‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de GenlisChapitre 9 sur 38 · M É IM O I R F. S · texte numérisé non relu

M É IM O I R F. S

mines qui nous faisoient rire aux éclats.

Il y avoit dans le palais une très-belle salle de spectacle. Le lendemain on joua un opéra pour la princesse ; la salle étoit remplie de personnes de la ville ; nous y allâmes dans les loges de l'archiduc : nous allions prendre des glaces , pendant les entr actes , dans le salon de la loge. Nous admirâmes à ce spectacle une décoration véritablement magique ; elle étoit formée par de magnifiques colonnes creuses de cristal , dans lesquelles étoient posés des flambeaux allumés.

Voici les villes qui m'ont le plus frappée en Italie : Venise, dont l'arrivée cependant ne me parut pas aussi surprenante qu'on me l'avoit dit ; celle de Rotterdam, de même au milieu des eaux , avec ses ponts-levis attachés avec des chaînes , ses arbres et sa foret de mâts , m'avoit paru beaucoup plus singulière et plus jolie ; mais tous lès détails de Venise sont surprenans. La ville , presque toute bâtie par Palladio , est d'une très -belle architecture , mais noircie par le temps : elle est d'un aspect fort triste ; les canaux sont noirs aussi , à cause de leur profondeur : les gondoles sont aussi toutes noires ; elles ressemblent à des cercueils

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Uoltant sur des (leiives d'encre. Comme il n'y a point de gens de pied , on n'entend pas un cri de rue, pas un lirnit de voiture : là tout est morne et silencieux ; on croit être dans une ville enchantée par une méchante fée. Si on laisse tomber quelque chose par sa fenêtre, cette chose est perdue pour jamais : ce qui m'arriva un matin. Je perdis ainsi un charmant cachet. Nous logeâmes chez le baron de

Zugmantel, originaire de Suisse, et notre ambassadeur à Venise , un excellent homme , et qui n'épargna rien pour rendre à madame la duchesse de Chartres le séjour de \enise agréable ; mais , à Venise , les défiances publiques du sénat ne permettoient à aucun noble vénitien d'aller chez l'ambassadeur : tout le corps diplomatique étoit réduit à la seule société de ses membres. Chaque ambassadrice avoit , outre son logement dans Venise , ce qu'on appelle un cazin. C'est un joli petit appartement au rez-de-chaussée sur la place Saint-Marc. L'ambassadrice d'Espagne étoit fort aimable ; nous finies beaucoup de parties et de musique dans son cazin. La harpe n'étoit point connue à Venise, ni dans aucune partie de l'Italie. J'excitai beaucoup d'admiration avec la mienne.

Nous vîmes avec détail tout ce que Venise renferme de curieux. Je faisois trois journaux à la fois : celui de madame la duchesse de Chartres , qu'elle recopioit à mesure ; celui de madame de RuUy , qu'elle recopioit de même. Je ne leur donnai pas le mien à copier , parce qu'il étoit rempli de réflexions et de petits détails qui m'étoient personnels , et qu'il auroit fallu qu'elles prissent la peine d'en faire un extrait. Je trouvois de l'amusement à faire celui de madame de Rully , l'écrivant avec un style enfantin que j'avois fort bien saisi , et qui le rendoit très-original. Je m'étois attachée du fond de l'âme à cette jeune personne , qui m'appeloit ma petite mère-, et dont j'étois, en toutes choses , le Mentor. Dans toutes les routes nous couchions toujours dans la même chambre ; et , comme nos femmes n'arrivoient jamais qu'après nous , parce que nous prenions les bons chevaux , j'avois soin d'elle comme de mon enfant. Sa santé étoit fort délicate : elle avoit un vésicatoire au bras , que je pansois. Je veillois sur son régime , et elle supporta parfaitement la fatigue du voyage. En outre. Je lui dictois toutes ses lettres à ses parens, qui eurent beaucoup de succès dans sa famille

t't qui contribuèrent à la faire aimer de sa bellemère. INIadame de Rully étoit aussi aimable qu'on peut l'être à quinze ans lorsqu'on a reçu une éducation très-nègligce ; elle étoit spirituelle , gaie, naïve, docile et sensible.

