CHAPITRE V
Ils arrivent à Charenton : nous volons auprès d’eux , Rebecqui, Pierre Baille et moi ; Bourdon nous accompagnait : c’est le même qui , profitant de la méprise d'une assemblée électorale , a depuis siégé dans la Convention
fables absurdes et des complot* chimériques, les hommes du gouvernement s’occupaient de détruire, soit par le raisonnement, soit par la plaisanterie, les contes dont on berçait une foule d’ouvriers ignorants. Les ordres de ces hommes étaient de ne prêcher que le respect dû aux autorités constituées, et la liberté de l'action- des lois. Jusqu'au bâton qu’ils portaient ))our leur défense personnelle, portait l’emblème de leur mission ; ils étaient convenus de l'appeler, entre eux, la Constitution. Jamais une seule rixe n’avait dévoilé leur existence secrète et bienfaisante. » [Histoire de ta révolution du 10 août.)
comme député de l’Oise , et s’est rendu cher à la Montagne par ses vociférations ; il postulait alors auprès de Rehecqui une place de secrétaire de la commission d’Avignon. Je ne puis dire avec quel sentiment de joie nous embrassâmes nos frères; nous leur donnâmes, nous en reçûmes mille témoignages d'affection, nous fîmes avec leurs chefs et plusieurs d’entre eux un repas fraternel. Il y avait aussi quelques jacobins : Fournier, dit l'Américain, dont nous croyions l’bonnéteté sure comme la bravoure ; Héron , de la Bretagne , franc comme les hommes de ce pays , mais depuis mystifié par Marat, et quelques autres dont les noms m’ont échappé. Après le dîner on se réunit en petit nombre dans un cabinet, pour arrêter un plan de conduite. Les Parisiens nous assurèrent que le lendemain les faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau se porteraient en armes a la rencontre des Marseillais. Quelle occasion plus belle de faire triompher la cause du peuple! la cour ne s’attendait pas â ce mouvement; il n’v avait donc pas de résistance il craindre, il n’y avait pas de sang à verser; on pouvait obtenir la réparation de tous les torts, la suspension ou la déchéance du Roi , suivant ce qu’on aurait jugé de plus convenable, et faire ainsi avorter toutes les conspirations du dedans et du dehors , non par la flamme et le fer, mais par un coup d’adresse. Celte pensée nous frappa, et dans l’instant notre plan de campagne fut arrêté.
On convint que les faubourgs marcheraient en armes au-devant des Marseillais : Santerre l’avait promis; il nous faisait dire de compter sur quarante mille hommes. Cette marche ne devait rien présenter d’insurrectionnel. Son seul caractère aurait été celui d’une fête fraternelle ou d’un honneur rendu, sans réquisition, et par un
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mouvement spontané, aux descendants des Phocéens.
Cette armée devait placer les Marseillais à son centre et défiler des faubourgs sur les quais. On aurait disposé un train considérable d’artillerie de manière qu’en passant elle l’eût enlevé. A l’hôtel de ville on eût jeté mille hommes pour l’entourer et attendre les commissaires des sections qui devaient former un nouveau corps municipal ; quatre cents hommes auraient occupé la mairie pour y retenir Pétion, et quatre cents autres auraient arrêté le directoire du département. On devait occuper aussi les postes de l’Arsenal , de la halle au blé, des Invalides, les hôtels des ministres et tous les ponts sur lu Seine.
Cependant l’armée se fût portée aux Tuileries sur trois colonnes ; on eût barricadé les avenues du Carrousel, du pont-tournant et des quais, on y eût établi des batteries , et la troupe pénétrant dans le jardin y eût campé. On devait y avoir des tentes, des piquets, des vivres, et l'on était bien résolu de ne sortir de ce camp qu’après la réparation de toutes les injustices.
