‹ Mémoires inédits de Lamartine. 1790-1815Chapitre 14 sur 17 · LIVRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIEME

J'avais un ami, ancien éniigré de l'armée de Condé, dans les montagnes du haut Jura. Je résolus de lui demander quelques semaines d'hospitalité dans sa retraite, au sein des montagnes, et de passer de là en Suisse, si les circonstances devenaient plus exigeantes.

Cet ami, heaucoup plus âgé que moi, était un de ces hommes charmants qui conviennent à tous les âges; il était royaliste, mais surtout homme d'indifférence politique et de plaisir. Son esprit avait cette naïveté fine et bonne qui se moque un peu de toutes les causes et rit de tous les zèles. Il était veuf d'une jeune femme de Mâcon, qu'il avait aimée et qu'il avait perdue en couches. Ayant laissé son fils aux bons soins d'une de ses tantes, il vivait seul, moitié pleurant, moitié riant, au milieu de ses rochers. Tous les partis l'aimaient, parce qu'il n'en haïssait point, et qu'il regardait les opinions, pourvu qu'elles fussent sincères, avec indulgence.

tiSO Mr.MOIRES DE LAxMARTLM::.

Il s'appelait M. de Maizod. Son petit château n'était qu'une maison baptisée d'un nom féodal, mais que les paysans considéraient comme appartenant à tout le village. Il était voisin de la petite ville de Moirans.

11 y avait à Moirans une ancienne famille de bourgeoisie, très-considérée et toute-puissante dans ce pays peu éloigné de Saint-Claude. On les appelait, comme les clans écossais, les Chacêriats. Léonard Cliavériat, tenant par les deux bouts à tout le monde de Moirans, régnait par l'amitié dans la ville et dans les environs; chasseur, pécheur, notaire, homme serviable à tous, il éprouvait du plaisir à rendre des services à tout le monde. 11 était royaliste ; ses opinions étaient subordonnées à ses instincts. Le cœur de toutes ces montagnes battait dans sa poitrine. Dès qu'il paraissait, tous, jusqu'aux enfants, souriaient et disaient : Cest Léonard! Cet homme, par analogie de caractère, était l'ami et le commensal de M. de Maizod, c'est-à-dire que tout Moirans était à lui.

Moirans, Saint-Claude où j'avais encore des parents, Saint-Lothain, le Fresnoy, le château du Villard, celui de Prat, celui des Amorandes dont les ruines décorent ces cimes, la petite ville de Morez,

dont le conseil municipal m'a envoyé naguère ses souvenirs reconnaissants pour ma famille qui y avait fondé les premières usines, les Combes et les Cascades récemment vendus par mon père, tout ce pays était plein de l'influence et des domaines de ma famille avant la révolution. Nous y avions des fermes dont je voyais, dans mon enfance, les bons fermiers nous apporter à Màcon le miel et le beurre salé, simples revenus de ces terres.. Ces fermes étaient les derniers vestiges de cette opulence de montagne. Ces portions de mon pays presque natal se sentirent frémir à la nouvelle de mon arrivée. Les chênes n'ont pas plus de racines que les hommes dans certaines terres; la Franche-Comté est du nombre. Je l'aime comme le chêne aime son sol. Combien je regrette d'avoir vu moi-même, peu d'années après la mort de mon grand-père, mon père, mes oncles, mes tantes vendre, pour quelques morceaux de pain, ces rochers, ces lacs, ces forêts de sapins superbes qui rachèteraient aujourd'hui cinq ou six fois mon patrimoine anéanti par les révolutions î La forêt du Fresnoy, dont M. Dalloz, mon ancien collègue et ami, possède maintenant une partie, vaut seule un riche héritage. L'incendie de Saint-Claude

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a (htiiiié à SCS arbres la valeur des mines du Nouveau-Monde.

Léonard Chavériat, qui connaissait toutes ces masures et toutes ces ruines, vint au château de Maizod saluer en moi le fils de ces rochers.

C'est une petite maison carrée, située à l'extrémité d un plateau rond et isolé, au milieu des fermes d'un village. A quelques pas de la maison, le plateau formé par des roches grises descend tout d'un coup en précipice vers une vallée boisée et recueillie. M. de Maizod me tendit les bras, poussa un cri joyeux en me voyant; il m'attendait. Je déposai tout mon bagage dans le vestibule; il consistait dans la poussière du chemin, dont je secouai la Ijoue durcie, dans un mouchoir de poche contenant une chemise et une paire de bas, dans une veste blanche d'été et dans un manteau de laine replié sur mon bras. C'était tout mon attirail de voyageur. Une jeune cuisinière et un jardinier composaient tout le domestique du château; je me retrouvais comme à Millv.

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« Je viens, dis-jeàM. deMaizod, comme l'oiseau en suspens sur la dernière branche de la forêt pour rester ou prendre son yoI vers les champs de la liberté au premier signe du chasseur. Ne dérangez rien à vos habitudes et vivons en paix. »

En effet, nous passâmes un mois dans cette douce intimité de la solitude, sans être inquiétés par l'émotion qui agitait alors les autres provinces de France. Les rochers du Jura nous abritaient. Se lever, se couclier, marcher dans les plaines et dans les bois, s'asseoir à l'ombre, causer des choses politiques, prévoir les événements, revenir à l'heure du dîner frugal, nous réunir à quelques braves paysans h table avec Léonard Ghavériat, notre hôte assidu, c'était toute notre vie. Elle était très-douce. Nous devenions républicains par la nature des péripéties monarchiques.

