POUR MA BONNE MÈRE
Paris, 22 juin 1788.
Vous me faites trop languir après vos lettres , ma chère maman , et je «lois vous en faire des reproches. Si vous sentiez le plaisir qu'elles me font , vous n’en seriez pas avare à ce point , et vous me donneriez de vos nouvelles au moins tous les quinze jours. Si vous craignez de m'occasionner des dépenses , affranchissez vos lettres , mais ne m’en privez pas. Mon cœur se serrerait de douleur si vous restiez jamais un mois sans m'écrire. Pensez que je suis éloigné de vous, et que dans cet éloignement mon unique consolation est de recevoir de vos nouvelles et de baiser bien tendrement votre chère écriture.
Votre image est toujours devant mes yeux. Vous êtes, ma lionne mère, l'idole de mon cœur, et quand je serai parvenu au point que je désire, je couvrirai cette chère idole de mille présents et de mille caresses.
M. Burel vous avait écrit une lettre à laquelle, sans doute, vous n’avez pas répondu. Je ne me rappelle pas trop ce qu'il vous disait , et j’ai fait au hasard un croquis que je vous envoie. Il faudra peut-être y ajouter quelque chose ; adressez-vous à Bertrand , il le fera volontiers et il le fera bien. Voici pour votre instruction :
Dans la lettre de M. Burel, il y avait bien des choses Batteuses pour moi ; j’ai répondu à ses honnêtetés et j’ai insisté pour avoir des lettres de recommandation. Ma lettre est toute prête, mais je ne la mettrai dans la boite que daifs deux jours, afin que vous avez le temps «le lui écrire de votre côté pour que nos lettres se croisent. Cela produira un bon effet, car M. Burel ne se doutera jamais que nous nous soyons concertés pour écrire en même temps. Il faudra donc faire copier ma lettre tout de suite, y ajouter ce que vous jugerez à propos et la mettre au courrier. Je vous le répète , je ne sais pas trop ce que M. Burel vous
2*î JEUNESSE DE BARBAROUX,
a écrit , et c’est pour cela que je vous dis d’ajouter au croquis que j’ai fait. S'il vous a demandé dans sa lettre de quelle manière il peut m’étre utile, répondez qu’il suffit de me recommander à ses bons amis en leur marquant que mon goût pour les sciences m’a conduit dans la capitale, qu’ils veuillent bien s’intéresser à moi et me faciliter dans mon avancement. .l’entre dans tous ces détails afin que vous ne soyez pas embarrassée ; parlons maintenant de nous.
Lés affaires sont ici prodigieusement embrouillées, et jusqu’à ce que le calme soit remis, il est impossible, de toute impossibilité, de faire la moindre chose, il faut donc attendre et s’armer de patience.
Vous n’aviez mis dans ma malle qu'une seule paire de bas de soie; ceux que j’ni achetés ne valent rien. (Juand on vous dit que les soies sont meilleures à Paris , on vous ment , et pour le prix il est toujours plus fort ; des bas ordinaires m’ont coûté 1-4 francs 10 sous, une culotte que je n’ai portée que deux fois et avec précaution est déjà tout à jour : jugez de la bonté des étoffes; au reste , mon habit commence à devenir transparent , et je vais en faire faire un autre, car ici il ne faut pas avoir l’air grêle! J’ai fait de mon habit bleu le plus joli habit du monde , mais il faudra encore des culottes, car les blanches, quand on vient de les laver, sont plus noires qu’elles n’étaient en Provence après les avoir portées deux semaines. Les chemises coûtent quatre livres, les souliers six; en revanche la nourriture se donne : pour 15 sols, on peut dtner de manière à n’avoir nul besoin de souper, mais il faut boire de la bière, ce qui n’est point mauvais.
Le banquier auquel M. Bellier m’avait adressé m’a reçu parfaitement, mais n’a rien fait de plus. Voici un trait qui doit vous prouver que je dois faire peu de fond sur ce monsieur. J’étais porteur d’une lettre de change de vingtcinq louis sur M. Jaume; elle était payable à vue, cependant M. Jaume, suivant l’usage, me renvoie à dix jours.
je pouvais attendre , mais j'aimais mieux avoir l'argent ; je crus donc qu’en montra ut cette lettre il la prendrait pour s'en faire paver et me compterait le montant. Point du tout, il ne me l'offrit pas, malgré que je lui fisse sentir que j’avais besoin, comme ça, de cet argent; il me conseilla de me présenter de nouveau à M. Jaume en lui offrant l’escompte. C'est ce que je fis , et moyennant trente sous mes vingt-cinq louis me furent payés. J’irai cependant encore voir ce banquier , et jusque-là je suspends mon jugement.
