontière de la France. Les maisons rustiques
étaient disséminées sur des pelouses arides à la sortie des bois de sapins. J'avais assez le costume d'un ouvrier horloger venant chercher de l'ouvrage chez un maître en rouages de montres. J'entrai dans le premier cabaret venu et je demandai l'adresse de l'état-major de l'armée française. On se regarda à ces mots, et, après s'être interrogé en souriant quelque temps , on conclut que je voulais apparemment parler d'un prêtre français, nommé l'abbé Lafond, qui demeurait dans la grande auberge du village depuis un ou deux mois, et on proposa de m'y conduire si je le désirais. Je commençais à me défier d'un état-major ainsi disparu et remplacé par un abbé dans une bicoque solitaire au penchant des Alpes. Cependant , étant venu jusque-là, je voulus voir et je vis.
La grande auberge de La Chaux- de-Fond était au bout d'une rue solitaire, du côté opposé à celui par où j'étais entré. La jeune fille qui me conduisait entra et dit à l'aubergiste :
« Yoilà un monsieur qui cherche l'armée française. On lui a dit chez nous qu'elle était chez vous et qu'elle s'appelait M. l'abbé Lafond. — -En effet, répondit l'aubergiste, nous avons ici un
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monsieur qui s'appelle M. l'abbé Lafond et qui se dit major général de l'armée française. Si monsieur veut lui parler, nous allons le faire prier de descendre. En attendant, voici une table, du fromage et de la bière pour se rafraîchir. »
On m'apporta ce modeste déjeuner, et je m'assis, pour y faire honneur, dans la grande salle de l'auberge.
A peine étais-jeàtable que je vis descendre par un escalier de bois un petit homme d'une johe figure, âgé de trente à quarante ans. « Yoilà M. l'abbé Lafond, me dit la servante. » Et elle l'amena vers moi.
11 était vêtu d'une redingote brune, moitié militaire, moitié ecclésiastique. Des bas noirs tirés avec soin sur une jambe bien faite rappelaient le prêtre. Une cravate noire, surmontée d'un passepoil blanc, rappelait l'officier. La double nature était ainsi représentée : l'ecclésiastique en bas, le soldat en haut ; il y en avait pour tous les goûts. Je me levai, il s'avança en souriant et me demanda ce qui mamenait à lui. Je le priai de s'asseoir.
Il se fit apporter des œufs pour déjeuner avec moi, et nous entrâmes en conversation, tout en \idant une chope de bière.
«Vous venez de la part de M. de Vincy ?me dit-il. — Voilà sa lettre, » répondis-je.
Il la lut et me dit : « Je l'avais deviné.
— (( Je viens pour grossir le rassemblement armé <|ui s'organise sous vos ordres à La Chaux -de- Fond, lui répondis-je. Je ne veux pas servir contre la France avec l'étranger , mais je brûle de servir pour le roi contre l'empereur. Oii est l'armée?
— (( L'armée! me dit-il, c'est moi! il n'y en a point d'autre. j\'ai-je pas été tout seul, il y a deux ans, l'armée du général qui, avec un seul homme, a mis tout un ministère en prison et tout un empire dans sa poche? Les hommes ne sont rien, c'est l'idée seule qui est tout. L'idée est avec moi, et si je persuade d'ici à Besançon qu'une arméefo rmidable se forme sur cette frontière et qu'elle agira quand il en sera temps, n'est-cepas aussi redoutable, en effet, que si de nombreux bataillons se préparaient à entrer en France par cette route et à porter signal et secours aux royalistes? Sans argent, sans solde, sans soldats, sans armes, je tiens en échec
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toute une province et je paralyse Besançon et Belfort. Vous venez vous-même vous y joindre, et vous ne trouvez qu'une tête au lieu de bras. C'est assez, croyez-le; restez avec moi, nous serons deux; et quand l'empereur sera vaincu en pleine campagne par les armes de l'Europe, nous aurons passé pour une insurrection tout entière, et la France de l'Est croira qu'elle nous doit sa délivrance. »
Je me mis à rire à mon tour.
(( D'oii il faut conclure , monsieur l'abbé, lui dis-je, que les ombres sont aussi puissantes que les corps et que l'imagination surpasse la réalité.
— «Ne vous l'ai-je pas démontré en 1813, me répliqua-t-il, et si le général Hulin avait consenti à se laisser convaincre par une balle dans la mâchoire que l'empereur était mort, l'empire n'était-il pas mort en effet ? »
— « Vous avez raison, monsieur l'abbé, répondis-je; mais une surprise n'est pas une révolution. Il vient un homme plus curieux et plus obstiné que les autres : au lieu d'une armée, il trouve un abbé spirituel, et, s'il ne veut pas être un aventurier, il souffle sur l'ombre et le néant apparaît. Déjeunons donc et permettez-moi de me retirer après. Je ne
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croirai plus aux insinuations d'un homme et je me bornerai à faire des vœux pour yous. »
Il vit que son armée ne s'élèverait jamais à deux hommes, et il se borna à me raconter la conspiration de Malet dont il avait été le principal et unique instrument. Quinze ou vingt innocents bonapartistes avaient été fusillés pour convaincre l'empereur de la réalité d'une conspiration, et l'abbé Lafond, le seul coupable, s'était sauvé. Il espérait jouer une seconde fois le môme rôle. Je refusai de lui servir de second.
C'était, du reste, un homme d'infiniment d'esprit, je dois lui rendre cette justice. Aumônier d'une maison de santé, voisine de celle oii le général Malet purgeait une condamnation précédente, il avait senti qu'il lui fallait un soldat pour nouer une conjuration militaire; il lui avait persuadé la sienne. Il n'avait qu'un homme et il avait presque réussi ; il pensait réussir encore, mais on ne réussit pas deux fois dans les miracles. Il était impossible de raconter le sien avec plus de confiance et d'esprit ; c'était un artiste en politique, mais il n'avait pas 'art des variations : il jouait toujours le même air. Après l'avoir vu jouer toute la soirée de ce caractère
(Iiii me frappa vivement, je le quittai le lendemain et je redescendis à Nenchatel ,. désillusionné de ma recherche. Je revins par Berne au château de Vincy, où je racontai les puérilités de l'abbé Lafond. Je ne sais ce qu'il devint depuis. 11 vit et il conspire peut-être encore. J'ai toujours été étonné de ne pas le voir fusiller dans quelque conjuration mort-née. Il y a un Dieu pour les hommes d'imagination. L'abbé Lafond fut un de ces hommes.
L'empereur à Paris ne pouvait vivre longtemps sur la grande conspiration de l'île d'Elbe. Les royalistes et les libéraux lui donnaient un peu de temps pour se décider. 11 promettait sans cesse, mais il ne tenait qu'à l'armée. 11 se décida avant d'être prêt. Waterloo allait tout dénouer. Cette journée fatale à la France militaire s'approchait. Je résolus de passer en Savoie de l'autre côté du lac.
