‹ Mémoires inédits de Pétion et mémoires de Buzot & de Barbaroux, accompagnés de notes inédites de Buzot, et de nombreux documents inédits sur Barbaroux, Buzot, Brissot, etc.;Chapitre 45 sur 61 · A SON BEAU-PÈRE · texte numérisé non relu

A SON BEAU-PÈRE

Paris, le 10 août 1788.

J’ai reçu par M. Pastoret le paquet que vous lui avez remis. Ne craignez pas, mon cher beau-père, que je néglige de faire la connaissance de monsieur son fils ; l’occasion est

trop favorable , et je la désirais depuis trop longtemps ; je lui serai présenté par son père un jour de la semaine prochaine.

Vous ne recevrez plus de mes lettres, ni vous, ni ma mère, ni mes tantes, jusqu’à l’arrivée de M. Pastoret, qui se chargera de mou paquet. Ne négligez pas toutefois de m’écrire , et pensez que je n’ai pas de plus grand plaisir que celui de recevoir de vos nouvelles.

Bertrand ne m’a pas écrit depuis le 15 juillet , son silence m’afflige. S’il était malade, priez ma mère de lui donner tous les secours possibles , comme si c’était moi-même qui le fût. Get ami me sera toujours cher, et je vous aurai une reconnaissance infinie pour tout ce que vous ferez pour lui.

Vous n’avez pas saisi tout à fait le sens de ma dernière lettre ; je suis chagrin de ce que les circonstances retardent la réussite de mes projets , mais cela ne me met pas dans la peine. Je ne suis fâché que d’être éloigné de vous, de ma mère; car autrement je ne trouve à Paris que des plaisirs: il en est de toutes les espèces, mais jusqu’à présent je me borne à ceux de l’esprit, plus durables que ceux des sens, et qui , du moins , ne laissent aucun remords.

Je puis me flatter d'être en faveur auprès du ministre, et tous les jours cette faveur prend une nouvelle racine; malgré cela, rien ne peut se précipiter, et vous avez une bien fausse idée de la cour si vous croyez qu’il suffit d’avoir de la protection pour obtenir ce qu’on demande.

D’abord on veut dans ceux qui se présentent des talents réels, et ce n’est qu’après avoir prouvé qu’on en a véritablement qu’on obtient la faveur du ministre. Il ne faut pas croire ensuite qu’on soit placé au premier rang de plein vol, et c’est sans doute assez qu’on vous fasse faire des pas rapides. Ne vous languissez donc pas, ne croyez pas surtout que je me laisse endormir par des promesses illusoires, [/homme le plus borné sait distinguer les politesses froides de celles qui partent de l’intérêt qu’on inspire, et lorsque

DOCCMENTS INÉDITS, le neveu du ministre me reçoit il toutes les heures chez lui, lorsqu’il travaille avec moi pour tracer la route que je dois suivre, lorsqu’il se porte à faire des visites pour me procurer des connaissances honorables, lorsqu’il me permet de lui écrire tous les jours et sans cérémonie, puis-je douter que j’ai su lui plaire et qu’il m’accorde son estime?

Les circonstances seules m’arrêtent, mais tout doit s'arranger, et quelque soit le parti qui prévaudra, le ministre même frit-il culbuté , je n’en viendrais pas moins à bout de nos projets , et vous verrez quel en sera le résultat.

Pensez-vous, mon cher beau-père , que si je n’avais eu des amis à secourir, des bienfaits à reconnaître, des parents à rendre heureux , que je ne me serais pas contenté de la fortune que vous m’offriez? Il m’était si doux de vivre avec vous, quoique nous fussions, vous, un peu trop vif, et moi , un million de fois trop bouillant. Ce n’est pas pour moi que j’ai de l’ambition; je veux être utile à mes amis, à tous ceux qui ont besoin de moi, et avec de tels sentiments j’ai bien fait de m’ouvrir un chemin il la fortune.

Je vous remercie tendrement de vos offres amicales; je les accepterais avec transport si le cas se présentait , parce qu’elles partent du fond du cœur. Conservez-moi toujours ces sentiments qui me pénétrent de reconnaissance , et soyez sùr que je ne les oublierai jamais. Je ne puis faire aucun usage de vos bons conseils sur le sexe de Paris, parce que je ne me suis pas encore aperçu qu’il fût séduisant. Il est vrai que je le fuis un peu ; occupé à des ouvrages importants, je craindrais de les négliger si je formais quelque liaison, et je conserve ma liberté.

