‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de Genlis (volume 2)Chapitre 45 sur 63 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Des Auteurs et de la décadence des Lettres.

Le manque de principes, qui produit toujours, à quelques égards, le manque de goût ; la fausseté , qui précède toujours une dépravation générale; l'affectation qui gagnoit presque ous les esprits ; la politique , qui occupe de-

p«is si long-temps toutes les têtes , telles sont les principales causes de la décadence des lettres. Plusieurs années avant la révolution, Marivaux, Thomas, Diderot, Raynal, d'Alembert , avoient déjà gâté la prose Françoise , et l'on ne prenoit plus pour modèles , dans l'art d'écrire, les grands écrivains de ce siècle : Massillon , Montesquieu, BufFon (le plus parfait de tous) , J.-J. Rousseau et Voltaire.

Le bon style n'a point de manière, il est inimitable ; mais il est très-facile d'imiter celui qui a une manière très- marquée , comme le style de Marivaux , de d'Alembert ( dans ses éloges ) , et des autres auteurs que l'on vient de nommer ; c'est ne prendre que leurs défauts ; mais les imitateurs et beaucoup de lecteurs prennent cette malheureuse ressemblance pour le talent qui les a séduits. M. de Voltaire ( si bon juge quand il parloit de bonne foi ) disoit en vain : f< Que seroit-ce qu'un ou- » vrage renipli de pensées recherchées et pro- » blématiques ? combien sont supérieurs à » ces idées brillantes ce vers simple et na- » turel :

» Cinna, tu t'en souviens et veux m'assassiner !

J9 L'envie do briller et de dire d'une ma- » nière nouvelle ce que les autres ont dit , est » la souice des expressions nouvelles comme » des pensées recherchées. Qui ne peut bril- » 1er par une pensée , veut se faire remarquer )j par un mot.... Si on continuoit ainsi , la » langue des Bossuet , des Racine , des Pas- » cal , des Corneille , des Boileau , des Fé- » nélon , deviendroit bientôt surannée. Pour- « quoi éviter une expression qui est d'usage )) pour en introduire une qui dit précisé- » ment la même chose ? Un mot nouveau )) n'est pardonnable que quand il est abso- » lumen t nécessaire , intelligible et sonore ; » on est obligé d'en créer en physique : mais » fait-on de nouvelles découvertes dans le )) cœur humain ? Y a-t-il une autre grandeur » que celle de Corneille et de Bossuet ? Y a-t- » il d'autres passions que celles qui ont été )) maniées par Racine , effleurées par Qui- » nault? Y a-t-il une autre morale évangélique }) que celle d« Bourdaloue? etc. »

[DictLonnaire philosophique ^ mot Esprit.)

M. de Voltaire, qui, lorsqu'il écrivoit sérieusement , auroit du être l'oracle du Parnasse , a vainement soutenu toute sa vie cette doctrine

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littéraire. Ses adorateurs les plus passionnés , loin de profiter de ces saj^es leçons , ado[)toient des principes tout-à-fait opposés. Il y eut une malédiction sur une plume si souvent souillée dans la fan(je. L'impiété de M. de Voltaire a fait des disciples sans nombre , son bm goût naturel n'en a fait aucun. Cet bomme qui pouvoit illustrer son siècle et qui Ta perdu, cet homme , tour à tour si brillant et si méprisable , si noble et si bas, cet bomme inconcevable a pourtant laissé d'excellens préceptes de littérature. On invite les jeunes amis des lettres à les chercher , non dans cette scandaleuse et dégoûtante édition ou ce qu'il a fuit de plus beau se trouve enseveli dans le plus vil fumier, mais dans ses œuvres choisies. J'espère que les jeunes gens qui veulent entrer dans la carrière des lettres , me permettront de leur donner quelques conseils, et de leur offrir des rétlexions , fruits d'ime longue expérience. On ne doit donner un ouvrage à l'impression que lorsqu'on a acquis , du moins à peu près , tout le talent qu'on peut avoir , et surtoiît lorsqu'on a un style formé. Offrir au public des ouvrages d'écolier , c'est en quelque sorte lui m.anquer de respect , excepté dans les

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sciences exactes; car la solution d'un problème ou sa découverte sont des choses de fait, l'âge n'y fait rien ; mais , dans les ouvrages d'imagination , il est en général impossible d'écrire et de composer aussi bien à dix-neuf ou vingt ans qu'à vingl-quatre et vingt-cinq. Quatre ou cinq années de plus d'études et de lectures forment une différence infinie à un âge où l'on a toute son activité et un enthousiasme pour les lettres^ que rien encore n'a pu refroidir.

