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jiis(|irau cœur, par l'immersion dans une jeunesse IrîZtM-eet corrompue, dont le contact malsain donne le frisson à rame ; ])uis ramené et miiri par l'âge, pour faire tant l)ien que mal mon œuvre d'homme ici-bas; me souvenant de mon père pour l'honneur, de ma mère pour la piètè, et vieillissant avec résignation, soumis au jugement des hommes, en at- (endant avec conhance celui de mon Créateur. Voilà luul. Ou il me pardonne. Je ne lui demande que sa jnslice ; sa justice n'est que du pardon.
Ouant à TinténM que ces mémoires pourraient a\oirau [joint de vue littéraire ou politique, je ne me ICxaLîi're ])as non plus; mais voici sur quoi je me ibnd<' jxiur croire qu'ils en auront assez pour se faire j)ardonner.
Je suis né en pleine lévolution française, temps de passion, de folie, d(! fi:reur des partis. Mes plus anciens souvenirs me reportent à un père emprisonn(''. à une mère captive dans sa maison solitaire, sous la garde de l'armée révolutionnaire; aux chants de la Marseillaise et du Ça ira dans les rues, ré-
pondant aux angoisses des familles ; aux coups sourds de l'instrument du supplice sur nos places publiques ; à la marche des soldats effarés sur nos routes. Je chantais moi-même ce que j'entendais chanter, écho inintelligent du monde oii je venais de naître en pleurant et en souriant à la fois. Ma mère me regardait avec tristesse. Un jour les soldats l'emportèrent sur les démagogues, on balaya la guillotine, on rendit de l'air à ma famille. Nous allâmes nous abriter humblement au milieu des braves paysans, à la campagne. Peu à peu la sécurité des proscrits nous enveloppa, de charmantes sœurs vinrent , d'année en année , comme fleurir la maison, des domestiques fidèles la vivifièrent; je grandis au milieu et au niveau des laboureurs.
Ma mère m'apprit le nom de cet être mystérieux et divin qui est la justice, la puissance et la providence. Cette découverte me causa une grande joie; je sentis une base à mes pensées, je crus et je priai. Mon cœur s'ouvrit, l'homme germa en moi, l'enfant mûrit. Puis, les collèges m'enlevèrent, avec leurs mains dures, à la tendresse tiède de la maison domestique. Je m'y endurcis ; j'en sortis transformé,
(î MEMOIRES DE LAMARTINE.
mais non amélion''. Je fus un esprit errant, un je ne sais quoi vagabond clans ses pensées, sorte de feu follet, llottant sur les Heurs inconnues de la jeunesse. Les révolutions commencent, je les saluai comme le mystère de l'avenir. J'entrai dans l'armée; i aimais les Bourbons et je brûlais de les servir. Mais la paix me lassa bientôt. Napoléon revient, la gloire fait violence à la liberté. J'accompagnai les princes jusqu'aux frontières delà France, mais je me refusai à les francbir ; j'appartenais à mon pays ]»ar le di'oit d(» la terre. Waterloo saigne; le 20 mai*s est vengé, les Bourbons reviennent. Je i-end-ai dans leur garde, par honneur et par fidélité. J'en sortis peu de mois après; je ne pouvais suppuitiT celte discipline sans grandeur. Je redevins nomade et voyageur. Les voyages trompent le désoeuvrement et amusent le cœur. Je menai la vie d'oisiveté et d'amour pendant quelques années; je devins triste comme le remords. J'entrai dans la diplomatie, pour laquelle je me sentais fait. Je me mariai a uu(; femme accomplie, qui me ramena aux sentiments domestiques, je fus calme et heureux.
La Révolution de 18130, qui chasse les princes
de la branche aînée, m'engage à m'exiler avec eux, malgré les instances de la maison d'Orléans, que je voulais bien respecter, mais que je ne voulais pas servir. Je partis pour l'Orient, et j'y promenai deux ans mon inquiétude dans la Turquie, dans l'Archipel, dans le Taurus, dans la Terre sainte, dans la Syrie, dans le Liban. Je revins. Ma réputation avait grandi à mon insu durant mon absence. En arrivant, je me trouvai nommé député. Je me retirai des partis et des passions, je me consacrai au bien permanent du pays, renonçant aux applaudissements pour avoir l'estime. Je la conquis péniblement. Quelques succès littéraires y ajoutèrent un modeste éclat. Après dix ans, les passions l'emportent; les hommes de mérite et de talent, qui avaient fait de leurs mains la Révolution de 1 830 et le gouvernement du duc d'Orléans, se coalisent contre leur propre ouvrage. Je marchai énergiquement contre eux, mais je refusai tout autre rôle que celui de les combattre et de les renverser ; je ne voulais pas qu'on pût attribuer mon indignation à un autre sentiment que la probité. Je répudiai les manœuvres et les banquets révolutionnaires, je luttai à la fois contre les coalisés et contre les rovalistes
8 MLMOIRES DE LAMARTINE.
excessifs de 1830. Le pays me comprend; le roi m'appelle et me sollicite. Je fus respectueux, mais ini'hraulable; je ne voulais qu'un rôle de volontaire, tout au pays, rien à moi. Les esprits se troublent, les émeutes se succèdent, les ministres s'égarent, les coalisés se débandent, le roi perd son sang-froid, le peuple bouillonne ; la révolution, à laquelle je restai entièrement étranger, s'accomplit. Je n'y parus qu'aux dernières heures, quand le roi était en fuite; j'y parus comme le destin, pour la prononcer et la contenir. On a dit, on a écrit que c'était telle ou telle faction ou société secrète qui l'avait faite. Ce n'est pas vrai. J'en appelle à cent mille témoins oculaires. Non, je ne m'en défends pas ; c'est moi seul ({ui ai improvisé la république ; et, à moins d'approuver l'anarchie, qu'y avait-il à cette heure à faire? Je le demande à la France entière. C'était hardi, mais c'était nécessaire; le reste était une continuation et une aggravation de l'anarchie. Feli.r cidpal La république proclamée, j'y trouvai la force de la modérer. La France fut admirable. (Juatre mois, nous gouvernâmes sans gouvernement et en i)l(Mne tempête. Tout changea ensuite. Je renonçai à ce qu'on m'ollVait, et je rentrai dans
ma modestie. Je n'eus point la vanité de prétendre à ce que ma naissance et mon talent ne m'offraient pas. Je me remis volontairement à ma place; je subis sans me plaindre quinze ans de reproches très-injustes et d'infortune sous laquelle je succombe. Je travaillai et je travaille encore.
Ces péripéties peuvent intéresser des lecteurs. Je les écris de bonne foi. Dieu me soit en aide!