Une douleur, que j’ai prise hier en sortant de l’Opéra, \ie m’a pas permis d’aller à Versailles à l’audience solennelle des ambassadeurs indiens.

Je garde la maison aujourd’hui, mais ne vous alarmez pas, c’est une simple courbature dont je serai guéri demain ; ce qui me chagrine , c’est qu’elle m’a empêche d’aller voir une cérémonie superbe qui fait courir tout Paris. J’ai

renvoyé le billet que le professeur de l’Ecole des mines

avait eu l’attention de m’envoyer.

Les ambassadeurs furent à l’hôtel de la monnaie vendredi. M. Sage leur fit des expériences qui les étonnèrent. Le vin fut changé eu eau, l’eau prit la couleur du vin. Des caractères indiens parurent tracés sur du papier blanc qu’ils tenaient à la main; on enflamma l'air, on fit fondre des métaux dans des bouteilles qui paraissaient lumineuses, etc. De là on conduisit les ambassadeurs au balancier, on battit des médailles d’or devant eux ; d’un côté , elles représentaient une action éclatante faite par les Indiens , de l’autre , était une légende en caractère qu’ils surent lire, puisque c’étaient les caractères de leur langue.

J’ai vu deux fois les ambassadeurs à l’Opéra; on leur a donné Armide et la Caravane. — Armide est une pièce superbe qu’on joue divinement bien à Paris, — mais la Caravane est massacrée ; dites partout qu’on la joue un million de fois mieux à Marseille. Si les voix sont plus belles ici, le costume des Turcs y est inconnu, la sultane vient en chapeau , le pacha n’a point de barbe , point de pipe , il s’assied à la française ; on n’a pas su faire de chameaux, et l’on voit les pieds de ceux qui les font marcher; les soldats ne savent pas se battre, enfin la pièce perd toutes ses beautés et l’illusion est manquée.

O11 attend ce soir cinquante-quatre députés de Bretagne. Embrassez bien ma mère, des compliments à mes tantes, à M. Dallet et à toute la maison.

Votre beau-fils, G. B.

Paris , le septembre 1788

Ma mère ,

Peu s’en est fallu, ma chère maman, que vous n’eussiez plus de fils; pourquoi, lorsque vous vous servez de la main de Bertrand pour m’écrire, commencez-vous par me dire

que vous êtes malade? Pourquoi surtout ne pas vous signer au haut de la première page? Je vous ai crue au lit de la mort ; mon imagination égarée n’a vu dans votre signature que des caractères tracés d’une main tremblante, et sans le secours du domestique qui m’apporta votre lettre , je serais mort d’un mal au cœur, le plus cruel que j’aie encore éprouvé.

Depuis neuf jours j’ai la fièvre, mais sans garder le lit. — Les lettres que j’ai reçues de mes tantes ont aggravé mes maux, la vôtre m’a presque assassiné. En manquant à votre parole , sur laquelle j’avais trop compté, vous m’avez mis dans l'impossibilité de me secourir, et vous m’avez exposé à manquer même du nécessaire.

Ni mon voyage, ni mon séjour k Paris ne vous ont rien coûté ; c’était par précaution que je vous avais demandé de me faire un petit fonds, vous ne deviez pas me le promettre, vous ne deviez pas surtout m’écrire que vous étiez prête à me le faire passer, pour me le refuser ensuite lorsque je vous l’ai demandé; c'est un vrai refus, puisque vous ne m’offrez plus de l’argent que pour mon voyage, lorsque vous me savez dans l’intention de passer l’hiver à Paris. Je sens assez que vous devez désirer de me voir’à Marseille, mais lorsque vous avez su que j’étais dans le besoin, votre premier mouvement devait être de me secourir, vous auriez eusuite raisonné sur l’objet de mon retour. Je n’accepte jamais un bienfait avec des conditions, et moins encore un bienfait de ma mère, parce que, malgré ma reconnaissance et mon amitié , je n’y vois de son côté qu’une espèce de devoir.

Si j’étais capable de me déguiser un seul moment, je pourrais vous dire que je suis prêt à partir, puisqu’alors vous m'enverriez tout ce qui me serait nécessaire; mais jamais ma bouche ne trahira la vérité. Mon intention est de passer l’hiver entier dans la capitale; ce temps m’est nécessaire pour bien des choses que vous ignorez. Vous ne pouvez pas juger de mes affaires, ni de leur situation dans

l’éloignement où vous êtes, et je serais trop long si je voulais vous donner toutes les raisons qui me déterminent à prolonger ma résidence ici. — Voulez-vous tenir envers moi la promesse solennelle que vous m’avez faite , ou dois-je cesser de compter sur vous? Je ne vous demande pour toute réponse qu’un seul mot, uu oui ou un non , ce que votre cœur vous dira , pourvu que vous me l’écriviez le jour même que vous recevrez cette lettre.