Tout auteur qu'on ne peut citer comme écrivain , sera toujours rangé dans la classe des aufteurs médiocres. Mais, en littérature, il est dans cette classe des degrés si honorables! Qui pourroit ne pas se contenter des succès que Lamotte obtint, et de la réputation que ses ouvrages ont conservée? Il est plus glorieux qu'on ne pense de s'élever à la première place des littérateurs du second ordre , car on ne l'obtiendra jamais sans la pureté des principes moraux. On excuse quelques écarts dans les hommes de génie; on n'en tolère point (du moins avec un peu de temps) dans les hommes que le feu d'une brillante imagination n'a pu égarer; une tête froide, une âme peu suscep-

lible d'exaltation rendent plus facile la persévérance dans les études; on acquiert alors , par le travail et par la méditation, une sorte de mérite que les grands hommes ont eu bien rarement. Enfin on peut se flatter de faire des ouvrages éminemment utiles , et par conséquent durables, avec de l'esprit, de la suite, du bon sens et d'heureuses combinaisons.

Nul écrivain ne sera mis au premier rang des grands hommes, quand ses principes ne seront pas aussi purs que ses talens seront élevés.

Corneille, Racine, Pascal, Bossuet, Fénélon, Boileau, par cette seule raison, l'emporteroient à jamais sur les écrivains du siècle dernier, alors même qu'ils n'auroient pas sur eux la supériorité du génie : si la saine morale est si nécessaire aux talens éminens , que doit-elle être pour les esprits d'un ordre inférieur!

Des ouvrages qui font aimer leurs auteurs, qui font bénir leurs travaux, sont des titres de gloire dont les belles âmes peuvent se contenter; on n'obtient l'admiration qu'en excitant des haines insensées, trop souvent implacables; une clarté trop vive nous offusque toujours; les bienfaits, qui n'ont rien de bril-

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lant, trouvent peu d'ingrats; les ouvrages à la fois utiles et médiocres sont universellement applaudis; la reconnoissance alors ne coûte rien. D'ailleurs, des talens estimables, mais sans éclat, n'usent point la vie; ce n'est pas un travail fixe, réglé, suivi, fait avec calme, qui épuise les forces; c'est la multitude des idées et l'ardeur de l'imagination qui fatiguent.

Un torrent impétueux s'élançant du sommet d'une montagne , tombe avec fracas , se grossit avec rapidité , entraîne tout après lui, et bientôt se desséche et se tarit, parce qu'il se précipite et se déborde; tandis qu'un paisible ruisseau, coulant sans bruit sur une pente douce et facile , arrose tous les ans les mêmes pâturages , et tous les printemps fait naître les mêmes fleurs : la lampe , qui ne contient qu'une seule et foible mèche, durera plus long-temps que celle qui porte un faisceau de lumière. Enfin, un auteur du second ordre, avec de la douceur et de la sagesse , peut parvenir sans orages au terme de sa carrière, dans les temps ordinaires, c'est-à-dire quand nul esprit de parti ne divise la société ; ses principes ne le forceront point de s'engager

dans des qiKTolles interminables, parce fju'alors les ouvrages pernicieux n'ont point de partisans; à l'abri des jalousies envenimées, il n'aura jamais à repousser les atteintes de la calomnie, il n'éprouvera même pas d'injustices. S'il est privé de cette palme éclatante que le public seul peut donner, du moins il obtiendra sans peine toutes les décorations de la gloire, tous les bonneurs littéraires lui seront accordés : tandis que l'homme de génie, s'il est sans fortune et sans éclat, luttant sans cesse contre une multitude d'ennemis acharnés, ne recueillera, pour tout fruit de ses travaux, qu'une renommée que l'envie ne sauroit oter; mais des injustices révoltantes et sans nombre , des libelles et une santé détruite. Où cherchera- 1- il des dédommap^emens? Dans sa conscience. Mais où trouvera-t-il un asile à l'abri des orages ? Dans

la tombe. Il y a toujours contre l'homme de génie une sorte de conjuration secrète ou déclarée : son état habituel est un état de guerre. La culture des lettres, beaucoup plus restreinte depuis vingt-cinq ans pour les études , est infiniment plus étendue par la multitude d'cx:rivains qui se succèdent si rapidement,

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