‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de GenlisChapitre 6 sur 38 · TOME III · texte numérisé non relu

TOME III

mcnl ([iii ne s'est jamais ralenti ; j'avois un autre jour pour la conversation : tous les mardis un petit cercle très-aimable se rassembloit chez moi; enfin je m'occupois, je lisois, j'écrivois^ surtout tics plans d'ouvrages que j'ai laits depuis. J'étois généralejuent aimée dans le grand monde : voilà le beau côté de ma situation. IMais la liaine et la fausseté de quelques personnes du Palais - Royal , les tracasseries sans cesse renaissantes , les noirceurs inattendues , et les réconciliations perfides dont j'ai souvent été la dupe , les injustices et les calomnies, toutes ces choses me causoient des chagrins amers, qu'il falloit dissimuler; car ma place me foreoit continuellement à paroi tre dans le monde, à faire les honneurs du Palais- Ptoyal, quand j'étois accablée d'inquiétudes, ou dominée j)ai' lindignation, avec un caractère dont la franchise alloit jusqu'à la naïveté. Je gagnai (hi moins à cette contrainte d'apprendre à me rc'^primer, e( j'acquis sur moi-même un souverain eii^)ire , (pie j'ai (oujours conservé sur ce point, de sorte que jamais personne n'a su mirux cacher ses peines intérieures. Une chose encore m'étoit particulièrement désagréable : les jours où la porte du Palais-Royal étoit

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ouverte , il fallolt (oiijouis (pi'iine des dames de madame la dueiiesse de Charlies restât, après le souper, dans le salon tant qu'il s'y trouvoit une ou plusieurs dames étrangères ; nous étions convenues de partager également entre nous ees veilles forcées : la princesse s'en alloit régulièrement à minuit ; les dames qui ne dévoient pas veiller la suivoient ; la veilleuse restoil jusqu'à ce que le jeu fût fini , et ce jeu duroit quelquefois jusqu'à trois et quatre heures du matin. Pour mon compte, je quittois les ])arties de jeu entre onze heures et minuit ; ainsi je me trouvois simple spectatrice pendant des heures entières. Cet ennui ne m'étoit pas supportable; si je m'éloignois de la table de jeu pour aller penser et réfléchir à quelque distance, la galanterie françoise ne m'y laissoit jamais seule un quart d'heure ; alors, pour me soustraire aux ennuyeux, et pour éviter ceux qui ne l'étoient pas, j'étois forcée de me rapprocher de la table de jeu. Cependant, je me rappelle qu'une seule fois je fus plus heureuse : on jouoit au trente et quarante; il n'y avoit ce soir-là que des joueurs acharnés, à l'exception du prince de Ligne, l'un des hommes les plus aimables que j'aie connus, et qui l'étoit par-

tien librement pour moi , parce qu'il voyoit combien sa conversation meplaisoit; il jouoit fort gros jeu, ce qui ne l'empêchoit pas de me dire mille folies. Comme il pcrdoit beaucoup , et avec une insouciauce remarquable , je lui dis que je lui portois malheur, et, malgré tous ses efforts pour me retenir, je m'éloignai de la table de jeu, en lui déclarant que je voulois aller rêver à mon aise , et que je lui défendois de me suivre et de venir m'interrompre; j'allai m'établir dans un coin du salon, où je me livrai en effet à une profonde rêverie; c'étoit un véritable accès de misanthropie qui me porta à faire une pièce de vers qui commence ainsi :

Secret ennui , sombre langueur, Dégoût du monde et de la vie ; Poison qu'une main ennemie Semble répandre dans mon cœur, etc.

J'écrivis ces vers avant de me coucher; je les montrai le lendemain à M. de Sauvigny, qui en fut charmé , et qui me dit qu'il n'en connoissoit point qui exprimassent mieux l'état de mon âme que j'avois voulu dépeindre ; cela devoit être, car j'avois dépeint ce que je sentois bien véritablement; je conservai ces vers,, et je les ai placés depuis dans les Chevaliers

DK MAHAME DK GK.NLIS. 5

<lii Cygne; ce sont los vers que les chevaliers trouvent sur les tiiblettes perdues de la ducliesse de Clèves'.