Il y avait un batelier du villacre savovard de Narnier qui passait toute la semaine, de la rive savoyarde à la rive suisse de Nyons, les habitants des deux pays. Il était connu de mademoiselle '*""*,
maîtresse de riicMel de la ville où mesdames de Bellegarde habitaient. Je dis une seconde fois adieu à mes aimables luMesses du château de Yincy. J'allai à Nyons. Je priai la maîtresse de l'auberge de me recommander au batelier de Narnier comme un bon royaliste fuyant la France impériale et cherchant à vivre en paix jusqu'au dénoiiment. Le batelier, bon royaliste lui-même, consentit à me passer. Je m'embarquai sur sa felouque découverte et chargée de bestiaux, à la fin de juin, par un de ces jours d'orage qui rendent le lac Léman plus tempétueux que l'Archipel. Nous eûmes une traversée périlleuse et que les lames courtes et cahotantes du lac, en approchant des côtes de Savoie, prolongèrent jusqu'à la nuit. La dernière nous jeta sur la grève.
J'allai loger, à Narnier, chez le batelier luimême, qui consentit à m'héberger pour quelques heures. Je m'informai, en soupant chez lui, d'une maison où l'on pourrait me recevoir à un prix fort borné, car mes voyages à Neuchâtel et à Berne avaient fort ébréché mes cinquante louis, et, si mon exil devait se prolonger encore, je songeais à passer en Angleterre ou en Russie pour enseigner la lan-
i^iie française aux c'trangers. Le batelier dit à sa fille, jeune personne de vingt ans, qu'il avait au l)ord du lac une maison vide qui avait servi de poste aux douaniers du roi de Sardaigne jusqu'à la guerre et qu'il pourrait me louer, si je m'en contentais, et si le foin des pauvres voisins qu'il y déposait pour l'hiver ne risquait pas de m'incommoder. La maisonnette n'était qu'à un quart d'heure de Narnier. Si cet arrangement me convenait, il me louerait la chambre pour cinq sous par jour et il me nourrirait pour quinze sous par repas, sans viande, mais avec du bon pain, des truites du lac et du fromage de chèvre. C'était vingt sous par jour. Cela convenait intiniment à mon goût pour l'isolement et à mes besoins d'économie.
Le lendemain sa tille m'v conduisit.
En sortant du village de Narnier, on suit à travers champs un petit sentier infréquenté à travers la prairie et les joncs. Après quelques minutes de marche, on entend le bruit régulier des lames du lac se brisant sur les écueils de la cote ou mourant
sur le sable mou du rivage. Le souffle de l'eau nous rafraîchit le visage. A peu de distance on aperçoit un petit bâtiment carré et solitaire, tout semblable à la coque d'un navire naufragé. Les murs, du côté de la terre, n'ont qu'une porte basse, voilée par deux ou trois groupes d'osiers. Du côté des flots, une petite fenêtre, étroite et basse aussi, ressemble à Fouverture d'une guérite destinée à surveiller le lac. Porte et fenêtre, tout était fermé. On ne voyait aucun signe de vie ; on n'entendait aucun bruit ni dans la maison ni autour. Elle rappelait la maison d'un lépreux du moyen âge, dont Xavier de Maistre avait décrit la solitude quelques mois avant.
(( Voilà la maison. Monsieur, » me dit la jeune batelière en me regardant avec un air inquiet comme si elle eût craint que cet aspect ne me dégoûtât du site.
En parlant ainsi, elle mit une grosse clef de bois dans la serrure, et la porte roula sur ses gonds. Une chouette, seule habitante de la demeure, effrayée du jour qui entrait, s'envola en frappant de ses ailes aveugles contre les murs. Mais je n'en fus pas effrayé, et nous montâmes dans la chambre unique qui avait servi de corps de garde aux douaniers. La
i^-liambre pouvait avoir huit ou dix pieds de diamètre en tout sens. A l'exception de la fenêtre, qui restait ouverte pour donner de l'air au fourrage, tout était plein d'herbe sèche.
((Et voilàla chambre,)) dit, plus modestement encore, la jeune batelière. Puisse reprenant, comme honteuse d'offrir ce logement à un étranger : <( Mais on la videra, on la nettoiera, ajouta-t-elle, et on mettra un bois de lit à la place du foin. >»
A ces mots, elle donna un léger coup de sabot dans le foin, et il en sortit, avec une odeur d'herbe de marais, une quantité de petites souris qui coururent dans la chambre.
« Oh! les jolies camarades de lit, dis-je en souriant à la batelière : une chouette et des rats ! Eh bien, ajoutai-je, en mettant la tête à la fenêtre et en contemplant les vastes lames qui venaient lécher le pied- du mur de la maison et la belle scène des montagnes du pays de Yaud en face, et les deux promontoires de Savoie qui formaient à droite et à ^^auche l'anse de Narnier, eh bien ! je trouve la maison parfaite et je la prends. »
Sa ligure rayonna de contentement et d'orgueil, •le m'assis sur le foin.
MÉxMOlRES DE LAMARTINE. 333
« Il ne me faudra pas d'autre lit, lui dis-je; une paire de draps et une couverture pour les jours de froid, c'est tout ce que je demande à votre père. Je serai très-bien là; j'ai l'habitude des greniers à fourrage dans la campagne; l'odeur ne m'importunera pas. Étes-Yous mariée, batelière?
— (( Non, Monsieur, me dit-elle. Mon père est veuf, il est vieux; il serait resté seul ; il n'y aurait eu personne à la maison pour faire la soupe, personne sur le bateau pour raccommoder la voile, personne au gouvernail pour tenir le timon. Je n'ai pas voulu quitter mon père.
— « Vous êtes une brave fdle, lui répondis-je. Dieu vous bénira. »
Je la regardai d'un air qui semblait lui dire : « Un homme eût été heureux cependant de faire le bonheur d'une si jolie personne. »
Nous revînmes vite à la maison.
— (( Je vous porterai du pain et du fromage sec de chèvre tous les jours pour votre déjeuner, et je vous ferai frire du poisson et vous ferai du café à la maison pour votre dîner. Mais je ne suis pas habile, vous excuserez. Monsieur, les auberges de campagne. Ça ne vaut pas celles de Nyons, voyez-vous ! »
n.Tf .MÉMOIRES DE LAMAIiTINE.