Cette expédition 11e pouvait être sanglante. Les Suisses n’auraient pas été en force aux Tuileries, et l’on ne voulait pas les attaquer dans leurs casernes. O11 leur eut dit (l’attendre en paix la manifestation de la volonté nationale. On n’eût pas pénétré dans les appartements du château : mais on les eût bloqués : quant au parti définitif qu’on aurait pris, on était assez d’accord de faire à l’Assemblée législative l’invitation de prendre garde à ce que la nation française ne reçût aucun dommage, et de lui déclarer que le peuple de Paris, campé dans les Tuileries, ne déposerait les armes que lorsque lu liberté serait assurée par de grandes mesures, et que les départements les auraient approuvées. Surtout il fut arrêté qu’on
punirait de mort le vol, les excès envers les personnes, la désobéissance envers les chefs. Nous voulions que cette insurrection pour la li lier té fut majestueuse comme elle, suinte comme les droits qu’elle devait assurer, et digne de servir d’exemple à tous les peuples, qui n’ont besoin pour briser leurs fers que de se montrer à leurs tyrans. Si ce plan eut été suivi , le sang des Français et des Suisses, victimes ignorantes des perfidies de la cour, n’eût pas coulé au 10 août ; la République eût été fondée sans convulsions, sans massacres, et nous ne serions pus devenus, rongés de la gangrène populaire, l’horreur de toutes les nations. Mais il était réservé à Santerre de faire manquer une expédition qu’aucun malheur n’aurait accompagnée. Le mauvais génie de la France le destinait aux exploits du 2 septembre, et aux défaites de la Vendée.
J’avais écrit l’aperçu de ce plan au crayon. Fournier en prit une copie , et nous échangeâmes ces notes ; celle qu’il me donna , laissée dans une culotte de nankin , fut portée chez la blanchisseuse , et ne me revint que plusieurs jours après : singulier accident qui pouvait tout découvrir et peut-être faire manquer la révolution ! Nous convînmes aussi de nous surveiller réciproquement; en conséquence, Bourdon vint avec nous, Héron, Fournier prirent chacun un Marseillais. En nous retirant, nous rencontrâmes Santerre, qui nous donna de nouveau ('assurance qu’il viendrait avec quarante mille hommes au-devant du bataillon.
Santerre ne tint pas sa parole , il n’y eut que deux cents hommes qui se présentèrent pour recevoir les Marseillais; encore étaieut-ce pour la plupart des fédérés des départements , avec deux douzaines de Parisiens armés de piques et de coutelas. Quel fut notre étonne-
ment en Jes voyant défiler ! Nous ne savions pas que Santerre, fabricant de bière, devenu célèbre pour avoir un moment résisté à la Fayette, n'était au fond qu’un homme extrêmement médiocre, lourd d’esprit et de corps, orgueilleux, mais incapable d'élever sa pensée à rien de grand. Déjà il avait voulu faire mouvoir les faubourgs le 26 juillet, mais ses moyens mal concertés donnaient à la cour tunt d'avantage, qu’elle eût infailliblement battu les patriotes, si Pétion n'eût arrêté celte molle insurrection ; ainsi nos espérances furent trompées, et nous suivions tristement les Marseillais , qui se rendaient à la mairie dans le plus bel ordre.
