‹ Mémoires inédits de Pétion et mémoires de Buzot & de Barbaroux, accompagnés de notes inédites de Buzot, et de nombreux documents inédits sur Barbaroux, Buzot, Brissot, etc.;Chapitre 54 sur 61 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Roland, Clavière, Servan, furent rappelés au ministère par l’Assemblée législative; elle donna les affaires étrangères à Lebrun, réfugié liégeois, également exercé par le malheur et l’habitude de la diplomatie; la marine à Monge, bon examinateur des marins, mais inepte ministre ; et le département de la justice il Danton , serviteur de Lameth, puis de d’Orléans, mais qui ne voulait plus servir que sa propre ambition , et devait marcher à la dictature d’un pas égal avec Robespierre et Marat. Le choix de Danton a perdu la France : voyez cependant à quoi il a tenu.

Lorsque, dans le mois de décembre 1701 , la cour, par une adresse perfide, se détermina à prendre ses ministres dans les Jacobins, Louvet fut nommé au ministère de Injustice : mais vingt-quatre heures après on lui substitua Duranlhon de Bordeaux, soit qu’on voulut flatter la députation de la Gironde, ou qu’elle-méme consultée eût indiqué ce personnage. La nomination de Louvet est un fait certain; car Hérault Séchelles, hermaphrodite révolutionnaire, qui suivait toutes les opérations du château, lui en écrivit pour le complimenter et lui demander pour son secrétaire la place de premier commis dans les bureaux de la justice. Or Louvet, étant ministre de Injustice, aurait signé la fameuse lettre au Roi ; il aurait été chassé comme Servan , Clavière, Roland; comme eux la reconnaissance publique

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l’aurait rappelé au ministère; Danton n’aurait pas été nommé , et nous n’aurions [ras vu les massacres du 2 septembre, ni les conspirations nées de leur impunité.

Le lendemain de sa nomination, Itoland m'appela auprès de lui, et m’offrit une place de principal secrétaire dans ses bureaux. Elles étaient alors très-avantageuses ; c’était un moyen sur de m’avancer rapidement ; mais je m’étais donné à Marseille. Servir cette ville, la rendre florissante, faisait toute mon ambition. Je refusai donc l'offre de Itoland. Toutefois, Comme l’expulsion des anciens commis mettait en désordre ses bureaux , je fus aider les nouveaux secrétaires et rédigeai les premières proclamations par lesquelles le conseil exécutif cassa plusieurs directoires infidèles. Je fils témoin de la conduite de Roland envers Dumouriez. Celui-ci était bien certainement l’auteur de l’intrigue qui l'avait expulsé du ministère, ainsi que Clavière et Servan : mais depuis, Dumouriez avait utilement servi la patrie ; il avait résisté aux ordres de la cour, et ses talents militaires présageaient des succès. Roland oublia son injure et proposa an conseil de nommer Dumouriez commandant en chef de l’armée. Dumouriez sauva la France aux gorges d’Argonne. Je parlerai ailleurs de ce général et des horribles manœuvres par lesquelles on est enfin parvenu à l’enlever à la France. Le plus habile capitaine de son temps mérite bien un chapitre dans ces Mémoires. Maintenant je dois suivre l’histoire des événements.

Le 12 août, le jeune Seymandi, de Marseille, nous fit diner au Palais-Royal, Rebecqui, Pierre Baille, Bourdon , lui et moi. On agita dans la conversation la question de savoir comment on jugerait le Roi. L’nn voulait que les départements nommassent des jurés et qu’on

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prit pour juges les présidents des tribunaux criminels qu’on aurait réduits par le sort. Un autre pensait qu’il fallait renvoyer Louis XVI au tribunal criminel de l’arrondissement des Tuileries. L’opinion de Rebecqui fut que le Roi devait être jugé par la Convention, et le jugement revu par les assemblées primaires. C'est précisément la fameuse opinion de l’appel nu peuple, soutenu depuis dans la Convention par les hommes les plus éclairés et le plus sincèrement attachés à leur pays. On applaudit à cette idée. Bourdon la trouvait admirable, et dans les conversations particulières il aimait à se l’attribuer; mais dans l’Assemblée il a voté différemment. Combien d 'hommes dans cette affaire ont menti à leur conscience, entre autres Barèrc, qui, dans les premiers jours de la réunion du comité de constitution, soutenait fortement qu’il fallait expulser le Roi , et non le faire mourir, et qui cependant a voté sa mort î Je cite l'anecdote du dîner et surtout les témoins, parce qu’on a publié, surtout à Marseille, que l’opinion de l’appel au peuple nous avait été inspirée par des intrigants, que sais-je, par l’Angleterre? Tandis qu’il est bien vrai que cette opinion était à nous depuis longtemps. Rebecqui est certainement le premier homme de France à (pii cette idée soit venue, car le 12 du mois d’aout, deux jours après la victoire des Tuileries, personne sans doute ne pensait encore ni au jugement du Roi ni à l’appel au peuple.

