LIVRE DEUXIEME
La voiture de la maison nous mena le lendemain à Lyon, ma mère et moi. Nous descendîmes chez madame de Roquemont, vertueuse et tendre femme, cousine de ma mère, et qui l'aimait comme une sœur. Elle demeurait dans la rue Saint-Dominique, près de la place de Bellecour, démolie alors en entier par le marteau révolutionnaire des conventionnels. En face de madame de Roquemont, du côté opposé de la rue Saint-Dominique , logeait un libraire en gros, nommé Leroy. Sa maison était pleine d'enfants éblouissants de beauté, qui passaient une partie du jour sur un balcon vis-à-vis de ma chambre. Parmi ces fleurs vivantes, il y en avait une de douze à quatorze ans, à peu près, dont je n'ai jamais revu l'égale : les traits délicats, les yeux bleus, la peau blanche comme le papier de soie des plus précieuses éditions chinoises, la physionomie profonde et sensible comme une pensée qui vient de naître et qui flotte indécise entre mille rêves. Ses cheveux blonds et luxuriants, déroulés en longs anneaux autour de son cou et sur ses épaules ; la
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lôgtMvto et la «•race aljaiuluiiiiée de sa taille ; sa démarche rêveuse, tour à tour méditative ou animée; son front penché sur la halustrade du halcon, en secouant, comme un fardeau importun, ses mèches lénéhreuses en arrière, me firent, à onze ans, une impression qu'elle n'a jamais sue, mais qui ne s'effaça jamais de mes yeux. Je passais des journées entières derrière les vitres de ma croisée à la contempler, au milieu de l'essaim de ses sœurs belles aussi, mais moins étranges ; et il me fut impossible de l'oublier. La parfaite beauté défie l'oubli. J'emportai cette image, quelques jours après, dans ma pension delà Croix-Rousse. Je la retrouve aujourd'hui aussi fraîche qu'alors. Toutes les fois que j'ai eu à peindre la forme d'un esprit céleste, supérieur à la terre, il y a eu de cette jeune fille dans ma description. L'homme n'invente rien; il se souvient. Cette incomparable beauté épousa, quelques années après, M. Pelaprat, homme de finance de Lyon, séduit sans doute par ses charmes. Elle en eut plusieurs enfants, dignes de leur mère, et entre autres la princesse de Chimay, dont la figure enchanteresse rappelait ce type. Il m'arriva, à l'occasion de cette ressemblance, vingt ans après, une
aventure singulière dont je n'ai jamais parlé. Me trouvant un jour seul, h Paris, dans une de ces salles d'attente où l'on se rencontre avec des inconnus, quelquefois tête à tête, sans que l'usage permette de leur adresser la parole, je vis entrer une ravissante personne, de dix-huit à vingt ans, qui s'assit à une autre extrémité de la pièce. Je restai d'abord confondu d'étonnement et d'admiration, n'osant rompre le silence. Mais, comme l'attente se prolongeait indéfiniment, par un hasard de têteà-tête prolongé, nous arrivâmes enfin à nous dire quelques mots insignifiants. La conversation, toujours respectueuse de ma part, devint plus familière et plus intime; le son de voix de cette belle personne répondait à la grâce et à la pudeur de son visage. Je fus ravi; et, autorisé à lui demander son nom : a Je suis la princesse de Chimay, me ditelle. — Je n'en doutais pas, lui répondis-je. — Comment? reprit-elle avec étonnement. — C'est que j'avais vu votre mère, il y a trente ans. »
En effet, certaines grâces sont héréditaires, le ciel ne les répéterait pas lui-même.
Madame Pelaprat, venue plus tard habiter Paris, inspira, dit-on, à l'empereur Napoléon un enthou-
siasiiie respectueux. Quand il revint de l'île d'Elbe, à Lyon, il désira lavoir; elle parut à l'archevêché où il logeait. Il voulut avoir des plus beaux yeux de France l'augure de sa campagne néfaste. On dit qu'il la reçut en déesse; mais lui-même n'était plus quun homme ; il n'avait plus le droit d'être grand, il usurpait jusqu'à la conquête.