Au milieu des embrassements, on propose un diner fraternel aux Champs-Elysées, on l’accepte ; on va déposer les fusils, on s’y rend. J’ai lieu de croire que cette partie ne fut pas proposée par le sentiment, mais par une noire combinaison. En effet, on conduisit les Marseillais à côté d’un jardin où les grenadiers des Filles-.Saint-Thomas célébraient une orgie. On ne les avait pas encore servis qu’ils se battaient déjà : Jes grenadiers, dit-on, insultèrent quelques personnes spectatrices de leurs fêtes, ou qui, peut-être, désapprouvaient leurs chansons inciviques. A l’insulte ils joignirent les menaces et tirèrent l'épée ; alors un. cri se fit entendre : A nous les Marseillais ! Ceux-ci sautent par les fenêtres, franchissent les palissades, joignent les grenadiers et les mettent en déroute ; un de ces derniers tira un coup de pistolet et tomba d’un coup de sabre, il fallait voir courir dans les Champs-Elysées les Parisiens, qui , loin de séparer les combattants, n’osaient les envisager. Si l’on avait voulu peindre la consternation , la terreur, c’est une de ces figures qu’on devait dessiner. Jusque-là, tout annonçait une rixe ordinaire ; mais voici des fuits qui
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laissent entrevoir une trahison. Les grenadiers des Filles-Saint-Thomas Fuient dans les Tuileries, et le pont esta l’instant retiré ; ils montent au château, et les dames de lu cour leur prodiguent les soins les plus affectueux ; l’une d’elles témoigne des alarmes sur son mari : Ne craignez pas, lui dit la Reine, votre mari n’y était pas. La Reine savait donc quels hommes avaient célébré cette orgie ? N’est-*1 pas vraisemblable que des émissaires de la cour, inélés à des patriotes, avaient proposé la partie des Champs-Elysées et amené la rixe? N’a-t-on pas voulu en faire le prétexte d'un mouvement funeste aux Marseillais? Ce qu’il y a de certain, c’est qu’à l’instant où ceux-ci, prévenus par nous, rentraient dans leurs casernes, toute la section des Filles-Saint-Thoraas s'était armée, et s’emparait du poste de la Comédie italienne, par où les Marseillais devaient passer dans leur retraite. On répandait partout qu’ils avaient massacré les Parisiens; on provoquait à s’armer contre eux, et déjà de forts pelotons de gardes-suisses parcouraient les boulevards. Les Marseillais, de leur côté, avaient fait deux prisonniers, et se disposaient à soutenir l’attaque. Il fallut toute la prudence de Eétion pour calmer cette fermentation, et déjouer l’intrigue qui l'avait suscitée.
Cependant les machinations et les mouvements se multipliaient. Il y eut conseil au château pour savoir ce qu’on ferait des Marseillais ; les corrompre parut la chose la plus aisée. On devait me choisir pour agent et m’offrir un million. L'abbé d’Espagnac, longtemps après , m’a raconté cette anecdote ; il la tenait d’un Coigny, qui, disait-on, avait fait renoncer à ce parti, en observant que ma conduite dans la révolution n’nnnonçait pas un liomme qu’on pût gagner. Ce fait se lie assez bien avec les tentatives que Lieutaud avait faites
auprès de moi peu de jours avant l’arrivée des Marseillais. J’ai dit que cet ex-générul de Marseille, devenu lieutenant dans la garde du Hoi , était encore commissionnaire de la cour dans ses secrètes manœuvres. Je reçois un billet sans signature, pur lequel on m'invite à me rendre au faubourg Saint-Germain dans une maison indiquée, sous prétexte de me parler des intérêts de Marseille et des miens. J’allais répondre, lorsqu’un billet plus pressant m’est apporté. Un Marseillais se trouvait chez moi ; je le charge de porter à l’adresse donnée une réponse par laquelle je demande que l'auteur du billet se nomme s’il veut que je me rende chez lui, ou qu’il veuille bien se présenter chez moi dans la matinée. On m’apporte un troisième billet , le porteur me nomme celui qui me l'écrit ; j’avais reconnu que c’était Lieutaud : il me répétait qu’il s’agissait des plus chers intérêts de Marseille, des miens et des siens; la conférence devait m’éclairer sur des objets très-importants. Le porteur, soldat de la garde royale , déguisé , me le répète plusieurs fois. Je réponds par écrit qu’il ne pouvait y avoir rien de commun entre M. Lieutaud et moi. Cependant , comme j’avais prévu le cas d’une confidence sur les trahisons de lu cour (car tromper son propre parti pour se ménager un moyen de salut n’était pas une chose impossible dans un homme vénal), je fis entrevoir dans ma réponse que je recevrais avec reconnaissance tous les avis qu’on voudrait me donner, que j'en garderais soigneusement le secret, (pie j’en ferais obtenir la récompense. Lieutaud vit bien que je ne donnais pas dans son piège, et me répondit par une lettre extrêmement vague, sur les Marseillais et les intentions qu’on leur supposait ; mais il m’est démontré qu’il s’agissait d’un projet de corruption ou d’assassinat. J’ai déposé
dans le temps ces lettres et mes réponses au secrétariat de la commune de Marseille.
Voilà les tentatives de la cour, voici celles de Marat et de Robespierre.