Je suis né à Mâcon, jolie ville de la basse Bourgogne, en 1790. Mon grand-père y tenait un rang distingué. C'était un beau vieillard, avancé en âge, qui ne songeait qu'aux agréments de la société. Il avait servi longtemps dans la cavalerie pendant sa jeunesse, sans s'élever au delà du grade de capitaine, qui était alors celui des gentilshommes de nos provinces. Il était riche. Ses principales terres étaient en Bourgogne; aux environs de Màcon : Péronne, Champagne, Monceau, Milly ; Ursy, près de Dijon ; en Franche-Comté, pays de sa femme, les belles possessions antiques et seigneu-
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riales sidiées près (lt3 Saiiit-Chiudo ; Ja forêt du Frcsnoy, dont les sapins montaient de Saint-Claude à Saint-Cerij^ues, qui vaudiait au jourdliui plusieurs millions, et que j'ai \u vendre, dans ma première enfance, une soixantaine de mille francs, à un ancien fermier, par dégoût de quelques lieues de dislance pour aller l'administrer; la terre de Villars, quil donna à une de mes tantes ; celle des Amorandes, avec les ruines d'un vieux château délabré; des biens à Poligny, et enfin les belles usines de Morez, fondées et administrées par lui-même. Il n'allait que rarement visiter ces terres négligées ; son habitation principale dans le Maçonnais était le cliAteau de Monceau, dont nous ne savons pas quelle a été l'origine dans la famille, que j'ai beaucoup agrandi, et que je possède encore aujourd'liui. Monceau était alors une élégante habitation de campagne, sur la route de Cluny, avec une apparence assez splendide, des terrasses, des jarcbns, des salles de verdure et une multitude de granges, avec des maJsons de vignerons qui lui donnaient l'aspect de l'opulence. Je défends ce reste de la i'ortunf; de mes aïeux d(î toutes mes forces et de toutes mes dettes, pour mourir au
moins où mes pères sont morts. Il y avait, du temps démon grand-père, à Monceau, de gros vignobles, de grandes maisons, avec des plantations de vers à soie, une jolie salle de spectacle oii l'on jouait la comédie, de larges salons pleins de visiteurs, et des écuries garnies de chevaux pour les maîtres et pour les étrangers. C'était son séjour d'été. La vue est majestueuse. Après une longue avenue et une longue plaine de vignes, l'œil traverse la grande route et s égare sur une vallée transversale, oii s'élèvent çà et là quelques fumées de bergers.
Mon grand-père, remis en liberté dans sa maison de Mâcon, cessa d'aller à Monceau. L'âge et les soucis le retenaient dans son hôtel avec sa femme, ses fils et ses filles. Tout était devenu sombre dans la maison. Le soir, quelques vieux habitués, quelques parents âgés, quelques abbés retirés, se glissaient encore à pas comptés dans les corridors mal éclairés, et venaient presque en silence prendre place aux tables de jeu du salon. La révolution n'interrompait pas le boston ou le whist. On jouait tout bas; puis, les parties finies, chacun allumait sa lanterne de papier et s'en allait, dans les petites ruelles du voisinage, regagner son humble foyer et
so roiulior sans hvuli. do peur que ce qui ne devait {lins l'aire penser à soi ne réveillât les voisins jaloux. Voici comment se composait l'hôtel Lamartine alors : mon grand-père, ma grand'mère dont il avait eu six enfanls; l'aîné de ses fds, homme de mérite, d'esprit, d'éludé, emprisonné aussi, quoique légèrement révolutionnaire et estimé des hommes avancés, mais révolutionnaire progressif, juste, modéré, tel que son éducation très-distinguée l'avait fait. Mon grand-père ne pouvait s'accoutumer à ne Aoir que légal de ses autres enfants dans cet aîné de sa race qui aurait dû avoir un jour toute la fortune, et les autres lils ou hlles rien, ou presque rien. Ma grand'mère, née à Besançon, ne pouvait surtout s'habituera l'idée qu'il n'aurait que sa paît et que les autres lui voie raient, grâce à je ne sais ([uclle loi civile, son bien. Le second frère, condisciple et ami de M. de La Fayette qui lui avait l)rocuré un canonicat et qui lui avait ménagé un évèché , n'était pas encore revenu des pontons de Hochefort. On l'attendait. Le troisième était le che- \alierd(' Luniarline. mon père, sorti récemment de prison, niaiié dcjinis trois ans et à qui mon grandpère a\ait donné, pour y loger sa femme et ses en-
fants, une petite maison attenante au grand hôtel de famille avec lequel elle communiquait par un long couloir. Trois filles, toutes les trois religieuses ou chanoinesses, mademoiselle de Lamartine, madame de Villars , mademoiselle de Monceau , rentrées dans la maison de leur enfance, soignaient leur père et leur mère avec une tendresse craintive qui obéissait à tout. Il y avait de plus, dans une chambre haute, sur les jardins, aux dernières marches de l'escalier, une vieille bonne tante, sœur de mon grand-père, qu'on appelait madame de Luzy. Elle avait été trente ans supérieure des Ursulines de Màcon; elle était soignée par une sœur Na7iette, et vivait joyeuse dans sa retraite , malgré son âge et ses infirmités. Ma bonne me portait tous les jours chez elle. Je ne puis, même à présent . détacher de ces deux femmes mes yeux ni mon cœur. La bonté fascine ; les figures naïves d'enfants et de vieillards ont le même charme. C'est de l'enfance toujours, qui va ou qui vient. Chère tante de Luzy, chère sœur Nanette, avant de savoir sentir, je savais vous aimer!
Je vécus quelques mois ainsi. Puis, un jour, j'appris, par les larmes de mes tantes, que ma grand'mrre, âgée de quatre-vingts ans, venait de mourir. Mon grand-père, malade à son tour, me lit apporter sur son lit pour me bénir. Il avait fait de jolis vers pour ma naissance; je les ai retrouvés, il y a quelque temps, dans le secrétaire de ma mère. Il m'aimait ; il m'embrassa, me donna des bonbons. Ce furent ses adieux. Il mourut au bout de trois ou quatre jours. Je le vois encore; il était beau et gracieux sous sa chevelure l)lanclie; il avait été superbe sous les armes dans sa première jeunesse ; en garnison à Lill(,' , sous Louis XV , il avait frappé les yeux de mademoiselle Clairon qui y débutait alors, et en avait été remarqué. J'ai encore vu les restes de ses équij)ages, tels que sa magnifique argenterie de campagne, bassinoire d'argent, et tout le luxe des jeunes seigneurs du temps. C'était le bivouac de ce règne, ([ui n'enlevait rien cependant à la bravoure de Fonlenoy. Deux de mes oncles y furent
MÉMOIRES DE LAMARTIiXE. 15
tués par la batterie anglaise. Un autre y fut décoré de la première croix de Saint-Louis.