Ma mission était finie, puisque la tyrannie était abattue. Avrint de partir, je dénonçai à l’Assemblée nationale Blanc Gilly, député du département des Bouchesdu-Rhône, qui, successivement patriote par excès, fanatique par ignorance, royaliste par corruption, avait écrit, dans plusieurs lettres dénoncées par ses propres

amis, que le roi de Finisse arriverait bientôt à Paris pour punir la France de la révolution de 89. Il est à remarquer (pic Blanc Gilly y avait concouru et fut persécuté pour elle. Il prétendait que les diamants de la couronne lui répondaient de ses dommages ; sans doute on l’avait acheté à un moindre prix. L’Assemblée nationale le décréta d’accusation ; mais il se déroba à ce décret pur la fuite. J’ai lieu de croire qu’il avait fabriqué la liste des Marseillais à proscrire qui fut trouvée aux Tuileries, et dans laquelle je figurais honorablement. On croyait aussi à Marseille qu’il avait trempé dans la conspiration découverte vers la fin de juillet. Des factieux devaient s’emparer des canons et égorger le maire ; mais je ne puis assurer que cette opinion contre Blanc Gillv fut juste, car je n’ai jamais connu les détails de la conspiration. J’ai seulement su que lu fureur du peuple avait fait périr plusieurs personnes. Jour de deuil pour la loi, lors même que la vengeance est légitime ; jours terribles dans un pays où les excès suivent les excès, et où, en effet, le massacre des hommes liais ou suspectés devint un exercice de tous les jours.

Nous terminâmes aussi l'affaire de Rebecqui et de Bertin ; ils furent rétablis dans leurs fonctions de commissaires à Avignon, et le directoire du département de la Drôme, qui les avait dénoncés, fut soumis à payer les frais de leur voyage et séjour à Paris. Enfin nous partîmes le 17 août, bien persuadés que Robespierre et Marat, cachés le 10, mais qui depuis s’étaient jetés dans la commune, allaient offrir aux Parisiens des poignards, en consolation de leurs maux, et perdre par le crime une révolution qui ne pouvait se maintenir que par la vertu.

A Avignon, Rebecqui fut reçu comme un libérateur; on illumina la ville. Depuis, il en a été chassé par l’in—

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gratitude, qui se disposait à le livrer aux assassins envoyés dans les départements sous le nom de commissaires de la Convention.

Nous arrivons à Marseille : je cours rendre mon premier hommage aux magistrats du peuple. Je vois, j’embrasse ma mère 1 . La bonne mère! elle m’annonce, au milieu de ses caresses, que j’ai le bonheur d’ètre père. A mon départ Annette était enceinte; ma mère soigna mon amie, et depuis dix jours j’avais un bis.

Une année presque entière s’est écoulée sans que j’aie pu savoir ce qu’il est devenu ! Vit-il encore? La Fatalité qui me poursuit l’an ra-t-elle épargné ? Mes cruels persécuteurs n’auront-ils pas assouvi la soif de mon sang dans le sang de mon bis ? De quels crimes en effet ne sont-ils pas capables ? quelle tète innocente ont-ils respectée ? qu’y a-t-il de sacré pour eux sur la terre? O mon bis ! si tu peux échapper aux dévorantes calamités de ton pays, écoute : Ne venge pas ton père, venge la liberté, quelque part que tu trouves un ries brigands qui l’ont perdue, encore dominateur, encore assassin, ou fugitif sur une terre barbare ; car quel peuple civilisé vomirait les accueillir? frappe, ils nous ont remis dans le droit naturel, nous, loi, tous les enfants de leurs malheureuses victimes. Frappe ; mais, les tyrans punis, reviens à ta charrue. Ils m’ont enlevé le petit champ que je tenais de mes pères ; si tu le recouvres, cullive-le de tes mains : le bonheur n'est que là. Le peuple ne mérite pas qu’on s’attache à lui , car il est essentiellement ingrat; ni qu’on défende ses droits, car on en

4 Catherine Pons, veuve Barbaroux , morte à Marseille, le 29 octobre 1820. Nous donnerons sur elle quelques renseignements dans nu travail sur les femmes des Girondins qui paraîtra avec des Mémoires inédits de Louvet, et d’autres documents inédits.

abuse. J'ai vu les Français, sensibles hier, boire aujourd’hui le sang des plus hommes de bien. Il faut servir nos semblables par l’exemple de nos vertus ; s’ils souffrent, il faut les secourir : mais vouloir conduire à la liberté un peuple sans mœurs, qui blasphème Dieu et adore Marat, c’est la plus absurde folie. Cette populace n’est pas plus faite pour un gouvernement philosophique, que les lazzaroni de Naples et les anthropophages de l’Amérique. Dresse un autel à la liberté dans ta maison , sois homme de bien , laboure la terre qui te nourrira, étudie un peu les sciences qui t’élèveront vers Dieu, et partage ton pain avec les enfants de mes malheureux amis égorgés par les nouveaux tyrans. Voilà tous mes préceptes. Mon 61s, si tu vis, reçois les tendres embrassements de ton père.