J’ai dit, dans les premiers chapitres de ces Mémoires, qu’en 1788 j’avais fait un cours d’optique sous Mnrat ; je l’ai apprécié comme savant ; je dois le faire connaître comme politique.
Un de mes écrits sur la rébellion d’Arles tomba dans scs mains ; il m’écrivit pour me complimenter, et m’invita à l’aller voir. Je m’y rendis : il demeurait alors visà-vis le café Richard , dans la rue Saint-Honoré. Je reconnus bien mon maître d’optique ; mais quand je l’entendis, je crus qu’il avait perdu la tête. Il me dit sérieusement que les Français n’étaient que de mesquins révolutionnaires, et que lui seul avait dns moyens de fonder la liberté. Je voulus pressentir le grand homme , je parus avide de ses instructions. * Donnez-moi, me dit-il, deux cents Napolitains armés de poignards et portant à leur bras gauche un manchon en guise de bouclier; avec eux je parcourrai la France, et je ferai la révolution. » Tout ce qu’il ajouta hit de la même force : il voulait me prouver que c’était un calcul très-humain d’égorger dans un jour deux cent soixante mille hommes. Sans doute il avait de la prédilection pour ce nombre, car depuis il a toujours exactement demandé deux cent soixante mille têtes, rarement il allait jusqu'à trois cent mille.
Un pareil entretien n’était pas assez agréable pour que j’y revinsse ; mais après m’avoir écrit plusieurs lettres de reproches, il me fit chercher par Rovère, qui m’entraîna dans sa retraite. Marat avait pris gîte dans les mauvaises rues voisines de la place du Palais-Royal,
chez Daubigny, espèce d'avocat, puis jacobin, puis voleur. Nous trouvâmes l’homme célèbre écrivant son journal. Il était pressé ; l’imprimeur demandait des feuilles. Il fallait voir avec quelle légèreté Marat faisait ses articles. Sans connaître un homme public, il demandait au premier venu ce qu’il en pensait, et il écrivait. J’écraserai Le scélérat, disait-il. Il avait fait un article contre Degravc. Itovère observa que ce ministre venait à notre sollicitation de rappeler Wigenstein , commandant de l’armée du Midi : il aurait pu ajouter qu’il allait lui accorder la croix de Saint-Louis, dont le sans-culotte Rovère était alors fort envieux. Sans autre examen, Marat effaça ce qu’il avait dit de Degrave. Son journal achevé, il nous parla politique. Nous avions tort de croire que les Français devaient faire la guerre avec des fusils : le poignard était la seule arme gui convint à des hommes libres. Avec un couteau bien affilé, on fiait tomber son ennemi dans un bataillon, comme au coin d’une rue. L ’ Assemblée nationale , ajouta-t-il , peut encore sauver la France; il faut quelle décrété que tous les aristocrates porteront au bras un ruban blanc, et qu’on les pendra lorsqu’on en trouvera trois réunis. Ensuite, il voulait qu’on attendit dans les défilés des rues et des promenades les royalistes et les feuillants , et qu’on les égorgeât : c’était plus tôt fait, c’était même un acte d’humanité ; car on ne devait pas douter qu’ils ne voulussent aussi nous égorger. Je lui fis observer qu’on pouvait de cette manière tuer beaucoup de patriotes : faible objection ! Si sur cent hommes tués , disait-il, il y a dix patriotes, qu’importe ! c’est quatre-vingt-dix hommes pour dix, et puis on ne peut pas se tromper ; tombez sur ceux qui ont des voitures, des valets, des habits de soie, ou qui sortent des spectacles, vous êtes surs que ce sont des aristo-
craies. On ne voudrait jamais croire que ces propos m’ont été tenus par Marat, si l’on ne retrouvait dans son journal les mêmes propositions.