Je fus témoin, pendant mon séjour à Lyon, d'un étrange abaissement de rang, chez madame de Roquemont, cousine de ma mère, abaissement que je vis sans le comprendre alors, mais dont je compris, bien des années après, la véritable grandeur.
M. de Roquemont, gentilhomme normand, était venu habiter Lyon pendant la révolution, et il y faisait en gros le commerce de commission avec l'Italie. Sa femme, parente de la famille des Dareste, originaire d'Italie, et parente de ma mère, faisait sans susceptibilité le commerce, non dans son intérêt, car elle n'avait qu'une fille, mais dans l'intérêt de plusieurs autres parents d'elle ou de son mari.
qu'ils employaient dans leur maison ou en des voyages hors de France.
En ce temps-là, un membre de la famille Dareste, homme d'intelligence et de calcul, venait d'inventer l'impôt des tabacs et d'en porter l'idée au gouvernement. Cet impôt, qui commençait seulement à naître et qui devait élever bientôt son produit à des centaines de millions de contribution volontaire, ne rapportait alors que des centimes. La perception en était minutieuse, vulgaire, presque humihante par le rapport direct qu'elle mettait entre le consommateur de tabac et le percepteur du prix. Madame de Roquemont, par sa parenté avec l'inventeur du système, avait obtenu la faculté de percevoir, conjointement avec ses autres occupations, cet impôt populaire dans son magasin. Assise à son comptoir chargé de riches marchandises, on voyait la femme noble, aux sentiments et aux manières comme aux habitudes les plus recherchés, laisser ouvrir sa porte aux plus indigents et aux plus vulgaires des ouvriers appelés canuts dans la ville, leur demander quelle quantité et quelle qualité de tabac ils désiraient, ouvrir les tabatières de carton et leur distribuer, sans rougir, la pincée de pous-
sière nécessiiire à leur journée, recevoir le ^ros sou. prix (le cet humble service, et se rasseoir avec autant de diimité que si elle eût vendu des pierres précieuses dans un ])azar d'Orient. Cela me frappa vivement, moi qui étais accoutumé alors à regarder toute œuvre rétribuée comme œuvre servile. Mais quand je sus plus tard que madame de Roquemont employait tous les bénéfices de son commerce à élever ces petits jeunes gens que je voyais occupés dans ses ateliers et nourris h sa table; à cette bonne œuvre de mère de famille je compris que j'avais sous les yeux une femme aussi grande que sainte et qu'il fallait l'honorer pour ce que le monde était tenté de mépriser. Sa charité avait vaincu le respect humain du monde; elle a continué ainsi jusqu'à sa mort. On ne prononce pas son nom à Lyon sans respect et sans attendrissement .
Elle conduisit elle-même ma mère à la Croix- Housse. Ce fut un terrible moment pour moi et surtout pour ma i)auvre mère. La grande maison, ancien cloître, où nous nous arrêtâmes, s'appelait
la pension Pupier. On en entendait la sourde rumeur longtemps avant d'en avoir franchi la porte. Cette porte avait une grille au milieu, par laquelle on regardait du dedans dans le chemin des Tapis, sur lequel elle ouvrait. La porte de l'enfer du Dante ne m'aurait pas semblé plus implacable : Lasciale ogni speranza voi cJi intrate. Je sentis mon cœur défaillir. Tous les murs étaient murs de prison; toutes les figures, visages de geôliers. J'aperçus, en suivant le concierge, une grande cour pleine de deux cents écoliers en récréation, nous regardant entrer d'un air méchant ou moqueur qui disait : (( Tant mieux; en voilà un qui ne sera pas plus heureux que nous ! »
Cependant, sur les escaliers, l'air majestueux de madame de Roquemont et la beauté attendrie et gracieuse de ma mère parurent imposer à cinq ou six des plus âgés, qui se rangèrent avec respect contre la muraille et qui me regardèrent avec compassion.