M. le duc de Chartres désiroit avec passion

' Voici CCS vers :

Secret ennui , soinbre langueur, Dégoût du monde et de la vie , Poison qu'une main ennemie Semble répandre sur mon cœur, Vous avez détruit mon bonheur !

Illusion enchanteresse , Douces erreurs de la jeunesse, Charmes regrettés et perdus , Pour moi vous ne renaîtrez plus î n est un temps pour la sagesse :

Cet instant oiî les passions Cessent enfin d'agiter l'âme Est fait pour les réflexions • Mais dans cet âge tout de flaramc, Où, consumé par le désir.

Le cœur ne cherche qu7i jouir, Qu'il est dangereux , téméraire De vouloir tout approfondir Et d'anéantir la chimère Qui donne ou promet le plaisir !

Telle est la source malheureuse De cette inquiétude affreuse Qui me dévore et me poursuit.

Oui , c'est la raison qui me nui*

la survivance de la place de grand-amiral que posscdoit son beau-père , M. le duc de Penthièvre; dans cette idée, il voulut faire une campagne de mer, chose que n'avoit jamais

Moi-même , cause de ma peine ,

J'ai creuse l'abîme où m'entraîne

Un désir vain et curieux :

J'ai de'chire' le voile heureux

Dont le prestige favorable.

Par an mensonge utile , aimable ,

Nous cache l'îipre austérité

De l'aiïligeanfe vérité.

Une cruelle indilTérence ,

Un froid mortel , un noir venin ,

Glacent mon esprit incertain ;

Le dernier des biens, l'espérance ,

N'est pour moi qu'un fiintome vain .

Et je supporte avec chagrin

i\la triste et pénible existence.

Eh ! que fais-je dans l'univers

Au milieu des objets divers

Dont je me trouve environnée?

Dans ce tourbillon entraînée,

Sans soins , sans desseins , sans désirs ,

Insensible à tous les plaisirs ,

Des jours brillans de ma jeunesse

Je vois l'éclat s'évanouir j

Le temps s'enfuit et ne me laisse

Qu'un insipide souvenir.

laiît' son beaii-pùie ; il devoit aller s'ciiihanjucr à Toulon, et j'engageai nuidanie la duchesse de Chartres à faire le voyage jusque-là; je lui inspirai même le désir de l'aire le voyage d'Italie. Quelques mois auparavant madame de î)lot , quoique j'eusse de grands sujets de plainte contre elle, et depuis long-temps, vint chez moi me prier avec instance de munir à elle y pour obtenir de M. le duc et madame la duchesse de Chartres une place de dame pour sa nièce , mademoiselle de Chauvigny, qui n'avoit que quinze ans, qui n'étoit pas encore mariée , et dont cette place feroit l'établissement. Sans reproches sur le passé, je promis ce qu'elle désiroit; on ne se soucioit nullement d'avoir une dame aussi jeune, mais je mis tant de suite et d'instance à mes sollicitations , que j'obtins la place. La jeune personne fut aussitôt mariée , et elle entra sans délai au Palais- Royal.- Elle m'intéressoit, parce qu'elle avoiJ l'air d'un enfant, et qu'elle étoit également aimable de figure et de caractère. Notre voyage fut annoncé, mais comme ne devant être que dans les provinces méiidionales; nous ne parlâmes point de l'Italie. Il fut convenu entre, nous, madame Fotocka et moi, qu'avant de

