‹ Mémoires inédits de Pétion et mémoires de Buzot & de Barbaroux, accompagnés de notes inédites de Buzot, et de nombreux documents inédits sur Barbaroux, Buzot, Brissot, etc.;Chapitre 51 sur 61 · MÉMOIRES DE 1)A II II A HOUX · texte numérisé non relu

MÉMOIRES DE 1)A II II A HOUX

oubli de son ressentiment me le lendit plus cher ; c’est l'origine de l’étroite amitié qui nous unit et de nos relations avec lioland.

Nous ne pouvions, sans souffrir, assister aux séances du corps législatif et des jacobins : là les brigues de la cour triomphaient souvent des principes ; ici on ne discutait plus, on s’agitait tumultueusement, on n’agissait que pour mal faire. Ce n’étuit plus cette société, célèbre d’abord par de grands talents, et, après la fameuse scission des feuillants, par sa constance. Livrée alors aux Cordeliers que Danton y avait jetés, énergu mènes sans moyens-, vendus à d’Orléans, prêts à se vendre encore, on y persécutait déjà, par la calomnie et les cris, le peu de philosophes qui la soutenaient de leurs noms et une

ni de» fournisseur» de l'armée, ni du général, et puisqu'encorc la municipalité d'Avignon avait certifié le contraire, ainsi que le directoire du departement de la Drôme, qui s'est rétracté de sa trop légère dénonciation ; nous avons prouvé que notre réquisition à des gardes nationales avait été nécessaire pour empêcher les effets de la rébellion du régiment dTEnghien arrivé dans Avignon sans ordre , ni des commissaires civils, ni des commandants militaires, et que cette réquisition avait d'ailleurs été ratifiée par tous les membres de la commission réunis. Nous avons enfin prouvé que si dans la tbule du peuple qui se pressait autour de nous, lors de notre entrée à Avignon, se trouvaient quelques individus écliappés des prison», le commissaire du Roi auprès du tribunal est seul coupable de ne les avoir pas fait arrêter, que la loi ne nous avait délégué que le pouvoir d'organiser les deux districts de Louvèie et de Vaucluse, et non celui de prononcer de» arrestations, mais qu'elle avait donné cette autorité au commissaire du Roi auprès du tribunal, qui s'était refusé de l’exercer, malgré les ordres du ministre de la justice et malgré nos réquisitions.

Toits les chef» d’accusation dirigés contée nous, nous les avons démentis par des pièces authentiques. Mais les détails sont |>eu digues de votre attention au moment où vous allez vous occuper des plus grands intérêts du peuple poussé vers la servitude par la plus infernale coalition. Citoyens, on veut vous endormir pour vous enchaîner. Soyez vigilants, levez-vous , cl vous serez libres.

majorité de gens de bien toujours inerte et par conséquent toujours asservie. Robespierre qui, comme l’a dit Condorcet, n’a pas une idée dans la tête, pas un sentiment dans le cœur, Robespierre y tenait toujours la tribune, déclamant contre la cour alors qu’il écrivait son Défenseur de la Constitution , s’opposant à la guerre offensive , lorsque l’ennemi s’avançait, empoisonnant le peuple par la flatterie, et déjà s’exerçant au crime par ses provocations contre Rrissot et les républicains , contre Louvet qu’il voulut faire pendre pour avoir résisté à sa domination dans les jacobins, et qu’il a proscrit depuis pour s’étre opposé à sa dictature dans Paris.

Klle sera curieuse et atroce l'histoire des contradictions et des calomnies de ce Robespierre. Dans la question sur la guerre, si solennellement traitée aux jacobins, il ne cessait de dire à ses contradicteurs : Koi/s voulez donc la guerre P Certes personne ne voulait de ce fléau ; mais les Autrichiens étaient là, il n’y avait plus à délibérer si l’on se battrait ou non , et toute la question se réduisait à savoir si la guerre serait offensive ou défensive. La guerre défensive convient peu au caractère français ; elle donnait à la cour tous les moyens de nous ruiner en faux préparatifs, et tout le temps de disposer ses trahisons sur nos frontières et dans l’intérieur. Brissot, au contraire, voulait qu’on profitât de l’énergie de la nation , demandant la guerre n grands cris, pour prévenir l’Autriche. Certain qu'on forcerait la cour à déployer les moyens sur lesquels elle nous trompait, on rendrait évidentes ses perfidies. On courait bien les risques d’être battu ; mais il y avait à ce danger un remède dans l'indignation nationale , au lieu qu’il n'y en avait plus si la conspiration royale était conduite