J’ajoute une réflexion qui , Sans doute , vous déterminerait à me faire passer l’argent que vous m’avez promis, si, d’ailleurs, je n’avais tout à attendre de vos sentiments pour moi.

Vous m’avez assuré, par trois lettres consécutives, que je pouvais compter sur vous. Sans cette assurance j’aurais cherché d’autres moyens; il ne m’eut pas été difficile d’en trouver. Ma confiance en vos promesses a produit ma sécurité. Un refus dans le principe, quelque cruel qu’il eut été pour mon cœur, ne m’aurait fait aucun mal, parce que j’aurais eu d’autres ressources; aujourd’hui ce refus serait une atrocité , parce qu’ayant négligé de me pourvoir ailleurs il me réduirait à manquer de tout. Ce n’est point ainsi que vous agirez envers votre fils , je le sais , et ces réflexions ne me sont iuspirées par aucune crainte , mais bien par le chagrin que m’a donné votre lettre , dont tous les mots semblent avoir été choisis pour me percer le cœur.

Deviez-vous jamais vous servir du mot gueuser en me parlant de moi? Avez-vous oublié quels furent les sentiments que vous m’inspirâtes dans ma jeunesse, et ma conduite, depuis que j’agis par moi-méme, n’a-t-elle pas toujours été une conduite sans reproche?

Rester plus longtemps à Paris serait , dites-vous, donner au public une matière à gloser. Que mes prétendus amis glosent tant qu’ils voudront, j’en ris ici tout à mon aise. — Jamais je ne fus esclave du qu’en dira-t-on , et dés que je ne fais rien que d’honuéte , je dois me moquer de ceux qui glosent sur mon compte.

C’est précisément parce que j’ai des perspectives avantageuses, que sans sacrifier mes devoirs je puis donner quelque chose à mes goûts; si j’étais né sans aucune espèce de fortune , je me serais fait charpentier et j’aurais gagné ma vie à la sueur de mon front. Je dois bénir le ciel de ce qu’il m’a (ait naître dans des circonstances plus heureuses, et c’est en perfectionnant le j>eu de talents qu’il m’a donnés que je dois reconnaître ses bienfaits envers moi.

J’ai eu tort de vous parier de mon ouvrage; peut-être aussi devais-je taire mon dernier projet à mon beau-père. Mais je n’ai pu me défendre de m’en entretenir avec lui, et quoi qu’il arrive, je ne me repentirai pas d’avoir suivi le mouvement de mon cœur.

Si vous avez dit à tout le monde que j’allais retourner, vous avez mal fait, car j’ai dit à tout le monde que je ne retournais pas; n’ empêchez donc plus madame Seneque de m’honorer d’une réponse, cette petite correspondance sera trop agréable pour que je ne la désire |>as vivement.'

Mes sentiments, ma bonne mère, vous sont connns; jamais ils ne varieront , vous me conserverez les vôtres, et si le ton de ma lettre vous surprend un peu , vous penserez à tout ce que la vôtre contenait de poignant; vous direz : «J’ai blessé mon fils, il a déposé sur ce papier l’expression de sa douleur, mais son cœur me reste , et ce cœur est tout à moi. « Mille compliments à mon beau-père.

Je suis votre fils, C. 11.

Je vous prie de remettre à l’ami Bertrand tout ce qu’on vous donnera pour moi, et surtout les lettres à mon adresse.

Paris, le 26 septembre 1188.

Monsieur Chalvet,

J’ai relu plusieurs fois, mon cher beau-père, votre lettre du 18, et toujours avec uu nouveau plaisir. Les sentiments que vous m’y témoignez me flattent infiniment, et vous donnent de nouveaux droits à ma reconnaissance. Conser-

vez-moi toujours cette bonne amitié; la mienne vous est

parfaitement acquise.

Il m’est impossible de vous dire les raisons qui me déterminent à passer l’hiver à Paris ; elles sont trop multipliées.

