‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de Genlis (volume 2)Chapitre 10 sur 63 · TOME VIll · texte numérisé non relu

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naturelle ; j'ai siutoiit lemarqué un oisean admirable, et nouvellement découvert, dont l'arrangement des plus superbes plumes forme exactement le dessin le plus parfait d'une belle lyre de la grandeur antique; aussi a-ton nomxné cet oiseau la Ijre. J'espère que désormais le cjgne ne sera plus le symbole imposteur de la musique et de la poésie. M. Cuvier nous a expliqué toutes ces choses avec une clarté, une politesse, une urbanité qui le rendent aussi aimable qu'il est distingué par son savoir et ses talens.

Quoique je ne sorte que pour m'aller promener, je n'ai pu m'empêcher d'aller un jour chez le docteur Alibert; il y avoit beaucoup de monde , chose sur laquelle je ne comptois nullement ; dans ce nombre se trouvoit une aimable et jolie dame, madame la vicomtesse de Nays, dont on n'oublîra jamais la charmante figure après l'avoir seulement aperçue , et qui laissera un souvenir plus doux et plus durable encore, quand on saura combien sa réputation est pure , sa conduite parfaite , et lorsqu'on aura eu le plaisir de l'entendre et de causer avec elle plus d'une heure. Il est impossible, dans une seule conversation, de

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montrer un esprit plus juste, de meilleurs principes et des sentimens plus vertueux.

Elle m'a conté une histoire de la révolution si étonnante et si originale , que je crois devoir la rapporter ici.

Madame la vicomtesse de Candau, grand'mére de cette dame, habitoit Pau, où elle se faisoit universellement révérer par sa piété et son immense charité ; elle jouissoit d'une grande fortune. Elle étoit éminemment pieuse et royaliste ; on la fit comparoître au tribunal révolutionnaire, où elle fut condamnée à la mort; cet arrêt produisit une vive sensation dans la ville de Pau : les pauvres , se réunissant en corps , firent même plusieurs démarches en sa faveur; mais, malgré le système de l'égalité , cette classe , toujours trop nombreuse, n'étoit point admise au rang de citoyens ; on ne les écouta point , et le jour de Texécution fut désigné; un incident fort extraordinaire força d'en différer l'époque : le bourreau , plus équitable et plus humain dans cette occasion , que les juges , refusa nettement de guil'lotiner madame de Candau ; on le menaça vainement, rien ne put l'intimider. Alors, on fit venir de Tarbes, un autre bour-

reau qui , n'étant pas de la ville de Pau , ne pouvoit avoir la même vénération pour la mémoire de madame de Candau. Cependant, tout ce qu'il entendit dire d'elle, fit sur son esprit une profonde impression. Par les lois de ce temps, tout ce qui se trouvoit sur les condamnés conduits à l'échafaud , appartenoit au bourreau : après l'exécution de madame de Candau , on trouva sur elle une très-belle tabatière d'or ; le bourreau ne voulut point la garder, il la déposa sur-le-champ, car il étoit impossible, sans exposer sa vie, de la renvoyer directement à sa famille; mais le bourreau prit de si prudentes précautions y. que cette précieuse tabatière , quelque temps après, fut fidèlement remise aux parens de madame de Candau , qui en ont fait un monument très-touchant; ils l'ont mise dans une belle urne de forme funéraire , portant une inscription tirée de la Sainte Écriture, sur la mort du juste.

Cette histoire m'a d'autant plus intéressée quelle a achevé de me confirmer dans une opinion consolante que plusieurs observations m'ont donnée pendant et depuis le règne de la terreur.