Lorsque l’Assemblée législative l’eut décrété d’accusation, il m’écrivit de nouveau et me fit dire que je pouvais le sauver en l'emmenant a Marseille. J’eus la faiblesse de consentir à le voir encore : Duprat et Rovère m’y engagèrent. Rebecqui me disait que dans l’état de crise où nous étions, il ne fallait rien négliger et même entendre les plus fous. Un affidé de Marat me conduisit dans un café de la Grève, et de là chez une femme où la conférence eut lieu a neuf heures du soir. Ce furent les mêmes propos ; il m’engagea surtout à le conduire à Marseille : il se travestirait, me disait-il, en jockey. Je ne promis rien , je craignais trop de faire un mauvais présenta mon pays. Cependant, croyant que sa douleur dérangerait davantage sa tête, je lui donnai quelques consolations. Je pensais alors que ses discours sanguinaires étaient le délire de son esprit, et non l'épanchement de son âme atroce. Je n'ai bien connu Marat que lorsque j’ai vu signée de lui la lettre par laquelle le comité de salut public de la commune de Paris engageait toutes les municipalités de la France à imiter les massacres du 2 septembre.
Marat m’envoya , vers la fin de juillet , un écrit de plusieurs pages qu’il m’engageait de faire imprimer pour le distribuer aux Marseillais, au moment de leur arrivée. Nous tînmes conseil avec Granet, député, pour savoir ce que nous ferions. L’ouvrage nous parut abominable : c’était une provocation aux Marseillais de tomber sur le Corps législatif. Il fallait, disait-il, sauvegarder la fumillc royale, mais exterminer une assemblée évidemment contre-révolutionnaire. Assurément ce langage
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eut fait lanterner un aristocrate, on l’aurait applaudi dans la bouche de Marat. Granet pensa, comme nous, qu’il fallait rejeter cet écrit ; et, pour mieux nous faire connaître son auteur, il nous conta que, peu de jours auparavant, les valets du Roi distribuaient gratuitement aux portes des Tuileries le journal de Marat, d’où il inférait que cet homme était payé pour imprimer ces calomnies, ou que du moins elles servaient assez la cour pour qu’elle se rendit colporteuse de son journal. Cependant Granet, après avoir écrit contre Marat, a voté pour lui, s’est déclaré son disciple, et a fait immoler à ses mânes plus de six cents Marseillais, tous ses amis, tous ses défenseurs, quand le prévôt nous opprimait. Espèrestu , Granet, vivre en paix dans ton pays? Mais les victimes égorgées par la Montagne ont des fils , des pères... Ils te déchireront. Puissent les ombres sanglantes de mes amis assassinés te suivre partout ! Les spectres et les remords sont le premier supplice des scélérats.
Marat m’écrivit, le l'r août, pour me presser de l’emmener à Marseille ; il m’envoya , le 3, son affidé pour me déterminer à ce voyage. Le 7, il m’écrivit de nouveau à ce sujet ; le 9 au soir, il me marquait que rien n’était plus urgent, et me proposait encore de se déguiser en jockey. Certes il ne pensait pas alors à une révolution : elle se fit le lendemain , et, depuis, Marat s’est glorifié d’en avoir été le moteur. Combien je regrette d’avoir brûlé ces lettres ! mais je craignais des recherches si la cour avait pris le dessus, et non-seulement je sacrifiai tous les écrits qui pouvaient être un prétexte à persécution, mais encore je pris sur moi du poison. Ces lettres ont été vues par dix personnes, il peut en rester une ou deux dans mes papiers; et puis Murat, en
publiant une de mes réponses dans son journal , a luimême attesté cette correspondance. Je ne prends tant de précautions à rassembler les preuves de ce que j’avance, que parce que rien n’est plus curieux pour l’histoire que les faits que je rapporte. Il est vrai qu’il n’est pas besoin de ces entretiens ni de lettres pour attester les atroces folies de Marat; elles sont écrites en traits de sang dans tous les départements de la France.