à son terme. Ces raisons triomphèrent ; la guerre fut décrétée à l'unanimité par le Corps législatif. A quels excès Robespierre ne s’est-il pas porté pour venger son amour-propre de cette défaite ! Il n’avait pas voulu la guerre offensive, lorsqu’elle était nécessaire ; ensuite lui et ses complices l’ont réduite à la défensive par la désorganisation des armées : et aujourd’hui qu’ils la dirigent dans le tripot du salut public, nous sommes hattus de toutes parts. Las d’entendre ces calomnies et les applaudissements des jacobins, nous nous enfermâmes dans notre retraite, et là, mesurant les maux de la patrie, nous songions aux moyens de la snuver.

Trois partis la divisaient alors : la cour, les feuillants et les jacobins. La cour travaillait à renverser la constitution pour établir son despotisme. Les feuillants tentaient d’amener une nouvelle révision pour obtenir deux Chambres et le patricial. Les jacobins n’avaient pas un but commun , quoique agissant de concert ; parmi eux les Cordeliers voulaient du sang , de l’or, des places et d’Orléans; les républicains, une république et des mœurs. Les deux premiers partis, la cour et les feuillants, s’étaient mis d’accord pour ouvrir aux Autrichiens les portes de la France, ceux-ci parce qu’ils se flattaient d’v gagner leurs deux chambres, et celle-là parce qu’habile à tromper, elle espérait donner des fers à tous. Renforcée par tous les hommes timides ennemis des révolutions, cette coalition puissante menaçait d’asservir le peuple, qui n’était défendu cpie pur les jacobins , mais dans des intentions diverses. Les uns le servaient par ambition, les autres par avarice, bien peu par vertu : nous n’avions pas alors les preuves écrites des manœuvres de la cour ; (celte preuve a été trouvée aux Tuileries, dans l’armoire de fer) ; mais une foule de circonstances nous en don-

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nait la 'certitude morale. Son silence sur le traité de Pilnitz avait été trop affecté pour qu’il ne fût pas évident qu’elle adhérait à cette confédération des puissances provoquée par les frères du lloi. La 'Fayette commandait une de nos armées ; et lorsqu’on l’avait vu abandonner le généralut de Paris, dans lequel il était si utile à la cour, on n’avait pu se dissimuler qu’il ne dut la servir plus utilement à la tête des troupes On en fut plus convaincu, lorsqu'on le vit passer de la Moselle au Nord, emmenant avec lui son armée, que celle de Luckner vint remplacer, par un mouvement croisé jusqu’alors inouï dans les combinaisons militaires, ruineux pour l’État, mais dont le but était de conserver à la Favette ses régiments affidés. On ne s’était pas trompé davantage sur la déroute de Mons, sanglante comédie jouée pour arrêter le zèle des patriotes et la formation des bataillons, ni sur l’ordre de rétrograder donné ù Luckner, lorsque le vieux général , croyant qu’il fallait faire la guerre tout de bon, s’était ejnparé de Courtrui. Le refus de sanctionner le décret pour In réunion de vingt mille gardes nationaux sous les murs de Paris, seul moyen que le génie de Servan eût trouvé pour empêcher la trahison sur les frontières ou en prévenir l’effet dans l’intérieur, annonçait trop clairement l'intention d’ouvrir aux Autrichiens la route de Paris. Partout le fanatisme du veto royal apposé sur le premier décret contre les prêtres insermentés soulevait les campagnes ; partout les insurrections pour les grains se manifestaient nu milieu de l’abondance ; le camp de Jalès se formait encore ; les papistes d’Avignon remuaient, forts de l'absence de Itnbeequi ; enfin de toutes parts le péril nous pressait, de toutes parts lu contre-révolution s'avançait. Dans ces affreuses circonstances, nous tournions nos

regards vers le Midi, nous y cherchions un point de résistance.

