‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de Genlis (volume 2)Chapitre 24 sur 63 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Sur le Galimatias.

Fonte NELLE, précurseur de la fausse philosophie, n'a point été, comme on le croit communément, le premier auteur moderne qui ait mis les galimatias à la mode ; il a souvent de l'afféterie , la finesse de ses pensées est quelquefois trop recherchée , cependant on comprend toujours ce qu'il veut dire; mais sur la fin de sa vie (on sait qu'il a vécu cent ans ) , quelques auteurs de ce temps séduits par la tournure délicate de son esprit, et voulant l'imiter, commencèrent à introduire dans

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notre littérature les galimatias. Collé ', fort jeune alors , composa pour s'amuser un couplet vide de sens; il le fit chanter chez madame de Tencin qu'il mit seule dans la conjidcnce, ce couplet fut trouvé charmant, le voici :

Qu'il est heureux de se défendre,

Quand le cœur ne s'est pas rendu !

Mais qu'il est fâcheux de se rendre.

Quand le honheur est suspendu ; ,

Souvent par un malentendu

L'amant adroit se fait entendre.

Ce badinage avoit tellement l'apparence de signifier quelque chose, que Fontenelle , en l'entendant chanter, crut le comprendre, et pria sérieusement de le recommencer pour le saisir mieux. Madame de Tencin interrompit le chanteur en apprenant à Fontenelle que ce couplet n'étoit qu'un galimatias : // ressemble si fort, répondit Fontenelle, à tous les vers

^ A propos de Collé, j'ai fait, à son sujet, dans mes Mémoires, une très-forte bévue que l'on a judicieusement relevée dans les journaux : je lui attribue le drame de Btverley, qui est de Saurin j bévue d'autant plus étrange de ma part, que j'ai. cité ailleurs plusieurs fois cette pièce avec le nom de son véritable auteur.

( Note du l'auteur.)

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que feTitends lire ou chanter ici- y quil ri est pas étonnant que je me sois mépris.

Fontenelle , comme poète , malgré sa finesse et sa délicatesse , a été fort médiocre , parce que, ni en prose, ni en vers, il n'a eu le sentiment de l'harmonie, c'est lui qui a fait ces deux vers si ridicules :

» Nuit, Mort, Cerbère , Hécate, Erèbe, Averne, » Noires filles du Styx que la fureur gouverne. »

Le premier vers prononcé un peu vite est absolument inintelligible à l'oreille; et le même auteur en a fait plusieurs de cette force, ou du moins à peu prés.

Sou ami Lamothe, beaucoup trop déprisé de nos jours, kiiétoit infiniment supérieur en poésie. Il a fait des odes dans lesquelles on doit admirer plusieurs strophes de la plus grande beauté. On peut critiquer quelques expressions de ses fables, mais on ne rend pas justice à un assez grand nombre qui sont véritablement charmantes, et enfin l'auteur d'/zzèi^ sera toujours mis au rang des li térateurs et des poètes estimables.

On doit à nos philosophes modernes le renouvellement du galimatias; j'en citerai ici

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un de d'Alembert, d'autant plus él range, qu'il se trouve dans son Jamcujc discowrs préliminaire ( ^^/r? L'Encfclopédie) , si ridiculement vanté. D'Alembert n'a certainement pas luimême compris ce qu'il disoit lorsqu'il a donné cette définition : « L'architecture n'est , au vrai que le masque embelli de l'un de nos premiers besoins. »

On peut juger encore le style de M. d'Alembert par un parallèle important dans lequel il a mis toute son imagination et toute son éloquence ; le voici :

(f Ne seroit-il pas facile de comparer ensem- » ble nos trois plus grands maîtres en poésie, )) Despréaux, Racine et M. de Voltaire ^ ? Ne » pourroit-on pas dire, pour exprimer les dif- » férences qui les caractérisent, que Desprëaux » frappe et fabrique très -heureusement les » vers; que Racine jette les siens dans une es-

I Ne pourroit-on pas observer encore qu'il est singulier de ne pas placer au rang de nos plus grands maîtres en poésie , J.-B. Rousseau ? est-ce parce qu'il n"a point fait de tragédie? Mais Despréaux n'étoit pas auteur dramatique! Est-ce parce que Voltaire écrivoit, à madame du Cliatelet : Rousseau est allé à Bruxelles faire de inau^uiiscs odes ? Cependant ce mémo Rousseau n en ;\ pas moins