Sachez seulement qu’après avoir bien réfléchi sur les deux premiers articles de votre lettre, je n’ai été nullement ébranlé dans ma résolution. Je rends justice ù vos bonnes intentions ; je vous veux «lu bien de vos conseils, mais, dans l’éloignement où vous êtes, vous ne pouvez pas bien juger des choses , mes affaires ne vous étant pas connues. Ce n’est pas que j'espère encore quelque chose relativement à des projets qui devaient faire le bien de la Provence ; peut-être réussiraient-ils encore si je voulais solliciter. Mais je n’aurais pas auprès des nouveaux ministres le même accès que j’avais auprès de M. de Brienne, et, tout considéré, je me détermine à garderie silence. J’ai dans ce moment d’autres vues, d’autres moyens, et des raisons plus que puissantes pour prolonger mon séjour ici. Ne croyez donc pas que je fasse encore fond sur l’objet principal de mon voyage, ni que la manie d’être écrivain me retienne. J’aime trop la Provence, je désire trop la revoir, pour ne pas voler vers vous dès que mes affaires me le permettront. L’hiver sera bientôt passé, et, dès que le printemps renaîtra, je me promets d’aller vous embrasser.

Je reconnais mes torts ; mais, en vous faisant offrir de l’argent, j'étais sûr que vous le refuseriez. Je n’ai fait cette démarche que pour que vous ne m’accusassiez pas de manquer d’égards envers vous. Je vous recommande très-particulièrement l’affaire de M. Gazan ; je suis intéressé à ce qu’elle soit bientôt décidée ; poursuivez les paysans avec chaleur, et faites rendre vous-même l’ordonnance de pièces mises ; n’oubliez pas surtout que M. Gazan est créancier de la mère de Carbonel , et non pas de son père.

Maintenant que le despotisme ministériel n’a plus lieu, je puis vous parler librement des affaires. Je vous envoie la déclaration du Roi concernant les États généraux, et la rentrée du Parlement, avec l’arrêté des Chambres du même jour. Ces pièces sont trop intéressantes pour que vous en regrettiez le port ; vous serez surtout content de l’arrêt d’enregistrement ; je vais vous raconter tout ce qui s’est passé dans la séance d’hier.

Le Parlement , les pairs s’assemblèrent à huit heures ; après l’enregistrement, le Châtelet fut admis à foire ses compliments à la cour ; le public le reçut avec applaudissement, et le Parlement lui témoigna sa satisfaction.

Les juges et consuls, qui avaient été mandés la veille, vinrent ensuite ; ils furent hués, et la cour les réprimanda. L’université fut bien accueillie, mais il n’en fut pas ainsi du corps de ville : on le siffla , on cracha sur la robe du prévôt des marchands, et, sans la troupe, on se serait porté à des excès contre eux.

On manda M. le lieutenant de police et M. Dubois, capitaine du guet, pour venir sur l'heure rendre compte de leur conduite. Le public a murmuré beaucoup contre le lieutenant de police; quant à M. Dubois, le veniat portait qu’il se présenterait, lui ou son major; ce dernier se présenta et se justifia si mal, que le procureur général requit l’information contre M. Dubois, son capitaine; elle fut ordonnée; on a entendu, dit-on, sur l’heure quarante témoins, qui tous reprochent à M. Dubois d’avoir fait assassiner le peuple. On vient de me dire qu’il est parti pour Londres.

La cour manda encore M. le maréchal de Biron, mais d’une manière honnête. Le veniat était une invitation pressante ; elle fut portée par un greffier. On dit que M. de Biron s’est mis au lit pour avoir une excuse, d’autres veulent qu’il soit à Versailles.

Quand tout cela fut fait, un de messieurs requit que M. Molé, parent de M. de Lamoignon, eût à se retirer,

i«S JEUNESSE DE BARBAROUX,

ainsi que M. d’Outremont de Millière, comme pouvant être complice des faits qu’on avait à reprocher à l’ancien garde des sceaux. Eux retirés, M. le duc de Praslin dénonça aux pairs et au Parlement Mgr l’archevêque de Sens et M. de Lamoignon. Sur sa dénonciation, le procureur général forma plainte , et la cour ordonna l’information. On pense que le Roi empêchera la poursuite de cette affaire, en l’envovant à son conseil ; mais le Parlement se propose de demander aux États généraux que le procès des deux ministres soit fait ; on les dit gardés à vue. Vous verrez, par l'arrêté du même jour que je vous envoie, ce qui a été délibéré ensuite.

Aujourd’hui, M. le premier président a été demander au Roi que le Parlement u’eiït point de vacances ; on tient que sa demande ne lui sera pas accordée.