Le batelier fut très-flatté que sa maison du lac pût convenir à un voyageur. Tout fut arrangé le soir même h ma satisfaction. Je dînai à Narnier avec mes hôtes, et le soir j'allai m'installer dans la maison des douaniers. Mon bagage tenait dans mon mouchoir et consistait en quelques livres apportés de Nyons et en une paire de pistolets de poche, que je plaçai sur le devant de ma fenêtre. Je dormis comme l'on dort à dix-huit ans. Les souris dérangées coururent toute la nuit, cherchant leur trou, et la chouette poussa quelques cris au réveil du jour ; mais cela me montra seulement que je n'étais pas seul. Quelques hirondelles vinrent battre de grand matin ma fenêtre, où elles furent étonnées de trouver des vitres mises la veille par la batelière. J'allai leur ouvrir et elles volèrent librement dans ma chambre. Puis je pris mon crayon et j'écrivis, en regardant au delà du lac un point blanc qui était le château de Vincy, les vers suivants :
Pourquoi me fiiir, passagère liirondclh; ? Viens r('[)os('r Ion aile auprès de, moi. Pourquoi nie fuir quand un ami l'a])pelle ? Ne suis-jc pas voyageur comme toi ? vAc.
MÉMOIUES DE LAMARTINE. 335
La batelière vint frapper h ma porte au moment où j'achevais ces vers que j'adressais mentalement à Vincy. Je ne les donnai à personne, et je fus trèsétonné, quelques années après, de les entendre chanter à Paris et attribuer à M. de Chateaubriand. Ils ne valaient pas la peine pour lui de les désavouer, pour moi de les revendiquer. Nous nous rappelons sa touchante romance :
Ma sœur, te souvient-il encore Du château que baignait la Dore Et de cette tant vieille tour
Du More Où l'airain sonnait le retour
Du jour ?
Chateaubriand était un gi^and poëte en prose, et je n'étais rien qu'un rossignol bégayant par hasard un air dans la solitude.
Cette journée fut consacrée par moi à étudier les différents aspects de mon ermitage.
Ce fut un des beaux jours de ma vie. Il se grava tellement dans ma mémoire que je l'y retrouvai sans notes à un demi-siècle de distance, comme si les heures d'un autre siècle n'étaient pas encore sonnées sur le beffroi de ma tour de Saint-Point î
336 MÉMOIRES \)E LAMAHTIM:.
Hélas î les heures qui vont y sonner bientôt ne sont dé) à plus à moi !...
Passons.
xy
Un beau soleil de juillet inondait de ses rayons passant à travers mes vitres neuves le tas de foin odorant où j'étais nonchalamment étendu. Je n'entendais nul bruit ni au dedans ni au dehors de la maison, excepté quelques frôlements d'ailes de la chouette dans les escaliers et quelques pas timides des jolies souris étonnées sur les planches balayées de ma chambre ; quelques hirondelles aussi demandaient l'entrée contre mes vitres. Je me levai et, après avoir passé mon pantalon, je sautai au bord de mon lit de foin, j'ouvris ma fenêtre et je m'accoudai en manches de chemise et les pieds nus sur la pierre de taille de 1 embrasure. La brise du matin chassait le Ilot couronné de légère écumejusqu'au bord de ma fenêtre. L'hirondelle voletait en y trempant le revers de son aile. Tout était vide et calme dans l'espace entre mes deux caps avancés. Seulement j'apercevais au
delà (le la ligne bleue, dessinée en pleine eau par le lac, la barque de Lausanne qui penchait sa voile sous le vent en labourant les vagues à une demilieue de moi. Quelques oiseaux blancs, aux longues plumes triangulaires, voguaient ou plongeaient entre la terre et la barque, puis disparaissaient en la suivant. On n'entendait aucun bruit, tout faisait silence, excepté le bourdonnement des mouches dans le rayon. Ce silence parfait me laissait entendre le balbutiement de mes pensées. Ces pensées étaient tranquilles et lumineuses comme l'horizon. Il me semblait qu'elles n'avaient rien à me demander et que cette nature leur suffisait. Mon âme montait à Dieu sans paroles et se reposait en lui. On frappa à ma porte. C'était la batelière qui m'apportait mon pain frais et du beurre dans une écuelle. La chouette fit un mouvement pour se cacher en l'entendant. Les hirondelles s'ébattaient pour lui demander des miettes de pain ; les souris s'enfuirent. J'allai lui ouvrir. Elle monta et mit la nappe sur une chaise. Nous causâmes un moment. Elle fit mon lit et secoua les draps et la couverture en me demandant comment j'avais dormi. J'étais gai et, tout en mangeant, je me félicitais delà tran-
quillité (le la maison ; j'interrogeais labatelière sur les sites que j'apercevais de ma fenêtre; je laissais tomber des miettes pour les hirondelles qui les disputaient aux souris. Je promis d'aller au \illage pour dîner deux heures après que l'angelus de midi aurait sonné dans le clocher de Narnier, et nous nous séparâmes. Elle retourna dire à son père que le jeune Français était très-content et très-poli, et le père alla pêcher des truites dans letorrentsablonneux qui traversait la plaine non loin de sa maison. Sa fdle m'avait apporté les livres que l'aubergiste de Nyons lui avait remis la veille pour moi. J'en pris un sous mon bras et je sortis sans savoir où j'allais et en suivant h gauche la lisière du lac. Elle était couverte de graviers roulés, mêlés à de jolis coquillages que la vague faisait bruire en les rapportant sous mes pas. Je les ramassais et les rejetais tour à tour.
« Qu'heureux, me disais-je, sont les paysans de ces contrées ! La nature a pourvu même à leurs plaisirs. Ils trouvent à leurs pieds les jouets de leurs enfants et la parure de leurs femmes. »
J'apercevais de loin un grand château bâti dans une espèce de désert sur l'extrémité du cap, au bord des flots immobiles. J'y dirigeai sans intention mes
pas. J'y arrivai à la fin. Il était habité par une honnête famille de fermiers. Ils me dirent que c'était le château d'un gentilhomme savoyard, nommé M. le €omte de Geste, père et grand-père d'une riche famille d'enfants, qui demeuraient à Turin et à Cliambéry. Ils m'ouvrirent même les portes et me firent ■entrer dans l'intérieur de la maison. Les fenêtres du salon ouvraient sur des terrasses et sur le lac. C'était le même aspect, mais grandiose, de l'ermitage <lu batelier de Narnier. Ils me prirent pour un séminariste, à cause de mon livre que je tenais comme un bréviaire sous le bras. Cela suffît pour leur donner pleine confiance. Ce peuple croit à la sainteté de tout ce qui sait lire. Je restai une heure ou deux dans les Jardins et dans la cour avec toute la famille du fermier.