quitter la France elle se rendroit, de son coté, dans les provinces méridionales , ce qui n'étoit pas son chemin pour retourner en Pologne, qu'elle nous attendroit à Bordeaux , et que là nous nous séparerions. La surveille de son départ, elle soupa chez moi, et comme elle ré-r capituloit tout ce que je lui avois fait voir , M. de Genlis lui dit que j'avois oublié une chose très-curieuse, la guinguette , et il nous proposa de nous mener le lendemain , après souper, au Grand Vainqueur , la plus belle guinguette des Percherons ; nous acceptâmes; et l'on convint que nous irions tous déguisés , madame Potocka et moi en cuisinières, M. de Maisonneuve , un chambellan du roi de Pologne, et M. de Genlis en domestiques à livrée. Le lendemain madame Potocka et moi nous soupâmes au Palais-Royal ; madame Potocka ctoit ce soir-là excessivement parée, avec une robe d'étoffe d'or, et une énorme quautité de diamans ; à onze heures , M. de Genlis s'approcha d'elle , pour lui rappeler très-gravement qu'il étoit temps de se disposer à aller aux Por-cherons j cette invitation me lit éclater de rire, parce qu'elle s'adressoit à la figure la plus majestueuse que j'aie jamais vue. Nous mon-

DE MADAME D K GEMIS. (J

tàmcs dans mon appartement pour nous habiller, ce qui se fit chez ma mère, qui ëtoit dans son lit , et qui vouloit voir nos déguisemens. La noble et belle figure de madame Potocka étoit un peu forte et avoit besoin de parure; elle perdit en se travestissant, toute sa dignité; et quand elle eut mis son juste, son fichu rouge, son tablier à carreaux, et son bonnet rond, elle eut véritablement toute la tournure d'une franche cuisinière, tandis que moi au contraire, avec un habillement pareil , je ne perdis rien de ce que mon visage pou voit avoir d'élégant et de distingué, et j'étois même plus remarquable qu'avec un bel habit. M. de Maisonneuve s'étoit fait excuser le matin : comme il nous falloit deux hommes, nous le remplaçâmes par M. Gillier , et tous les quatre , nous partîmes en fiacre à onze heures et demie. J'eus les plus grands succès au Grand Vainqueur, où nous trouvâmes une très-nombreuse assemblée; j'y fis tout de suite la conquête du coureur de M. le marquis de Brancas , qui , en servant son maître , avoit dû me voir vingt fois à table, mais il ne me reconnut nullement. Cet habit , qui vieillissoit madame Potocka , me raJ€Uiiissoit de dix ou douze ans , j'avois

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l'air d'avoir dix-sept ans tout au plus; vi nous jouâmes si bien nos rôles , que personne n'eut le moindre soupçon de nos déguisemens. Je commençai par danser, avec toute la niaiserie villageoise , un menuet avec le coureur , et ensuite une contre-danse. Pendant ce temps , M. Gillier nous commandoit une salade et des pigeons à la crapaudine , pour nous rdftni'chir. Nous nous établîmes à une petite table , où la gaieté folle de M. de Genlis et sa galanterie , partagée entre madame Potocka et moi , nous faisoient rire aux éclats; il y avoit toujours dans sa gaieté quelque chose de si original et de si agréable, et en même temps de si spirituel, qu'il auroit amusé les .personnes les plus moroses. Une scène très-inattendue vint mettre le comble à notre gaieté : il étoit fort commun d'entrer en chantant à la guinguette , et tout à coup nous entendîmes chauler à tuetête cette chanson :

Lison dormoit d.ins un bocage , Un bras par-ci , un bras par-là , etc.

jNous regardâmes du coté de la poi'le, et nous vîmes deux personnes qui entroient en chantant ces paroles , et en dansant , l'une vêtue en servant(> , et l'iuitre avec l'habit de

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livreo d'un de mes j^ens. Je les recoimiis ii l'instant, je me lève, et je vais, en courant, me jeter au cou de la servante : c'étoit ma mère, à laquelle M. de Maisonneuve donnoit le bras , elle avoit concerté avec lui cette partie : c'est pourquoi il n'étoit point venu avec nous. Notre joie et notre reconnoissance furent extrêmes : il y avoit, en effet, bien de la grâce et bien de la bonté dans cette jilaisanterie d'une personne de l'âge de ma mère. Elle s'établit à notre table avec son compagnon; elle et M. de Genlis firent tout l'agrément de cetfe soirée, l'une des plus gaies et des plus charmantes que j'aie passées dans ma vie. Depuis Genlis et Sillery, je n'avois pas ri d'aussi bon cœur. Nous ne nous arrachâmes du Grand Vainqueur qu'à trois heures du matin. ]\t. de Brostoski étoit déjà parti pour la Pologne. Quelques mois après , son père et sa mère m'écrivirent pour me demander , pour leur fils , la main de ma fille aînée , qui n'avoit pas tout-à-fait douze ans ; mais , par la suite , M. de Brostoski n'ayant pu réaliser en France quarante mille livres de rente, comme je l'avois demandé, il fut obligé de reiioncer à ce projet.