Mon grand-père mort, on commença le partage des terres. Il fut très-long et très-épineux. La loi •de l'égalité des partages existait à peine ; les paysans, ces fils de la terre, ne la comprenant pas encore, n'y mettaient pas leur conscience et l'accomplissaient mal. Aucun homme de loi ne fera jamais comprendre à un père de famille qu'il n'est pas le maître de son bien, et qu'il vole ses autres enfants, s'il met dans la main de l'aîné de ses fils une partie de ce qui lui appartient. L'abstraction de l'égalité a de la peine à prévaloir contre la nature.
Mon père fut appelé au partage, mais il ne voulut jamais y consentir. L'habitude du respect, les intentions de mon aïeul étaient chez lui une législation non écrite. Profiter de la loi nouvelle lui eût paru un sacrilège. Il avait d'ailleurs reçu pour dot en se mariant une petite propriété, qu'on appelait la terre de Milly , qui valait un millier d'écus de rente et qui lui suffisait. Il déclara qu'il était con-
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tciif (le (M'ito modique part iéiiitime ot qu'il reiionrail liln(Mnont à tout parta^.^». Aussi resta-t-il pauvre et fort aime de tout le reste de la famille. On dislril)ua. au sort des lots, les autres domaines. Cela donna hien lieu à de longues discussions; cependant tout s'arrangea amicalement. Mon oncle et ma tante aînée, célibataires tous les deux, avaient, indépendamment des biens en Franche-Comté, la terre de Monceau, capitale de la famille en Maçonnais, et le large vignoble de Champagne. Mon oncle l'abbé de Lamartine eut la grande terre d'Ursy, au milieu des bois, dans la Bourgogne, qui avoisinait Dijon. Le château était monumental, les jardins somptueux, la solitude complète. Cela convenait à l'excellent abbé de Lamartine, qui n'avait point voulu, par honneur, répudier son état de prêtre, et ({ui. fuyant la société par amour de la paix, voulait vivre en sage, sans contester avec personne sur les choses de conviction. J'ai toujours aimé cet oncle, véritable Saint-Évremond de notre famille. Devenu trrand, je vécus beaucoup et heureux chez lui. Madame de Villars, la chanoinesse, qui avait fait v(f'u de pauvreté, s'en fit relever par le pape, et, à la charge de n'être que la distributrice de ses re-
venus, devint propriétaire de la riche terre de Péi-onne, qu'elle habita pendant les étés. Elle accomplit généreusement ses promesses à l'Église. Elle était assez belle, spirituelle, entendue en affaires, et fut très-utile à mon père.
Mademoiselle de Monceau, personne restée dans une demi-enfance, demeura avec mon père et ma mère : c'était comme un enfant de plus, augmentant d'une pension suffisante l'aisance et la bonne humeur de la maison.
Ces partages faits, chacun commença à prendre possession de son domaine. On garda en commun r hôtel de Mâcon pour y passer les hivers.
Fatales vicissitudes des choses humaines. Je ne me doutais guère, dans ce nid si bien ordonné, que cette même république , dont je ne comprenais alors ni le mot ni la chose, viendrait, après de longues révolutions auxquelles je devais être étranger, bouleverser tout cela et me chasser , malgré ma belle défense, de ce duvet oii je devais mourir. Pourquoi l'homme a-t-il l'instinct de se mêler témérairement aux choses de Dieu ?
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Je commençais à voir et à comprendre les choses extérieures, quand mon père et ma mère nous amenèrent, toute leur tribu d'enfants , dans une Ionique file de chariots à bœufs , nous établir à .Milly. .Notre mère était dans le chariot qui marchait le premier, avec deux petites filles entre ses <renoux. une autre à son sein. Une foule de paquets remplissait la carriole. Mon père allait à pied, en chasseur, un fusil dans une main, soutenant de laulre main la voiture dans les mauvais pas; ses deux chiens tenus en laisse et deux chariots, pleins de femmes de chambre, d'ustensiles, de bagages, suivaient au pas; puis venait la voiture , aussi à bd'ufs , de mademoiselle de Monceau et de sa vieille femme de chambre. Tout cela formait une longue colonne d'équipages baroques roulant dans In boue. Les aiguillons des bouviers, les gémissements et les regimbements des bœufs, les clameurs éj)ouvantées des femmes , le rire des enfants dans les chars, faisaient un spectacle moitié pittoresque,
moitié touchant. Nous mîmes cinq ou six heures pour arriver laborieusement à Milly.
Milly était alors un pauvre village , bâti en crête sur le sommet d'une colline nue et plantée de vignes maigres , à quelque distance du joli et gros village de Saint-Sorlin, capitale rurale du pays. Quand on a passé ce village, on descend à gauche dans une étroite et profonde vallée, remplie par des prés 011 paissent des vaches blanches et quelques chèvres noires. Un joli ruisseau , voilé de saules tondus et d'épines, y trace une ligne bleue dans les herbes, pareille aux lignes sinueuses d'un serpent fuyant la poursuite d'un berger. L'eau, maintenant emprisonnée par un petit pont que j'ai fait construire , s'y répandait à cette époque sur des cailloux luisants, qui faisaient clapoter et rejaillir la mince rivière contre les pieds des bœufs et contre les jantes des roues. Cela tenait à la fois du marécage et de la carrière, de la montagne et de la plaine. Quand on avait traversé ce petit vallon, on trouvait un sentier ardu et pierreux, creusé par les sabots des paysans, entre deux vignes; elles bœufs, après avoir soufflé un moment, montaient sous l'aiguillon vers l'église. Ce n'était pas l'église, car il
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Il \ (^11 avait plus; ce n'otait que le clocher. Ce clocher rcssenihlait , i)ar sa construction très-ancienne, à une pyramide rustique, percée d'nne (kl u hic «Jinlle de pierre, où restait suspendue une grosse cloche , presque toujours immobile. Les petits enfants de Milly en tiraient la corde le matin et le soir, et s'amusaient à faire retentir V Angélus^ cette pieuse habitude de leurs pères.
YÏI
Après avoir contourné, aux environs de l'église, quelques maisons, quelques celliers et quelques granges de >ignerons, les bœufs redescendaient à droite et entraient enfin dans une cour ouverte, tout entourée de bâtiments d'exploitation ; puis on s'arrêtait et l'on descendait, au fond de la cour, sur un perron à trois faces, au haut duquel était l'entrée de la maison. La porte tenait de la physionomie d un donjon qui, se souvenant d'avoir été jadis quelque chose de presque seigneurial, voudrait s'élever aux régions supérieures de la noblesse, mais qui est retenu par des constructions rustiques et lourdes aux régions de la bourgeoi-
sie. C'était bien la figure de Milly, possession très-ancienne dans la famille, mais qui venait, à l'origine, comme chapelle ou comme canonicat, de l'abbaye de Cluny; desservie par un grandoncle. C'est ainsi qu'elle était entrée comme don de l'Église et restée comme propriété dans notre maison.