Robespierre aussi me circonvenait. Un- abbé de ses amis, couvert de guenilles, et que j’ai vu depuis juge du tribunal révolutionnaire, vint me prier de pusser à la mairie, où, disait-il, Fréron et Panis m’attendaient. Je m’y rends : il s’agissait de déterminer les Marseillais à quitter les casernes du haut de la Chaussée-d'Antin pour s’établir dans celle des Cordeliers. Il y avait un .avantage dans cette position ; c’est qu’en cas de mouvement le bataillon pouvait plus facilement agir. Aussi ce projet fat adopté. Leurs autres discours furent enveloppés de mystère : il fallait que quelqu’un se mit à la tête du peuple. Voudriez-vous donc, leur dis-je, un dictateur ! Fréron sentit que je n’aimais pas cette magistrature : Non , me répondit-il , mais vous savez que Brissot vent F être. Sergent survint, on fit silence. On me dit ensuite qu’il était partisan de Pétion, et lui rapportait tout ce qu’il entendait : C'est un si petit homme que ce Pétion ! il n’a pas une idée ; jamais il n’y aurait de révolution si nous ne la faisions pour lui. Les imbéciles ! il fallait que Pétion raccommodât chaque jour les sottises qu’ils avaient faites la veille !
On m’invita le lendemain à une autre conférence chez Robespierre. Je fus frappé des ornements de son cabinet : c’était un joli boudoir où son image était répétée sous toutes les formes et par tous les arts. Il était peint
sur la muraille à droite, gravé sur la gauche, son buste était au fond et son bas-relief vis-à-vis ; il y avait en outre sur les tables une demi-douzaine de Robespierre en petites gravures. L’abbé et Punis étaient uvec lui. Raille et Rebecqui m'accompagnaient. La conversation fut d’abord tout à fait semblable à celle que j'avais eue uvec Fréron et Punis : il fut question de placer les Marseillais aux Cordeliers. Ensuite Robespierre, parlant de la révolution, se vanta beaucoup de l’avoir accélérée ; mais il soutint qu’elle s’arrêterait si quelque homme extrêmement populaire ne s’en déclarait le chef et ne lui imprimait un nouveau mouvement. Je ne veux pas plus d’un dictateur que d’un roi , lui répondit brusquement Rebecqui, et la conversation fut rompue. En sortant , Punis nous serra la main : Vous avez mal saisi la chose , nous dit-il, il ne s'agissait que d’une autorité momentanée , et Robespierre est bien C homme qui conviendrait pour être à la tête du peuple. N’insistez pas , repartis-je, les Marseillais ne baisseront pas les yeux devant un dictateur. Raille nous a depuis assuré que , dans une autre conversation , Panis lui avait fait de pareilles ouvertures qu'il avait repoussées. C’est ainsi que Robespierre cherchait à usurper dès lors le pouvoir national. La Convention n’a pas osé le frapper lorsque nous lui avons dénoncé ces faits, et Louvet a prouvé sa domination dans Paris : maintenant il règne ; il fait couler le sang de ses accusateurs.
Cependant la fermentation était extrême : les partis se choquaient ; on entendait ce murmure sourd qui présage les insurrections, comme les mugissements des flots annoncent la tempête. La Fayette, disait-on, murchait sur Paris. Il est certain que ce mouvement devait avoir lieu ; La Fayette s’en était ouvert au vieux Luckner, qui l’avoua devant plusieurs députés, chez l’évêque
de Paris, cl le nia lorsqu’il fut interpellé d’en faire sa déclaration légale : il est encore reconnu que La Fayette avait ordonné il Dumouriez, qui commandait sous lui une division de l’armée , de lever son camp, et que Dumourie/. avait désobéi. Toutes ces nouvelles propageaient l'alarme, tandis que la cour, plus audacieuse, laissait déjà percer la joie du succès. Jamais elle n’avait été plus brillante, ni plus entourée de seigneurs et de chevaliers de toute espèce. Il fallait un terme à tant d’agitations : déjà plusieurs sections avaient arreté de ne plus reconnaître le Roi ; celle de Maueonseil fit afficher le 9 août (pie si la déchéance n’était pas prononcée, à minuit elle sonnerait le tocsin et s’insurgerait.
Le soir, le ltoi fit appeler Pétion, qui trouva le château extrêmement garni de satellites. Le Hoi lui demanda quel était l’état de Paris ; Pétion ne lui en cacha pas la fermentation ; mais tous ces interrogats n 'étaient qu’un prétexte. On avait appelé le maire pour le retenir en otage ; il sentit le piège. Déjà ses amis l’avaient aperçu, ils en avaient instruit divers députés, qui le firent à l’instant mander à la barre. Des huissiers, précédés des grenadiers du Corps législatif, vinrent lui signifier le décret dans le jardin des Tuileries, où il étuit retenu depuis trois heures, non sans quelques provocations. Pétion obéit, et sortit ainsi des mains de la cour.