M. Ferrand , conseiller au Parlement , est bien brouillé avec sa compagnie. On l’accuse de s’être laissé gagner par M. de Lamoignon, sur la promesse d’une commission de premier président.

11 a demandé l’assemblée de la Chambre pour se justifier ; l’assemblée s’est réunie : on l'a écouté pendant deux heures , on lui a demandé si c’était tout ; alors chacun s’est levé, et, sur ce qu’un conseiller a observé qu’il fallait au moins récapituler ce qui avait été dit par M. Ferrand, tout le monde s’est mis à rire, de manière que M. Ferrand sera obligé de se défaire de sa charge.

M. Dupresinenil n’est point encore ici; peut-être laissera-t-il passer le mois prochain sans revenir. 11 craint que les acclamations du public ne soient trop vives, et qu’il ne se porte à des excès tels que ceux qui ont eu lieu la semaine dernière. On dit que sa femme est accouchée, ce qui peut-être l’empêche de retourner.

On débite que M. d’Albert, ancien lieutenant de police, a été arrêté celte nuit avec le portefeuille secret de M. de Lamoignon.

Adieu, mon cher beau-père ; je tie suis pas aussi malade, mais ma santé n’est pas entièrement rétablie.

Mes compliments à ma mère.

Du 27. Je sors du palais. Le Roi a répondu j>ar l’arrêté du 25 qu’il y aurait une Chambre des vacations, et que le Parlement u’avait rien à voir en ce qui regarde les militaires. Les Chambres sont assemblées.

Telles sont les lettres de Barbaroux qui sont restées de son premier séjour à Paris.

Elles renferment plus d’une obscurité que nous n’essayeron* pas de dissiper. Peut-être fait-il allusion au tracé d’un canal sur lequel il a plus tard présenté un mémoire à la Convention , lorsqu’il parle de projets qui devaient faire le bieu de la Provence (p. 296). Notre but, en rapportant ces épanchements intimes, est de moutrer, à l’époque où sa plume les a exprimés, le fond de l ame de Barbaroux. On y voit de l’ambitiou , de l’amour-propre , un mélange remarquable de fougue, presque de rouerie précoce et de finesse, un cœur sensible et élevé. Quelle que soit la tournure que prendront les événements déjà bien menaçants , il est certain que ce jeune homme réussira, qu’il se fera un rôle et un nom. Mais combien il est loin de pressentir l’étrange, éclatante et tragique fortune à laquelle il est destiné ! Quelle distance franchie entre la lettre datée du 10 août 1788 et la journée du 10 août 1792 ! Dans quel tourbillon soudain et irrésistible vont être emportés les institutions, les choses et les hommes !

Ce premier séjour à Paris décida de l’avenir de Barbaroux. 11 vit de près l’état de l’opinion , il reconnut quels abus avaient aliéné contre le gouvernement la partie la plus éclairée de la nation ; les déceptions qu’il essuya n’étaient pas de nature à affaiblir la haine qu’ils lui inspirèrent; il

JEUNESSE DE BARBAROUX, emporta l’aspiration et la croyance à un changement prochain et à des réformes nécessaires.

Quand il fut de retour ou s’adressa à lui; il fit part de ce qu'il savait. Ses informations personnelles, puisées à bonnes sources, ses vues, ses opinions se trouvèrent conformes aux vues et aux opinions d’un grand nombre de ses compatriotes, qu elles fortifièrent dans la voie où ils étaient entrés. Le jeune avocat fut en crédit , et ce crédit grandit au point d’en faire peu à peu l’organe, le représentant d’un parti. 11 prit, quand il y parut, une des premières places au barreau de Marseille. Sa bonne mine , sa confiance en lui-méme qui ne le faisait reculer devant aucune difficulté ni devant aucun adversaire, lui conciliaient tout d’abord les masses, auxquelles rien n’impose plus que la beauté , la force et le courage. Mais comme il était en même temps intelligent, instruit et très-laborieux , le succès commencé par une sympathie communicative et irrésistible s’achevait par l’estime des gens honnêtes et capables. Bientôt le gain d’un procès important vient donner des racines immenses à sa jeune popularité. « Chargé de soutenir la cause d’une colonie de Catalans fixée sur une côte voisine de Marseille, et que les pécheurs de celte ville voulaient expulser, lisons-nous dans la Notice de M. O. Barbaroux, il eut à combattre l’esprit de corporation, le préjugé favorable aux nationaux, les intrigues payées, l’éloquence de puissants rivaux. Il surmonta tous ces obstacles, et les Catalans de Marseille continuèrent de concourir à sa richesse , et de former une pépinière de matelots estimés.

