‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de GenlisChapitre 38 sur 38 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

ÙJO MÉMOIRES

et de bienséance. Notre nation, qui passe pour être si légère et si frivole, est cependant celle qui se montre la plus amie de la décence et de la pudeur; notre public est le seul qui commande le respect; le seul qui se croie outragé lorsqu'on ose lui offrir des tableaux licencieux; le seul, enfin, qui soit austère dans ses amusemens. Cette délicatesse, unie à tant de gaieté, forme le caractère national le plus aimable et le plus beau. La nation angloise , dont on loue tant la raison, est celle, au contraire, qui affiche le plus scandaleux mépris de toute bienséance vt f(ui regarde comme des chefs - d'œuvre les dégoûtantes peintures de la plus vile dépravation.

La mode, être à la mode, sont des choses auxquelles on attaclioit infiniment plus de prix à Londres qu'à Paris ; et les modes les plus extravagantes , celles qui sont dangereuses , ont été inventées à Londres, telles que les Wiskjs , les voitures démesurément élevées , les sièges où les cochers risquent de se tuer s'ils tomboient. Que dire des jockeys, ces malheureux enfans que l'on enveloppedans des couvertures de laine, que l'on chauffe , que l'on fait suer afin de les

DE MADAME DE GENLIS. Syr

maigrir et de les réduire au poids convcnahle? Toutes ces inventions ne sont pas très-sensées; les Anglois raisonnables ne font rien de tout cela, mais les François les plus légers n'ont rien imaginé de pareil. Jamais on n'"a vu dans nos journaux les détails frivoles des modes nouvelles ' et des habits des femmes ; les journaux anglois les plus estimables contiennent toutes ces puérilités , et en outre, à toutes les fêtes de la cour , on y trouve la description la plus minutieuse des vètemens et de la parure de la reine , des princesses et de toutes les dames.

Les arts les plus frivoles sont les mieux payés en Angleterre : les chanteurs et les danseurs ne font de véritables fortunes qu'à Londres. Le goût des romans et des contes de revenans est certainement plus vif en Angleterre qu'en France; enfin le luxe des Anglois surpasse de beaucoup le nôtre.

On juge les Anglois et les François comme

' Aujourd'hui même ou public daus les gazelles les. menus dos copieux dîners donnés par de J'asliionnblcs la- »!vs, indépendamment du compte journalier des parures.. qu'elles vont cxliibcr a livdc-I'arK.

'Noie lie l'iJltC'UI-. ;

on juge communément les individus dans la société, sur l'extérieur, qui trompe si souvent. Les gens gais passent facilement pour des étourdis; les gens taciturnes se font, à peu de frais, une réputation de sagesse.

Les Anglois exaltent sans cesse le mérite de leur nation, vanité respectable cpie nous n'avons pas assez; il seroil à désirer que nous nous rendissions un peu plus de justice. On reprochoit à M. de Donézan de se vanter toujours : Je le jais à dessein, répondit-il; c'est toujours une voix de plus et celle qui s'exprime le mieux sur ce point. Quand tous les écrivains d'une nation s'accordent à répéter la même chose, cela produit beaucoup de voix de plus.

Enfin je retournai en France, mon passage fat très-orageux : j'éprouvai une des plus terribles tempêtes que l'on ait vues dans ce détroit. J'arrivai à Saint- Leu au bout de six semaines d'absence : la joie de mes élèves fut extrême , ainsi que la mienne.

Peu de temps après mon premier voyage, le mariage de Mademoiselle avœ ]\L le duc d'Angoulême fut nnv'u'; nous allâmes à Versailles, où (>lle fut l)a[)Liséc. L"eii(revue avec M. le duc

DE IMADAWK UE GKM.IS. ^J Ci

d'Angoiilèmc se fit ensuite: dès ce moment, on parla publiquement de ce mariajje. Les paroles données, on décida que le mariage se feroit aussitôt que le jeune prince auroit l'âge lixé par la loi, il lui manquoit trois mois. On désigna les dames qui seroient attachées à la princesse : je fus consultée làdessus avec beaucoup de bonté, et l'on me chargea de nommer à quelques places subalternes, et de choisir deux femmes de chambre de plus, qu'il falloit donner à la princesse; Monsieur * daigna m'écrire de sa main , pour me recommander (ce fut son expression ) une femme qui avoit été attachée à son éducation, et pour laquelle il désiroit une place de femme de chambre auprès de la future duchesse d'Angoulême. Ainsi je puis dire aujourd'hui, avec vérité, qu'un de nos rois m'a fait l'honneur de m'écrire ime lettre de sollicitation. La révolution , qui survint soudainement dans ce temps , renversa tous ces projets , ainsi que tant d'autres. Le court espace de quelques mois suflit pour anéantir les espé-

' U<'i)uis, Louis XYIII.

( ^ule lie railleur.)

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