Un jour nous osâmes écrire à Carnot qui, démentant toute sa vie plébéienne, avait consenti à accepter le titre nobiliaire de comte pour donner un gage aux chambellans de l'empire ; nous lui reprochions sa versatilité. Il ne daigna sans doute pas nous lire, en tout cas il ne nous répondit pas. Je ne me doutais pas que je serais un jour le compagnon degouver-

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iiement de son estimal)le iils et que je le trouverais plus modéré que moi-même dans le maniement des vrais principes d'une liberté provisoire. Certes, bien que nous fussions amis, il n'aurait pas accepté de moi-même une décoration nobiliaire. Notre noblesse à nous tenait à l'âme, non à riiabit.

Nous allions aussi, de temps en temps, dans les vallées voisines, recevoir l'hospitalité gracieuse des anciens fermiers de mon grand-père, devenus chefs des grandes usines qu'il avait fondées et qu'ils avaient achetées de lui ou de ses fils. La Gazette de France nous entretenait dans notre antipathie politique contre le gouvernement.

Les choses en étaient là, quand Léonai-d Chavériat vint nous avertir que la guerre était déclarée et que l'empereur, ayant besoin d'hommes, ordonnait aux préfets de rechercher les jeunes gens qui avaient servi dans la maison militaire du Roi et de les contraindre à entrer dans ses troupes. Mon sort fut décidé à l'instant. Plutôt fuir, plutôt mourir

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que de servir contre mon roi î Je l'avais déclaré à mon père ; je me répétai à moi-même : La neutralité s'accepte, 1 apostasie, non î Je ne délibérai plus. Léonard se chargea de me conduire à la frontière suisse h travers la forêt paternelle du Fresnoy. J'acceptai ce guide et cet ami ; sa qualité de chasseur et l'amitié publique dans tous les foyers des montagnes lui assuraient la sécurité des routes. Je dis adieu au meilleur des hommes et je suivis Chavériat ; un fusil de chasse sous mon bras me servait de prétexte. Nous partîmes à la chute du jour pour Saint-Claude.

Nous allâmes d'abord prendre gîte aux Combes, a une portée de fusil de la ville. Les Combes, jolie cascade qui donnait le mouvement perpétuel à une scierie mécanique, étaient possédées et exploitées alors par M. Reverchon, ancien fermier général de ma famille dans cette partie du Jura. 11 y demeurait avec sa femme et ses fils, aux bords de la forêt d'où coulait la cascade. Nous fûmes reçus comme les maîtres de la maison ; nous y soupâmes, nous nous entretînmes de la famille. J'y fis confidence de mon dessein ; tout le monde se prêta à le seconder. Je m'endormis au bruit régu-

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lier de la fougueuse chute d'eau qui faisait grincer les scies mélau coliques. Au point du jour, Léonard m'éveilla, et après avoir remercié nos hôtes nous partîmes ; nos chiens accouplés nous suivaient.

Après avoir dévoyé une heure ou deux à travers champs sur les pentes de la montagne en vue des douaniers qui connaissaient Léonard, nous entrâmes à r improviste dans la forêt majestueuse, et je me sentis enveloppé de Tomhre des hauts sapins qui avaient ombragé mon berceau et qui allaient ombrager ma fuite. Nous en prîmes les sentiers les plus profonds et les plus reculés , nous y marchâmes environ deux ou trois heures. Ces arbres, encore intacts, ressemblaient aux arbres géants de la vallée de Californie qui s'élèvent, comme des mâts de la terre, sous les voiles de leurs feuillages. On se serait lassé h mesurer de l'œil leur hauteur et à calculer leur diamètre. Nous paraissions des nains à leurs pieds. Que les révolutions qui chassent les hommes, comme les mouvements des feuilles chassent les oiseaux, sont peu de chose en comparaison deces masses végétales ! Nous ne pouvions nous lasser d'admirer. Enfin les bords su-

périeurs de la forêt donnèrent passage à une aube crépusculaire qui nous annonçait la fin deFombre. (( Suivez, me dit Léonard, ce chemin creux et infréquenté qui monte encore, jusqu'à cette lisière qui est la frontière de deux pays. Si je trouve les douaniers qui l'observent, je vais les amuser de paroles pendant que vous passerez. Entrez ensuite hardiment dans une grande route, vous serez à l'abri de toute servitude. Elle vous conduira à Saint-Cergues, hameau helvétien au sommet du Jura, d'oii vous apercevrez à vospiedsle lac Léman jusqu'à Lausanne à gauche, Genève à droite, et que Dieu vous garde î Vous êtes sur l'héritage de Guillaume Tell. »

Là-dessus, il m'embrasse et nous nous séparons. Un quart d'heure après, je vis sur une pierre droite les armes du pays de Yaud ; je jetai tout haut un cri de délivrance et je m'avançai plein de confiance vers Saint-Cergues. Je demandai la maison de M. Reboul. On m'y conduisit.