Cette porte, moulée à deux battants, avec une oriiîinale élé)^ance, était encadrée entre trois fortes pierres de taille qui la faisaient remarquer : il y avait des pleins et des vides, des gonds et des ornements historiés. Une espèce de fenêtre grillée au-dessus du linteau renfermait une armoirie de famille encore visible ; innocent emblème que la jalousie avait négligé d'effacer.
On entrait de là dans un haut, long et large corridor démeublé; quelques sacs de farine appuyés contre les murs en étaient les seules décorations, avec quelques cages de colombes et quelques rouleaux d'étoupe de chanvre dévidé. Arrivé au bout du corridor, on trouvait une caisse d'horloge, en
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bois (]c noyer un pou sculpte, qui sonnait ^l'avenu'ut 1 heure ù la maison; puis on tournait h gauche, dans un escalier à peine (''difié et encore tout humide, qui menait aux chambres hautes de noire tante, des femmes, des enfants ; ou bien l'on entrait à droite dans une vaste salle h manger, qui conduisait dans un grand salon revenant vers la cour, où une alcôve contenait le lit de notre mère. D un coté, une fenêtre basse ouvrait sur la cour toute pleine de tonneaux, d'instruments de vendange, d'ustensiles de vignoble épars le long des murs, d'animaux domestiques broutant çà et là sous les sureaux et les figuiers, auprès des femmes assises et de leurs enfants regardant les fenêtres. De l'autre côté, une ouverture plus large donnait sur le jardin.
Ce jardin ne consistait qu'en un carré de terre divisé en quatre morceaux par des plates-bandes dd'illets et de fraises, que soignait un vigneron servant de jardinier. Les allées étaient en gazon; quelques arbres fruitiers, vieux comme la demeure elle-même, y croissaient, courbés par les vents et la |)lui('. Des murailles à hauteur d'appui, en pierres sèches et grises, toutes penchées et bossuées par
le temps , garantissaient des légumes communs contre le pied et la dent du troupeau. Deux cabinets de charmilles, sombres comme des grottes, et mal taillées par la serpe. du paysan, présentaient, aux deux angles de la clôture, deux points de verdure et de mystère, que nous regardions avec une sorte d'épouvante. Il y avait, au pied des charmilles, au nord, un tapis plus épais d'herbe fine où mon père après midi s'asseyait, un livre à la main. C'est aussi là que notre mère donnait à téter à mes petites sœurs.
De cette fenêtre au nord du salon, la vue était haute, libre et belle. Elle glissait d'abord, par des toits en pente rapide, du village dans un vallon de vignes entremêlées de champs d'orge et de fèves; puis, elle s'élevait à l'horizon sur des pentes noires où elle se reposait sur les tourelles d'un vieux château gothique, appelé le Château de Berzé, qui était comme la borne du pays. De toutes parts le regard y montait et venait s'y engouffrer par les vallées étroites, par les hauteurs pyramidales, par les
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cirles ardiK's. i)ar les toits des donjons, par les pointes des tourelles qui y convergeaient en s'y groupant connne les \olutes d'un immense cliampiirnon de bois, de pierre, de terre, de rocher. L'dil ne pouvait s'en détacher. C'était comme la parcde du paysage, parlant des temps écoulés aux temps à venir, et défiant la pensée humaine de le démolir ou de l'oublier. Cette vue avait la gravité de l'histoire. On eût dit un groupe d'Ossian, pyramidant sur la sombre noirceur des forêts de sapins. Ce château fort en ruines appartenait au vieux comte de Pierreclos, chef d'une des antiques familles de la contrée. Il ajoutait la solennité des souvenirs et une tristesse austère à l'esprit gai et varié du reste du pays.
Mou ])('re avait commencé depuis le printemps à venir de temps en temps préparer dans la maison de MilK les appartements de sa famille. Les ravages de la Révolution, qui les avaient à peu près respectés, parce que la demeure n'avait rien de féodal, s étaient liornés à faire du salon une salle de danse,
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le dimanche, pour les paysans de 1 endroit. Les sabots des danseurs et des danseuses, en retombant sur les dalles de briques, les avaient concassées en mille pièces, mosaïques du plaisir qui ne signifiaient point de colère, mais seulement un peu de profanation de l'habitation seigneuriale. Nous marchions dans la poussière du carrelage jusqu'à ce qu'un ouvrier eût réparé grossièrement les carreaux. Tous les dommages se bornaient là. Les vignes avaient continué à pousser; les traces laissées par la Révolution à Millyne rappelaient qu'un excès de danse.
Chacun, père, mère, tante, enfants, serviteurs, eut bientôt réoccupé sa place dans la maison ; quelques lits et quelques chaises furent tous les meubles. La cuisine, pleine de femmes du village, commença à fumera l'entrée du grand corridor; les bonnes d'enfants et les enfants s'y tenaient. Mon père passait ses jours avec ses chiens à la chasse sur la montagne ; ma mère s'occupait à écrire, à surveiller sa maison, ou à visiter les malades avec lesquels elle s'habituait déjà, prompte à aimer et à être aimée.
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Voici quel était l'emploi de notre journée les premiers jours.
Mon père, matinal, sortait dès qu'entraient les rayons du matin dans la chambre de ma mère. Une femme de chambre me rapportait h sa place sur la couche de cette aimable et charmante femme, qui m'embrassait et m'enseignait à balbutier ma prière. Je ne savais pas ce que c'était que prier un être invisible et inconnu, appelé Dieu, mais je savais que c'était faire comme ma mère; cela m'était plus que suffisant. Toutes les bonnes choses sont (limitation. Ressembler à ce qu'on aime, c'est la première et la plus sûre leçon des hommes. Ce l'ut la mienne. On discute contre le raisonnement; on ne discute pas contre l'habitude. Mon père n'était pas dévot, mais il était honnête homme; l'amour et le respect de sa charmante femme le rendaient j)ieux.