Madame la duchesse de Chartres, en parlant pour l'Italie, n'emmena que la jeune comtesse de Rully ', M. de Genlis, un écuyer et moi, deux femmes de chambre, un valet de chambre et trois valets de pied. Nous traversâmes toutes 1rs provinces méridionales , et ne nous arrêtant que pour recevoir les fêtes charmantes que l'on donnoit au prince et à la princesse. Les plus belles furent à Bordeaux, dont M. de Clugny , mon parent , étoit intendant. Sa belle-sœur, la baronne de Clugny, étoit une des plus belles personnes que j'aie vues ; elle avoit, entre autres, des cheveux miraculeux par l'épaisseur, la couleur, la finesse et la longueur. Je l'ai vue avec une robe à longue queue , comme on les portoit alors , élant debout, détacher ses cheveux , qui alors l'enveloppoient entièrement , et qui passoient la queue de sa robe de prés d'un demi-pied. Elle n'étoit ni grande, ni petite. Madame Potocka nous suivit jusqu'à Bordeaux. M. le duc de Chartres posa , dans cette ville , la première pierre de la salle de comédie , qui a été faite

^ Aujourd'hui matlamo la duchesse d'Aumout, épouse du premier gentilhomme de la chauihre du roi.

( Kolc (le rauloiir.)

par M. Louis, vl l'une dts plus Ix'llcs de France. Cette cérémonie se Ht la iniif ; nous y assistâmes. Tous les Irancs-maçons , dont M. le duc de Chartres étoit le grand-maitre , s'y trouvèrent; il y eut de la musique et une illumination. Nous vîmes aussi, à Bordeaux, le beau port illuminé, et, sur la mer, un vaisseau illuminé aussi d'une manière charmante : tous les cordages et tous les agrès paroissoient dessinés en traits de lumière. On u'auroit pas })u rendie au roi et à la reine de plus grands honneurs que ceux que reçurent , dans ce voyage, M. le duc et madame la duchesse de Chartres : par exemple , à notre arrivée à Bordeaux, où nous arrivâmes par mer, tous les vaisseaux du portétoient pavoises, et le maire de Bordeaux, dans son habit de cérémonie, et suivi de tout le corps municipal, vint recevoir et haranguer M. le duc de Chartres. Un peuple immense étoit sur le rivage , et leurs acclamations redoublées exprimoient l'amour qu'ils avoient encore pour le sang royal.

La ville de Bordeaux étoit , je crois , la seule qui eût alors un maire , et ce maire étoit toujours un homme de qualité. Le vicomte de

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Noé, qui avoit été attaché au Palais-Roval, Téloit à cette époque. Je m'amusai beaucoup aussi à Aix , Montpellier , et Marseille , où nous eûmes beaucoup de fêtes. Je vis à INlarseille , pour la première fois , des galères, bàtimens qui offrent une triste idée (celle des forçats), mais qui ont beaucoup d'élégance; cAfm nous arrivâmes à Toulon , où les fêtes recommencèrent, et durèrent dix jours : la plus belle de toutes fut celle que donna la marine : nous V vîmes, entre autres, un très-beau spectacle, des joutes sur la mer. Enfin ce voyage fut un enchantement continuel. Que dut penser, dix-sept ou dix-huit ans après, l'infortuné prince, objet de tant d'hommages, lorsqu'il traversa celte même route, déchu de son rang, dépouillé, prisonnier et proscrit!... M. le duc de Chartres s'embarqua pour faire sa campagne de mer, et nous fîmes le coup de tète , concerté avec lui, d'aller, sans permission dr la cour, en Italie. Madame la duchesse de Chartres, lorsque nous fûmes à Anlibes, écrivit au roi une lettre d'excuses, assurant que ce voyage n'avoit point été prémédité, et donnant, pour excuse, le désir de voir son grand-père, \v duc deModène. Nous fîmes, à Antibes, les rencon-