Je vous envoie une lettre pour le chevalier, qu’il faudra faire jeter dans la boite du grand bureau par l’ami Bertrand ; désormais , je lui écrirai par uue autre voie. Cette dernière épttre est supposée avoir été écrite à Marseille.
Vous me marquez dans votre lettre que mon beau-père vous avait offert de payer M. Boyer. Je suis infiniment sensible à cette offre , et mon cœur eu gardera toujours le souvenir. Je ne voudrais pourtant pas que mon beau-père payât celte somme du sien; il me suffirait qu’il en fit les avances , et dès que ma bonne étoile commencerait à luire , je lui ferais tenir le montant de ce qu’il aurait payé. Si cela avait lieu, je voudrais que ce fût vous qui portassiez l’argent à M. Boyer, et je désirerais que vous fissiez tout comme si c’était moi qui vous l’eût fait passer. Vous ne pouvez pas sentir, et je ne pourrai pas vous exprimer la raison pourquoi. En deux mots, c’est une raison d’amour-propre, par rapport à madame Senèque. Ce serait un triomphe pour moi qu’elle sût que j’ai payé M. Boyer. Ce seul mot doit vous faire connaître ma façon de penser à cet égard.
N’oubliez pas de dire au cher Bertrand que parmi mes papiers sont un ou deux petits cahiers , bien mal écrits et tous froissés, contenant des observations sur les volcans d’Ollioules. Ces cahiers me sont essentiels, et je l’invite à les chercher avec soin. Il les reconnaîtra en ce que ce ne sont que de petits cahiers, faits d’une feuille, comme celle où j’écris, pliée en quatre feuilles, qu’ils sont roulés et
très-mal écrits. J’attends une réponse de Ferey à une lettre que je lui ai faite en route; tâchez de le prévenir pour qu’il ne m’oublie pas, car cette réponse m’est nécessaire, et je travaille à un mémoire que je ne puis finir que quand je l’aurai reçue.
Ma santé se soutient, et mon contentement n’est altéré que par l'idée que je suis éloigné de la plus tendre des mères. J’ai écrit cette lettre rapidement; Dieu fasse que vous la puissiez lire! Des compliments à mon beau-père, à mes tantes, â Isaheau ; n’oubliez pas madame Havel et Joséphine , et sachez me dire quelque chose du somnambulisme.
Votre cher fils, B.
Autres compliments à la famille Barret.
Paris, le 5 juillet 178#
Je reçois toujours avec un nouveau plaisir les lettres de ma bonne maman ; mais je les trouve un peu rares. Deux lettres dans un mois, c’est bien peu pour un homme forcé de vivre éloigné de ce qu’il a de plus cher au monde. Pénétrez-vous bien, ma chère mère, de cette idée, que vos lettres seules peuvent rendre notre séparation moins cruelle, et vous n’en serez point avare. Pour moi, je vous écrirai toujours, toujours vous aurez de mes nouvelles, et je ne cesserai de vous répéter que vous avez le plus tendre des fils , et que ce fils ne veut vivre que pour votre consolation.
Je reçois vos conseils avec plaisir, et toujours ils me firent impression , lors même qu’il vous semblait que je ne les écoutais pas. Soyez de toute tranquillité sur ma conduite, sur mes actions, je ne ferai jamais rien qui ne soit bien conforme aux principes de la plus saine morale. Mon cœur, jusqu’aujourd'hui, fut à l’abri des remords déso-
DOCUMENTS INEDITS.
lanls, et jamais je ne les connaîtrai, parce que jamais je ne ferai rien qui m’avilisse à mes propres yeux. L’honneur et la vertu seront toujours le principe de mes actions.
J’ai su intéresser en ma faveur le neveu du premier ministre, et je ne puis plus douter de l’espèce d’affection qu’il a pour moi , depuis qu'il m’a offert de solliciter luimême , en personne, pour m’obtenir ce que je demandais. Je sors d’avoir avec lui une conférence d’une heure ; le résultat a été que, malgré les circonstances fâcheuses et l’engourdissement de toutes les affaires, il fallait toujours agir auprès des ministres et ne jamais se rebuter. Il faut ici de la patience; avec du temps et des protections, on vient à bout de tout. On m’a donné le conseil de ne pas trop demander, de peur de ne rien avoir. L’homme le plus protégé ne parvient 'jamais tout à coup ; c’est une politique de ministre, de le faire avancer peu à peu, quoique rapidement, afin d’éviter qu’on ne murmure, et qu’on ne l’accuse de renverser l’ordre pour élever des intrus.