C'était la maison connue d'un brave Suisse, guide habituel de madame de Staël et de ses amis pendant la révolution. C'était là que Mathieu de Montmorency, Benjamin Constant, MM. de Noail-

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les, et mille autres hommes distingués avaient secoue'' la poudre de leurs souliers, en fuyant la terre de la tyrannie pour la terre de la liberté. Je remerciai Dieu d'être sur leurs traces.

On me fit entrer. M. Reboul était allé visiter ses \aclies qui s'engraissaient dans les hautes herbes de la Calme. Une jeune fdle d'une remarquable beauté me pria avec grâce de l'attendre. Cette jeune fille, ou plutôt cet ange des hautes terres, n'avait rien ni du costume ni de la figure des femmes que j'avais connues jusque-là. Sa voix n'était pas moins étrange et moins séduisante que ses traits. La sérénité de ces hauts lieux et la tranquillité céleste semblaient avoir imprégné les sons dont elle se servait pour parler aux hommes. La prononciation y coulait en accents égaux comme si nulle passion humaine ne les avait jamais altérés. C'était comme la respiration tranquille d'un enfant endormi. Son costume relevait encore sa chaste beauté : il consistait dans une simple coifte de soie noire, entourée d'un long rang de dentelles de même couleur, qui couvrait pardevant ses cheveux blonds. Ces cheveux noués au-dessus du front coulaient en longues tresses jusqu à ses talons ; quelques rubans, noirs aussi,

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s'y entrelaçaient de distance en distance et en formaient comme les nœnds. Un corset de velours noir s'ajustait sur sa délicate poitrine ; puis une robe de soie noire à larges plis tombait au-dessus de la cheville et laissait voir 1 e bas de ses jambes sveltes, comme celles des biches au-dessus des herbes du Fresnov. Une ceinture d'aroent entourait sa taille mince et flexible et laissait pendre ses gros ciseaux d'acier poli le long de sa robe. On eût dit une prêtresse des Gaules, une Yelléda de la Germanie, parée des instruments du sacrifice.

Mais sa figure, ses yeux bleus, son teint transparent comme la feuille de rose à travers la rosée du soir, étaient un mélange de teintes nuancées, oii la pâleur et la rougeur se mariaient dans une indécise expression entre la tristesse et la joie. Il n'y avait pas longtemps en effet qu'elle avait perdu sa mère, et le temps n'avait pas bu encore toutes ses larmes. Elle tenait sur ses genoux une tresse de paille, dont elle faisait un chapeau à larges bords retombant sur le cou contre le soleil, et des morceaux de pailles tressées jonchaient le plancher de bois à ses pieds.

Elle m'offrit un verre de vin en attendant son

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père, et nous commençâmes h nous entretenir modestement, elle avec sa voix calme et timide qui me faisait tressaillir à chaque mot, moi avec mon accent plus mâle, mais que la nouveauté de la scène faisait de temps en temps trembler. J'avais un mot de Léonard pour son père, qui me recommandait à lui. Je devais attendre qu'il fût rentré.

Il tarda beaucoup, mais quand il revint j'étais déjà accoutumé à mon hôtesse, et c'était Reboul qui paraissait l'étranger reçu par moi.

Je lui remis la lettre de Léonard. 11 la lut et me dit que nous parlerions de cela le lendemain. Il commanda à sa charmante fdle d'aller me préparer dans la chambre voisine le lit des voyageurs. Elle nous laissa ; mes pensées la suivirent. Je ne sais quel souvenir de Graziella me la montrait sous cette forme. Je ne savais pas pourquoi cette angélique apparition me donnait à la fois tant de sécurité et tant de penchant aux larmes.

Je soupai ensuite avec Reboul ; sa fille nous servait. Cette céleste figure me paraissait un augure ou une souvenance à l'entrée d'un avenir inconnu.

Pendant le souper, le père Reboul nie parla avec une pleine confiance de son état de guide, des différentes classes de proscrits Volontaires ou contraints qu'il avait reçus et conduits depuis quinze ans d'un pays dans l'autre. Il avait commencé par madame de Staël, dont le château de Coppet n'était pas loin de Saint-CergLies. Le désir de l'obliger en sauvant ses amis l'avait ensuite insensiblement conduit à se faire un état de l'habitude inspirée par son bon cœur. Sa réputation s'était répandue dans les deux pays, Suisse et France, et le bonheur l'avait secondé. Il l'attribuait à la protection de Dieu que les prières de sa femme morte et de sa fille enfant lui avaient obtenue. Au nom de sa femme, ses yeux devinrent humides. Sa fille se détourna et se couvrit le visage avec son tablier pour cacher ses larmes, a N'en parlons plus, dit le père Reboul; allez dormir. Restez ici demain, je vous dirai ce que vous avez à faire quand vous m'aurez dit qui vous êtes et ce que vous voulez de moi. »

La charmante fille alla faire mon lit avec la

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servante et j'allai rêver h ce que je deviendrais ; mais l'image de la Graziella des Alpes, m'empêcha longtemps de dormir.