A minuit le tocsin sonne, la générale bat : l’air répétait au loin ces lugubres sons. Des motifs de prudence nous déterminèrent à ne pas nous mettre à la tète des Marseillais, baille représentait à Paris le département des Bouches-du-Rhône, et moi la ville de Marseille ; Rebecqui était mandé à la barre. Tous les trois nous étions chargés de veiller à 1a conservation du bataillon. Nous lui limes dire par Bourdon, qui, depuis lu confé-
rencc de C.liarenton, logeait avec nous, de nous envoyer tous les quarts d'heure une ordonnance pour nous instruire de ses mouvements ; surtout nous lui recommandions de ne pas trop se livrer à des impressions étrangères , de ne marcher qu’avec les colonnes parisiennes, et de ne pas se mettre à la tête dans les défiles des mes, et surtout au château, dont il ne connaissait pas les avenues. L'amour de la gloire l’emporta sur ces prudentes recommandations : les Marseillais, à leur grand péril, occupèrent dans cette journée le poste d’honneur.
Berlin, le courrier Aubert, le capitaine Carrière, vinrent nous rejoindre à cinq heures du matin. Nous les plaçons pour observer les événements, Bertin dans l’Assemblée nationale, Aubert au faubourg Saint-Antoine, Carrière auprès du bataillon ; nous allons, Rebecqui et moi , reconnaître les dispositions militaires. Les légions arrivaient de toutes parts avec leurs canons ; mais cette extrême diligence annonçait plutôt l’intention de défendre que celle d’attaquer. C’était le commandant général Mandat qui les faisait avancer. Il avait donné l’ordre au commandant du poste de la maison commune de tirer sur les bataillons du faubourg Saint-Antoine, lorsqu’ils déboucheraient par l'arcade Saint-Jean. L’ordre est montré au corps municipal encore en fonctions ; Manuel, procureur de la commune, cite le général, qui reconnaît publiquement son écriture r la foule, qui presse le commandant, se jette sur lui, l’entraîne hors de la salle et le tue '. On avait arrêté aux Tuileries
1 l’elticr, dans son Histoire de lu Révolution du 10 août , dit I|I1C le motif de ce meurtre était le déair qu'on avait de ae procurer l'ordre (qui du reste n a pas été retrouvé sur Mandat) de repousser la force par la force ; que Pétion , renfermé dans le château , avait été
une fausse patrouille composée d’anciens gardes du corps ; la multitude allait les déchirer, lorsque quelques citoyens se réunirent pour former à- l’instant une espèce de tribunal. Ils sauvèrent de cette manière plusieurs malheureux qui n’étnient pas de la patrouille, quoiqu’ils eussent été pris dons le jardin. Il était alors sept heures du matin. Les commissaires des sections ne remplacèrent la municipalité qu’à neuf heures, quoiqu’ils eussent passé la nuit à la commune. Ce fait est important, parce que ces commissaires se sont dits les seuls auteurs des plus importantes opérations auxquelles le corps municipal avait pourtant concouru. J’ai vu depuis beaucoup de personnes s’attribuer les honneurs de cette journée, quoiqu’il soit bien certain que le plan n’en
oblige de signer. Pction, don! la conduite a été si perfide ce jour-là à l’égard de la cour, a plus tard invoqué ponr sa défense toutes les circonstances qui prouvent qu'il était de connivence avec l'insurrection. Peut-être aussi les a-t-il un peu exagérées ou dénaturées, car il avait alors à agir ainsi un grand intérêt, celui de sa conservation. Cependant, du fond de l'exil, il s'est montré très-préoccupé dn désir de réfuter les accnsations de ses ennemis qui lui reprochaient d’avoir cherché à foire échouer le mouvement du 10 août. Voici une pièce inédite qui a été trouvée après sa mort, parmi ses papiers, en double exemplaire, tous deux de sa main :
• A imprimer s'il est possible.