Nous vîmes , à Venise , la fameuse fête du Bucentaure, qui avoit été retardée à cause du mauvais temps. Elle s'appeloit ainsi , parce que- c'étoit le nom du superbe vaisseau tout doré , dans lequel le doge , accompagné du sénat, avec leurs longues robes de cérémonie, épousoit la mer Adriatique. Le doge et le sénat se rendoient d'abord à TégUse Saint- Georges pour y entendre l'office divin ; ensuite il s'embarquoit dans le Bucentaure , où il s'asseyoit avec tout le sénat , que l'on voyoit parfaitement à travers les glaces de ce bâtiment. Venise entier , dans des gondoles , le suivoit. Les S€ules gondoles des ambassadeurs étoient de couleur et très -magnifiques. Après une petite navigation , le doge ouvroit une polite porte de glace , tiroit de son doigt un anneau d'or qu'il élevoit en Vair , et qu'ensuite il jetoil dans ia. mer, en s'écriant à haute voix qu'il V épousoit. Outre le temps du Carnaval , il y avoit à Venise plusieurs époques

où l'on ne sortoit qu'en masques, et nous nous trouvâmes à une de ces époques : ce qui enchanta surtout madame de Rully '.

Les gondoliers de cette ville étoient fort remarquables par leur probité et leur goût pour la musique. Us avoient leurs entrées à l'opéra , ce qui leur avoit donné , de père en fds , un tel goût de chant et de poésie , que d'oreille ils mettoient en chant les stances de la Jérusalem déUvrèe ; et parmi ces compositions , il s'en trouvoit toujours de si jolies , que tous les ans on en faisoit graver quelquesunes sous le titre de Barcaroles. On alloit souvent les entendre chanter les soirs. Ils chantoient, ou en partie , ou tour à tour , en se répondant , et toujours avec un agrément infini. Je ne me flatte pas que nos fiacres nous procurent un jour le plaisir de les entendre tnettre en musique et chanter les odes de Rousseau.

■ On se masquoit même toute l'année à Venise ; un nez en cire,' tin œil, ou une autre partie du visage, <juelque petite qu'en fût la dimension, porté d'une tnanicre apparente, suffisoit pour vous alFrancliir des lois de l'étiquette en ce qui x'egardoit la toilette et certains usages, qui sans cette précaution étoient obligatoires.

( Noie de rédileur.)

Comme on limajjine bien , la ville que je vis avec le plus d'enthousiasme fut Rome. Le eartlinal de Bernis , auquel j'avois annoncé l'arrivée de madame la duchesse de Chartres , envova au-devant d'elle, jusqu'à Terni , son neveu , le chevalier de Bernis , avec deux voitures, dont l'une maj^nihque pour la conduire à Pvome , et l'autre chargée d'un excellent diner. Nous nous étions arrêtés à Terni ^ pour y voir la fameuse et admirable cascade de cinq cents pieds de haut ; nous y étions , lorsque le chevalier arriva ; il vint nous y reji)indre ; nous allâmes ensuite à l'auberge pour manger son excellent dîner. En sortant de table nous partîmes pour Piome , où nous entrâmes par la porte du Peuple ; mon émotion étoit si grande, que , dans mon enthousiasme , j'embrassai tout ce qui étoit dans la voiture, et, sans que je m'en aperçusse, mon visage étoit couvert de larmes. Les plaisanteries de M. de Genlis changèrent tout à coup mes dispositions : je me mis à dire mille folies , je n'avois réellement pas ma tète. Le cardinal nous reçut avec une grâce dont rien ne peut donner lidée. Il avoit alors soixante-six ans , luie très-bonne santé, et un visage d'une