Je repris le chemin de Narnier par l'intérieur des terres. De gros châtaigniers, semblables h ceux 4e Thonon et d'Évian, croissaient çà et là parmi les bocages et les prés. Excepté les merles qui s'enfuyaient en sifflant et quelques vaches abandonnées à elles-mêmes qui ruminaient à l'ombre, je ne rencontrai personne. Ce pays, pauvre et presque désert en comparaison du pays de Vaud en face, sem-
ble appartenir à la seule nature. 11 est d'autant plus beau pour les hommes simples ; de même le sentiment est supérieur à la richesse. Je faisais ces réflexions que Rousseau avait déjà faites et que ma vie entière m'a confirmées depuis. Dans tous les sites champêtres qui me tentaient je m'asseyais à l'ombre et je lisais quelques pages de mon livre. C'étaient précisément les Confessions dont j'étais enthousiaste à cette époque de ma jeunesse. Ce qu'elles contiennent d'obscénités m'a toujours dégoûté, mais les descriptions de la pure nature me paraissaient, sous la plume de cet écrivain sublime et bizarre, la plus digne photographie des œuvres du Créateur. La cloche de midi au clocher de Narnier vint à retentir à travers les feuilles des arbres. Je repris ma route dans la direction du son, et j'arrivai vers deux heures après midi chez le batelier.
Deux couverts étaient mis dans une petite celkde de bois à côté de la cuisine. Le batelier m'attendait. La fille laissait s'épaissir dans une marmite, auprès d'un petit feu, une bouillie de maïs
MÉMOIHES DE LAMARTiiNE. 341
gratinée, tandis que la poêle au long manche, déjà garnie de beurre frais, attendait auprès qu'une douzaine de petites truites aux écailles tachetées de noir et de rose, assaisonnées d'herbes fortes, y fussent jetées pour cuire ensemble à la flamme rallumée d'un sarment de vigne. Une bouteille de \in blanc du pays de Vaudet un pain bis savoureux de la Savoie étaient sur la table.
La batelière nous servit deux longues assiettes de maïs bouillottant encore et qui, en se refroidissant, se couvrait d'une peau épaisse : nous le mangions lentement, à petites gorgées, selon l'habitude paresseuse du paysan qui se repose à table. Quand nous eûmes fini, le père me versa un demi-verre de son brillant vin blanc. Sa fille ne s'asseyait point à table. A la manière des esclaves antiques, les femmes restent debout pendant que les hommes mangent, soit qu'elles ne jugent pas que l'action vulgaire de prendre sa nourriture soit digne de la délicatesse de leur sexe en présence des hommes, soit qu'elles s'en abstiennent par respect pour eux, et que celles qui préparent les aliments ne doivent les goûter qu'à la dérobée et dans l'attitude des servantes. La batelière agissait de même derrière
3i2 MÉMOIRES DE LAMARTINE.
son père, et ne prenait son maïs au fond de la marmite qu'après nous.
Nous entendions frire les truites dans le beurrefrais. Elle nous les servit toutes fumantes dans un grand plat de terre cuite orné de quelques lignesde peinture comme une porcelaine. Elles étaient délicieuses, et je me contentai facilement de mon régime. Quelques verres devin blanc et des noisettes fraîches le complétèrent. La nuit venait : le marguillier, le sonneur de cloches, l'étameur ambulant du village entrèrent et causèrent des affairespolitiques avec le batelier. Cela me rappelle les entretiens de Machiavel avec les bûcherons de San Casciano, dont il est question dans ses Lettres familières. Machiavel s'y peint revêtant, le matin, pour sa journée rustique, l'habit du ferreur de mules ou du villageois grossier qu'il devait échanger, le soir, contre des habits de cour.
La conversation m'étonnait beaucoup par le bon sens de ces hommes simples. f< La maison de Savoie, disaient-ils entre eux, nous aimait trop pour nous bien gouverner? Et comment auraient-ils pu nous bien gouverner, ils n'osaient pas nous imposer, de peur de nos murmures. Pour être bien gou-
vernés, il faut avoir des soldats pour défendre le pays et de bons administrateurs pour l'administrer. Comment recruter, nourrir et habiller des soldats et payer des administrateurs sans argent, et comment avoir de l'argent sans impôts ? Ne nous parlez pas de ces gouvernements paternels ! Bonaparte se moquait des écus et des hommes. Il faut convenir qu'il gouvernait le Piémont et la Savoie mieux qu'eux. »
Ces mots me frappèrent, et je m'en souviens encore. La popularité est mieux jugée par les peuples eux-mêmes que par ceux qui se proclament leurs défenseurs.
A la nuit tombante, la batelière me donna ma lanterne, et je regagnai ma maison. J'allumai mon brasero, je fis ma prière comme à Milly, et le sommeil me surprit balbutiant les saintes paroles que notre mère nous faisait réciter dans notre enfance. En me retrouvant seul, je redevenais meilleur. Cela a toujours été ainsi. Je suis étonné que les hvres ascétiques n'aient pas béni davantage la solitude. Heureux les seuls ! car la pensée de leur mère revient les visiter !
XYII
Mon réveil du lendemain à la voix de la batelière fut le même que la veille. Nous caUvSâmes amicalement pendant que je déjeunais et qu'elle faisait mon lit de foin. Elle comprenait que j'étais un garçon bien élevé et qu'elle n'avait rien à craindre pour son innocence avec moi. Elle s'asseyait sur le tas de foin et me parlait avec une amitié qui m'inspirait plus de modestie encore. Les hommes ne savent pas combien la réserve est plus amoureuse cent fois que la licence de paroles. La femme est glorieuse d'être respectée. Toute impudeur est du mépris.
Elle s'en alla, et je recommençai ma journée de la veille : des vers, de la lecture et de la promenade au beau soleil du mois de juin. Cette année 1815 était l'année du soleil. Dieu semblait donner à la nature la sérénité qu'il refusait à la politique. Je franchis, ce jour-là, la route transversale de Saint-Georges à Genève, et j'allai visiter l'antique et magnifique abbaye de Ripaille qu'avait achetée le général piémontais Desaix. Desaix com-
mandait en ce moment une colonne bonapartiste quecombattait une armée autrichienneà l'entréedu Valais. C'était un brave et habile général qui se battait pro arls et focis. ïl eut quelques belles journées militaires qui retardèrent la marche des Autrichiens sans pouvoir retarder Waterloo. Je revins le soir à Narnier oii je trouvai le même souper que la veille. Le pays admirait le courage des Français, mais ne s'y joignait pas. La vraie guerre était en Belgique. Les journaux de Genève nous en transmettaient quelques nouvelles. C'était là qu'on allait tirer au sort la destinée du maître de l'Europe.
Je revins dormir avec ma chouette, mon hirondelle, mes souris et le bruit intermittent des lames du Léman. L'aimable batelière m'apporta son pain frais, son laitage et sa candeur. J'avoue que, malgré mon royalisme de principes et de sentiment, j'aurais voulu que cet état d'incertitude des événements durât toujours pour prolonger aussi l'état de mon âme chez le batelier de Narnier.