» Cependant la révolution marchait, Marseille suivait d’un pas égal ses rapides progrès. Des troubles v eurent lieu , et la jeunesse formée en garde bourgeoise chercha à les réprimer. Elle fut calomniée et accusée d’y avoir pris part. Elle fit une déclaration de ses principes qui fut envoyée à l’Assemblée nationale et approuvée par elle. Barbaroux en était le rédacteur. Les troubles étouffés renaquirent pourtant, parce que l’autorité abusant de son pouvoir

exerça des actes interdits par les décrets de l’Assemblée constituante. Le prévôt général de Provence, M. de Bournissac, sous prétexte de-réprimcr la sédition, fit emprisonner de paisibles citoyens, et ne voulut jamais poursuivre les vrais agitateurs. Il fut dénoncé d’une manière vigoureuse à l’Assemblée constituante par Barbaroux, qu’il poursuivait également.

» L’histoire des agitations de Marseille pendant les premières années de la Révolution a beaucoup perdu de son intérêt , et n’offre que le tableau des intrigues de ceux qui s’efforçaiçnt de revenir à l’ancien gouvernement, tout en le condamnant en apparence. Ce système, créé et soutenu avec acharnement, amena les troubles du dedans, les armements extérieurs contre la patrie, la fuite du roi, les journées fameuses de la Révolution. Marseille, ardente dans ses opinions, fut plusieurs fois troublée. La municipalité s’attacha Barbaroux en qualité de secrétaire ', et son

1 C’est vraisemblablement en cette qualité qu'il écrivait au général I.afavette, au nom du chef de la milice nationale de Marseille, la lettre suivante dont nous trouvons le brouillon dans ses papiers , tout entier de sa main :

» Monsieur,

• Vous avez été le père des milices nationales du royaume, et tous nos enfants vous doivent le tribut de reconnaissance. La garde nationale de Marseille vient s’acquitter de ce devoir en vous apportant l'hommage de ses armes. Permettez, monsieur, que le chef de celte garde vous oflrc le tribut de son admiration. Je connais vos belles, vos généreuses actions; je les lis toujours avec un nouveau plaisir dans l'histoire de la révolution d’Amérique ; j'aime à les raconter à mes braves volontaires, a mes amis, et c’est ainsi que je cherche à leur apprendre ce qu’ils doivent faire pour servir la patrie.

• Vous admirer, monsieur, n’est point assez; 1 armée que j’ai l’honneur de commander vous aime, et ce sentiment est celui de mon coeur: je vous l’exprime, monsieur, avec toute la franchise d’un militaire.

■ Une adresse à l'armée parisienne devait accompagner celle que nous avons l’honneur de vous présenter. On a désiré qu'elle partît avec celte où nous exprimons à l'Assemblée nationale nos sentiments d’admiration et de patriotisme. ».

JF.ÜXESSE DE BAH B ARODX.

esprit conciliant . son langage persuasif ramenèrent le calme et la conHance.

» Les agitateurs se portèrent surd’autres points du département. Arles et Avignon furent le théâtre de scènes déplorables. La première de ces villes parut se mettre en révolte ouverte contre les décrets du Corps législatif nouvellement convoqué. Marseille arma ses citoyens et soumit les rebelles. Mais l’Assemblée pouvait très-mal juger les mouvements arrivés à deux cents lieues de Paris et rapportés diversement par les opinions opposées. La commune de Marseille députa extraordinairement à Paris Barbaroux et Loys pour rendre compte des événements.

» ...Pendant que Barbaroux représentait à Paris la commune de Marseille, les administrateurs de cette ville, qui jusqu’alors avaient, sous son influence, rendu de si grands services à la liberté naissante, se livrant trop à l'exaltation méridionale, méritèrent d’étre réprimandés par le ministre de l’intérieur Roland.