Nous écrivîmes ùda municipalité de Marseille de s'approvisionner de gruins. C’est la première précaution que des hommes d’Etat doivent prendre, car le déluut de subsistances fiiit avorter les plus belles entreprises ; nous en avons fait une épreuve funeste dans l’insurrection départementale. Marseille suivit notre conseil ; le maire partageait nos opinions. Nous l’engageâmes ù envoyer des hommes sûrs dans tous les départements du Midi, et aux armées d’Italie, des Alpes et des Pyrénées, pour y former l’opinion, et cinquante commissaires partirent pour cette mission importante. Nous l’engageâmes à sonder Montesquieu, général de l'armée des Alpes, dont l’ambition pourrait être heureusement dirigée pour la liberté, et il ne tarda pas à entrer en correspondance intime avec lui. Enfin aucun de nos avis ne fut négligé; il resserra les liens de la fraternité entre Marseille et Toulon ; il cultiva l’amitié de I’aoli et de ses Corses, dont plusieurs bataillons passèrent à l’armée d’Italie, prêts à défendre nos droits communs au deduns comme au dehors ; il alla plus loin , il provoqua le département des Bouches-du-Rhône a retenir le produit des impôts, que dévoraient le pouvoir exécutif et ses ministres, et le département le retint ; tous les jours nous écrivions aux corps administratifs, à la municipalité, au maire, à la société populaire, à quelques amis sûrs, au club d’Avignon , aux Monaidiers d’Arles ; nous voulions que tous les patriotes s’aimassent , qu’ils s’instruisissent des exercices militaires et qu’ils fussent prêts à défendre leur indépendance. C’est ainsi que nous élevions secrètement dans le Midi des barrières à lu tyrannie.

Un jour que nous revenions, Rebecqui et moi, des

MÉMOIIIES DF. H A Kl) A IlOUX.

Champs-Elysées , où nous nous étions entretenus de nos projets, nous rencontrâmes Roland et Lanthenns ; Lantlienas ! qui depuis a lâchement abandonné Sun ami et la cause de la liberté. Nous les embrassâmes avec transport ; Roland nous témoigna le désir de conférer avec nous sur les malheurs publics ; nous convînmes que je me rendrais chez lui le lendemain, seul, pour échapper aux regards des espions.

Je fus exact au rendez-vous. Roland logeait dans une maison de la rue Saint-Jacques, au troisième; c’était la retraite d’un philosophe. Son épouse fut présente à la conversation et la partagea. Ailleurs, je parlerai de cette femme étonnante. Roland me demanda ce que je pensais’ de la France et des moyens de la sauver; je lui ouvris mon cœur et ne lui dissimulai rien de nos premières tentatives dans le Midi. Précisément, Servan et lui s'étaient occupés du même plan Mes confidences amenèrent les siennes. Il me dit que la liberté était perdue si l’on ne déjouait sans retard les complots de la cour ; que la Fayette paraissait méditer des trahisons au Nord ; que l'armée du centre, toute désorganisée, manquant de toutes les espèces de munitions, ne pouvait empêcher l’ennemi de faire une trouée, et qu'enfin tout était disposé pour que les Autrichiens fussent à Paris dans six semaines. N’avons-nous donc, ajouta-t-il, travaillé depuis trois ans à la plus belle révolution que pour la voir renversée en un jour? Si la liberté meurt en France, elle est à jamais perdue pour le reste du monde : toutes les espérances des philosophes sont déçues. La plus cruelle tyrannie pèsera sur la terre. Prévenons ce malheur, armons Paris et les départements du Nord : ou, s’ils succombent, portons dans le midi la statue de la liberté, et fondons quelque part une colonie d’hommes indépendants : il me

disait ces mots, et des larmes roulaient dans ses yeux. Le même sentiment faisait couler celles de son épouse et les miennes. Oli ! combien les épanchements de lu confiance soulagent les âmes contristées ! Je leur fis rapidement le tableau des ressources de nos départements et de nos espérances. Je vis une joie douce se répandre sur le front de Roland ; il me serra la main , et fut chercher une carte géographique de la France '. Nous observâmes que, des bords du Rhin à lu mer de