n K MAI) A IM E i) F G I', !\ M S . 1 1>

très ios plus aj^rônbles ; nous y rotrouvâmcs M. de Roullignao; nous avions déjà eu avec lui une renconlre singulière à Angers, où il avoit une maison. Je lui avois envoyé un courrier pour lui dire que nous passerions dans cette ville, entre onze heures et minuit; fjuc nous nous arrêterions un moment à sa porte, et Cjue nous espérions qu'il auroit la galanterie chevaleresque et romanesque de nous donner à chacune une tasse de bon bouillon : ce qui me plairoit d'autant plus que cette manière de s'occuper de la dame de ses pensées n'étoit pas commune. En effet, en m'accordant ce que je désirois , il trouva le moyen de faire une chose très-extraordinaire : il avoit chez lui un ours apprivoisé; il avoit entendu dire que rien au monde n'étoit meilleur que du bouillon d'ours ; il fit tuer son ours, dont on fit du bouillon, qu'il nous donna en passant. Ce bouillon étoit fort rouge; mais je n'en ai jamais pris d'aussi bon. Je le remerciai beaucoup du sacrifice de son ours, et de ce qu'il avoit pour moi renouvelé en grand Thistoire du faucon de La Fontaine. Nous fûmes charmées de le retrouver à Antibes; et, par un hasard assez singulier, nous y trouvâmes le marquis de Clermont d'Aiii-

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boise, frère de madame de La Vaiipalière, qui , nommé ambassadeur à Naples , eomptoit se rendre en Italie en s'embarquant à Antibes , pour aller à Gênes. Je connoissois beaucoup M. de Clermont ; il étoit spirituel , ami des arts , et rempli de talens ; grand musicien , cbantant à merveille, et avec la plus belle basse-taille ; il avoit avec lui, pour secrétaires d'ambassade, deux jeunes gens très-aimables : l'un j M. de Nidisdale , et l'autre M. de Moustier; ce dernier se déclara mon sigisbé, M. de Nidisdale fut celui de madame de Rully. Nous voulions absolument aller à Nice , et l'ambassadeur se décida à faire avec nous le voyage jusqu'à Gènes. Nous fûmes obligés d'attendre les vents favorables, pendant dix jours, à Antibes : mais nous ne nous y ennuyâmes point. J'avois porté ma harpe avec moi ; elle éloit , non sur la voiture des femmes , mais sur la nôtre , et pendant tout le voyage , on la portoit dans ma chambre tous les soirs, aux couchées , et j'en jouois toujours avant de me mettre au lit. Je ne crois pas y avoir manqué plus de deux ou trois fois; je ne m'en suis séparée que pour le voyage de la Corniche. Nous faisions de la musique tous les soirs.

(liiix OU trois luMiros; nous causions, et h; temps se jKissa fort agréahlenieiil. Nous nous embarquâmes enlin pour aller à Nice , avec une felouque d'escorlequi portoitun régiment tout entier pour nous garantir des corsaires; cette précaution, qui annonçait des dangers, et le risque d'enlèvemens et de combats, plut à mon imagination romanesque ; j'improvisai là-dessus un roman qui amusa beaucoup mes compagnons de voyage. Nice est un séjour délicieux; nous y passâmes six jours, pendant lesquels je fis de longues promenades sur les montagnes fleuries et parfumées qui rentourent, et sur les bords de la mer. Apprenant là que l'on pou voit aller à Gênes par terre , en chaise à porteurs, nous primes tout à coup îa résolution de faire ce périlleux voyage, dont le nom seul est effrayant, puisque ce chemin s'appelle très-justement la Corniche.

J'envoyai chercher l'homme qui nous louoit des mulets (pour l'ambassadeur, M. de Genlis,etc.). Je voulois le questionner sur les dangers de la route. Madame de RuUy fut présente à cet entretien. Cet homme, après m'avoir attentivement écoutée, me répondit, en propres termes : « Je ne suis point inquiet

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