La journée fut voilée de brouillards qui s'élevèrent vers huit heures du matin. Le batelier, aidé de ses camarades, vint pousser sa barque à l'eau et me proposa de me conduire à Nvons où il me-
3'f(; MEMOIRES Dt: LAMARTINi:.
liait (lu bétail. J'acceptai, espérant trouver des livres et (les nouvelles. En trois heures, un vent (Fouest nous mena au port de Nyons. La maîtresse de l'auberge, qui m'aimait depuis l'aventure de mesdames de Bellegarde, me remit des livres, et me dit tristement (ju'on répandait dans le pays que Bonaparte avait gagné une seconde bataille en entrant en Belgique et qu'il devait être à Bruxelles ; mais ce n'étaient encore que des bruits populaires. Je revins, décidé à passer en Russie pour élever de jeunes Russes. Je restai à Narnier dans la même incertitude. Le lac, la solitude, le batelier et sa fille me consolaient. Je n'étais pas insensible non plus à la gloire de la France ayant triomphé, seule, de l'Europe conjurée. Mais j'aurais voulu que ce fût pour une meilleure cause que l'ambition d'un liomme.
Je continuai à vivre seul dans ma maisonnette vide, avec les animaux muets, mes compagnons. Ah ! que j'aurais été heureux si la Providence m'eiit accordé un chien ! Il m'en vint un d'un
château voisin de Narnier, qui s'attacha à moi, parce que je le caressais chez la batelière et qu'il me vit seul dans ma masure. Partout où il y a un malheureux, Dieu envoie un chien. Je l'ai éprouvé vingt fois depuis. L'homme ne le voit pas toujours. J'en ai connu un qui avait l'honneur de sa misère et qui n'a jamais voulu se donner à moi après la mort du mendiant aveude son maître, ni manirer autre chose que du pain mendié dans le ruisseau au lieu des mets de ma table, parce que ce pain de l'aumône lui rappelait son premier état et son dévoùmentau pauvre. Il ne m'a même jamais i)ardonné d'avoir essayé de le séduire par l'intérêt de sa gourmandise. « Tu ne m'as pas connu pour ce que je vaux, semblait-il dire ; mon honneur m'est plus cher que tes richesses. »
J'étais riche alors, mais il était chien.
Le château d'Antioche, voisin de Narnier, appartenait à un gentilhomme de l'Autunois que j'avais connu à Lyon, mais dont je ne me fis pas reconnaître pour rester chez le batelier.
3is MÉMOIRES DE LAMARTINE.
Depuis que ce chien m'eut adopté, ma solitude cessa. Il ne me quittait plus; nous nous aimions, nous nous promenions, nous dormions ensemble. 11 m'avait deviné comme je l'avais compris. J'avais un ami et une amie chez le batelier; l'amie, c'était
sa fille.
Tous mes jours étaient doux et tous étaient déhcieux. Habiter loin du monde et laisser l'univers h ses agitations et à ses inquiétudes, comme un esprit céleste, désintéressé des choses d'ici-bas, qui les regarde à peine et qui s'en fie à la Providence du soin de les conduire et de les dénouer; n'avoir d'autre intérêt sous le ciel que la sérénité ou le nuage du firmament qui ternissait ou égayait l'horizon de ma fenêtre; sortir quand l'heure limpide m'y conviait ; découvrir au hasard des sentiers inconnus et toujours dépeuplés; me choisir au soleil ou h l'ombre des asiles secrets où, seul avec mon chien (4 mon livre, je laissais couler les heures en les comptant par le contre-coup monotone des vagues sur les rochers de la rive ; suivre de l'œil les
\oiles penchées que le veut du matin ou du soir l^ortait aux rivages ignorés et qui, peut-être, avaient le secret de ma destinée obscure ; rêver les secrets de cette destinée ou dans les perspectives lointaines des pays étrangers ou dans les agitations héroïques de l'Europe bouleversée par les événements suspendus sur ma tête ; revenir à pas lents, à la fin du jour, chez le batelier de Narnier, comme l'Kerminie du Tasse chez les pasteurs de l'Idumée; jouir, les coudes sur la table, de la conversation de cet homme simple et des soins de sa charmante fille ; puis rentrer, ma lanterne à la main, mon chien sur mes pas, à travers les lagunes des bords du lac, à ma maison isolée, et m'endormir dans la main de Dieu sur mon foin comme l'hirondelle dans son nid jusqu'au jour ; recommencer ce jour comme l'autre avait fini, et revoir au réveil toujours les mêmes lames écumeuses laver avec le même murmure le bord de ma fenêtre comme des servantes du Seigneur, jusqu'à ce que la fille du batelier, devenue ma propre servante, vînt m'éveiller en m'apportant le pain et le laitage du jour : tel était et tel fut mon séjour d'un mois dans cette singulière retraite. C'était le rêve le plus complet de solitude qu aucun
mortel eût pu imaginer. Le bonheur n'y était pas moins absolu, et je ne me soiniens pas, dans toute ma vie, d'en avoir jamais goûté un pareil. S'il avait pu durer toujours, ma vie était close, et Dieu aurait pu fermer le livre sans y rien ajouter. La nature la plus idéale, la saison la plus tiède, la solitude la plus silencieuse, la société la plus innocente et la plus bornée : la fille du batelier, une chambre, une hirondelle, un chien, un lac pour horizon, une espérance vague et indécise pour perspective, et la sève de la jeunesse pour vivifier tout cela, c'était tout ce que l'humanité pouvait désirer. Non, jamais je n'ai vécu de jours qui aient égalé ces jours de Xarnier. La mélancolie et le désert ne trouveront pas deux fois un tel Éden î Quand le souvenir me les retrace, j'oublie que c'était une réalité et je me figure avoir rêvé la maison du corps de garde des douaniers.
Mais non, je ne révais pas !
(Mêlait trop doux, cela ne pouvait pas durer. Et en effet cela allait finir.
Mfc:MOIRf::S DE LAMAHTINE. 3ol
La bataille de Waterloo m' arriva un matin par une petite barque que conduisait sur le lac un commissionnaire de madame dé Yincy. Je la voyais voguer au lever du soleil comme une mouette dont le rayon du matin éclaire le revers de l'aile quand la vague se colore. J'étais à ma fenêtre, ne me doutant pas que cet esquif portait pour moi le sort du monde. L'esquif s'échoua sur le sable. Le commissionnaire me demanda si je ne connaissais pas un jeune Français réfugié à Narnier. Je lui dis que c'était moi. Il me remit une lettre de madame de Vincy et un paquet de journaux de Genève.