1 -C'est dans le courant de juillet (1792) que voyant les affiurc empirer par la perfidie de la cour, la marche des troupes étrangère» et la faiblesse de l'Assemblée , nous cherchions où pourrait se réfugier la liberté menacée. Nous causions souvent avec Barbaroux cl Servait de l'excellent esprit du Midi, de l’énergie des départements dans cette partie de la France, et des facilités que présenterait ce local pour v fonder une république, si la cour triomphante venait à subjuguer le Nord et Paris. Nous prenions des cartes géographiques; nous tracions la ligne de démarcation; Serran étudiait les positions militaires; on calculait les forces, on examinait la nature et les moyens de reversement des productions; chacun rappelait les lieux ou les personnes dont on pourrait espérer de l’appui-, et répétait qu’apres une révolution qui avait donné de si grandes espérances, il ne fallait pas tomber dans l'esclavage, mais tout tenter pour établir quelque part un gouvernement libre. — « Ce sera notre ressource, disait Barbaroux, si les Marseillais que j'ai accompagnés ici ne sont pas assez bien secondés par les Parisiens pour renverser la cour; j'espère cependant qu’ils en viendront à bout, et que nous aurons une Convention qui donnera la république pour toute la France. • ( Mémoires de madame Roland , pages 229 et 230 île notre édition.) — En rapprochant ce passage écrit par la prisonnière de l'Abbaye, au mois d’aoùt , du récit du proscrit de Saint-Émilion, en constatant l'impossibilité d'un concert et l'identité des déclarations, il est impossible de ne pas croire à la sincérité de l’un et de l'autre. Et c'est repeudant dans ce» conversations tenues dans le petit salon de la rue de la Harpe, odieusement dénaturées, dans ce que Marat et Hébert appelaient les conciliabules de la femme Roland , que leurs ennemis ont puisé cette accusation de fédéralisme adressée aux Girondins bien avant le 31 mai et sous laquelle ils ont succombé.

MÉMOIRES DE BARIUROUX.

l'Ouest , la France était partagée par les montagnes des Vosges, du Jura, et par In Loire, qui coule dans la même direction. Entre les points où les rochers finissent, et celui où commence la barrière des eaux, sont des plaines assez vastes qu’il fallait défendre par un camp ; les montagnes l’eussent été par leurs fiers habitants, et les bords de la Loire par des redoutes qu’on y eut facilement élevées ; car h- fanatisme et nos fautes n’avaient pas encore armé la Vendée. Si l’ennemi eût forcé le canif), s’il eût passé la Loire ou traversé les montagnes du Jura, une seconde barrière devait l’arrêter : h l’est , le Doubs, l’Ain, le Rhône ; à J’ouest, la Vienne, la Dordogne, au centre, les rochers et les rivières du Limousin. Plus loin, nous avions l'Auvergne, ses buttes escarpées, ses ravins, ses vieilles forêts, et les montagnes du Velav, jadis embrasées par le feu, maintenant couvertes de sapins, lieux sauvages oùdes hommes labourent la neige, mais où ils vivent indépendants. Les Cévennes nous offraient encore un asile trop célèbre pour n’étre pas redoutable h lo tyrannie ; et à l'extrémité du Midi, bous trouvions pour barrières, risère, la Durance, le Rhône depuis Lyon jusqu’à la mer, les Alpes et les remparts de Toulon. Enfin, si tous ces points avaient été forcés, il nous restait la Corse ; la Corse où les Génois et les Français 11’ont pu naturaliser la tyrannie, qui n’attend que des bras pour être fertile, et des philosophes pour se guérir de ses préjugés.

Roland pensait qu’il fallait former, au centre du Midi, des magasins de subsistances, s’assurer de la manufacture d’armes de Saint-Étienne, et occuper l’arsenal de Toulon. Je désirais de mou côté qu’on n’nbandonnàt pas La Bretagne. La marine de Toulon ne suffira jamais pour donner à un Etat un rang parmi les puissances

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maritimes. Brest nous était donc nécessaire, et je pensais que des bords de In Loire on pouvait porter In liberté jusqu’il la pointe d'Ouessant , en établissant des points de résistance sur les rivières et au milieu même des landes, depuis Granville jusqu’à la Flèche.

Toutefois nous ne voulions pas délaisser les départements du Nord et Paris ; il fut au contraire résolu que nous tenterions tous les moyens de les sauver Le plus sùr était d’exécuter le décret sur le camp de Paris, malgré le veto du Roi, la pétition de l’état-major de Paris, et les oppositions de Robespierre, qui, sans doute, n’espérait pas trouver dans les départements des sicaires pour ses conspirations. Je promis de demander à Marseille un bataillon et deux pièces de canon. Ces bases arrêtées, je quittai Roland , plein de respect pour lui et pour sa femme; je l’ai vu depuis, dans sou second ministère, aussi simple que dans son humble retraite ; seul , entre les hommes publics, opposant sa vertu aux entreprises des méchants , et son corps h leurs poignards , s’occupant sans relâche, au milieu de leurs cris, à fonder l’industrie nationale et la morale publique. S’ils ne l’eussent bientôt arraché du ministère, il eût fait oublier Sully, qui fut grand sans doute , mais qui ne s’opposa pas au Code des chasses, et Colbert qui, fondant beaucoup de manufactures , laissa détruire celles des Cévennes , et négligea l’agriculture, mère de tous les arts, nourricière de tous les hommes. Roland est celui de tous les modernes qui semble le plus s’approcher de Caton ; mais, il faut le dire ici , c’est à sa femme qu’il a dû son courage et ses talents.