Le lendemain, au point du jour, elle me dit adieu et me recommanda au ciel d'un air inquiet et attendri. « Vous êtes bien jeune, me dit-elle, pour vous lancer ainsi dans l'inconnu. Votre mère doit avoir bien des tourments. — Ah ! lui répondis-je, j'ai des sœurs aussi qui prient Dieu pour moi, et elles sont plus jeunes, mais non meilleures que vous î »

Elle m'embrassa et nous partîmes.

Après avoir marché quelque temps sur le sommet à peine éclairé par l'aurore, je jetai un cri d'admiration. L'horizon tout entier de la Suisse venail de sortir du brouillard : c'était une seconde création. A mes pieds élincelait le lac Léman, moitié dans l'ombre, moitié dans la lumière. La dent de Jaman et les rochers de Meilleraie, décrits ])ar Jean-Jacques Rousseau, formaient la bordure <hi côlé de l'Italie. Le Valais, pays d'innocence et de bergères, se creusait en golfe un peu sur la gauche ; puis Vevey et le château de Chillon brillaient comme des étoiles tombées la nuit dans le

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lac ; puis Lausanne, moitié sombre et gothique, apparaissait avec ses clochers noirs et ses promenades blanchâtres au bord du défilé de Berne ; puis Nyons, Rolle, noyés dans la lumière, surgissaient comme des écueils des eaux, caressés par la lame devant nous; puis Coppet, Prangins, Ferney, portant chacun une gloire, comme une étoile le nom de Dieu ; enfin Genève, assise à l'extrémité des eaux et contemplant sa mer couverte de voiles matinales. Jamais, même à Naples, pareil spectacle n'avait émerveillé mes yeux. A chaque échelon de l'éclatante échelle que nous descendions, de nouvelles anses, de nouveaux ports, de nouvelles villes, de nouveaux jardins nous apparaissaient. 11 nous semblait assister à la création d'un monde. Et c'était lemonde des poètes : Voltaire, Rousseau, Byron, Staël, Haller, Gessner, monde de la poésie et de la liberté, éclos au soleil des montagnes. Quand nous eûmes marché encore deux heures en descendant vers la gauche, Reboul m'arrêta, et, me montrant un vaste et beau château moderne qui s'élevait en éventail avec ses terrasses devant un grand village au-dessus du lac :

a Tenez, me dit-il, disons-nous adieu ici. Voici

le château de V'incy où je vous mène. Je ue vous conduirai pas plus loin, vous ne pouvez plus vous égarer. Ce château, un des plus heaux de la ceinture de demeures qui bordent notre rive, appartient à l'illustre maison des Yincy, seigneurs de Berne, riches hier, ruinés aujourd'hui par la révolution plébéienne de 1799. Il est habité maintenant par le dernier frère de plusieurs seigneurs qui commandaient les troupes suisses au service de France et dont quelques-uns ont passé au service de Hollande. D'autres sont mariés et propriétaires en France; d'autres enfin ont des grades supérieurs dans la maison militaire du roi, tandis que celui-là demeure l'hiver à Genève et passe Fêté dans ce vieux manoir de la famille. C'est lui qui vous donnera les renseignements et la direction pour trouver ce que vous venez chercher : le noyau d'une armée franc^-aise composée de vos compatriotes et voulant combattre pour la cause du roi de France, sans s'unir aux étrangers. Il est l'agent supérieur de la France en Suisse. Allez vous présenter à lui en mon nom et priez-le de viser votre feuille de route.» Je remerciai Reboul, je le chargeai de mes vœux pour sa fille et je m'acheminai seul à vue de pays

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pour le château de M. de Vincy. Je n'étais pas sans inquiétude sur la manière dont je serais reçu, car je n'avais plus d'autre recommandation que celle de Reboul, et mon costume n'était pas fait pour m'accréditer : des souliers poudreux et des guêtres de voyageur à pied, une veste et un pantalon de toile, un chapeau de feutre ciré par la pluie, un mouchoir pour tout bagage et cinquante louis cachés dans ma ceinture, voilà tout ce qui répondait de moi. Aussi ne comptais-je pas faire un long séjour à Vincy, et, une fois mes papiers visés, je pensais me remettre en route. Je marchais donc en hésitant un peu. J'arrivai à la fin, fâché d'arriver, à la grille solitaire du château.

Je l'ouvris seul. On sentait à cette solitude des portes l'isolement que l'infortune laisse aux maîtres d'une maison. Je m'avançai vers le perron magnifique et je fus reçu par une servante qui m'annonça à M. de Vincy. C'était un petit homme maigre et mal vêtu, chez lequel rien n'annonçait l'opulence. 11 me

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fit asseoir dans son cabinet et me demanda ce qui m'amenait dans sa demeure. Je le lui dis en lui présentant la lettre deReboul.

«Je ne sais rien, me dit-il, des affaires de France, Les armées contre l'empereur sont anglaise, prussienne, autrichienne, italienne; je n'en connais point de fran(;aise, excepté un noyau formé, dit-on, par le prince de Polignac dans un \illage \oisin de Xeucliâtel appelé La Chaux-de-Fond. L'abbé Lafond, seul complice de Malet, est à la tête de ce rassemblement de Fiançais. Je vais viser votre feuille de route pour Neucliâtel. »

Je le remerciai et j'attendis un moment qu'il eût terminé d'autres affaires pour lesquelles ses fermiers devaient recevoir ses ordres. La servante les introduisit. Je les vis déposer sou par sou sur son bureau de misérables petites sommes en cuivre qu'ils devaient pour leurs fermages et qu'il comptait avec anxiété comme un riche malaisé pour l'usage de sa maison. Tout m'indiquait la gêne dans l'opulence extérieure. J'avais une secrète pitié au milieu de mon éblouissement de la beauté du château.

