‹ Mémoires inédits de Madame la comtesse de GenlisChapitre 10 sur 38 · TOME m · texte numérisé non relu

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encore : on lui apprit, de la part du prince, que son crime ëtoit connu , et qu'on alloit délivrer sa victime : le duc expira peu d'heures après. Le prince a voit précieusement conservé le billet de sa fille; à mon instante prière, il me le montra; je ne pouvois me lasser de contempler ce petit morceau de papier; l'écriture, les paroles , les mots , auxquels il manquoit presque toutes les dernières syllabes , tout en étoit précieux à mes yeux.

Une remarque singulière, et qu'à ma connoissance on n'a point faite, c'est que, dans des pertes de mémoire sans altération de la raison , ce sont toujours les dernières syllabes des mots qu'on oublie. Ce fut ainsi que John Selkirck, matelot anglois, retrouvé au bout de vingt-cinq ans dans une ile déserte , parloit toujours fort bien anglois, à l'exception des dernières syllabes de chaque mot, qu'il avoit oubliées '. J'ai observé le même phénomène dans une personne jeune encore, mais aveugle depuis quatorze ans, à laquelle, comme je le dirai par la suite , je rendis la faculté d'écrire.

Notre séjour à Naples fut aussi agréable que celui de Rome. En traversant les Marais Pon-

' Voyez \ ff/ffnirc des f^nynges.

DE MADAME DE CENLIS. 5l

tins, nous rencontrâmes les hermites, dont j'ai fait une nouvelle intitulée les Hermites des Marais Pantins.

Lorsqu'en mil huit cent je revins des pays étrangers en France, j'appris que madame la ducliesse douairière d'Orléans faisoit des démarches pour y rentrer , et que le premier consul ne paroissoit pas disposé à céder à ce désir. Ce fut alors que j'imaginai de conter d'elle une anecdote intéressante , et dont le dénoûment la représente revenant en France , et exprimant , sur le pont de Beauvoisin , des sejitimens touchans sur le bonheur de revoir sa patrie , même après une courte absence. Je fis mettre cette nouvelle, deux mois après mon retour, dans un journal, et ensuite dans la Bibliothèque des Romans. Cette nouvelle eut le plus grand succès: on l'imprima même seule et séparément ; elle ne produisit pas l'efï'et que j'en avois espéré; elle déplut à la cour de ce temps. Madame la duchesse d'Orléans ne fut point rappelée; mais j'eus du moins la consolation d avoir fait une tentative, qui n'étoit point sans quelque hardiesse, en faveur de l'innocence et de la vertu.

Nous logeâmes, à Naples, chez l'ambassa-

(leur, qui donna aussi des fêtes charmantes à madame la duchesse de Chartres. Nous fumes présentées à la cour, et je conterai à ce sujet une aventure qui montrera comment la police étoit faite à Naples. Nous arrivâmes à midi, et, en passant dans la rue de Tolède , rue qui est aussi peuplée que la rue Saint-Honoré , on nous vola deux porte-manteaux qui contenoient des habits de livrée de nos gens j et tous nos paniers de robes parées. Comme nos courriers étoient en avant , nous ne nous en aperçûmes point, et les passans de la rue, trouvant apparemment cette action fort simple , ne nous donnèrent pas le moindre avertissement. Nous fûmes fort embarrassées , parce que nous avions besoin de nos paniers pour être présentées le lendemain matin. L'ambassadeur en emprunta pour nous à des dames de sa connoissance ; mais ces paniers étoient beaucoup plus grands que les nôtres, de sorte que nos robes se trouvèrent trèsraccourcies, et nous parûmes à la cour fort ridiculement habillées. L'ambassadeur conta notre aventure; on en rit beaucoup, et le roi ' dit à l'ambasseur qu'il nous feroit resti-

* Ce prince est celui qui vient de mourir subite-

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