Nous ne perdîmes pas un instant : nous écrivîmes à Marseille d’envoyer à Paris six cents hommes qui sussent mourir, et Marseille les envoya.

;iio

MÉMOIRES DF. BARRAROUX.

Cependant les Parisiens se îuutinèrent le 20 juin ; ce lut une insurrection, sans force et sans but, qui faillit perdre la liberté en donnant pour renfort à la cour, et ceux qui s’enhardirent de lu haine des patriotes, et ceux qui, loin du tumulte des affaires, apercevaient moins les trahisons et redoutaient davantage les agitations. Le maire île Paris fut suspendu de ses fonctions par le département; le Jloi, mal conseillé, approuva la suspension ; mais l’Assemblée nationale la fit cesser. Partout on criait vive Pétion : le 14 juillet fut pour lui un jour de triomphe. Ce magistrat du peuple, habile a déjouer les complots de la cour, comme à réparer les fautes des patriotes, méritait bien cet hommage; mais était-ce bien à des fêtes que les Parisiens devaient s’amuser, lorsque la patrie était aux bords de l’abime ! Je me souviens que , quelques jours après, dinant chez Pétion , je lui dis qu’il ne tarderait pas à être prisonnier dans sa maison : il me comprit. Sa femme sentit aussi qu'il ne s'agissait que d’un moyen de sûreté. Si nous enchaînons jamais votre époux, lui dis-je, ce sera auprès de vous, et avec des rubans tricolores 1 . .

Sur ces entrefaites Montesquiou vint à Paris, sous prétexte de demander un renfort ]>our son armée des Alpes, mais sans doute pour de plus importantes ma-

1 Dan» les Observations de Pétion sur la lettre de Kobespierre , on lit :

« Carra m'avait aussi prévenu; il m'avait ajouté de plus : Nous

vous mettrons en règle; on vous empêchera de sortir Eh

bien, apprenez maintenant que quoiqu'on eût projeté de me consigner, on oubliait, on tardait de le faire. Qui croyez-vous qui envoya, par plusieurs fois, presser l’exécution de cette mesure? C'est moi, oui, c'est moi, parce’ qu'aussitéil que je sus que le mouvement était général, loin de penser à l'arrêter, j'étais résolu à le favoriser. ■

noeuvres. Royaliste par système , mais ambitieux à l’excès, oii pouvait le gagner en flattant ses passions dominantes. Il eût servi la cause de lu liberté, s’il eût espéré d’v jouer un rôle brillant dans le commandement des armées, et de s’enrichir dans les fournitures. Cette connaissance que nous avions de son caractère, et le droit que nous donnaient sur lui des conseils auxquels il avait dû ses succès dans nos départements, nous déterminèrent à lui demander un entretien qui eut en effet lieu dans mon appartement. Il ne nous fut pas difficile de lui faire convenir que la cour tendait à rétablir son despotisme. Y avait-il pour lui plus d’avantage il servir la cour qu’à se mettre à la tête d’une confédération départementale ? C’est ce que nous discutâmes en sa présence. Rebecqui lui faisait entendre qu’il pouvait être le sauveur du Midi. Je vis par ses réponses qu’il n’aurait pas été fâché de jouer ce premier rôle et de toucher quelques millions. S'il 11e l’accepta pas, c’est sans doute que les trames de la cour lui paraissaient trop avancées et trop sûres. Nous ne conclûmes donc lien ; seulement nous promimes de l’aider de tous les moyens de Marseille dans la complète de la Savoie, et nous le quittâmes, persuadés qu’il allait se vendre à la cour*.