On nous conduisit dans le salon de l'établissement; c'est ainsi que cela se nommait. C'était une vaste salle, oii les demoiselles Pupier recevaient les étrangers. Ce salon était occupé par quatre per-
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sonnes auxqnelles la maison appartenait en société, depuis la mort du fondateur, M. Pupier le père. Ces quatre associés étaient d'abord, mademoiselle Pupier l'aînée, personne de trente à quarante ans. chargée du matériel de la maison. Elle n'était ni jolie ni laide, elle n'avait l'air ni méchant ni bon. On voyait que la soupe était son affaire et l'économie sa vertu. La seconde était une longue femme dégingandée, grosse et près d'accoucher, mariée à un autre associé nommé M. Philippe. Le troisième était M. Philippe, tout à la fois professeur et propriétaire de la pension, homme instruit mais violent, qui inspirait au premier abord crainte et répugnance aux élèves, malgré un air doucereux qui ne trompait personne. Le quatrième associé était un ancien prêtre, nommé M. Croizier, homme doux et agréable, bon, se mêlant peu des intérêts de la maison et professant je ne sais quelle classe, avec une mansuétude qui le faisait aimer de ses écoliers. Telle était cette société, beaucoup plus semblable à une maison de commerce qu'à une institution d'éducation. Rien n'y rappelait la familbi, si ce n'est l'enfant dont madame Philippe était grosse.
Après avoir causé quelque temps avec ces quatre personnes et avoir recommandé l'indulgence et la douceur à mes nouveaux, maîtres, ma mère fondit en larmes et me laissa pleurant moi-même, puis la porte se referma entre nous, et je fus lancé dans les cours, comme on lance un condamné à mort dans l'éternité. Je restai muet, je m'assis sur le fût d'une des colonnes qui entouraient le cloître où jouaient mes camarades, et je me mis à regarder, à travers mes larmes, les collines de Sainte- Foy sur l'autre rive de la Saône. Quelques écoliers qui étaient de Mâcon, entre autres MM. de Veydel, fils d'un avocat, arrivés depuis peu de jours, s'approchèrent de moi et essayèrent de me consoler. Je m'attachai à eux pour leur malheur, ainsi qu'on va le voir.
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On me plaça dans la dernière classe de la pension, mais je ne tardai pas à devancer tous mes compagnons. La vie des champs avait fortifié mon intelligence et mon corps ; mon âme avait l'âge de mes pensées. On me fit passer vite de classe
cil classe. Au bout de peu de mois decaplnilé, len- \ic (le soi'lir de celle prison me porta eu avant plus que I élude, uiais j'étais toujours aussi triste : Milly, in;i mère, mon père, mes sœurs, l'aimable Janette, (llaude Clianut mon ami, jusqu'aux chiens dont je partageais souvent la niche, me faisaient continuellement rêver. Tous mes songes étaient en arrière, le présent m'était indifférent ou odieux. Les scènes de violence de M. Philippe qui, en sa (jualité de propriétaire, venait de temps en temps punir et même battre les élèves récalcitrants, m'inspiraieiil un dégoût mêlé de haine et d'horreur. niic||«= différence avec la tendresse des reproches de iiirui pèi-e ou les larmes de notre mère que nos sottises laisaient pleurer! Je me souviens que je passais des heures entières, couché pendant les réciéations dans la cour, contemplant mélancoliqueuieut Jes belles collines du i^eaujolais, qui nous faisaient face, et m'imaginant ce qui se faisait à cette heure à la maison entre les membres de l'heureuse famille. Tous mes rêves se l'eportaient à Milly.