grande fraichciir : il y avoit en lui un mélange de bonhomie et de finesse , de noblesse et de simplicité , qui le rendoit l'homme le plus aimable que j'aie jamais connu. Je n'ai point vu de magnificence surpasser la sienne; nous logions chez lui , il nourrissoit nos femmes et nos valets de chambre; leur table étoit servie comme la sienne, et avec un surtout superbe. 11 me donna un très-beau logement , et , tous les matins , après mon déjeuner , on apportoit dans ma chambre un immense plateau chargé de glaces, et de petits pots de blanc-manger, que l'on renouveloit deux ou trois fois par jour. Il se mettoit tous les jours à table entre madame la duchesse de Chartres et moi. Les diners , de la meilleure chère , rassembloient la meilleure compagnie , et tout ce qu'il y avoit d'illustres étrangers. Le cardinal en faisoit les honneurs d'une manière inimitable. Je me baignai beaucoup à Rome , et toujours les soirs; et, aussitôt que j'étois dans le bain, on avertissoit le cardinal , qui venoit , avec son neveu , causer trois quarts d'heure avec moi. Il me conta une infinité d'anecdotes qui me charmèrent : il me dit qu'à quarante-trois ans il n'avoit aucune dignité ecclésiastique ,

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aiicuno fortune , et beaucoup de dettes , et qu'à quarante-cinq sa fortune étoit faite. Il me conta que lorsqu'il fut disgracié il dit à ses amis : Ne faites point V apologie de mon esprit et de mes talens , <^>ous seriez suspects , et vous ne me serviriez pas ; mais wus avez le droit de prendre le parti de mon caractère et de mon cœur , défendez-les . Il me conta aussi beaucoup de traits intéressans du pape Ganganelli : c'ëtoit un saint , et un homme d'un esprit supérieur. Je lui parlai des mœurs de Rome ; il me dit qu'elles n'étoient pas bonnes parmi les grands ; mais qu'au moins , dans cette classe même , il n'y avoit point d'athéisme , qu'il y subsistoit toujours un fond de religion , et qu'on y revenoit sincèrement quand les passions étoient passées ; il ajouta que parmi le peuple les mœurs étoient en général très-pures , et l'adultère la chose du monde la plus rare ; mais que les hommes du peuple étoient d'une violence inouïe , ce qu'il attribuoît en grande partie à la chaleur du climat , car les meurtres étoient surtout fréquens au mois d'août. On assassinoit non pour voler , ni par vengeance préméditée^ mais dans des accès de colère. Les rues de

Rome n'étoient point alors éclairées pendant l'été; on s'y promenoit toute la nuit, et il est ti'és-remarquable qu'il n'y avoit alors ni meurtres ni vols. Comme j'en demandois la raison au cardinal , il me répondit en riant que je lui demandois là une confidence, mais qu'il vouloit bien me la faire. Il me dit que l'on pensoit assez généralement que les cardinaux déguisés alloient fréquemment la nuit dans les rues , et que le peuple , très -persuadé , avec raison , que le meurtre d'un prêtre est le plus grand des crimes , dans la crainte de tuer un cardinal déguisé , n'attaquoit personne '. Outre les courses que je faisois avec

Ce respect du peuple de Rome pour les ecclésiasticpies n'est plus partagé par les habitans de la campagne. Les bandes de brigands , si communes dans l'état de l'Eglise et dans le royaume de Naples , n'épargnent pas plus la vie des prêtres que celle des autres citoyens; il est même beaucoup de ces brigands dont la fureur est particulièrement redoutable aux personnes revêtues de 1 habil ecclésiastique. Matera , brigand fameux de la Terre de Labour, n'a jamais fait grâce à un seul prêtre tombé entre ses mains ; il les poignardoit avec un plaisir barbare. Le nombre de ceux qu'il a fait périr est trèscnnsidérable.

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madame la duchesse de Chartres , j'en Ils phisiours particulières avec le chevalier de lîeriiis , ce que je pouvois faire très-convenablement, car le chevalier avoit plus de cinquante ans. Nous allâmes ainsi voir plusieurs ruines au clair de lune , entre autres le Colisée , la plus admirable de toutes. Je voulus monter la scala sauta ; c'est un escalier transporté à Rome , que la tradition assure qui étoit à Jérusalem , et que Notre-Seigneur descendit le jour de sa Passion. Il est entièrement revêtu de cuivre , les marches en sont très-hautes ; il n'est permis de le monter qu'à genoux , on ne le descend point. On trouve au haut de cet escalier un petit palier , au fond duquel est une porte par où l'on sort : on fait communément cette dévotion la nuit. J'y allai à minuit avec le chevalier de Bernis , et nous montâmes la scala sauta. Beaucoup d'indulgences sont attachées à cette dévotion. Je fus édifiée de la quantité de personnes, hommes et femmes, qui montoient cet escalier, et avec une agilité qui prouvoit qu'elles en avoient l'habitude; mais les gémissemens sourds du chevalier de Bernis m'édifièrent beaucoup moins : il étoit derrière moi , et me suivoit lente-