Quand les fermiers eurent fini leur payement, M. d(î Vincv revint à moi et me remit ma feuille de

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route. Je pris congé de cet excellent homme évidemment malheureux, et je sortis.

A peine avais-je fait quelques pas pour regagner la grille et m'éloigner qu'une voiture entra dans la cour et s'arrêta au perron. Deux dames et un enfant en descendirent. C'était la mère, la fdle et un fils de dix à douze ans, d'une jolie figure. Je les regardai et elles s'arrêtèrent un moment aussi sur la dernière marche de l'escalier extérieur oii M. de Vincy les avait rejointes et où ils paraissaient s'entretenir à voix basse. Pendant cette conversation, j'avais repris ma marche et je touchais déjà à la grille quand j'entendis une voix très-douce qui me rappelait au château. C'était madame de Vincv- « Monsieur ! monsieur ! disait-elle, soyez assez bon pour vous arrêter et pour revenir. »

Je revins timidement sur mes pas. Quand je fus à portée de voix : « Monsieur, me dit-elle, pardonnez-moi de vous avoir interpellé sans avoir l'honneur de vous connaître; mais, quand M. de Yincy m'a dit l'objet de votre visite, j'ai pensé que vous n'aviez sans doute pas dmé, et, comme nous allons nous mettre à table, j'ai eu la hardiesse de vous rappeler pour vous offrir de partager notre frugal repas. 11

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H V a iKMiit (l'auberge dans ce \illage, et il y a trois lieuies de marche d'ici à Rolle. Ae nous refusez pas le plaisir d'être vos hôtesses aujourd'hui. »

Je refusai en remerciant ces dames et en m'excusant sur mon costume, mais elles insistèrent en souriant plus gracieusement encore, et je fus obligé de remonter. Le dîner en effet ne tarda pas à être servi. Mes hôtesses étaient aimables et indulgentes. Madame de \ incy la mère était une des femmes les plus belles et les plus imposantes que j'eusse jamais vues. Elle était née princesse de je ne sais quelle maison souveraine du Palatinat dont j'ai oublié le nom. Les Yincy avaient d'illustres alliances.

Madame de Yincy ne démentait pas son origine. Sa taille de cinq pieds cinq pouces, qui lui donnait la majesté d'une déesse, sans lui enlever la grâce d'une mortelle, et les yeux d'azur d'une princesse de la Germanie imprimaient de la dignité même à son sourire. Ses traits révélaient la bonté la plus touchante; le son de sa voix parlait au cœur avant de charmer l'oreille ; sa politesse était un sentiment. Je n'avais jamais vu une telle hgure. On sentait (juclle était mère et il y avait quelque chose de filial dans l'émotion qu'inspirait sa beauté.

Sa fille, infiniment moins belle, mais aussi bonne que sa mère et aussi sensible, était gracieuse et compatissante de physionomie ; on voyait que son âme imitait naturellement sa mère. C'était un rejeton qui révélait la tige. Elle avait seize ans à peu près. Le jeune fils de douze ans qui accompagnait ces dames annonçait une superbe figure allemande. Madame de Vincy avait deux autres fils : un au service de Hollande et un dans la maison militaire de Louis XYIII, qui avait suivi le roi à Gand. Ils devaient être très-beaux jeunes gens d'après ce que disait leur mère. C'était une femme née pour porter de grands et beaux hommes.

La conversation s'anima et devint presque intime; ^lle roula sur les choses politiques et sur l'étrangeté de ma situation. Je la racontai avec naturel et <^onfiance. Elle fit l)eaucoup d'impression sur mes hôtesses. Le jeune homme et son père parais «aient ne point avoir d'autre avis que le leur. Le repas terminé, je voulus reprendre mon petit bagage et continuer ma route.

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(( Mais, Monsieur, me dit madame de Vincy, il me vient une idée : mon mari me dit que vous allez atout hasard chercher un rassemblement de Français à La Chaux-de-Fond dans le pays de ^euchâtel. Je vous approuve de ne pas vouloir servir contre votre pays avec les étrangers; mais, supposons que vous ne trouviez pas ce rassemblement de vos compatriotes, que deviendrez-vous? — Je n'en sais rien, répondis-je. — Eh bien ! vous trouvez-vous bien ici et pouvons-nous remplacer quelque temps madame votre mère et vos sœurs? »

Je rougis et mon visage fit comprendre ce que je n'osais dire. Ces dames le comprirent, et mademoiselle de Vincy, à un signe de sa mère, me prenant mon petit paquet des mains, le déposa sur une table.