1 Barbaroux nous semble avoir mal M. de Montcsqiiiou.

Peu d’hommes ont donné plus de gages et fait plus de sacrifices à la libelle tpie ce député de la noblesse île Paris aux états généraux, maréchal de camp, membre de l’Académie française. Mais rien ne caractérise mieux celle époque «pic la facilité avec laquelle on prèle des intentions criminelles, tles mobiles coupables et déshonorants à ceux qui diffèrent d’opinion avec vous sur un point important. 1/injusticc des Girondins à l'égard des Constitutionnels n’a eu d’égale que celle «les Montagnards à l’égard «les Girondins. Bœilerer, en parlant «les rapports financiers «le Montesquieu et notamment «le son livre, tic f Administration des finances dans une republique , 1798, dit : ■ On y voit un véritable zèle pour le

Il était alors beaucoup question dans Paris de la déchéance du Roi. Cette mesure, en donnant le trône au prince royal, eût porté Philippe d’Orléans à la régence ; aussi son parti la réclamait-il avec emportement. On voyait ses créanciers, ses gagistes, ses commensaux, Marat et ses Cordeliers, tous les escrocs, tous les hommes perdus d’honneur et de dettes, parcourir les lieux publics, provoquant cette déchéance, avides qu’ils étaient d'or et de places! sous un régent leur complice

gouvernement sous lequel il vivait ; on y voit aussi un talent trèspropre pour le servir. Jamais on ne lui a entendu dire un mot tpii annonçât le moindre regret de l’existence qu'il avait avant la révolution ; il était pourtant un des hommes à qui elle avait tait perdre le plus d’honneurs, de pouvoirs et de richesses. » Nommé général en chef de l’armée du* Midi , en mai 1792, on lui reprocha d'agir avec lenteur contre la Savoie , de ne pas s'étre emparé «le la république de Genève avec laquelle il Ht un traité; on l’accusa de dilapidations dans des marchés excessifs passés pour les besoins de ses troupes; le 9 novembre 1793, un décret d’accusation appuyé par Dubois Crancé fut adopté contre lui. Montcsquiou se réfugia eti Suisse. Madame de Genlis parle de lui très-favorablement dans le Précis de la conduite de madame de Genlis pendant la révolution. (Pages 111, 131 et passim.) Il procura à cette dame, ainsi qu’à mademoiselle d’Orléans et au dur de Chartres, une retraite sûre. Montcsquiou attendit là la Hn du régime de la Terreur. Vers le mois de juillet 1795, il chercha à rentier en France, et écrivit à Louvet une lettre que nous sommes heureux de publier, parce qu’elle peut contribuer à mettre en lumière la conduite d'un homme qui a fait, comme tant d’autres de sa classe, de grands et méritoires sacrifices à la cause de la Révolution.

Au citoyen J. -B. Louvet.

(mÉWTE.)

« Zurich, ce 3 thermidor an 111 (21 juillet 1795).

■ Citoyen,

■ Je viens de lire votre feuille de la Sentinelle du 16 messidor. Vous y déclare/, franchement que la Suisse a été votre asile , ainsi je peux vous parler comme l’un de vos compagnons d'infortune et presque comme le doyen des victimes échappées à nos tyrans. Vous avez demeuré trop longtemps dans ce pays que j’habite encore

SM

et leurmannequin. Des patriotes très-purs la demandaient aussi , paree qu’ils n’apercevaient que ce moyen de renverser la cour. Les Jacobins , toutes les sociétés populaires de Paris, les quarante-huit sections, avaient délibéré d’en faire la pétition . Quelques hommes sages, placés dans le comité de défense général du Corps législatif, aperçurent le piège et tentèrent d’autres moyens. Sans eux la puissance exécutive passait entre les mains de l’homme le plus dissolu; à lu domination d'un monarque

pour ignorer que je suis un île ceux que , sous le nom de Constitutionnels, les ennemis «le la France et les émigrés confondent dans leur haine avec les Girondins. J’y vis depuis près de trois ans, sans aucune relation avec ces Français qu’ont aveuglés de tristes préjugés, qui n'ont puisé dans le malheur que la soif de la vengeance, et que j’accuserais de tous mes maux, s’ils n’étaient pas si malheureux eux-mémes. J’y suis l'objet particulier de leur haine, je le serais de leur persécution s’ils y avaient la moindre influence. C'est dans cette position que j'attends la justice tardive que me doit la Convention , car quand on parle de justice toute dignité disparatt : la justice ne peut cesser d'étre une dette. Je suis sans doute un de ceux à qui vous adressez le voeu d’une réunion sincère autour de la Constitution qui va éclore. Comme il est possible que mes sentiments à cet égard ne vous soient pas connus , je vous les expliquerai avec toute la franchise dont je tais profession.