ment , toujouj's à une distance de quatre o« cinq marches; il avoit une peine infinie à gravir à genoux ces marches très-hautes et revêtues de cuivre ; d'ailleurs il avoit la goutte , et cet exercice lui causoit des douleurs assez vives. Parvenu au sommet de l'escalier, il boitoit , ce qui nous obligea d'abréger nos courses nocturnes.

Je reçus aussi plusieurs fois les bénédictions du pape, et j'allai presque tous les jours admirer et prier à Saint-Pierre. Je n'ai vu dans ma vie que deux choses qui surpassent tout ce que mon imagination avoit pu me représenter ; la mer et Saint - Pierre de Rome. Le cardinal de Bernis me donna un beau chapelet de lapis lazuli , que j'ai donné depuis à mon élève , aujourd'hui M. le duc d'Orléans. Nous vîmes à Rome l'une des plus belles cérémonies religieuses, la Fête-Dieu; nous y vîmes aussi , en revenant de Naples , la fête de saint Pierre : nous y étions dans une tribune avec le duc de Glocester, qui, quoique protestant, étoit vivement ému de cette pompe religieuse ; ce prince étoit plein de bonté , d'alfabilité ; il aimoit les arts et s'y connoissoit. Le jour de la Saint-Pierre , il y avoit dans l'église dix-

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liiiit orgues jouant ensemble , qui uc produisoient que rellct d'un bon orgue dans uno. église ordinaire. Il semble qu'on n'a jamais vu bonorer Dieu , quand on n'a pas assisté au service divin dans ce temple admirable. Je crois que l'athée même y seroit ému , s'il ne s'y convertissoit pas.

Nous fumes encore témoins à Rome de l'entrée solennelle du connétable Colonne , et du tribut de la cavale ^ que la cour de Naples envoyoit au pape ; un nombreux cortège conduisoit cette cavale superbement enharnacbée ; elle entroit dans l'église Saint-Pierre , et c'est là qu'elle étoit offerte au pape ; cette cérémonie bizarre, qui duroit depuis si long-temps^ fut abolie deux ans après. Enfin , dans notre second voyage à Rome , nous vîmes les belles illuminations de la fête Saint - Pierre , le feu d'artifice du château Saint-Ange , et la célèbre illumination de la plus belle coupole de l'univers.

Le cardinal de Bernis donna à madame la duchesse de Chartres de magnifiques coiweisalions , c'est-à-dire , des assemblées de deux ou trois mille personnes. On l'appeloit le Roi de Rome ^ et il l'étoit , en effet, par sa ma-

gnifîcence , %t la considération dont il jouissoit. Je vis à Pvome le fameux Winkclmann % qui étoi(. bibliothécaire du cardinal Albani , et gardien de son beau cabinet , que nous allâmes voir à la villa Albani ( on appelle ainsi à Ptome les maisons de campagne ). AV^inkelmann me montra un bas-relief antique , représentant une satyresse , seul monument antique , me dit-il , où Ion ait trouvé cette figure. Le cardinal Albani , qui avoit les plus

' Winkclmann , si célèbre par son Histoire de t^rt chez les anciens , étoit fils d'un pauvre cordonnier luthérien de la marche de Brandebourg ; il s'étoit fait catholique à Dresde en i j55. De cette ville il se rendit à Rome où il devint président des antiquités de cette ville, et membre de l'académie dé Saint-Luc. On a encore de cet auteur des Remarques sur l architecture des anciens ; des Réflexions sur V imitation des ouvrages grecs dans la peinture et la sculpture ; une Description de pierres gravées ; \' Explication de divers monumens inédits-, un livre intitulé Allégorie pour les artistes; et des Eclaircissement sur les points difficiles de la mjtliologic. Enfin sa correspondance a été imprimée sous le titre de Lettres J'amilicres. AVinkelmann, né en 17 18, fut assassiné à Triesl(i, en 1768, par un scélérat qui surprit sa confiance en affectant un grand amour pour les arts.