(( Nous ne savons pas si vous pourrez vous réjouir du malheur de vos compatriotes ; mais quant à nous, rien ne nous empêche de nous réjouir delà victoire de l'Europe. Bonaparte est complètement puni de sa téméraire entreprise. Il a été battu et mis en fuite complète aux Quatre-Bras. Il est déjà à Paris. Il n'a plus d'armée, des flots de sang ont coulé, les Français sont vaincus, notre fds est blessé, mais le monde est sauvé. Je vous envoie les détails dans ce paquet de journaux. Renvoyez- lesnous. »
L'esquif était abordé ; le vent du matin emporta
la lettre, je courus aux journaux. Je m'assis pour lire le désastre. Je ne pouvais me réjouir en effet de la destruction de l'armée française ; mais, si Bonaparte eût été vainqueur, la cause du roi était perdue. Je restai indécis entre deux sentiments. Mes larmes coulèrent. Était-ce douleur d'homme? Était-ce joie de parti ? Je ne cherchai pas à m'en rendre compte. Tout le monde peut comprendre ce douhle sentiment; nul ne peut l'exprimer. Ma larme seule dit ce que les paroles ne peuvent dire. C'est là le malheur des mauvaises actions dans lesquelles un homme entraîne son pays. Vainqueur, on ne peut applaudir à sa victoire; vaincu, on n'ose se réjouir de sa défaite. 11 faut se taire.
Aussi je me tus tout le jour et h dîner chez le batelier. Il m'en coûtait de quitter cet asile que Dieu m'avait ouvert dans ce désert, à l'étranger, et où je n'étais contraint, selon les principes de mon vertueux père, ni de désavouer mon roi ni de combattre mes concitovens. La bataille de Waterloo tranchaitpour moi la question. Je ne me dissimulai pas le retour désiré et prochain du roi. Déjà il marchait pour se rapprocher de Paris. L'invasion de l'île d Elbe manquée, il ne restait à la France qu'à té-
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moigner à Louis XVI II son repentir et à rappeler les princes réparateurs de ses fautes et de ses maux. C'est ce qui allait inévitablement avoir lieu.
Bonaparte, qui s'était montré un véritable héros à Grenoble en présentant sa poitrine aux soldats qui s'avançaient contre lui, fut un général imprévoyant en se séparant de la moitié de ses forces et en livrant le général de Grouchy au hasard et à des ordres mal donnés, quand il fallait le réserver pendant vingt-quatre heures pour combattre avec lui et avec la France. Il n'eut plus ni auxiliaires ni retraite. A son retour à Paris, on ne retrouva plus en lui le héros de sa jeunesse. Il était l'homme du succès; dès que la fortune n'était plus avec lui, il s'abandonnait lui-même. L'indécision lui enleva ce qu'il pouvait réunir encore pour mourir noblement et pour sauver la France. Tout son séjour à l'Elysée ne fut que du temps donné par lui à l'audace des uns, h l'ingratitude des autres. On eût dit qu'il ne connaissait pas les hommes. Ses amis mêmes le trahissaient. Sa politique, sans résolution et sans pensée, fut une alternative perpétuelle entre le oui et le non. S'il voulait combattre, il ne fallait pas venir étaler sa ruine à Paris : il fallait réunir ses débris à Laon,
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appeler la France, couvrir Paris, dissoudre la chambre, reprendre la dictature, tenant d'un côté la capitale sous l'épée de Damoclès de son armée, et retardant de l'autre côté les pas de la coalition. Au lieu de cela, il menace Paris par sa présence; puis il va pleurer à la Malmaison. Enfin, il part trop tard et va se rendre aux Anglais pour mourir sans grandeur à Sainte-Hélène. Il y joue une longue parodie avec les hochets de sa puissance. 11 tient plus au titre d'empereur qu'à l'empire. 11 n'est plus un grand homme, il est un petit simulacre de grandeur. Sa mort donne le secret de sa vie. On le plaint, on ne l'admire que par complaisance. 11 se trouve des historiens pour lui donner la réplique; mais, quand l'historien véridique sera né, il dira qu'il était mort grand à Fontainebleau, et que son ombre seule expire à Sainte-Hélène.
Je demeurai huit ou dix jours à Narnier, attendant des nouvelles finales pour ne pas rentrer trop tôt en France. Fouché, chef d'un gouvernement provisoire, tendait ses fils; Carnot discourait et le lais-
MÉMOIRES DE LAMARTINE. 3oo
sait agir; Caulaincourt lui-même s'impatientait de la lenteur de l'empereur à prendre un parti. Louis XVIII rentra à Paris en \endant sa dignité à un régicide.
Ma mère m'écrivit par M. de Maizod de ne pas rentrer avant qu'elle me fit dire que le roi régnait de nouveau aux Tuileries.
Je ne pouvais quitter sans regrets ma tranquille solitude de Narnier. Je continuai à l'habiter encore quinze jours. Je les employai à dire adieu aux flots du lac et à tous les sites des bords oii j'avais été si heureux. Un secret instinct semblait m' avertir que je ne retrouverais jamais un ciel aussi selon mon cœur. J'entrai avec la batelière sur l'esquif de son père dans toutes les anses du lac que j'avais visitées. Je parcourus avec mon chien toutes les solitudes du rivage oii je m'étais tant de fois égaré. Je retrouvais toutes les traces de ma pensée oii je les avais dispersées, et 011 j'en faisais une collection comme de ces fleurs sauvages que le voyageur recueille et fait sécher sur son cœur pour que l'odeur lui rappelle les lieux qu'il ne reverra plus.
Après ces pieux pèlerinages, je revis briller au loin sur les murs blancs du château de Vincv les
3o0 MEMOIRES DE LAMARTINE.
derniers rayons du soleil d'été, qui m'avaient été si hospitaliers et si propices. J'y envoyai par la brise toutes les bénédictions que je devais à un lieu qui m'avait rendu une mère et une sœur. J'allai dormir mon dernier sommeil sur mon foin regretté de Narnier.
Ma nuit fut triste et mon réveil lugubre. Le ciel, pour la première fois, était taché de nuages. Comme je devais aller àChambéry par Genève, le batelier et sa fille vinrent me dire adieu. Le père devait rétablir le foin dans ma chambre, pendant que sa fdle, pour abréger mon chemin par terre, me conduirait sur le lac jusqu'au cap de Bellegarde où je la laisserais. Je m'embarquai donc vers les sept heures du matin et nous lançâmes l'esquif en pleine eau. Mais à peine avions-nous fait trois cents toises qu'en jetant mon regard du côté de ma maison isolée, je crus apercevoir quelque chose de noirâtre qui nageait avec effort dans notre sillage. Jereconnus mon chien Zerbois, ce lidèle ami qui, après notre départ du rivage, croyant que nous allions revenir, avait vu
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que nous doublions le cap à gauche et n'avait pu résister au besoin de suivre son maître à la côte opposée. Il avait mal calculé ses forces ; sa respiration bruyante nous arrivait de lame en lame par sanglots. Nous suspendîmes à l'instant nos rames, et, retournant la proue vers Narnier, nous nous efforçâmes de nous rapprocher de lui; mais il était trop tard, et quand nous lui tendîmes le manche de la rame, il ne put la prendre et se noya, épuisé d'efforts. Nous ne jetâmes au fond de la barque qu'un cadavre inanimé dont les yeux nous regardaient encore. La fdle du batelier pleura à sanglots ce fidèle ami mort de tendresse. Elle me promit de l'ensevelir sous la porte de la maison des douaniers à son retour. Elle reprit sa rame et pleura sur ses mains jusqu'à Bellegarde. Je ne lui dis rien non plus. J'aurais craint que mes adieux ne fussent un sanglot. La distance et les larmes s'interposèrent seules entre nous. Tels furent nos adieux : le silence de mon côté, et le cadavre du chien sous les pieds de la batelière. Quels mots auraient mieux exprimé nos regrets que ce silence ? Le vent soufflait vers Narnier. Chaque fois qu'un monticule me permettait de voir encore le lac, je voyais la jeune batelière,
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immobile et accoudée sur ses genoux, regarder mon chien et s'essuyer les yeux. Elle ne pouvait voir les miens.