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J'ai remarqué qu'à la gloire de la nation Françoise et de la nature humaine , ehaque atrocité a été expiée par des actions sublimes dans un {jenre opposé dans les mêmes situations; par exemple, on a vu des enfans et des domestiques dénoncer leur père et leurs maîtres , mais on en a vu un plus grand nombre se dévouer pour eux. Des femmes, pour échapper à la mort , ont déclaré une illégitime et fausse grossesse, et la belle et jeune princesse Josèphe de Monaco a mieux aimé périr que de faire cette fausse et ignominieuse déclaration. Tandis que les impies blasphémoient et commettoient d'horribles sacrilèges, des millions de saints s'ofTroient au martyre et montoient avec joie sur les échafauds ; tandis que des hommes lâches refusoient un asile à des parens , à des amis, un nombre prodigieux de personnages de tout sexe et de tout âge s'exposoit à la mort et la subissoit souvent pour sauver des étrangers et des inconnus proscrits. On trouva dans l'histoire de ces temps désastreux les mêmes contrastes sur les dépôts confiés , et les dépositaires généreux expiant les forfaits des dépositaires infidèles, etc., etc. Mais je n'avois point trouvé d'action sublime et contraire à

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celle que je crois avoir déjà citée de ce jeune homme de La Rochelle qui , dans un mouvement d enthousiasme , proposa au club des jacobins de cette ville de guillotiner lui-même vingt-deux émigrés, faits prisonniers les armes à la main afin que l'exécution ne fut pas différée, parce que le bourreau étoit dangereusement malade, et dans son lit. La proposition fut acceptée avec transport, et le titre glorieux de vengeur du peuple ^ fut, par acclamation, décerné à ce jeune homme , qui se montra digne de cet honneur en exécutant le lendemain de sa propre main ses vingt-deux compatriotes. Je n'avois jamais pu trouver le contraire de cette exécrable action ; mais l'histoire de madame de Candau me l'a fourni : ceci m'a donné l'idée d'un livre très-intéressant à faire , s'il étoit fait sans verbiage : ce seroit le rapprochement des grandes et des mauvaises actions , formant de beaux contrastes , produites par la révolution.

Je revis aussi chez le docteur Alibert une

' Ce qui fat côniirraé à 1" unanimité par la Convention, Ce fait autenthique , d'une inconcevable atrocité , se trouve dans le Moniteur.

(>'ote <J'; railleur.)

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jeune personne qui m'a vivement intéressée par son admirable ressemblance avec son père , qui avoit une figure charmante , et pour lequel j'ai eu la plus tendre amitié, c'est M. de Boisjoli^. Je Tavois attaché à l'éducation des princes que j'ai élevés ; quoiqu'il fut trésjeune alors, il avoit un beau talent poétique, déjà célèbre : et d'ailleurs son excellente réputation , la pureté de ses mœurs , la douceur de son caractère et son extrême modestie me le (irent choisir de préférence à plusieurs autres, pour le placer en qualité de lecteur auprès de mes jeunes princes : sa conduite auprès d'eux a toujours été parfaite, et il sut se faire aimer constamment de tout le monde, quoique ma prédilection pour lui fut trèsconnue, et que l'on vit, peut-être trop clairement, que je préférois son entretien à celui de presque toutes les autres personnes attaciiées à l'éducation; cependant, par une bizarrerie inexplicable , je n'ai point fait mention de lui dans mes Mémoires , mais j'en ai beaucoup parlé dans le Journal manuscrit d'éducation , en treize volumes, que j'ai eu l'honneur de remettre à S. A. R. M='. le duc d'Orléans , journal inestimable pour lui , 'puisque depuis

l'âge de huit ans , jusqu'à dix sept ans et demi , tous les instans de son existence, et de celle des princes ses frères, y sont marqués sans qu'il y manque une heure.

Dans les premiers temps de mon retour en France , M. de Boisjolin vint me voir à l'Arsenal, ce qui me causa une véritable joie; il a depuis presque toujours vécu en province; il est sous-préfet à Évreux : tous les journaux du temps donnèrent de justes éloges aux vers du jeune poëte et particulièrement à la charmante pièce de vers intitulée les Fleurs , qu'il fit paroître en 1786, et dans laquelle se trouve l'intéressant épisode, la métamorphose de la tulipe f qui est de son invention ; et il doit s'en applaudir comme poëte et même comme moraliste.

Le succès de cette espèce de petit poëme fut si brillant et si universel que l'auteur a cru devoir depuis donner plus d'étendue à ce bel ouvrage; il en a changé le titre; cette pièce de vers, devenue véritablement un poëme (mais encore manuscrit), est intitulée les Paysages. M. de Boisjolin a fait tous les voyages que nécessitoit une telle entreprise. On assure que le public jouira bientôt du fruit de son travail.