« J’eus occasion de voir à ce sujet plusieurs lettres de » Barbaroux, » dit madame Roland dans ses Mémoires (p. 320 de notre édition), «adressées il l'homme plutôt qu’au » ministre , et qui avaient pour objet de rendre hommage » à la pureté d’intention de ses compatriotes, d’excuser ses » erreurs et de faire sentir à Roland qu’un mode plus doux » les ramènerait à la subordination nécessaire. Ces lettres » étaient dictées par le meilleur esprit et avec une pru- » dence consommée. Lorsque je vis leur auteur je fus » étonnée de sa jeunesse. Elles eurent l’effet qui était » immanquable sur un homme juste' qui voulait le bien; » Roland se relâcha de son austérité, ramena les Marseil- » lais et estima Barbaroux. »

La partie des Mémoires qui a été publiée déjà par M. Ogé Barbaroux, et que nous réimprimons aujourd’hui, se rapporte principalement à l’époque dont parle ici madame Roland ; nous n’en dirons donc rien , non plus que des événements qui suivirent, notre intention étant de nous borner

DOCUMENTS INÉDITS, à produire dans ce livre des documents, ou entièrement inédits, ou accompagnés d’éclaircissements nouveaux. L’existence de Barbaroux à partir de son entrée dans la Convention se trouve étroitement liée à celle de ses amis les Girondins; c’est dans leur histoire, c’est dans l’histoire de la Révolution qu’il faut aller chercher la sienne.

Pour ceux qui en voudraient retrouver ici quelques traces, nous extrairons des tables du Moniteur 1 l’article consacré à Barbaroux , et relatif à la part qu’il prit aux travaux de la Convention.

C’est le 5 septembre 1702 que Barbaroux fut nommé représentant. Sur sept cent soixante-seize votants dont se composait l’assemblée électorale tenue à Avignon, il recueillit sept cent soixante-quinze suffrages. Les votes étant nominatifs, chaque électeur devait nommer à haute voix le candidat qu’il portait à la Convention nationale. Les autres députés et suppléants élus furent :

Mouraillc, maire de Marseille; Duprat le jeune, maire d’Avignon; Rebecqui ; Barbaroux; Granet; Durand; Gasparin d’Orange; Moïse Bayle; Pierre Bayle; Rovère aîné; Lauze-Duperret; Carra de Paris, députés.

Dubois-Crancé ; Pélissier; Bernard Laurent, MainvieQe atné, suppléants.

Mouraiile avant donné sa démission , Carra et Dubois- Crancé ayant été nommés dans d'autres départements, Pélissier, Bernard Laurent et Mainvielle devinrent membres de la Convention.

Ap rès son élection , Barbaroux prononça les paroles suivantes , qui ont été conservées dans le compte rendu de l’assemblée électorale :

« J’accepte. Mon âme est celle d’un homme libre. Elle s’est munie depuis quatre ans de la haine de la tyrannie. Je délivrerai la France de ce fléau, ou je mourrai. Avant mon départ, je signerai ma sentence de mort, je désignerai

* Non» avons pris de préférence le» table» de la réimpression du Moniteur (Plon, éditeur), plus condensées que les anciennes.

tous les objets de mes affections , j’indiquerai tous mes biens, je déposerai sur le bureau un poignard. Il sera destiné à me percer le cœur si je suis infidèle un seul moment à la cause du peuple. «

L’abnégation , le dévouement patriotique qui ont inspiré ces paroles se retrouvent dans le rôle politique et dans la correspondance de Barbaroux pendant tout le temps qu’il put remplir ses fonctions à la Convention.

En se rendant à Paris , est-ce bien la tyrannie du despotisme réduit à une complète impuissance que Barbaroux, songeait à combattre? n’est-ce pas plutôt la tyrannie, bien autrement dangereuse alors, de la démagogie? C’est du moins à lutter contre celle-ci qu’il usa ses forces; il se sacrifia à cette tache, et comme il en avait fait le serment, — ne pouvant délivrer la France du fléau qui a perdu la République, qui a compromis pour plus d’un demisiècle la cause de la liberté en France, — il mourut.

Voici , d’après les tables du Moniteur, l’énumération de toutes les circonstances où Barbaroux eut occasion de manifester son opinion ou de prendre part aux actes de la Convention :

Bahbaroui , député de* Bouches-du-Rhône à la Convention , déclare que Panis lui a désigné Robespierre comme l'homme vertueux qui devait être dictateur ; — Fait part du dévouement avec lequel Marseille a concouru à l'expédition de Nice ; — Vote pour quoi; lasse rendre les comptes à la commune de Paris ; — Appuie l'établissement d'une commission extraordinaire relative a une dénonciation contre le ci-devant roi et ses agents ; — Son discours a l’occasion de la récrimination de Marat contre la députation de la Gironde; — U fait observer qu'il a beaucoup disparu d'or et d'argenterie depuis le 10 aoîit; — Propose un comité judiciaire pour discuter les propositions relatives au procès à foire à bonis XVI ; — Est élu secrétaire; — Parle en faveur d’une garde départementale; — Accuse Marat et défend Roland dans l'affaire relative aux assignats;— Dénonce un arrêté de la commune de Paris ordonnant