Après la prière, nous allions déjeuner, à la cuisine (le la soupe des vignerons, sur les genoux de nos bonnes, puis courir dans les vignes avec nos
jeunes camarades, fils des paysans nos voisins, tout le jour, libres comme eux, et gardant comme eux les chèyres et les moutons dans les bois de la montagne. Nous revenions de la pâture, quand la cloche de l'église sonnait Yangelns de midi. La soupe fumante, le morceau de lard bien exigu nous attendaient autour de la table de bois. Je préférais ce frugal repas à la nappe blanche de la table paternelle. Je me souviens toujours avec appétit de la fourchette à deux branches, qui entrait comme deux épingles noires dans le manche de nos petits couteaux de deux sous, et avec laquelle nous mangions la soupe sans bouillon dans nos écuelles de terre vernie. Le bouillon m'a toujours paru depuis un luxe bourgeois ; la feuille de chou ou de rave, à peine trempée, sur le pain noir, est la vraie nourriture de l'homme des champs. Cette vie m'accoutumait à trouver de la saveur dans la sobriété des chaumières. Quand l'âge des collèges fut venu et qu'il me fallut renoncer à ces aliments rustiques des vignerons de Milly, le fromage de chèvre, les poireaux, le chou, pour manger de la viande, j'en fis une maladie, et je n'ai jamais pu perdre le goût simple de mets naturels contracté
*2S MK.MOIHKS DE LAMARTIM:.
(Ml ce temps-là. Xoiis dînions à midi, mais ma mère ne nous présentait que des légumes, le reste ne nous plaisait pas.
Après le dîner, mon père allait encore à la chasse, tantôt seul, tantôt avec un de ses vignerons, dont il avait fait son guide et son ami. Ce vigneron, excellent homme, s'appelait Claude Chanut; c'était pour mon père un paysan de prédilection. Il demeurait dans une chaumière très-voisine, avec sa femme, deux filles et un fils. Rien n'était plus édifiant que ces braves gens. Le père boitait légèrement, ce qui ne l'empêchait pas de marcher avec vigueur; son visage, toujours souriant, lui donnait quelque ressemblance gaie avec la figure du compagnon jovial et franc du chevalier de la Manche. Sa femme avait la physionomie de la bonté ; ses deux filles, encore enfants, étaient toujours suspendues au tablier de leur mère, et se cachaient les yeux dans sa robe. Le fils, plus âgé et plus grand (pie ses sœurs, était doux, modeste, timide, complaisant comme elles; il ne vivait guère avec les jeunes gens de son âge, mais il travaillait aux vignes avec son père et sa mère, solitaire et raisonnable comme un anachorète, et ne se livrant jamais
ni aux jeux bruyants ni aux éclats de rire des autres enfants du village. Cependant il était généralement fort aimé par les voisins à cause de son humeur tranquille et serviable. Il était devenu naturellement aussi un camarade de mon cœur, comme étant le fds de son père. Cette amitié, qui fut ma première affection, alla toujours en augmentant. Ce fut lui qui m'apprit le premier à aimer, hélas ! et aussi le premier à pleurer, car la conscription décima par lui cette pauvre famille, et il ne revint jamais. On le pleure encore à Milly, et l'on n'a jamais su dans quel hôpital, ou sur quel champ de bataille, le corps abandonné de ce beau jeune homme fut mêlé aux cadavres du temps. Je n'ai pu en rien découvrir. Qu'était-ce qu'un homme? qu'était-ce qu'un père? qu'était-ce qu'une mère , qu'une famille en ce temps-là? Un outil vivant de gloire, brisé à l'œuvre. Jamais le brave père Claude Chanut ne put se consoler; depuis cette perte, il riait encore des lèvres, mais ses yeux étaient toujours humides.
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Oiiolciiiofois nous passions tout l'hiver à Milly, comme dans une espèce de couvent domestique, sous la neige, visités de temps en temps par quel- (jiies amis de mon père, retirés, comme lui, dans les villages voisins. C'était le médecin du canton, qui demeurait à Saint-Sorlin avec sa femme, son (ils. destiné à devenir mon ami plus tard, et sa fille que j'aurais aimée, si j'avais eu l'âge de l'amour, r/était le chevalier de La Censé, mousquetaire retiré dans le même village, avec mademoiselle de Moleron. sa sœur, homme jovial, dont l'arrivée égayait toute la maison. C'était M. de Vaudran, de la respectable famille Bruys, composée de vingt enf'inits. tous distingués et vivant à Bussières, paroisse de Milly. M. de Vaudran, ami de mon père, avait été, avant la Bévolution, secrétaire de M. de Ville- (l<*uil, et initié aux plus importantes sociétés de Paiis. 11 était réfléchi, modéré, d'opinion royaliste, impartial d'habitude, juste envers tout le monde, même envers les hommes qui avaient tiempé dans la Révolution sans toutefois aller
jusqu'au crime. C'est lui qui me donna les premières leçons d'écriture, sur une petite table de la salle à manger; j'en profitais et j'en suis resté reconnaissant. Ses trois sœurs, simples, douces et spirituelles personnes, amies de notre mère, l'accompagnaient souvent à Milly. Quoique nées et élevées à la campagne et dans des habitudes rustiques, la fréquentation de leurs frères, qui venaient tous les ans passer quelques semaines auprès d'elles, dans le foyer de leur famille, et la distinction naturelle de leurs manières, leur donnaient un ton de cour sans affectation, qui faisait la grâce et la dignité de cette maison. Le curé de Bussières, leur proche voisin, jeune, beau, mondain, chasseur spirituel, aimable, homme de vie élégante et de bonne compagnie, était plein de respect et de déférence pour elles ; il était aussi le compagnon assidu de chasse de mon père.
A un quart de lieue plus loin, en s'enfonçant dans la gorge rétrécie et boisée des montagnes de Saint-Point, on arrivait à un site qui s'est pétrifié
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(lopiiis dans mou imagination et dans ma mémoire : le village et le château de Pierreclos, l'habitation (lu vieux comte de Pierreclos et de sa famille. Walter Scott n'a rien de plus original dans ses descriptions de la nature, des habitations et des mœurs de l'Ecosse. Voici la vue, puis les personnages, puis la vie de ce merveilleux château.
Xous y allions dîner tous les dimanches après la messe, à midi moins un quart. Après avoir gravi à pied la rude montagne de Csaz, qui jetait son ombre grise sur le vallon élevé de Milly, derrière le jardin de mon père, on descendait rapidement à droite sur la longue et profonde vallée de Pierreclos. Un sentier plein de cailloux roulants, et ombragé (;à et là de noyers, nous menait à travers quelques hameaux arides jusqu'au fond de la vallée. Là le site change, les collines de vignes s'abaissent en larges prairies, oii coulent quelques ruisseaux d'eau bruyante et limpide, des peupliers montent en rideau dans le ciel; puis la vallée s'élargit et l'œil va se perdre dans un lointain vaporeux sur des liètres et des sapins pyramidaux. A l'horizon, derrière les sapins et les hêtres, des montagnes noires, tachetées de neige, forment le fond. Après avoir
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monté quelques pas sur une grande route, on apercevait une masse de fumée et de vapeur qui sortait de la gueule des fours d'un grand village et léchait les murailles noires du clocher de Pierreclos. On entrait dans l'église oii le prêtre célébrait la messe. L'ancien seigneur et sa famille y occupaient un banc à droite de l'autel. Cette famille se composait du maître du château, vieillard goutteux, à la figure hardie et fière, regardant avec une certaine insolence ses anciens vassaux; de son frère, M. de Berzé, portant le nom du vieux château gothique dont nous avons parlé tout à l'heure, entre Milly et Cluny ; de cinq filles, très-agréables de tournure et de figure ; puis, d'un jeune fils, à peu près de mon âge, avec qui je fus lié plus tard. On nous faisait place dans la chapelle et nous nous asseyions sur les bancs.