Mon petit paquet sur mon épaule, j'arrivai le soir très-tard h Genève. J'allai loger aux Balances et le lendemain coucher à Frangy. Je n'arrivai qu'à la fin du troisième jour à Chambéry.
Je connaissais Chambéry depuis mon premier voyage en Italie. J'y avais cet ami de collège dont j'ai parlé, neveu du comte de Maistre alors ambassadeur de Sardaigne en Russie, et dont toute l'aimable famille tenait un rang distingué dans la ville. Cette famille, avec laquelle je devais m'apparenter intimement depuis, se composait alors de quatre frères.
L'un était le chevalier de Maistre, auteur du Lépreux de la cité d Aoste et du Voyage autour de ma chambre, deux livres inimitables, l'un en sensibilité, l'autre en agrément. Il était encore en Russie: il s'y était marié à une femme russe riche et distinguée.
- Un autre était l'évêque d*Aoste, auteur de sermons estimés, vivant à Chambéry dans sa famille ; jeune homme accompli d'originalité et de mérite, que Sterne seul aurait pu peindre : la bonté dans la vertu, la piété dans la facétie, Yorick et Fénelon pétris dans le même limon d'honnête homme.
Le troisième qui était l'aîné selon l'esprit, était le fameux comte de Maistre, ambassadeur à Pétersbourg. C'était certainement un écrivain de premier ordre, je ne prétends pas le déposséder de ce titre ; mais moi qui les ai tous plus tard beaucoup connus, je lui préfère infiniment ses deux modestes frères, le chevalier et l'évêque, originaux sans travail et produisant des chefs-d'œuvre sans y prétendre, comme la marmotte des Alpes produit sa toison.
Je lui préférais même leur frère, colonel de la brigade de Savoie, qui n'avait rien écrit et qui se bornait à admirer ses frères.
En sorte que, frères et sœurs, neveux et nièces compris, le tout était un génie en plusieurs personnes, qu'il fallait estimer, admirer, aimer en commun et en masse sous peine d'être injuste en-
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vers qiK'hiii'iiii dViitrc eux. Une famille d'êtres uiii- (jiies : (els étaient alors les de Maistre.
Le seul membre de la famille avec lequel je fusse lii' intimement quoique avec des intermittences diverses, depuis notre rencontre chez les jésuites de Belley, était Louis de Vignet. 11 était digne de ses oncles par son esprit et par son caractère. Seulement ce caractère, bien qu'excellent au fond, était moins naturel et moins dénué de prétention. Son génie était incontestable, mais il était volontaire; il se sentait grand, mais il en concevait une estime grande aussi pour lui-même et un mépris mal dissimulé pour les autres. J'en excepte sa famille, parce que son admiration pour ce qui lui tenait d'aussi près rejaillissait sur lui. La supériorité des siens ne lui coûtait rien à proclamer, elle complétait à ses yeux sa propre supériorité : louer ses oncles, c'était se louer lui-même. 11 ne tenait aux de Maistre que par les femmes, sa mère était leur sœur; mais il n'y avait point de sexe pour le génie dans la famille. La parenté, l'amitié même avec eux
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ennoblissaient. Il était de plus très-jnsto envers ceux dont il avait une fois apprécié le mérite. En cela je n'avais point h me plaindre de lui. Il avait conçu, au collège, une idée de moi plus haute que nature. Son amitié avait aidé à son jugement. Il m'aimait avec entraînement.
Dès qu'il apprit que j'étais arrivé à Chambéry, il informa de mon arrivée le colonel de Maistre, son oncle, sa tante madame la colonelle, l'évéque d'Aoste, et des cousines très-aimables et très-jolies, mesdemoiselles Constantin, qui vivaient h la campagne de Bissy, chez le colonel. Il était alors épris de la plus jolie et de la plus intéressante de ces cousines; mais cette passion ne dura pas. Son cœur prit d'autres rêves. Mademoiselle Constantin vécut triste et mourut aveugle; elle avait perdu les yeux à trop pleurer l'inconstance de son cousin. L'imagination de Yignet n'était pas sûre ; il ne fallait pas s'y fier. Il n'était fidèle qu'à ses caprices; mais ses caprices avaient, pendant qu'ils duraient, le sérieux et la mélancolie des grandes passions.
Vignet vint me chercher à l'auberge pour me conduire ensuite à Bissy. Il avait prévenu en ma faveur toute sa famille. Nous allâmes d'abord, lui et moi, visiter les bois et les eaux de la Laisse, dans cette autre vallée de Cachemire que Chambéry cache dans les replis de ses Alpes. Nous y portâmes nos songes indiens. De là nous descendîmes aux Charmettes, maison de madame de Warens, où Jean- Jacques Rousseau l'adora, en fut adoré, et mena avec elle la vie idéale de l'amour adolescent; puis en fut trompé, et l'abandonna lui-même. Il fut ingrat et devint un aventurier de gloire, un sophiste de sentiment, pour n'avoir pas su être fidèle à la nature et à l'amitié.
Nous n'étions pas si sévères alors dans nos jugements : la jeunesse et l'amour nous faisaient tout pardonner au talent. Nous passâmes une matinée entière à visiter la maison déserte des Charmettes et surtout le berceau de vignes au bout du jardin, où Jean-Jacques Rousseau fut enivré de tendresses.