( TsoXe de IVdileiir.)

belles colleclions de ITlalie, étoit si passionné pour toutes les choses antitiues, que , lorscpi'on ne vouloit pas les lui vendre, il les dëroboit; il a fait dans ce genre une action inouïe , qui m'a été contée par le cardinal de Bernis , dix autres personnes , et la victime de cette action, qui étoit le prince de Talestrine, de la maison de Colonne, âgé alors de soixante-douze ans , et que le cardinal de Bernis m'avoit fait prendre pour mon cavalière servante. Voici le fait : le prince de Palestrine avoit eu, dans le jardin de sa maison de campagne , un superbe obélisque antique , qu'il refusa de vendre au cardinal Albani , qui vouloit, à tout prix, en faire l'acquisition. Peu de temps après le prince fit un voyage ; alors le cardinal envoya dans la nuit quatre mille hommes, qui entrèrent de force dans le jardin , enlevèrent l'obélisque et le lui apportèrent : et il le mit dans son jardin à la villa Albani. Comme le cardinal étoit excessivement puissant dans Rome , le prince n'osa pas lui intenter un procès , et il prit la chose en plaisantant , le félicita sur cet exploit extraordinaire , et ne se brouilla point avec lui. En nous promenant dans les jardins à Albani , le prince me mon-

tra ce fameux obélisque. Ce prince de Palestrine étoit père de la duchesse de Cerifalco , qui passa neuf ans dans un souterrain , et dont j'ai conté l'étonnante histoire dans Adèle et Tliéodore. Le prince donna une fête à madame la duchesse de Chartres : la duchesse y vint par respect pour une princesse de la maison de Bourbon , car elle vivoit dans la plus grande retraite , étant sujette , depuis ses malheurs , à tomber du haut mal ; elle ne resta qu'un quart d'heure à cette fête , j'allai m'asseoir à côté d'elle pour la contempler à mon aise. Quoiqu'elle n'eût que (juarante-six ans , elle paroissoit en avoir soixante - dix ; elle n'avoit plus de traces de beauté ; son maintien me frappa , et je l'ai dépeinte d'après nature ; elle avoit la tête et les yeux baissés , et de temps en temps de petits tressaillemens. Le prince me conta toute son histoire , dont j'ai mis beaucoup de détails dans mon épisode. Cette malheureuse personne étoit d'une douceur et d'une piété d'ange. Elle a toujours ignoré , et l'on n'a jamais su pourquoi son barbare époux l'avoit enfermée dans ce souterrain. Le religion, utile à tout, lui sauva la vie, car ce monstre , qui en avoit

conservé quelques sentimens , n'osa pas l'empoisonner; et lorsqu'il lut lui-même à l'article de la mort , il confia à ini valet de chambre que , pour des raisons de famille , il avoit enfermé dans un souterrain une femme coupable et folle. Il ne dit point que ce fut la sienne, que l'on croyoit morte depuis neuf ans. Le valet de chambre, qui reçut une clef du souterrain pour secourir l'infortunée qui depuis deu.v: jours manquoit de nourriture , frappa inutilement au tour , elle ne vint point recevoir son pain et son eau, elle étoit évanouie : le valet de chambre entra, la secourut, la reconnut, lui donna de la nourriture pour plusieurs jours, lui laissa la clef du souterrain, et , obligé de rester auprès du duc , il envoya à Rome un courrier au prince de Palestrine, avec un billet de la duchesse, qui , dans quatre lignes et demie , lui apprenoit son existence, et l'appeloit à son secours. Le prince, suivi de tous les hommes de sa famille , alla se jeter aux pieds du roi de Naples , et lui conter cette histoire. Le roi lui donna un régiment pour l'escorter au château. du duc, dans le cas où la force seroit nécessaire. Quand le prince de Palestrine y arriva , le duc vivoit

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