I impression d une pétition improuvée par la Convention ; — Pièce» établissant le projet «Je ae définie de lui; — il accuac Robeapicrre ;

— \ enge la Convention du bruit répandu qu’il ae forme un parti qui veut la république fédérative ; accuae Marat et autre» ; — Demande à accuaerde nouveau Robeapicrre; — Demande l'impression de toute» lea pièce» relative» aux trahiaona de I.oui» XVI- — S on pose au départ de» fédéré» et parle en faveur de la garde départementale;— Demande un rapport sur l'affaire d’Arlca ; — Propose de subroger le ministre aux marché» passé» eu Italie par la coin niunc de Marseille; — Demande que Louis XVI soit mis en cause

- Se» observations sur les plainte» de Dumouriez relatives aux

besoin» de l'année ;- Dénonce une lettre adressée à Marat sous de» nom» supposés; — Parle sur lea subsistances; — Lit l'acte énnneiatif des crimes imputés à Louis Capet ; - S’oppose a la présence des blesses du 10 août lors de sa comparution ; Réfute sa

défense; — Dénonce le ministre Pache, — Demande le renouvelle ment de tous les membres du Comité de surveillance ; — Rérrimi nation de Marat contre lui au sujet de mandats d’arrêt en blanc -Sou vote dans le procès du roi; - Il demande le sursis jusqu’à

expulsion de» llourboiis; — S’oppose à la démission de Manuel de Kersaint ; Défend Valadi ; - Approuve la conduite des Français de Constantinople contre Choiseul-Gouffier ; Sa motion sur le traitement des officier» de santé de la marine; - Son opinion sur organisation du ministère de la guerre; — Propose de faire couper es forêts nationales de la Corse; - Fait voter des fond» pour les travaux publics ; — Sa motion relative à la ville d’Arles ; — Est i,n pliqné dan» une procédure qui exige un mandat d'amener contre lui; — Fait faire une avance de fonds à Marseille pour achat de grains ; rendre un décret pour la répartition des grains entre les departements méridionaux ;— Son opinion sur l’éloignement de Pans des volontaires des départements ; — Pétition pour sa traduction au tribunal révolutionnaire ; — Il fi.it décréter la continuation de la procédure commencée contre Ducruix ; — Appuie la motion de convoquer les assemblées primaires ; — Est élu membre du Comité de salut public ; — Sa motion contre les dénonciateurs ■ contre la faction d’Orléans ; - Pétition ,1e la section Bonconaeii contre lui ; — Demande de son expulsion par les sections de Pari»

— Il combat le projet de taxer les grain»; — Fait décréter l’examen de la conduite de Main vielle; - Son opinion sur les pouvoirs des députés envoyés aux armées ; — Combat la continuation du Comité de salut pub'ic; — Dénonce les commissaires de la Convention a Marseille; — Attaque divers agents du Conseil exécutif; — S’élève contre les députés qui sollicitent et accaparent les places pour leurs

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ami» et paient* ; — Kait décréter en principe que tout fonctionnai» public est comptable à tout instant de sa fortune; — Combat l'emprunt forcé ; — Vote un droit d'enregistrement sur fo» effets <le commerce , un impêt sur les compagnies financières ; — Répond à Robespierre que celui-ci a défendu la Constitution de 1791; — Demande sa mise en accusation ; — Arrestation d'nn courrier envoyé par lui ; — Il nie que le tribunal populaire de Marseille ail continué ses fonctions après sa cassation ; — Déclare qu'il mourra à son poste ; — Est décrété d’arrestation ; — Refuse l’offre d’otage» faite an nom du peuple de Pari» ; — Écj-it que le Comité de Pan» lui a donné l’ordre de se rendre dans une maison d’arrêt ; — — Réclamation d’isoard contre ses inculpations; — Projets contre-révolutionnaire» annoncés dans une lettre à son adresse; — Il est décrété d'accusation; — Lettre adressée par lui à la commune d’Aix; — Proposition de le déclarer traître à la patrie ; — Il est accusé d'avoir envoyé à Duperret Charlotte Corday avec un ouvrage de Salles: sa lettre à Duperret lue à la Cour; — Ses liaisons avec Charlotte Corday; — On lui reproche de l’avoir envoyée assassiner Marat; — Lettre écrite par lui à la municipalité de Marseille ; — Autre lettre que lui écrit Charlotte Corday ; — Il est déclaré traître à la patrie.

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