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» pècc de moule parfait qui décèle la main de )» Tartiste sans en conserver l'empreinte; et » que M. de Voltaire, laissant comme échap- )) per des vers qui coulent de source, semble jo parler, sans art et sans étude, sa lan- » gue naturelle ? Ne pourroit-on pas obser- » ver qu'en lisant Despréaux , on conclut » et on sent le travail ; que dans Racine » on le conclut sans le sentir , parce que » si , d'un côté , la facilité continue en écarte ^ l'apparence , de l'autre la perfection conti- >j nue en rappelle sans cesse l'idée au lecteur; » qu'enfin dans M. de Voltaire , le travail ne » peut ni se sentir ni se conclure , parce que » les vers les moins soignés qui lui échappent » par intervalles laissent croire que les beaux » vers qui précédent et qui suivent n'ont pas n coûté davantage au poëte? Enfin ne pour- » roit-on pas ajouter , en cherchant , dans les » chefs-d'œuvre dœ beaux-arts , un objet sen-

conservé le surnom de Grcuid ^ qu'il conservera toujours; et Voltaire n'a-t-il pas aussi dénigré un autre poète, supérieur dans plus d'un genre? ]N a-t-il pas appelé un polisson , l'auteur de Y Epître sur la convalescence , du Fertvert y de la Cliar/reuse, du Méchant, etc. ?

I Note lîc l'auleur. )

» sible de comparaison entre ces trois grands » écrivains, que la manière de Despréaux, » correcte , ferme et nerveuse , est assez bien » représentée par la belle statue du Gladia- » teur ' ; celle de Racine , aussi correcte, mais » plus moelleuse et plus arrondie, par la » Vénus de Médicis ; et celle de M. de Voltaire, )} aisée , svelte et toujours noble, par l'Apol- >) Ion du Belvédère ^ ? »

A-t-on jamais écrit un galimatias plus singulièrement diffus, plus ennuyeusement pesant, avec des expressions plus bizarres, et un langage plus dissonant?

' Est-ce le Gladiateur mourant , ou le Gladiateur combattant? Ces deux statues sont également belles. L'auteur n'auroit pas dû nous laisser dans cette incertitude ; mais il n'avoit jamais été à Rome , et peut-être n'avoit-il entendu parler que d'un Gladiateur.

(Note de l'auteur.)

^ De toutes les statues antiques , YJpollon du Belvédère est la seule dont on n'ait jamais fait une belle copie ; l'auteur n'avoit vu que des copies de ces statues ; ainsi en supposant qu'il eût du goût , il est clair qu'il place ici M. de Voltaire au-dessus de Racine. Au reste , il est agréable de savoir que la manière d'écrire de Racine est arrojidic y et que la manière d'écrire de \ oltaire est svelte.

( Note de l'aulcur.)

En i4o6, au sujet du schisme des deux pajîes Benoît et Innocent, un orateur célèbre, dans une assemblée publique, parla ainsi :

u Ilélasî le présent scisnie n\i-t-il pas bien j) fourme d'un cercle où To.î ne trouve ne fin , » ne issue! Plusieurs ont été autres scismes, » mais ce ne furent que des demi-cercles, ce >î n'étoient que lignes droites où on trouvoit » tantôt le bout, et le mettoit-on en leur » affîn!... Si les parties de la circonférence )) touchoient au point du milieu, le cercle se- » roit despecié. Ainsi semble-t-il des deux sei- » gneurs desquels dépend cette besogne, etc.»

Cette introduction bizarre de mots scientifiques dans des discours oratoires étoit alors généralement admirée. Le siècle de Louis XIV n offre aucune trace de ce mauvais goût.

Mais les philosophes du dlx-huitrème siècle remir: nt ce langage à la mode ; en parlant de l'illusion théâtrale, M. Diderot dit :

(( Cette illusion dépend des circonstances; » ce sont les circonstances qui la rendent plus )) ou moins difficile à produire. Me permettra- » l-on de parler un moment la langue des )) géomètres? On sait ce qu'ils appellent une

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À tkjuation. L'illusion est seule d'un côté qui » est égale à une somme de termes , les uns » positifs, les autres négatifs, dont le nombre » et la combinaison peuvent varier sans fin , » mais dont la valeur totale est toujours la » môme; les termes positifs représentent les )) circonstances communes, et les négatifs les » circonstances extraordinaires; il fautqu'el- » les se rachètent les unes par les autres. »

C'est encore M. Diderot qui s'exprime ainsi sur l'art d'écrire :

« On a une idée juste de la chose : elle est » présente à la mémoire; cherche-t-on l'ex- » pression, on ne la trouve pas. On combine » les mots de grave et d'aigu , de prompt et M de lent, de doux et de fort; mais le réseau, » toujours trop lâche, ne retient rien.... Un » musicien saisira le cri de la nature, lors- » qu'il se produi t violent et inarticulé ; il en » fera la base de la mélodie; c'est sur les » cordes de cette mélodie qu'il fera gronder » la foudre, etc., etc.»

Le ridicule dans tous les genres a été épuisé par les philosophes modernes et par leurs disciples, en morale^ en littérature et en poli-

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