(( Eh bien. Monsieur, reprit la mère, supposez que nous soyons en effet votre mère et votre sœur. Nous refuserez-vous de vous héberger quelques semaines chez nous en attendant que les choses s'éclaircissent, et ne serez-vous pas aussi bien ici que sur les grands chemins et dans quelque mauvaise auberge de Suisse ?... Restez avec nous, car nous vous aimons comme un fils et comme un frère. — Ah ! Madame, dis-je d'une voix altérée par

l'émotion, qui pourrait, à moins d'en être indigne, contester contre de si aimables instances et contre le penchant de son propre cœur? — Allons, voilà qui est convenu, s'écrient à la fois M. de Vincy, sa femme, sa fille et son jeune fils ; on va vous donnei' une chambre et nous tâcherons que vous y soyez aussi bien que dans l'auberge de Rolle. »

Ils me conduisirent dans une chambre qui ouvrait sur l'admirable horizon du lac de Genève, et je fus de la maison.

VU

De ce jour ma vie fut délicieuse. La mère et la fdle s'emparèrent de moi, pendant que M. de Vincy, occupé de ses misères domestiques, vidait ses comptes avec les métayers de Vincy.

J'avais complètement oublié les motifs de mon voyage. Je voyais bien que la soi-disant armée française, organisée en Suisse par des agents royalistes du pays de Vaud, se réduisait à rien ou h quelques manœuvres insignifiantes d'agents sans action. Je jouissais, en attendant, des délices d'une bonne maison qui m'avait retenu par la confiance

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î|ii(' lui avaient inspirée mon i\^e et ma fignre, dans le sein d une l'ainille hospitalière et vertueuse. Les J)on(és de madame et de mademoiselle de Vincy Taisaient passer les jours comme des heures. Après un déjeuner court et frugal sous les arhres de la terrasse, la voiture de madame de Yincy et de ses deux aimables enfants était prèle, et nous emmenait, soit sur la route de Nyons, soit dans les sentiers montueux des collines du pays de Vaud. jouir des sites et des horizons les plus pittoresques. Nous descendions à l'ombre des superbes châtaigniers de la contrée, et nous nous asseyions tous les quatre pour étudier par les clochers la géographie vivante de ce beau lac et de ces belles rives, vassales du canton de Berne. Nous rentrions au château pour dîner en famille dans la simplicité de la plus humble fortune. Le petit vin l)lanc du pays de Vaud, mêlé de leau pure des cascades de la terrasse, nous désaltérait et nous égayait. On causait de l'avenir, de la marche des affaires en France, de l'accroissement des armées de l'Europe, qui ne tarderaient pas à rendre le calme à la Suisse agitée. Le journal de <ien('V(î ou de Lausanne nous donnait quelques nouvelles. Des lettres des fils de madame de Vincy

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nourrissaient nos illusions. Quelques rares visites de transfuges français, anciens fomentateurs de la révolution contre Berne, maintenant acharnés contre Bonaparte et fanatiques partisans de Louis XVIII, nous faisaient parvenir des nouvelles chimériques sur les dispositions du jour. De ce nombre était un prêtre appelé labbé Lémorre, dévoré du zèle royaliste, qui tenait dans ses mains le nœud de toutes ces conspirations impuissantes et qui, par ses écrits répandus d'une frontière à Tautre, agitait les deux pays. Je le connus quelques jours plus tard. Le prêtre sans famille, et qui ne compromet que lui-même, est toujours l'ame des conspirations. Il emporte la patrie à la semelle de ses souliers, comme disait Danton. La famille est un gage qu'il ne donne pas à la société. Labbé Lémorre était de ce nombre. Le feu sacré de linsurrection brûlait dans son àme; il le répandait comme des charbons ardents sur le Jura et sur Genève.

Cependant quelques Suisses, révolutionnaires et ennemis de Berne et de l'aristocratie bernoise qu'ils craignaient de voir rétablir par le triomphe de la Bestauration, demeuraient attachés au 20 mars et à la cause de l'empereur. J'en eus une preuve per-

soiinelle quelques jours après. J'étais allé dîner rlans la petite ville de Nyons pour chercher des nouvelles et pour les rapporter à mes hôtesses de Yincy. Il V avait à Nvons une aubero:e chère aux anciens émigrés, tenue par une vieille demoiselle très-conime dans le pays. Madame de Vincy m'avait remis un mot pour elle. J'allai y loger. Elle me reçut en ami. Une table d'hôte à laquelle elle présidait réunissait une trentaine de convives. A peine y étais-je assis, sans aucune intention de me faire remarquer par personne, qu'une grande rixe s'éleva au bout de la table entre quelques hôtes tranquillement occupés à dîner en silence et un officier suisse appartenant au canton de Berne. Je prêtai l'oreille à la querelle qui commençait à s'échauffer.

« Non, disait l'officier, je ne suis point de ces lâches Français qui renient le grand homme, auteur de leur gloire en Europe, et qui font des vœux pour sa seconde chute sous la coalition. Et si vous n'êtes pas contents de mes principes, vous pouvez, tous tant que vous êtes, m'en demander raison; je suis prêt à la rendre à celui qui voudra me contredire. »

Tout le monde se tut. Quelques-uns se retire-

rent. J'étais le plus jeune, le plus inconnu et le plus éloigné de l'orateur, au bout extrême de la table. Je me taisais, quand un. jeune homme d'une jolie figure et deux très-belles femmes que je vais nommer, appelées sans doute par le bruit de la querelle, apparurent tout à coup debout devant une porte latérale de la salle à manger. Leur physionomie superbe et animée, leurs sourcils plissés, leurs regards errant autour de la table, comme si elles eussent cherché de l'œilun vengeur de leur cause, me firent à l'instant sortir de mon silence.