XXYI
Le lendemain, Vfgnet me conduisit chez son tailleur, à Chambéry. J'y changeai mes habits de proscrit contre des vêtements plus décents de voyageur. A l'heure du dîner, il me mena, par des sentiers ombreux et pittoresques, à Bissy. C'est un village isolé, au penchant du mont du Chat et à l'extrémité du lac du Bourget, qui finit de ce côté en prairies et en marécages. Quelques champs cultivés de maïs et quelques bouquets de sapins descendent du mont du Chat jusqu'à la cour de la petite maison carrée oii murmure éternellement une fontaine dont l'eau tombe dans un bassin circulaire. Les chevaux, les vaches s'y abreuvent ; les pigeons blancs et les hirondelles noires s'y disputent l'écume. Les fenêtres de la maison et la porte ouvrent, de ce côté, sur la cour qui regarde le mont du Chat; du côté opposé, sur un petit jardin en terrasse qui finit par un pré planté de noyers énormes, l'arbre de Savoie, que la vigne enlace et d'oii elle retombe en festons de toute la hauteur du tronc, comme pour s'accoutumer à l'olivier et à
l'oranger qu'elle va enlacer sur l'autre flanc des Alpes.
En arrivant, Yignet appela son oncle le colonel. Celui-ci ouvrit la persienne de la salle à manger, au rez-de-chaussée sur la cour, et vint m'embrasser comme l'aîné de ses neveux. C'était un petit homme, d'une figure cordiale, gaie et sensible, ([ui portait encore un vestige d'habit bleu, sans épaulettes, mais dont la forme indiquait l'habitude militaire. Il me présenta par la main, d'abord à sa femme, personne que le colonel avait aimée tendrement dès sa jeunesse, comme sa cousine, avant la révolutiou ; qu'il avait été forcé de laisser ensuite à Chambéry pour aller, en 1798, combattre pour le roi de Piémont, et qu'il avait épousée un peu tard, en rentrant de l'émigration, sous le régime français. Elle avait l'embonpoint naissant de la femme longtemps privée de famille, une ligure de bonté et de candeur heureuse, fruit de l'amfHjr longtemps attendu, et un son de voix à la l'ois tendre et léger, qui disait par le ton môme :
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« Je suis heureuse, je n'attends rien du ciel maintenant que le bonheur des autres. »
Ses deux nièces Constantin étaient à table à côté d'elle. Je reconnus dans la figure de l'aînée la charmante personne que Vignet m'avait dépeinte : la grâce dans la langueur, caractère ordinaire des jeunes filles de Savoie. Tout le monde me reçut comme un frère. Je me sentis presque chez ma propre mère. Vignet qui avait déjà parlé de moi me fit valoir comme royaliste et comme poëte. Je n'acceptai que le premier éloge. Au dessert, ces connaissances d'une heure étaient déjà comme d'anciens amis. On me donna une chambre non loin de celle de mon camarade, d'où j'embrassais d'un regard la ravissante vallée de Ni volet, le village de Servolex, où le frère aîné de Vignet possédait une jolie maison des champs, et enfin, au bout de l'horizon, à gauche, le lac bleu du Bourget, où je devais connaître quelques années plus tard un amour plus pur et plus fidèle que celui de Jean-Jacques Rousseau.
Vignet, après le dîner, me nomma et m'expliqua tout l'horizon. Nous rentrâmes au coucher du soleil. On me raconta Waterloo et ce qui se passait en
France. La Savoie était encore indécise alors, mais elle sentait bien qu'elle allait redevenir piémontaise à la paix ; le colonel de Maistre était déjà désigné pour aller la conclure h Paris. La joie et l'espérance brillaient sur tous les visages. Je ne pouvais m'oi'lenser de la juste satisfaction d'un pays qui allait rentrer dans son indépendance. L'évêque de Maistre, frère du colonel, vint le soir. Sa gaieté décente ajouta à celle de tout le monde. Il nous raconta des histoires qui assaisonnaient de rires aussi plaisants qu'innocents les souvenirs de son passé et de son amitié avec madame de Staël. Sa gaieté en contraste avec sa piété et son caractère nous récréa toute la soirée : le colonel, sa femme, ses jolies nièces, ne pouvaient se lasser de l'entendre. 11 ne se tut que pour dire son bréviaire.
Ainsi s'écoula notre première journée ; les autres lui ressemblèrent. Quelques parents et quelques voisins vinrent féliciter le colonel et l'évêque de la restauration du roi de Sardaigne et de leur propre fortune. Les premières troupes piémontaises s'approchaient de Chambéry. Les nouvelles de France ne laissaient plus de doute sur le rétablissement des Bourbons. J'attendais un signe
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(le ma mère pour revenir la joindre à Milly. Cette seconde invasion avait, dans nos pays, été plus modérée encore que la première.
Tous nos jours étaient semblables à Bissy. Vignet me traitait en frère, le colonel de Maistre en fils, les nièces en cousin ; nous passions les journées à nous promener dans les pelouses, dans les bois de sapins, dans les sillons cultivés, dans les prairies qui se déroulaient entre le lac du Bourget et la vallée de Chambéry. A la nuit tombante, madame de Maistre et ses pieuses nièces s'acheminaient vers une petite chapelle rustique où le vieux curé de la Motte venait leur dire le chapelet. Nous y assistions, Vignet et moi, avec régularité et dévotion. L'exemple de cette adorable famille, le bonheur de rentrer bientôt dans mon pays près de mon père et de ma mère que je savais en sûreté à la campagne, me rendaient à moi-même les sentiments de mon enfance. Après la solitude de Narnier et l'hospitalité de Vincy, je n'avais jamais joui dépareilles délices.
Enfin ma mère m'écrivit que les recherches n'étaient plus à redouter et que je pouvais revenir à Mâcon pour rejoindre les gardes du corps rétablis. Je dis un joyeux adieu au colonel, à la société de
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famille de cette maison qui ressemblait tant à la notre, et je montai dans la diligence de Savoie pour me rendre à Lyon, et de là à Mâcon. Voilà toute l'histoire de mon émigration. Elle ne consiste que dans trois hospitalités innocentes, où je fus traité comme un fils de la maison, sans manquer toutefois à mon pays. J'étais heureux de n'avoi»' failli ni au roi ni à la patrie.
Mon père, ma mère, mes sœurs me reçurent avec une tendresse vive et touchante. On me félicita d avoir été si bien accueilli, quoique inconnu partout. Ma mère écrivit à madame de Vincy une lettre de remercîment.
Mon père voyait bien que ma naissance honnête, mais peu illustre, ne me donnait pas de chance pour un avancement dans la garde du roi, toute réservée aux fils d'anciens émigrés. 11 me dit d'aller encore offrir mes services, mais de ne pas perdnî ma jeunesse inutilement dans cette impasse et de me retirer après quelque temps avec mes camarades sans espoir comme moi.
Je me rendis à Paris. J'allai pavsser quelques jours à Beauvais. Huit jours après, je fus rappelé à Paris pour reprendre mon service. J'y revins et, mon service fini, je donnai ma démission, ainsi que la plupart de mes compagnons gardes du corps qui avaient trop de fortune pour tenir aux deux cents francs d'appointements, et trop de distinction de famille pour rester sans avenir dans la garde du roi.
Je revins peu de temps après à Mâcon.