J’ai toujours ma place à l’école des mines, mais cet établissement est frappé de paralysie, comme tout le reste, depuis l’époque des divisions qui nous agitent. Il faut de l’argent pour faire mouvoir de grandes machines, et l’argent manque. On craint même une réforme ; cela ne m’amuserait guère, quoique je pusse y parer. Ce n’est pas la première fois qu’un homme qu’on avait envoyé chercher s’est trouvé sans place en arrivant, et M. le médecin Olivier, pour lequel M. Bernard m’avait donné une lettre, s’est trouvé dans ce cas. Pour moi, j’agis comme si cela devait arriver, et, par les protections que je me fais, j’arrange les choses de manière à parer à tous les événements.
Je n’ai besoin de rien ; mais, par une suite de ma prévoyance, je vous engage à mettre toujours de côté quelque argent. Ayez toujours à votre service cinq à six louis. 11 peut arriver que je sois court ; à qui m’adresserai-je alors?
JEÜNES-SE DE BARBAROUX
Ici, quand on demande, on vous refuse, et je n’aurais pas l'audace de recourir à un protecteur pour lui chanter misère. Je ne serai peut-être jamais au cas d’avoir besoin d’argeut ; mais si ce cas venait à m’arriver, c’est sur vous que je dois compter. Ma grosse dépense ayant été faite (je veux parler de l’achat de mes habits), cinq ou six louis poarraieut bien me durer trois mois , et pour une si modique somme , vous ne voudriez pas me faire manquer ma fortune. Profitez de l’avis, mais, surtout, ne parlez à personne de mes affaires. Répondez que je suis bienvenu chez les grands, et que je fais bien mes affaires ; à toute autre question , battez la campague ; je ne veux pas qu’on soit instruit de ce qui me concerne, sinon que je reçois partout des politesses, et que je suis admis partout.
Le père Brochier m'avait donné une lettre pour madame Larraire, de qui j’ai reçu les plus grandes honnêtetés. J’ai diné chez cette dame une fois, et je viens de trouver en rentrant un autre billet d'invitation pour demain dimanche. Dites au père Brochier mille choses agréables. J’attends toujours avec impatience les lettres de recommandation qu il m’a promises; dites-lui que j’ai surtout besoin de M. de Breteuil et deM. de Lambert, contrôleur général des finances; je ne lui avais pas encore parlé de ce dernier ministre ; c’est cependant de lui que dépend l’école royale des mines, dont M. de la Miiiière est intendant. Je dois être présenté à M. de la Miiiière dans le courant de la semaine prochaine.
Ne négligez pas de me faire des amis et des protecteurs ; avec quelques talents, on est sûr de marcher bien vite, quand on est protégé.
Je n’ai pas encore reçu de réponse de M. Aignan ; je l’attends avec impatience. Avez-vous écrit à M. Burel '■ Voyez-vous Castelin ? Ma caisse n’est poiut encore venue, et je languis ; sachez s’il a reçu ma lettre. N’oubliez pas de recommander à Bertrand de me trouver les cahiers que je lui demande. Mille choses à mes tantes, que j’embrasse,
à M Dallât, à mon beau-père, à Isabeau et à Cagnote, que je suis bien fâché d’avoir oublié l’autre fois.
Votre cher fils,
Barbaroux.
N’oublie/, pas ma mère nourrice.
Faites mettre au bureau de la petite poste les lettres que j'ai envoyées à mon beau-père; Bertrand s’en chargera.
N’oubliez pas de faire à ce bon ami toutes les politesses que vous pouvez imaginer, je lui suis fortement attaché.
Pari» , le 2 aq,ût 1788.
Depuis près d’un mois, ma chère maman, je n’ai reçu aucune de vos lettres, et ce silence m'afflige d’autant plus que personne ne m’a donné de vos nouvelles , excepté M. l’abbé Ouvière , qui l’a fait très-succinctement. Vous ne devez pas me laisser si longtemps dans la peine, vous qui connaissez la sensibilité de mon cœur, et, lorsque vos occupations ne vous permettent pas de m’écrire, vous devez au moins me faire dire quelque chose par Bertrand, ou charger mes tantes de me donner de vos nouvelles. Je crains toujours que vous ne soyez malade, et j’ai besoin d’étre rassuré sur votre compte.