« Eh bien ! Monsieur, dis-je en me levant à l'officier de Berne, puisque personne ne répond à votre insolence, ce sera moi qui vous répondrai en qualité de Français. Oui, Monsieur, je suis un de ces Français que vous avez appelés lâches, parce qu'ils ont cru à l'autorité des abdications et à la sainteté des traités, et qu'ils n'ont pas pensé que le caprice d'un exilé volontaire de l'île d'Elbe pût disposer à son gré de la France et de l'Europe. Ils le croient encore et, s'il faut répondre à vos opinions autrement que par des paroles, sortons. »

A ces mots, que les murmures d'approbation de la table entière applaudissaient pendant qu'ils

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étaient prononcés avec un accent pins ferme que mon \isaire. l'officier s'était retiré, et je restai couvert et confus des applaudissements qui m'étaient donnés. Je me rasseyais, honteux de mon succès^ quand les deux belles femmes dont la présence m'avait inspiré s'élancèrent vers moi avec enthousiasme et, m'enlevant pour ainsi dire dans leurs bras, m'emmenèrent par le corridor de l'auberge dans leur chambre et me félicitèrent dans des termes que j'ai entendus depuis autour des tribunes.

(( Nous sommes fières. Monsieur, d'être Françaises et d'avoir entendu par hasard le plus jeune de nos compatriotes venger notre pays des insultes de ce misérable qui n a d'admiration que pour la tylannie. Quant à nous, sachez que nous sommes de ces Françaises qui n'ont point pactisé avec l'émeute de la gloire et qui ont confondu le retour de laRestau ration avec le retour du droit et de la liberté. Dites-nous qui vous êtes et prenez notre salon pour le vôtre pendant votre séjour ici ou ailleurs. »

On apporta du punch et j'en bus à la santé de mes applaudisseuses. Je me retirai ensuite, pénétré de reconnaissance, et je revins à Vincy. Une lettre de la maîtresse del'auberge deXyons m'y avait précédé;

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mon aventure, racontée par elle, y avait été prise pour de riiéroïsme. J'y fus reçu en héros du royalisme. Le hasard m'avait bien servi : j'avais défendu à la fois la cause de l'aristocratie bernoise et celle du roi de France.

Les deux dames étaient mesdames de Bellegarde, doublement fameuses en effet par leur rôle pendant la révolution française, en J 792 et 1 793, et par leur enthousiasme pour la Restauration, au retour de Louis XVIII. en 1814. Elles étaient encore d'une beauté éclatante quoique diverse, qui les avait de bonne heure exposées à toute l'admiration et à tous les pièges de l'amour. L'aînée, la comtesse de Bellegarde, était une figure de Judith par Allori ; grande, forte, brune, aux yeux noirs et passionnés, le portrait de l'enthousiasme révolutionnaire. La cadette, grande iet élégante aussi de taille, mais blonde et délicate et tendre, semblait une image de la mélancolie méditative. Elles étaient Sardes, filles du comte de Bellegarde et orphelines de bonne heure. Leur père avait servi la maison d'Autriche; les Bellegarde comptaient depuis longtemps parmi ces généraux distingués que l'empereur empruntait aux États italiens, tels que les Montecuculli. Restées

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dans les domaines paternels pendant le commencement de la révolution française, elles y habitaient, au centre de la belle vallée du Grésivaudan, le mairnilique château des Marches, séjour de leur famille.

Après avoir conquis la Savoie et Genève , le général révolutionnaire, de Montesquiou, alors triomphant mais bientôt proscrit, s'était réfugié dans la Suisse montagneuse pour y attendre des temps meilleurs, et la Savoie avait été livrée au proconsul Hérault de Séchelles. Hérault avait été, avant les jours de la Convention, un magistrat philosophe, modèle de conduite et de sentiments élevés. Sa figure, élégante et noble, rappelait celle de l'Antinous. C'était le Barbaroux de l'aristocratie. Nommé à l'Assemblée législative, il s'y était fait un nom par son élégance, et un parti par son enthousiasme jacobin. Avec son zèle, pai' sa parole et par sa ligure, il était devenu l'idole des néophytes de ce temps. Entraîné au delà de ses idées d'abord pures, il avait concédé, comme Lepelletier de Saint-Fargeau, la lete du roi aux violences barbares de la république. La faveur populair<' lavait lécompensé de cette faiblesse comme

