CHAPITRE XX
Des Journaux et des Journalistes.
Depuis vingt-cinq ans , le principal défaut des journalistes , lorsqu'ils parlent des ouvrages nouveaux (pour les faire connoîtrcau public), est de n'en pas rendre compte : car plus de la moitié de leurs articles est employé à liûre des dissertations et des réflexions générales. Un auteur critiqué peut souscrire à un arrêt rigoureux, s'il est parfaitement motivé; et comment peut-il l'être, si Ton parle de tout autre chose? Le vrai talent d'un journaliste consiste à donner une idée juste et précise de la production qu'il annonce; c'est, dans ce cas, ce que tout lecteur cheix:he et désire : ce n'est pas
une fli(5ressiori (jiroîi lui demande, c'est un bon extrait qu'on attend de lui ; il n'a , pour le faire, qu'un espace très-borné. Il doit donc se bâter d'arriver au fait : tout préambule , quelque ingénieux qu'il puisse être, est déplacé dans ce genre, parce qu'il ôle la possibilité de donner les détails nécessaires sur le livre qu'on admire ou qu'on désapprouve. Si vous avez le talent de produire , réservez ces prologues sentencieux pour des traités de morale; faites des livres : mais si vous vous érigez en juge littéraire , ne vous occupez que du soin de faire connoître au lecteur , autant qu'il est possible , le plan, le but , les défauts et les beautés de l'ouvrage que vous annoncez. Un journaliste doit relever, avec fermeté , dans un livre, toutes les erreurs dangereuses , mais en respectant ceux qui les débitent ; il doit encore les excuser autant qu'il est possible , en cherchant des raisons ingénieuses qui puissent justifier, non leurs ouvrages, mais leurs motifs, leurs intentions,, leur caractère. Les ménagemens pour les personnes ne peuvent être poussés trop loin. Malheureusement les auteurs ont , en général , le tort de s'identifier tellement avec leurs productions , qu'ils pré-
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tendent que les critiquer vivement , c'est déchirer leur personne. Cette idée est toujours une injustice , et souvent même une maladresse; car il est plusieurs auteurs qui valent - beaucoup mieux que leurs livres. Enfin , un journaliste, qui est par état un écrivain essentiellement moraliste , doit juger avec la plus grande rigueur tous les ouvrages contraires à la morale. C'est dans ce cas qu'il peut légitimement employer l'ironie piquante , et tout ce qui peut tourner en ridicule les principes corrupteurs qu'il doit combaitre. Mais ce ton seroit également odieux et dé])lacé dans la criiique des ouvrages dont la morale est pure, et qui d'ailleurs ne sont pas méprisables sous le rapport littéraire. La moquerie alors décèleroit la haine , et le juge , justement suspect, seroit récusé.
Il n'y a eu jusqu'ici , parmi les auteurs, que deux sortes d'anonymes. Les uns , par modestie, taisent leurs noms, mais n'attaquent personne; les autres cachent leurs noms pour attaquer , ou pour être licencieux avec impunité. Ceux-là sont si lâches, que toutes leurs satires, fussent-elles fondées ( ce qui n'est jamais ) , ne pourroient avoir la moindre autorité ; et
leurs auteurs, indip;nes d'èlrc places dans la classe des bons critiques , le seront toujours dans celle des libellistes. Maliitenant il existe une troisième espèce d'anonymes , ce sont les journalistes ; non-seulement ils ne signent point leurs articles les plus ofTensans, mais ils y mettent de fausses leltres initiales; non-seulement ils se cachent, m.ais ils se masquent. Quel est le motif de cette pre'caution? Est-ce en effet pour rester inconnu? Non , car on connoit assez généralement, du moins à Paris, les auteurs de ces articles , qui d'ailleurs ne les désavouent jamais.
Il est vrai, cependant, qu'en province, et dans les pays étrangers , on n'a point du tout la clef de ces lettres mystérieuses : on y voit souvent tout l'alphabet déchaîné contre \\\\ pauvre auteur, sans connoître les noms de MM. A, B, G, D, etc. A quoi bon ces déguisemcns? Que signifie cette espèce d'anonyme? Quel en est le motif? Mais une chose beaucoup plus extraordinaire encore , c'est qu'on prétend qu'il est si respectable, qu'un auteur injurié, et même calomnié, ne doit jamais, dans ses réponses, le dévoiler. S'il désigne ]Xir son véritable nom le journaliste pseudo-
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nvme, celiû-ci s'en plaint gravement, comme d'un très-mauvais procédé. On ne doit respecter que Tanonyme par modestie ; l'anonyme satirique ne mérite aucun égard; quand on attaque , il faut se nommer. Les gens de cœur qui veulent se battre, ne doivent pas se couvrir d'un voile , quelque transparent qu'il puisse être, ni chercher un demi-jour pour porter leurs coups. Si se cacher dans l'ombre est une lâcheté , ne pourroit-on pas trouver que , dans ce cas , se dérober à 1 éclat du grand jour, est un manque de courage, ou du moins une sorte de timidité peu généreuse? Enfin, les auteurs critiqués se nommant, ne faudroit-il pas de l'égalité dans l'attaque et dans la défense? On se respecte toujours davantage , c'est-à-dire , on discute avec plus de politesse , lorsqu'au lieu d'une fausse lettre initiale , ou place son nom tout entier au bas de ses articles. Il faut convenir que, dans le moment actuel , il y a parmi les journalistes beaucoup plus de gens de lettres distingués par leur esprit et par leurs talens, qu'il n'y en avoit dans le bon temps de la littérature ; et c'est un mal, parce que de petits systèmes ou de petites rancunes les empêchent de faire