Je n’avais pas donné mon adresse à M. l’abbé Ouvière , et j’ai été surpris de recevoir une lettre de lui. C’est un tour de politique dont je n’ai pas été la dupe. Il voulait savoir ce que je faisais à Paris, et m'arracher par adresse ce que je veux cacher. J’ai su lui répondre d’une manière aussi adroite ; il ne sait rien de ce qui me concerne, ainsi ne lui en dites rien vous-méme. Je ne veux pas que ces messieurs qui se disent mes amis soient instruits, ni de mes projets , ni de la réussite ; c’est une satisfaction pour moi de les laisser dans le doute, s’épuiser en vains raisonnements. Lorsqu'ils me verront dans Marseille, jouer dans
la société un rôle honorable, alors il sera temps de leur présenter ce que j’aurai fait ; encore faudra-t-il user de circonspection, de peur de leur inspirer trop de jalousie.
Vous m’avez reproché dans votre dernière lettre, de vous avoir trompée en vous disant que je devais loger à l’hôtel des monnaies. Le mot tromper est un peu fort, mais trêve là-dessus. Il est très-vrai que je devais descendre à l’hôtel des monnaies; mais, dans l’intervalle de mon voyage, le ministre a projeté une réforme qui va bientôt avoir lieu à l’école des mines. J’étais le mattre de prendre ma place, mais, si elle avait été reformée, c’était tout dit pour moi. On m’a conseillé d’attendre que les arrangements projetés eussent lieu; alors, n’ayant plus à craindre de changements, je serai tranquille possesseur de la place qu’on me donnera. J’ai parole du ministre et de l’intendant; il est très-certain que je serai placé. En attendant, je ne souffre de rien , et je jouis ici de tous les agréments possibles.
J’ai dfné liier chez madame Louet, dont le fils a épousé la sœur de Ferry. Cette dernière est actuellement'à Marseille avec son époux. Ferry ne savait sans doute pas qu’elle allait faire ce voyage, lorsqu’il me remit une lettre pour sa sœur; elle était partie depuis longtemps, lorsque je me présentai pour la lui remettre ; mais j’ai reçu de la part de la belle-mère toutes les honnêtetés possibles.
F’Ile a de Ferry la meilleure opinion ; nous parlons souvent de lui, et cette conversation est la plus agréable pour moi. Si Ferry m’envoie son ouvrage, j’irai le lui porter de ma part. Cet hommage lui fera plaisir.
Madame Larraire à laquelle le père Brochier m’a recommandé, ne cesse pas de me combler de politesses. J’ai dtné dimanche dernier avec toute sa famille ; parlez de cela au père Brochier, qui in’a totalement oublié.
Je ne vois pas venir la caisse que j’avais remise à Castelin ; j’en suis inquiet, car elle m’est nécessaire.
Il faut que Bertrand cherche bien dans mes papiers; il n’a encore trouvé que la moitié de ce que je demande.
Je voudrais surtout deux petits cahiers, qui n'ont pas six teuilles de papier chacun, et qui sont bien froissés. Que l’ami Bertrand les cherche bien, et qu’il ne perde aucune occasion de me faire passer au moins ce qu’il a déjà. S’il pouvait voir M. Belcombe, il m'obligerait de lui dire que je languis de recevoir les dessins qu’il m’a promis. M. Belcombe fera bien de s’entendre avec Bertrand pour trouver des occasions, car ses occupations ne lui permettent pas d’aller s’informer des départs.
Je pense que M. Debuigne, à qui Bertrand devait remettre mes papiers, sera déjà parti; sans doute qu’il s’empressera de venir me voir à son arrivée. Si Bertrand s’était fait donner son adresse, il ferait bien de me l’envover.
J'ai cassé mes boucles, dont je garde cependant les débris; je viens d’en acheter de bien solides, elles m’ont coûté soixante livres.
La démission de M. de Breteuil ne me sera préjudiciable en rien , parce qu’il aura toujours la plus grande influence dans les affaires; ainsi, continuez à demander au père Brochier les lettres qu’il m’avait promises pour ce ministre. Je dois écrire à ma tante un de ces jours, et j’entrerai dans de plus grands détails.
Je lis très-bien votre écriture, vous n’avez pas besoin de recopier vos lettres. Mon beau-père ne tardera pas à recevoir une des miennes. Je l’embrasse, ainsi que mes tantes et les petits enfants.
Des compliments à Isabeau et aux amis.