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Un prince justement célèbre par son mérite personnel et ses vertus , Sa Majesté le Roi de Prusse , vint incognito à Paris et sous le nom du comte de Rupin : tout le monde fut enchanté de sa bonté , de son esprit et de son affabilité. Pour moi qui , durant l'émigration, ai passé deux ans à Berlin, je n'oublierai jamais de quelle tranquillité et de quelle sûreté on jouit sous son gouvernement, et combien ce monarque, si digne de l'être, est accessible et populaire. Je lui ai rendu un hommage non suspect à cet égard long-temps après mon retour en France, dans le second volume des Soui^enirs deFélicie, et dans un moment où Napoléon, vainqueur, était à Berlin!....

Une de mes amies, madame de Lingré, a depuis sa première jeunesse une faculté infuse si étonnante et même si miraculeuse, que je dois en rendre compte ici : sans avoir étudié le moins du monde les mathématiques et la géométrie , elle peut , par un don extraordinaire de la nature, résoudre en peu de minutes le problème le plus compliqué et le plus difficile, et de quelque genre que ce puisse être. Voulant que je fusse témoin de ce phénomène ,

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elle m'a demandé d'inviter l'un des plus grands mathématiciens de la France (à mon choix), à venir passer une soirée chez moi , afin de lui proposer les problèmes dont elle donneroit sur-le-champ la solution. J'ai invité M. de Prony , qui est venu le 29 octobre : il nous apporta trois problèmes qu'il avoit composés avec soin pour cette visite; et voici sans aucune espèce d'exagération ce qui s'est passé : M. de Prony a lu l'énoncé du premier problème ; madame de Lingré aussitôt a mis la main sur ses yeux , en nous disant que nous pouvions causer comme à l'ordinaire, et au bout de den.x minutes elle a donné la solution parfaite du problème; il en a été ainsi successivement des deux autres, et M. de Prony a répété plusieurs fois que c'étoit un don de la nature absolument inexplicable. Ce prodige m'a ravie, et comme amie de madame de Lingré et comme femme , d'autant plus que madame de Lingré a mis à ce nouveau triomphe la simplicité et la modestie qui lui sont naturelles. Je jouissois aussi de la joie touchante de son excellent fds. J'ai déjà parlé de lui dans ces Mémoires avec les éloges qui sont dus à son aimable caractère, et à son esprit si distingué et si supérieur.

Si madame de Lingré eût ëté un homme, cette faculté merveilleuse lui auroit certainement acquis la haute célébrité qui fait obtenir de grands emplois; mais, quoiqu'elle ne soit quune femme, il me semble que, sous tous les gouvernemens , elle mériteroit bien quelque marque éclatante d'honneur. Comme j'ai l'e^prit de corps , quen général les femmes n'ont point , je m'enorgueillis aussi de tous les succès brillans de toutes mes contemporaines. Je suis fière de noire latiniste madame Maussion; et j'ai éprouvé un grand plaisir en entendant mon ami M. Lemaire rendre hommage, avec sa candeur ordinaire , aux talens de cette dame. Un tel suffrage, dans ce cas, vaut bien une couronne académique ^ . Je crois aussi que le beau siècle de Louis XIV n'a point vu de femmes exceller dans la peinture; et nous pouvons citer, et dans des genres difttrens, mesdames Lebrun , de Grollier, Jacotot, Lescot. Pages, Hersent, etc., etc., etc. Et l'on me

* On peut mettre au nombre des choses qui honoreront ce siècle la belle entreprise de la réimpression des auteurs clas-siques par M. Lemaire , avec les notes savantes et judicieuses qu'il a jointes à ce grand ouvrage.

(Nblo tic l'auleur.)

doit une architecte et une femme sculpteur, mesdemoiselles Charpentier, dont j'ai , dés leur enfance, facilité les études; mais leurs talens et leurs succès n'ont eu pour théâtre que la ville d'Orléans '.

Mon jeune ami Gérono vient d'être reçu à l'unanimité de la société royale académique des sciences, société si estimable et si bien composée, qu'il est véritablement honorable dV être admis.