La messe célébrée, les paysans s'écartaient. Le vieux seigneur montait sur son cheval à l'aide de ses domestiques et gagnait, par une avenue roide et pavée, la route du château; nous le suivions à pied avec le reste de la famille, et, sur le dos d'une colline de vignes, nous nous acheminions vers les grilles lointaines de l'habitation. Elle avait un as-
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pcct majeslueux. Une vaste cour (l'hoiiiieiir la présidait ; puis, une voûte, haute et large, ouvrait passage sous (les donjons inégaux, qui laissaient voir un second passage; enfin, des parterres en plein soleil fleurissaient autour d'un clocher de chapelle s'élevant à gauche sur une haute terrasse ; puis, cette espèce de cap, qui portait la masse du bâtiment, s'abaissait tout à coup comme dans une décoration d'opéra et laissait l'air, le jour, la lumière inonder tous les angles de ces gothiques constructions.
En entrant dans la cour d'honneur, on admirait d'abord un édifice moderne, régulier, non achevé, et dont les ouvriers n'avaient pas incrusté les fenêtres dans les pierres de taille. L'édifice, de ce côté, était vaste et destiné apparemment h doubler et à remplacer le gothique château composé de donjons, de tours carrées, de hauts escaliers tournants, de tourelles irrégulières, de toits aigus, de mâchicoulis, ayant l'aspect d'un village aérien ; le tout ensemble cou- \rai( rextrémilé du cap, montait et descendait en
cours inégales depuis le rocher du sommet jusqu'au fond de la vallée. Le haut formait une terrasse ovale sur laquelle s'ouvraient les portes et les fenêtres des escaliers, des cuisines, des salles et des salons du château habité.
Les appartements, à l'exception d'un grand poêle en fonte de fer, qui s'élevait en colonne torse dans un angle de la salle à manger, et d'une vaste cheminée en marbre noir ébréché, où brûlaient, dans le salon, des arbres entiers, ressemblaient à des chambres récemment bâties et incendiées de la veille. Le ciment même des maçons n'était plus uniformément répandu sur le mur; ces murs semblaient des pierres brutes que la truelle du badigeonneur n'aurait jamais touchées. Le feu avait léché évidemment les peintures des plafonds qui portaient la trace de l'incendie à peine éteint. « Voyez, disait, en montrant du geste ces vestiges, « le comte de Pierreclos, voyez les marques du (( passage des brigands ! voilà la torche d'un tel, <( voilà la pioche de tel autre, voilà la hache d'un
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« troisième. Ah ! les scélérats, je les connais bien, «( et je ne veux pas qu'on efface jamais à mes (( dépens les souvenirs de ces horreurs î »
Le château, en effet, avait été, en 1790, dans la fameuse et inexplicable journée dite du brigandage, complètement ravagé et à demi brûlé par des bandes de paysans des montagnes descendus des villages forestiers au château de Pierreclos, sur le bruit de l'impopularité du maître, haï du peuple. Le pillage et la dévastation a\ aient été complets ; la femme et les filles du comte, sauvées par des métayers fidèles, avaient été conduites dans les bois qui environnaient la vallée; le comte et ses fils s'étaient abrités eux-mêmes avec peine et avaient juré de se venger. Le fils aîné avait émigré le lendemain. Quant au comte, il était rentré quelque temps après dans sa demeure délabrée, et avait continué à y vivre jusqu'au jour où l'on était venu prendre les canons de sa terrasse pour les conduire à Mâcon, en même temps qu'on menait toute sa famille dans les cachots. Ce n'était plus que par souvenir et par une vengeance de sa mémoire qu'il donnait encore à quelques bourgeois du village l'épithète de brigands. Mon père, qui, lors de l'événement, était en
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congé de semestre à Monceau , avait monté à cheval avec les jeunes gens de Mâcon, poursuivi les incendiaires jusqu'au château de Cormatin, en avait tué un certain nombre dans une bataille aux environs de Cluny, les avait pendus aux arbres de la route, et tout était rentré dans l'ordre, jusqu'au jour où le gouvernement était devenu à son tour persécuteur et oii la famille avait été emprisonnée.
Le chef de cette famille dont nous étions devenus les voisins avait été autrefois capitaine de cavalerie, pendant la guerre de Sept ans. Il avait été fait prisonnier par les Prussiens et racontait comment la reine de Prusse, qui l'avait accueilli à Potsdam, charmée de sa bonne mine et de son esprit, venait tous les matins frapper dans un corridor à sa porte et lui criait : « Allons î comte de Pierreclos, suivez le roi à la chasse, les chevaux vous attendent ! » — « A cet appel, disait-il, je me levais, et nous partions pour Sans-Souci ; nous y mangions des soupes à la choucroute délicieuses. » La
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reine de Pi'iisse revenait dans toutes ses conversations.
A son retour de Potsdam, il avait donné sa démission du service, il avait épousé une fille de bonne maison des environs de Lyon, en avait en cinq ou six enfants et avait vécu dans son château, à Pierreclos, objet de respect craintif pour sespaysans et de raillerie pour la bourgeoisie du pays^ 11 n'était pas méchant, mais fanfaron de vanité, luttant entre l'odieux et le ridicule, bon au fond, quoique violent et rude. Sa femme était morte pendant les emprisonnements. L'aîné de ses fils était émigré; le cadet, ou le chevalier de Pierreclos, était un enfant à peu près de mon âge, très-courageux^ très-spirituel, élevé par la seule nature, annonçant ce qu il a été depuis, un brillant aventurier, semblable au chevalier de Grammont, propre à la guerre civile, à l'amour romanesque, aux affaires; équivoques, aux armes, aux chevaux, à tout ce qu'on jq)pelle l'héroïsme de bonne compagnie. Nous fûmes liés dès nos premiers jeux.