» J'ai mérité plus que personne le titre de Constitutionnel, non que j'eusse une passion aveugle pour la Constitution de 1791 , mais parce qu'elle était la première digue contre l'abus du pouvoir arbitraire, parce que la plus odieuse tyrannie l'avait remplacée, et parce que je l'avais regardée longtemps comme la seule volonté générale légalement exprimée. J’ai haï de tout mon cœur la République de Robespierre ; j’eusse préféré de vivre à Constantinople et à Maroc , au malheur d'habiter un pays où l'anarchie avait un code, des ministres absolus, et autant de bourreaux que de juges. Mais croyez qu'un homme en qui les illusions de la vanité n'avaient pu, au temps de leur plus grand éclat , émousser le sentiment de la liberté, et qui l'un des premiers s'est rangé sous ses drapeaux, l'adorera amis quelque forme que la volonté de la patrie la lui présente, s’il peut y reconnaître ses véritables traits. Déjà, jo ne balance

faible eût succédé le brigandage des amis du prince, sous un régent qui n'était entouré que d’hommes vils. Il est vrai que la France n’a point échappé au malheur de l'anarchie; mais faut-il donc s'en prendre aux hommes qui travaillèrent sincèrement à fonder la Ilépublique ! Si la foudre renverse un édifice, est-ce la faute de l’architecte ? Et que pouvions-nous faire contre l’irruption des brigands, lorsque la nation, témoin de nos efforts, n’a rien fait elle-même pour nous seconder! Ce n’est pas

point entre la Constitution de 1791, que j’ai, jcle confesse, invoquée longtemps comme notre seul refuge, et celle dont le projet est soumis dans ce moment à la discussion. Je trouve que dans celle-ci on a mis à profit les leçons que l'expérience nous a données à tous ; j’y aperçois un port où on peut attendre avec sécurité celles qu’elle nous donnera encore. Si je crois y entrevoir quelques imperfections, je n’en pense pas moins sincèrement qu’il était impossible de faire mieux dans des circonstances aussi difficiles, et je vote d'immortelles actions de grâces aux hommes courageux qui, du sein de l'anarchie féroce et de tous les germes de corruption, ont relevé purs les principes de l'ordre social. C’est avec eux el comme eux que je me déclare Constitutionnel .

» A ce titre, qui n'eût jamais dû en être un de proscription , puisqu’il n’a pu désigner que des citoyens obéissant à la volonté générale, j’accède de tout mon cœur à l’invitation que vous faites aux amis de la liberté de se réunir contre l’ennemi commun. Mais puis-je répondre à l'appel que vous leur faites, tant que les fers injustes qui me retiennent ne seront pas brisés? Il me semble impossible que, dans le sanctuaire des lois où vous êtes depuis six mois, vous oubliiez le petit nombre de Français réfugiés depuis le 2 septembre , vous qui les avez vus en butte à une haine égaie à celle que portaient les ennemis de la France aux réfugiés du 31 mai. J’ai cela de particulier parmi ceux que les premiers éclats de la tyrannie ont chassés de leur pays, que je n’ai été persécuté que pour l'avoir bien servi. Jamais je n’ai mieux mérité de nia patrie qu’au moment où un décret d’accusation, rendu sans motifs, ne in’a laissé que l’alternative de l’exil ou de l’échafaud. Le 9 novembre a été mon 31 mai.

» Vergniaud dont vous parlez avec tant de vénération, Vergniaud qui connaissait mes principes et l’iniquité dont j’étais vit-

M K MOI UES DE BAItRAnOÜX.

seulement la faiblesse «les législateurs qui a perdu 1a France, c’est encore la lâcheté de la nation tout entière.

Cependant la cour faisait de son côté de grands préparatifs : outre les Suisses, dont le nombre était considérable, elle avait rappelé la garde constitutionnelle du Iloi récemment cassée par le Corps législatif; du moins des lettres de rappel avaient été écrites à ceux d’entre les gardes dont on es|»érait le plus. Elle avait encore réuni autour d’elle cette bande de chevaliers qui joué-

finie, m'écrivit un mois environ avant le jour où les tyrans l’emportèrent (j’ai la lettre encore), qu’au milieu des malheurs qu’il voyait prêts à fondre sur sa patrie, c’était une idée consolante pour lui de savoir un bon citoyen comme moi à l'abri de l’orale, mais qu’il me pressait de rentrer en France aussitôt cpie le règne du crime serait passé. Dès longtemps je me serais rendu à sa sommation , si je ne sais quel motif n'empêchait la justice de la Convention d’arriver jusqu'à moi. Laissera-t-elle donc longtemps encore aux émigrés le plaisir de me savoir sur leur liste? Ah! vous le savez bien, ce n’est qu’en France que je suis compris sur cette liste fatale.