Mais lin jour acheva de me dépraver, si l'on |'<''il Ji[)|teler (h'piavalion les tendres réminiscences <!•' I-' liiniille. In jeune homme de Maçon, nommé
Eugène Simudin, de trois ou quatre ans plus âgé que moi, fier, vigoureux, intrépide, regardant en face et ne craignant ni le regard ni le bras de personne, avait commis je ne sais quelle faute légère dans une classe d'allemand, et avait refusé de se mettre à genoux pour en demander pardon en public au professeur. Le bon professeur fît appeler M. Philippe pour lui faire rendre justice. On nous appela tous pour être spectateurs du châtiment, mérité du reste. Siraudin était à sa place au milieu de nous. M. Philippe entre, s'approche de lui, lui ordonne de se mettre à genoux et de faire ses excuses dans cette attitude au bon vieux Germain, que nous aimions tous, quoiqu'il fût l'occasion involontaire de cette rigueur. Siraudin, se levant de son banc, s'y refuse avec audace. M. Philippe insiste et menace le jeune élève de le contraindre par la force de son poignet à obéir. Le pauvre bon maître d'allemand, désolé, se jette entre eux pour ne pas donner l'occasion d'une bataille bien loin de sa mansuétude. Nous nous levons tous pour lui prêter le même concours. Mais M. Philippe, écartant du geste le professeur, le fait tomber sans intention sur le plancher glissant de la classe, et saisissant de
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la main droite Siraiidin par les cheveux, le tire à lui pai-dessus la table et le prc^'cipite à (erre à ses pieds. Siraudiu était un vaillant lutteur, de quinze à seize ans. Indiijné et humilié de cette violence, il se relève rouge de colère; sautant à la gorge de M. Philippe, il le jette à son tour sous la table, puis saisissant à pleine main l'énorme masse de cheveux blonds qui formaient la queue du professeur (on portait alors la queue), il lui tient la tête collée au sol par la force de son poignet. M. Philippe, en secouant la tête pour se dégager, laisse dans les mains de son jeune adversaire toute une face de sa coiffure : il ne montre plus à nos yeux qu'une grande place l)lanche de son crâne dénudé.
Siraudin, tenant cette chevelure élevée en l'air comme un trophée, l'agitait avec un rire ironique et féroce. Tous les élèves, qui détestaient M. Philippe et qui jouissaient de sa défaite par Tun d'entre eux, regardaient immobiles ce combat. Les deux ennemis. ])Oussés par la rage et par la souffrance à la (lernii're période de leurs forces, se tenaient embrassés et se balançaient frénétiquement, d'un côté cl (le Tautre, prêts à s'écraser sur les dalles d" la salle d'étude, quand le vieux professeur d'al-
lemaiid, tremblant de la mort de l'un des deux, se jette avec tout le poids de son énorme corps sur les bras de l'un et de l'autre, et parvient enfin à les séparer. Un cri terrible appela alors les domestiques de la cuisine au secours du maître. Trois ou quatre cuisiniers ou marmitons, armés, comme des bourreaux antiques, de broches, de grils de fer ou d'ustensiles de leur métier, se précipitent dans la classe et s'efforcent de tenir les muscles palpitants de notre camarade. Ils le jetèrent, à la voix de M. Philippe, dans la rue de la Croix -Rousse, oii il devint ce que la pluie et le soleil voulurent. La maison retentit des cris des femmes prenant parti pour le féroce pédagogue contre l'audacieux martyr, et soignant ses blessures.
Quant à moi , l'impression de ce barbare et long massacre, les coups, les cris, les chutes, les cheveux volant dans la classe, parmi les livres déchirés et les tables brisées, me remplirent d'un frémissement si tragique qu'un frisson d'horreur changea toute ma tristesse en haine, et que je jurai tout bas de ne pas rester davantage dans cette maison. Toutefois je sentis que je devais, pour en assurer tôt ou tard l'efPet, garder ma colère comme
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1111 secret dans mon cœur et me chercher des confidents pour avoir des complices. Dès cette heure un complot naquit en moi. Je me dis: «Je ne resterai pas plus longtemps dans cette boucherie sinistre, plus semblable à un abattoir qu'à une école ; je l'e verrai ma mère, je retrouverai le chemin de Milly; j'aimerais mieux être le compagnon de niche de Turc (c était le dogue qui gardait la porte de la cour de mon père) que le favori de ce brutal mentor. )> Les fortes résolutions sont communicatives. Je ne tardai pas à allumer de la même indignation deux frères, nés à Mâcon, dans la même rue que moi et un peu plus âgés. C'étaient MM. de Veydel. (ils d une amie de ma mère. Je me promenais souvent avec eux.