Ses sonirs, un peu plus âgées que lui, étaient des. caractères originaux sous de charmantes figures, (^unme. il n'y avait point de mère, il n'y avait point
d'éducation ; elles s'élevaient les unes les autres. 11 y avait bien dans le château une vieille tante, sœur du père, femme d'esprit, étrange comme lui, mais qui n'aurait pu apprendre à ses jolies nièces que le jeu, dont madame de Moirode était occupée du matin au soir. Elle entrait au salon à huit heures du matin, elle s'asseyait dans un tonneau de soie comme madame du Deffant ; elle en levait les rideaux autour d'elle pour se préserver du courant d'air, et elle offrait des cartes à tous les survenants, frères, sœurs, neveux, nièces, jouant sans interruption d'un repas à l'autre, se reposant quelques minutes dans le milieu du jour et recommençant avec de nouveaux venus jusqu'au souper.
Le chevalier de Berzé, ancien officier de cavalerie, comme le comte de Pierreclos, son frère, ruiné de bonne heure, était venu prendre la place de jardinier de la maison; dans le salon, il n'avait d'autre fonction que de tenir les cartes et d'apporter les bûches au feu, serviteur complaisant de tout le monde et que tout le monde. aimait. Je l'ai vu vivre, vieillir, mourir, meuble vivant, n'ayant d'autre emploi dans la vie que de dire oui à toutes les interrogations de son aîné, d'apporter des me-
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Ions de sou jardin à la salle à manger, des fleurs à ses nièces et des fagots au foyer.
Le dîner fini, ou rentrait au salon en reprenant les cartes, et l'on recommençait à jouer jusqu'au coucher du soleil. Pendant ce temps, les jeunes demoiselles et les jeunes gens montaient dans les chambres hautes pour y faire de la musique qui retentissait dans les escaliers sonores. Le chevalier et moi, nous sortions sur la terrasse, nous allions visiter les chiens au chenil, les chevaux ou les bœufs à l'écurie. Je me souviens d'un jour où, ayant trop bourré de poudre un petit canon portatif, sous le portail de la chapelle du jardin, nous y mîmes le feu; il faillit, en éclatant, emporter nos têtes jusqu'à la croix du clocher.
Le soir venu, toute la société, sans excepter les jeunes filles, reprenait h pas lents l'avenue du village, qui nous ramenait à Milly. On nous reconduisait une partie du chemin.
Voilà quelle était l'aurore de notre vie en famille ; tout y était innocent, serein, pieux, gai, rustique, bruyant, doux, comme un souffle de printemps par les fenêtres. Quand le rayon du jour entrait dans les chambres, les portes s'ouvraient, les
filles (lu village venaient dans la maison, folâtraient dans les escaliers, couraient dans les corridors, dans les greniers, pénétraient dans nos chambres d'enfants, jouaient avec nous, aidaient à nous habiller, peignaient nos longs cheveux, attachaient nos sabots, remplissant de bruits joyeux la maison comme le soleil la remplissait de lueurs, les chiens d'aboiements, les oiseaux de ramage. Ainsi commençait, ainsi continuait, ainsi finissait le jour. Nous descendions à la cuisine ou le déjeuner nous attendait ; puis, nous allions courir dans le jardin, secouant sur nos doigts la rosée embaumée des roses de la nuit ; nous entendions de temps en temps les coups de fusil de notre père sur la montagne, et nous regardions le vent du matin entraîner la fumée dans les bruyères.
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Mais, quand approchait la saison des vendanges, tout prenait dans la cour un aspect de travail, de vie et de gaieté, qui métamorphosait le pays. Les paysans apportaient de l'eau dans leurs chars pour étancher dans les pressoirs les profondes cuves
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(|u ils tlevaiont bientôt remplir de raisins ; les couples de bœul's, attelés dèsTaurore, élevant et abaissant, sous un joug commun, leurs têtes intelli- ^rentes, ruminaient, à côté du timon, les brassées de foin que les enfants leur donnaient ; les femmes nous prenaient dans leurs mains, et, nous aidant à gravir les jantes des roues, nous précipitaient debout dans la baignoire. La baignoire est la cuve ovale et portative, dans laquelle le vendangeur va à la vigne recueillir les bennes de raisins coupés, pour les ramener au pressoir. Les porteurs de bennes nous prenaient dans leurs bras et nous descendaient des baignoires pour nous remplacer par le contenu de leurs bennes. Des quantités de mouches gluantes et de guêpes qui suivaient de la vigne au village la récolte coupée, et s'enivraient du jus déjà fermentant du raisin, tombaient avec les grappes dans les baignoires, mais conservaient assez (l'instinct pour ne pas nous piquer.
Nous allions ainsi de site en site, auprès de chaque bande de coupeurs et de coupeuses, charger la récolte de leurs celliers ou de leurs corbeilles. Les plus alertes filles des villages voisins des montagnes se formaient en bandes, couchaient dans la grange
de Milly et se louaient le matin pour la journée aux maîtresses de la maison. Elles s'acheminaient en chantant, leurs celliers sur la tête, ou leurs corbeilles à la main, derrière leur guide, dans les étroits sentiers des vignes, se plaçaient par trente ou quarante, chacune au pied d'un cep, et, le dépouillant avec soin de sa riche maturité blanche ou bleue, l'écrasaient dans leurs doigts et la jetaient dans les bennes aux garçons qui l'emportaient aux chars.
Toutes les vignes chantaient quand on emportait leur richesse ; la toison de la terre semblait se réjouir d'être recueillie. Nous suivions à pied au retour les chars ruisselant du jus des coteaux; nos tabliers de vendange, tout tachés du sang du raisin, faisaient pousser des cris de joie aux nouvelles bandes que nous rencontrions au retour. La joie ruisselait, comme le vin, de colline en colline. Nous aidions à vider les grappes au pressoir, nous tendions aux bœufs fatigués la poignée d'herbe que nous ramassions pour les rafraîchir ; nous comptions à notre père le nombre des bennes, d'oii il conjecturait le nombre des tonneaux de vin qui composaient tout notre revenu pour l'année. Huit
jours après, cette môme journée recommençait jusqu'à ce que les feuilles de toutes les vignes dénudées fussent jaunies, flétries, n'ayant plus de fruits à couvrir ; jusqu'à ce que la vendange terminée et le vin écumant dans les tonneaux eussent laissé la feuille aux chèvres et les cours muettes comme avant.
Alors on tillait le chanvre, le soir, à la maison, ou l'on cassait les noix, dernière gaieté du travail des villageois. La maîtresse de la maison, à la lueur d'une lampe champêtre, appelée creuse-yeux^ rassemblait autour de la table de cuisine ses enfants, ses domestiques, ses voisines; les hommes apportaient de la cave les sacs de noix dont le brou, à demi pourri, se détachait de l'écaillé, et les versaient sur le plancher. Chacun, muni d'un marteau, attirait devant soi un monceau de ces fruits succulents du noyer, se mettait à les dépouiller du brou en les frappant à petits coups sur la table, biisait l'enveloppe ligneuse, cherchait dans les compartiments creux le cerneau et en faisait des
tas nettoyés pour le moulin à huile. La conversation et le rire accompagnaient le travail, qui finissait par la danse.