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d'une vertu. Chargé d'aller républicaniser la Savoie, il avait été tout à la fois vainqueur et vaincu dans cette mission. Il avait vu au château des Marches ces deux jeunes orphelines sans guide et sans soutien : l'une, l'amée dans toute la splendeur de ses années; l'autre, la cadette, dans toute la grâce de l'adolescence. L'amour le plus ardent pour la comtesse de Bellegarde l'avait subjugué, et l'éloquence communicative de la passion avait inspiré à ces jeunes filles l'enthousiasme de ses opinions. Les deux sœurs avaient été présentées en adoration et en modèles aux peuples fanatiques de ces provinces. Puis, dépopularisé par sa modération originelle, Hérault de Séchelles avait suivi Danton à l'échafaud et était mort en républicain repentant des crimes du peuple. La comtesse de Bellegarde et son innocente sœur voulurent partager son sort : l'échafaud , ébloui de leur beauté, les avait refusées. Elles avaient vécu depuis cette époque tantôt dans leur château des Marches, tantôt dans les sociétés mortes du Directoire, et dans les réactions contre les terroristes dont elles avaient été les jouets et les victimes tour à tour. Leur âme était faite pour des repentirs aussi courageux que leurs légèretés. Le

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'20 mars les avait révoltées ; elles avaient quitté leur château du Grésivaudan , et étaient venues à Nyons \ivre avec les royalistes. C'est ainsi que je les avais connues, et qu'à leur accent ému et un peu déclamatoire j'avais reconnu l'entliousiasme des Danlonistes, leurs premiers initiateurs.

Deux jours après, je désirai profiter du voisinage pour voir au moins avant sa mort madame de Stai'l, objet h la fois de mon antipathie à cause de son père et de mon enthousiasme à cause d'elle-même. Goppet, séjour de M. Xecker, avail été acheté avant lui par mon lirand-père qui l'avait gardé quelque tem|)s sans l'habiler; mais le canton de Berne, féodal alors, refusant d'accorder le droit de propriété aux catholiques, il l avait rétrocédé à je ne sais plus qui. et avait acheté à la ])lace le beau château d'Ursy en IJourgogne. J'étais curieux de voir Coppel ; mais j'étais curieux snrlout d'en apercevoir les célèbres hal)ilants, pour l('s(jiiclsj'élais plein d'une respectueuses admiration, i<'iil«' scmblabh^i un (Mille ])nur la libei'lé e( pour le

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génie. Si j'avais été moins timide, il m'eût été facile de \oir au moins madame de Staël en me présentant aux portes de Coppet ; mais , indépendamment de cette timidité qui ne cède qu'à de grandes occasions dominant les petites circonstances, une autre raison me retenait : cette raison, je n'osais pas la dire. Je connaissais le royalisme du château de Vincy oii je recevais une si attrayante hospitalité. Je connaissais par l'histoire les sentiments semi-révolutionnaires que M. Necker, ministre amphibie d'une monarchie livrée à la révolution, avait dû transmettre à sa fille. Je pensais en moi-même qu'il serait peu convenable à moi, hôte des Vincy, d'aller me présenter au château de Coppet, comme pèlerin delà tombe de M. Necker qu'il m'était impossible d'aimer.

«Ce serait manquer à deux personnes, me disais-je, à madame de Vincy et à moi-même. N'y allons pas. »

Seulement, comme la grande route est à tout le monde , un regard soulage le cœur et n'engage pas. Je savais que madame de Staël allait , deux fois par semaine, à Genève avec quelques femmes de sa société , parmi lesquelles deux très-belles

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personnes : l'une, madame Récamier, son amie, exilée comme elle des lieux habités par l'empereur; l'autre , mademoiselle de Constant , Allemande du plus grand éclat. Mais, à cette époque, la splendeur du génie éteignait dans mon ame tout autre désir. Je ne voyais dans madame de Stac'l, cherchant ce cadre de beautés pour sa laideur, qu'une absence totale d'envie, avec le sentiment supérieur de la beauté intellectuelle du génie sur la beauté matérielle du corps. Je l'en admirais davantage.

Je me levai donc de très-grand matin un samedi, jour qu'on m'avait indiqué pour celui où elle faisait ordinairement cette course h Genève, et, muni d'un morceau de pain, j'allai me cacher sur la route de Coppet à Genève, dans un fossé du grand chemin où sa voiture devait nécessairement passer. J'y restai depuis neuf heures du matin jusqu'à deux heures de l'après-midi, caché par les arbustes du bord du chemin, occupé à lire Corinne, un des ouvrages de la Sa|)ho moderne, et prêtant l'oreille au moindre bruit d(^ voilure qui venait du coté de Coppet.

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Maigre l'intorêt poétique du livre sur l'Italie, la journée me paraissait un peu longue, et je me disposais à quitter mon poste d'observation, quand j'entendis enfin le roulement de deux voitures qui ne me laissèrent plus de doute. Elles passèrent comme le \ent ; la première ne contenait que deux hommes accompagnant mademoiselle de Constant , superbe personne à la fleur de l'âge. Elle n'emporta de moi qu'un regard et un cri muet d'admiration. La seconde, calèche découverte, contenait deux femmes que je ne pus que reconnaître : l'une était madame Récamier, dont la tête angélique ne pouvait pas porter d'autre nom que le sien et qu'un regard suffisait pour retenir à jamais ; mais sa beauté m'éblouit sans me distraire ; la deuxième enfin , qui parlait h haute voix à sa compagne souriante, était celle que je cherchais. Mes regards s'y attachèrent à loisir, car les chevaux semblaient se ralentir à dessein devant une légère montée de la grande route. Elle était, selon son habitude, coiffée d'un turban des Indes dont les couleurs variées donnaient des reflets magiques à son front. Ce front était large et élevé comme pour laisser rouler librement un monde

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