Un jour, quelque temps après la bataille où notre compatriote avait failli être assommé par M. Philippe, on nous mena au bois de la Caille célébrer je ne sais quelle fête des écoliers. Le bois de la Caille était un lieu de réunion pour les ouvriers en soie des deux sexes des faubourgs de Lyon. Nos yeux innocents y étaient témoins de beaucoup de scandales ; cela n'élait sain ni poui* les regards ni pour les oreilles de IVnfance. Il v avait, au milieu
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du bois, une longue avenue, haute et large, qui servait de scène à nos divertissements. Nos divertissements étaient sans choix, sans délicatesse et sans humanité, comme nos maîtres. On va en juger. Ce jour-là, on nous conduisit dans l'avenue ; on voulait nous donner un plaisir d'enfant, capable tout à la fois de nous exercer le corps et de nous former le cœur. On avait tendu une corde d'un arbre à l'autre dans le sens de la largeur de l'avenue ; on avait suspendu par les pattes à cette corde une oie, son long cou et sa tête en bas, ouvrant et agitant ses ailes tremblantes d'effroi. On arme d'un long sabre nu le bras de chacun de nous ; tour à tour, on lui bande les yeux et on le lance dans l'arène, la mort du pauvre animal dans la main. Celui qui réussirait à lui couper le cou devait a\oir le prix ; celui qui ne parviendrait qu'à lui mutiler les pattes, les ailes, le cou ou la tête, ne serait couronné que d'un accessit. Nous étions encouragés à l'applaudir. Cette émulation barbare nous formait le cœur. Le mien, élevé dans des mœurs plus douces et dans des jeux plus innocents, répugnait à cette horreur. L'un de mes amis. M. de Veydel. fut armé d'un sabre et eut les yeux ban-
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(les connue les autres. Je ne fis semblant de rien; mais au moment où il allait partii-. je m'approchai (le lui et je lui dis à l'oreille que j'allais me placer sur sa route et qu'il n'avait qu'à frapper fort à la place où il entendrait retentir ma voix, que ce serait la place où se tiendiait M. Philippe, qu'il recevrait certainement quelque horion de son sabre ébréché sur la tiguie. et que. comme lui Veydel serait aveugle, on ne pourrait pas l'accuser d'intention coupable. La chose se passa ainsi. M. Pliihppe reçut une estafilade sur son chapeau, et un f:rand cri s'éleva de toute la pension qui se réjouissait de la prétendue maladresse de Veydel. On le l'amena dans sa voie, on lui débanda les veux et (Ml lui cria mille injures sur sa maladresse ; il feignit d'être confondu d'humiliation, et le jeu continua, jusqu'à ce que la pauvre oie ne fût plus (ju un troncjon sanglant, palpitant au bout d'une coi'de.
Je m'a])procliai alors des deux Veydel, et profil'Hil de l'instant où l'humilialion de leur aventure disposait leur àme à la colèi'e. je l'exaltai jusqu*au phis nn|)hicable ressentiment. « Quelle sinistre éducation ce monstre nous donne là ! dis-je. Que
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penseraient nos mères, si douces envers les animaux, si elles voyaient leurs fils recevoir de pareilles leçons et de pareils exemples ? Désarmer un malheureux oiseau de ses moyens de fuite ou de défense et le livrer, sans même l'excuse de la faim, à la cruauté d'un supplice gratuit, sans autre stimulant que les délices infâmes de la férocité, n'estce pas chercher dans le mal lui-même la récompense du mal? Pouvons -nous douter qu'une émulation semblable ne fasse l'indignation de nos parents, et que, s'ils étaient témoins de cette inhumanité, ils ne nous enlevassent immédiatement à sa hideuse influence ? »
Les deux Veydel, bons et doux enfants, applaudirent à ma harangue. Je vis que j'avais produit de l'efTet sur leurs cœurs. « Eh bien ! continuai-je, n'attendons pas plus longtemps, n'écrivons pas, puisqu'on lit nos lettres avant de les envoyer, gardons pour nous notre juste rancune et allons porter nous-mêmes à nos familles nos accusations et notre refus de subir davantage de tels enseignements. Si l'on nous accuse, citons le massacre de notre voisin Siraudin, jeté presque mort dans la rue.
— C'est vrai, dirent-ils.
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— S('^parons-nous. ajoutai-je, laissez-moi choisir I heure et le moment ; rassemblez et portez toujours dans vos poches l'arp-ent que vous pouvez avoir, ayez les yeux sur moi et soyez prêts à me suivre. »
Nous rentrons à la pension avec cette résolution bien prise et que personne n'avait entendue.
Deux jours après, Toccasion s'oliVit. J'étais prêt, les Veydel étaient prtits aussi, je n'eus qu'un signe à leur faire.