«* Citoyen , je ne vous connais que par vos écrits , par vos malheurs, et par le courage que vous avez montré. Vous me connaissez peut-être plus par mes ennemis que par mes amis. Mais n’importe. Un homme qui ne demande que justice a des droits sacrés sur les hommes justes placés pour la rendre. Ce sont les seuls que je réclame. Je vous ai ouvert mon cœur, j’ai répondu à votre appel. J’espère que la requête qu’il a provoquée ne sera pas infructueuse.

* Siuné : A. -P. Montesquioc. «

La réclamation de Montesquiou fut bien accueillie *. Un décret du 3 septembre 1793 lui rouvrit la France, et il reparut en 1797 au cercle constitutionnel, que le parti directorial voulut alors opposer à la réunion de Clicliy. Il fut même, dans ce temps-là, désigné pour le ministère. Il est mort à Paris en 1798.

* Nom devons la communication de celte belle lettre, et d‘un grand nombre d'autres documents importants que nous publierons, à l'extrême obligeance de M. Le Grand, agent- voycr en chef de l'Indre, qui a épousé une petite-fille de Louvel.

346 MÉMOIRES DE RAIUSAROÜX.

rent en 1791 In scène des poignards, et le nombre en croissait tous les jours. D’autres compagnies avaient été formées sous le commandement de d’Angremont. J’ai vu le bordereau des sommes payées au nommé Gilles, agent de ces bandes secrètes. On avait enlevé, pour former des régiments, les troupes soldées de Paris, ce qui avait extrêmement nffaibli la garde nationale, et nécessité l'admission des hommes à piques dans les bataillons, opération beaucoup blâmée, parce qu’on n’en a pas aperçu la cause et qu’on ne l’a jugée que par son triste résultat. Enfin de toutes parts il arrivait des émigrés, des aristocrates qui logeaient chez des prostituées, et même dans le Louvre, n'attendant qu’un signal pour frapper. Il n’est aucun de ceux qui ont vu ces malheureux temps, qui ne convienne, s’il est de bonue foi, que la cour marchait hardiment à la contre-révolution. Ce fait bien constaté justifie l’insurrection du 10 août. Tout s’agitait dans Paris pour ou contre : les fédérés s'assemblaient chez Corsas , chez Carra ; il y avait un comité central aux Jacobins, présidé par Vaugeois. Celui des Tuilei ■ies était dirigé par les plus impudents contre-révolutionnaires. Louvet écrivait sa Sentinelle , ouvrage dont les feuilles éparses seront un jour recueillies par la philosophie, eP dont Roland payait l’impression du reste d’une faible somme qu’il avait obtenue dans son ministère pour former l’esprit public; Royou, Mallet du Pan, une foule d'autres travaillaient pour la cour, qui leur prodiguait des sommes immenses 1 ; on se battait au

1 « I.es agents de U liste c ivile, ■ dit Peltier, •> avaient destiné une partie de la somme consacrée à ramener l’opinion qui se corrompait chaque jour, à entretenir des hommes sages et tranquilles qui pussent se 'mêler dans les groupes populaires et établir une controverse de discussion avec les forcenés soudoyés par les jacobins. Tandis que ceux-ci agitaient le peuple de toutes manières par des

MEMOIRES DE B ARBAIIOUX.

Palais-Royal , dans les cafés , aux spectacles ; la moitié de la garde nationale tenait pour la cour, l’autre moitié pour le peuple. La tourbe des patriotes criait sans mesure, quelques-uns intriguaient, bien peu travaillaient avec constance. Placé à la tète de ce mouvement, Pétion en avait calculé le choc avec sagesse : il le retenait ou le laissait agir, suivantque lu cour ou les patriotes étaient en force. Il déjouait les perfidies de celle-ci ; il sauvait ceux-là de leurs propres erreurs. Toujours placé au milieu des excès des uns et des autres, proscrit par la cour, calomnié par ceux qui voulaient un mouvement pour eux, mais aimé du peuple qu’on n’avait pas encore dépravé, il conduisit à son terme cette révolution. Les scélérats qui l’ont renversé ne peuvent pas lui en ôter la gloire, ni les gens de bien lui imputer les malheurs qui l’ont suivie. Tel était l’état de Paris lorsque les Marseillais arrivèrent.

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