Il en était ainsi du tillage du chanvre, qui occupait toutes les soirées d'hiver dans les étables, jusqu'à ce que le marchand d'étoupes vînt frapper à la porte et marchander les blonds écheveaux de soie végétale, dont le prix était ordinairement la richesse des femmes et des filles de la maison et servait pour leur entretien. Nous prenions notre part de tous ces travaux, avec nos servantes et nos domestiques. La présence de notre mère inspirait la décence des propos et du geste à tout le village.
On causait des récoltes bonnes ou mauvaises, du prix des vins et des blés, des maladies ou de la bonne santé du pays, des mariages de telle fille et de tel garçon du village, des gages des serviteurs, qui généralement consistaient en dix écus par an (trente francs), six aunes de toile écrue pour les chemises, deux paires de sabots, quelques aunes d'étoffes pour des jupons de femme et cinq francs
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d'él rennes au jour de l'an. Tels étaient alors les j^^ages directs ou indirects des hommes et des femmes de service dans nos pays. Ils ont monté depuis à huit ou dix fois cette valeur; le peuple n'en est pas plus gai. L'argent représente sous un chiffre ou sous un autre la même somme de besoins. Tout est égal, excepté dans l'âme.
Souvent, bien qu'on sortît à peine d'une révolution quelquefois sanguinaire, mais déjà oubliée, les conversations entre les hommes âgés redevenaient politiques à la façon du peuple, c'est-à-dire soldatesques. Des marchands de gravures coloriées criaient à la porte des maisons : « Grande bataille « entre les Français, commandés par le général « Bonaparte, en Italie (ou Moreau sur le Rhin, ou « Masséna en Suisse, ou Macdonald dans la Souabe, (( ou Hoche dans le Palatinat, ou Marceau en Alle- <( magne) ! » Alors le paysan sortait de sa chaumière (ît venait, les yeux brillants d'admiration, faire dérouler les portraits héroïques, écouter le récit des combats, et acheter pour un soi l'histoire de ces faits d'armes. Il les clouait aux murs de sa maison, ou les faisait coudre par sa femme aux rideaux de serge de son lit ; c'était pour lui et
pour sa famille toute l'histoire de France en exploits.
Le premier enthousiasme politique dont je me souviens me frappa dans une cour du village attenante à la cour de notre maison ; elle appartenait à un jeune homme, nommé Janin, un peu plus instruit que ses voisins, et qui enseignait à lire aux enfants de la paroisse. Un jour, il sortit d'une masure qui lui servait d'école, au son d'une clarinette et d'un tambour, et, ayant rassemblé autour de lui les garçons et les filles de Milly, il leur montra les images de ces grands hommes que vendait le colporteur à côté de lui. « Voilà, leur disait-il, la bataille des Pyramides, en Egypte, gagnée par le général Bonaparte ! C'est ce petit homme maigre et noir, que vous voyez là, monté sur ce grand che\al jaune comme l'or, qui caracole, avec son long sabre à la main, devant ces tas de pierres taillées qu'on appelle des pyramides, et qui dit à ses soldats : « De « là-haut quarante siècles vous contemplent ! » Mais cela ne plaisait pas tant aux spectateurs, qui n'y comprenaient rien, qu'Augereau galopant sur un coursier blanc et traversant le Rhin d'un bond de son cheval, comme s'il avait été porté sur les ailes
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de lavicloire, ou Bcrthier arrachant une plume de cygne de son panache flottant, pour écrire les ordres de l'état-major, d'un air pensif. Mais Kléber, avec sa taille de tambour-major, l'emportait sur ces figures et faisait pousser des acclamations à tout le hameau.
Le colporteur passa la matinée à vendre cette gloire nationale, et Janin à l'expliquer aux vignerons. Son enthousiasme se communiquait à tout le pays. C'est ainsi que j'eus les premières sensations de la gloire. Un cheval, un plumet, un grand sabre étaient toujours symboliques. Ce peuple était un soldat pour longtemps, peut-être pour toujours. On parla pendant toutes les soirées d'hiver, dans les écuries, de la vente de ce colporteur, et Janin était sans cesse rappelé dans les maisons pour déchiffrer les textes de ces belles et véridiques images.
Cependant, j'avais onze ans, et l'on parlait de me mettre au collège. Mais on ne pouvait se décider à rien, parce qu'il n'existait encore aucune maison publique d'éducation, excepté quelques maisons-
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particulières, plus ou moins bien famées, à Paris ou à Lyon, et un collège de Jésuites appelés les Pères de la foi, que l'oncle de Bonaparte, le cardinal Fesch, protégeait, aux frontières de l'Italie, dans la petite ville de Belley en Bugey. Ma mère désirait vivement que la famille pût se décider à choisir pour moi ce collège, qui passait pour religieux et distingué ; la plupart des grandes familles du Piémont et de la Lombardie, de Turin, d'Alexandrie , de Milan , y conduisaient leurs fils. Mais ma mère avait à lutter avec le reste de la famille, qui préférait pour moi une maison privée de Lyon , appelée la maison de la Caille , à la Croix-Rousse, et qui, méritée ou non, jouissait aussi d'une assez bonne réputation. Mon oncle, M. de Lamartine, n'aimait pas beaucoup les Jésuites ; mon père était indifférent et voulait, avant tout, complaire à ses frères et sœurs, de qui ma fortune future dépendait. 11 finit par dire oui, et ma mère me conduisit à Lyon.
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Combien triste fut mon départ de Milly ! C'est la première flétrissure de mon âme. Combien triste fut ma séparation de nos bons domestiques, et surtout de la belle et charmante fille des montagnes, Janette, que j'aimais plus qu'on n'aime ordinairement à mon âge, qui m'aimait de même, et dont je ne me séparai pas sans pleurer et sans la laisser baignée de ses propres larmes! Je compris l'affection par la douleur. Janette vint m'embrasser dans mon lit, et je partis comme si Lyon eût été, ce qu'il devait être en effet pour moi, un autre monde. De ce jour, Milly, ses rochers, ses vignes, ses paysans, ses serviteurs, sa famille se gravèrent dans ma mémoire comme quelque chose de chaud et de vivant, qui faisait partie de moi. Hélas! j'ai été obligé d'en quitter, il n'y a pas longtemps, jusqu'aux pierres ; et, quand je passe sur la route, je détourne la tête et je ne la retourne que quand le clocher ne pyramide plus sur la colline dénudée.