M. Gérono a mis en musique ma romance de V Aveugle, que je lui ai donnée, et qui n'a point encore paru ; il a eu l'idée ingénieuse et bienfaisante de faire chanter cette romance pendant deux ou trois matinées dans les rues de Paris, par un ensuit de chœur, ayant une jolie voix, et qui, participant à cette bonne œuvre , sera en même temps le conducteur de

' Plusieurs années auparavant, on a vu en Angleterre une dame de la cour montrer le plus grand talent pour la sculpture : elle a fait, entre autres choses , la statue colossale de Georges III. Cette statue est posée dans une des places publiques de Londres. A mon premier voyage dans ce pays , j'ai eu le plaisir de voir à Londres cette dame travailler dans son atelier; elle étoit alors jeune et belle.

( Note de Taulcur.)

l'aveugle durant ces trois matinées. Voiei une énigme de M. Gérono, qui se trouve dans le Drapeau blanc; cette énigme me paroît originale et jolie , quoique le mot en soit bien facile à deviner :

Pour dévoiler tout mon mystère, Et pour vous épargner des efforts superflus ; Doublez un certain nombre et certaines vertus. Et vous devinerez mon nom, mon caractère.

Le mot est Charles X, qui offre le double nombre de cinq et celui des vertus de Charles V, dit le Sage,

M. Gérono a une sœur qui possède un talent très-distingué pour la peinture en miniature.

Je suis encore forcée, à mon grand regret , de changer de logement; quoique celui-ci soit fort vilain et très-haut, je m'en serois contentée; mais il est véritablement glacial , il faudroit toutes les peaux d'un troupeau de moutons pour en boucher toutes les fentes et tous les trous ; d'ailleurs les fenêtres n'ont point de volets, et l'appartement, manquant d'antichambre, les domestiques des gens qui viennent me voir ne peuvent se tenir que dans la cour, ce qui n'est assurément pas supportable en hiver. Le docteur Alibert qui, malgré ses utiles et nom-

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breuses occupations, trouve toujours assez de temps pour faire de longues courses , lorsqu'il est question d'obliger ceux qu'il aime , cet excellent ami m'a cherché et trouvé un logement très-joli , commode, en bon air et auquel il ne manque rien de ce qui peut mètre agréable ; j'ai été le voir hier, je l'ai arrêté, et j'y entrerai dans huit ou dix jours.

Je me suis remise aujourd'hui à travailler à mon dernier roman historique Alfred le Grand, dédié à madame de Choiseul , puisque je lui avois promis la dédicace de mon dernier ouvrage en ce genre, et que Pétrarque et Laïue ne l'est pas , et celui-ci le sera certainement : mon âge seul en peut répondre ; d'ailleurs il me seroit impossible de trouver un sujet plus beau, et un héros aussi parfait. Ce travail , déjà si avancé , sera entièrement fini dans cinq ou six semaines au plus tard.

Me voici , depuis peu de jours , rue Neuvede-Berri , dans une maison d'éducation de jeunes personnes, dirigées avec beaucoup de soin par madame de Bannières, qui me paroît avoir toutes les qualités aimables et soHdes qui peuvent assurer le succès d'un tel établissement.

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Maintenant j'ai terminé mes mémoires; je puis dire , sinon avec les mérites , du moins avec vérité , ces paroles de l'Apôtre : J'ai bien combattu , fai ^ardé la Joi , fai fini ma course ^

• Si ma carrière , déjà si longue , se prolonge , je compte donner encore successivement au public des ouvrages ébauchés déjà, qui sont : i°. le La Bruyère des antichambres , ou Caractères de quelques domestiques de ce siècle ; ouvrage moral et d'une très-grande utilité , qui ne peut être traité en général que d'une manière comique -j 2°. les Soupers de la maréchale de Luxembourg , pour servir de suite aux Dîners du baron d'Holbach. J'y placerai trois nouvelles qui sont inédites , et toutes faites ; 3°, j'achèverai un petit poème mythologique en prose , intilulé Idalie, dont je n'ai donné que des fragmens dans ftia feuille des Gens du monde , ou Journal imaginaire.

(Note de l'auteur.)

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