C'était l'heure de la récréation, après le repas du matin ; les élèves étaient dispersés dans les salles, dans les corridors et dans les coXirs. Ils jouaient à la balle et à la course. Les Veydel sortirent à mon signe de la cour et me suivii'ent dans le vestibule dallé doni la porte grillée ouvrait sur le sentier des Tapis. « Faisons semblant de jouer h la paume, leur dis-je. et. lorsque vous verrez la balle passer par la jkmIc (|ue j'aurai laissée ouverte, comme par hasard, élancez-vous comme pour la rattraper; je vous siii\iai a ^Mande course du côté du bois de la
Caille ; on croira, si l'on nous voit, que je cours pour vous indiquer la paume et pour revenir avec vous ; puis, nous ralentirons notre course et nous marcherons à un pas mesuré par le chemin des collines qui mène à Fontaine; là, nous nous arrêterons pour dîner, et nous prendrons une voiture de place pour nous conduire en deux jours à Mâcon. )> J'ouvris en effet la porte et le jeu commença. A peine y avait-il dans le vestibule deux ou trois camarades qui nous regardaient jouer. Je lançai la balle dans le sentier ; les Veydel et moi nous la suivîmes en faisant semblant de la chercher, puis nous prîmes tous les trois la fuite du côté du bois de la Caille et nous descendîmes, à perte d'haleine, en regardant de temps en temps si nous n'étions pas suivis. Notre subterfuge avait réussi ; nul ne songeait à nous suivre, on croyait que la paume roulait devant nous et que nous allions revenir.
Arrivés au bas de la montée, nous nous arrêtâmes pour souffler et tenir conseil. — « Voilà qui va bien, dis-je à mes camarades. Maintenant, chan-
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geons dp route et dérol)ons-noiis à la vue de nos persécuteurs. »
Nous avions un guide éloigné et toujours fidèle, c'était la Saône, large ruban bleu, qui coulait entre ses belles rives. Nous laissâmes donc le bois de la Caille et nous montâmes, à droite, par des sentiers qui, de hauteur en hauteur, suivaient la rive gauche et d'où nous pouvions tout voir sans être vus. Nous cheminions en silence. Après avoir marché environ deux heures, nous arrivâmes au gros village de Fontaine, où Lyon fait moudre ses farines. L'a])pétit nous pressait ; nous entrâmes dans la bourgade et nous remontâmes une grande rue, qui allait vers les montagnes, de peur d'être découverts, si nous nous arrêtions dans les premières auberges du côté de Lyon. A la fin, nous nous présentâmes à la porte d'un cabaret assez élégant, situé à la sortie du village. Nous demandâmes un dînei* et une voilure pour continuer noti'e r(>ute vers Villefranche.
La servante nous installa dans une salle à manger très-j)ropi-e, et le bruit d'un tourne-broche, qui rôtissail une j>oularde de Bresse, nous avertit que lions aurions bientôt à manquer à la loi du jeûne uu a la loi de la nature; car c'était un vendredi.
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Nous délibérâmes un momenl. La nature l'emporta. Nous laissâmes servir la poularde. Nous avions entendu nos mères, femmes très-pieuses, dire souvent qu'en voyage on pouvait manger gras sans scrupule, pourvu que ce ne fût pas par mépris des commandements de l'Église.
A peine étions-nous à table que nous entendons un grand bruit de conversation sur le perron de l'auberge. La porte s'ouvrit, M. Philippe entra en s'essuyant le front couvert de sueur; et, s'adressant à la maîtresse de la maison : a C'est bien, dit-il, mettez quatre couverts au lieu de trois, je dîne avec ces messieurs. »
En parlant ainsi, il nous jetait un regard de satisfaction et un sourire ironique, qui nous fit rentrer l'appétit dans l'âme. Cependant l'amour-propre nous empêcha de nous montrer trop confondus. Nous affections de sourire nous-mêmes de notre mésaventure et de manger gaiement notre dîner peu canonique. Nous en fûmes quittes pour quelques plaisanteries de notre maître sur la poularde ; la question n'était pas là.
Le dîner fini. M. Philippe prit avec lui un gendarme et nous fit marcher devant lui jusqu'au