La nouvelle de mon arrivée s’étant répandue, les meilleurs patriotes accoururent pour m’embrasser. Ma maison était entourée et remplie de citoyens. On amena un corps de musique. On chanta des chansons provençales qu’on avait faites en mon honneur, et l’hyiune des Marseillais. Les mêmes témoignages furent prodigués à Rebecqni. Je me souviens toujours avec attendrissement qu’au dernier couplet de l'hymne, lorsqu’on chante

Amour sacre do la patrie ,

Soutiens, conduis nos bras vengeurs;

Liberté , liberté1 chérie,

Combats avec tes défenseurs ,

tous les citoyens se mirent à genoux dans la maison et dans la rue. J’étais alors debout sur une chaise, où l’on me retint : Dieu ! quel spectacle ! des larmes coulèrent de mes yeux. Si je fus pour eux en ce moment comme la statue de la liberté, je puis m’honorer au moins de l’avoir défendue de tout mon courage. Liberté, vertu, droits

sacrés des hommes , vous n'étes plus aujourd’hui que de vains noms !

Il s’en fallait de beaucoup que la ville ne renfermât que des patriotes semblables à ceux-ci, et n’offrit que le tableau de la fraternité. Une bande de scélérats, vomis des maisons de débauche, dominait Marseille par la terreur. Il n’y avait pour eux ni lois ni magistrats; forts du silence du maire, vieillard soupçonneux, à qui l’on faisait croire que le complot de le tuer se renouvelait chaque jour, et du délire du peuple toujours prompt à frapper ceux qu’on lui désigne comme ses ennemis, ils pendaient sans obstacle les hommes qui leur déplaisaient, et profitaient de la consternation publique pour rançonner les riches. Dès que nous connûmes ces horreurs, nous songeâmes, avec Behecqui, aux moyens de les réprimer. Mais, il faut le dire, il n’y avait ni assez de courage dans les hommes de bien ni assez de vertu dans les corps administratifs pour qu'on pût attaquer de front les brigands. Il fallut se borner à leur op|K>ser des digues dont ils ne pussent pas s’irriter ; nous conseillâmes rétablissement d’un tribunal populaire dont les jurés et les juges seraient nommés par les sections. Cette idée plut, on l’adopta. Heureuse institution ! elle a épargné bien des crimes aux méchants, bien des larmes h des familles respectables. Des commissaires de l’Assemblée législative avaient fait arrêter, sur des soupçons très-vagues, des citoyens dans les départements voisius de Marseille, où on les avait conduits. Ils eussent été massacrés sans ce tribunal ; mais leur conduite, mieux examinée, n’offrit rien qui ne fut honnête, et le peuple , en leur apportant dos couronnes de laurier, confirma le jugement qui les avait absous. C’est ce même tribunal qui, depuis, devenu terrible aux anarchistes, a été proscrit par les

dominateurs de la Convention. Pourquoi faut-il que les meilleures institutions soient lentes à s’établir? Un mois se passa avant l’organisation de ce tribunal, et bien des malheureux furent victimes des scélérats pendant que nous étions à l’assemblée électorale.

Avant de m’y rendre, je fus avec ma mère, avec quelques amis, présenter mon fils il l’église; car les officiers publics n’étaient pas encore établis. Le baptême n’est rien aux yeux des philosophes ; mais la cérémonie, quelle qu’elle soit, pur laquelle on transmet son nom à son fils, est bien intéressante pour un père. Le mien fut appelé Ogé Barbaroux.

Ogé était un homme de couleur, venu de Saint-Do- , mingue en France avec Raymond , pour y réclamer des droits que Louis XIV hii-méme n’avait pas méconnus.

Il combattait avec les armes de la raison les affreux systèmes de l’hôtel Massiac , lorsqu’il apprit que la persécution ou l’intrigue des blancs avait fait soulever quelques mulâtres. Il part pour arrêter un mouvement qui pouvait rendre odieuse la plus belle cause, et pour sauver à la fois les blancs et ses frères. A son arrivée, les choses étaient trop avancées pour tenter un accommodement ; les blancs avaient eux-mêmes soulevé les ateliers des hommes de couleur ; les premiers, ils avaient donné le signal de l’insurrection des nègres, qu’ils ont ensuite voulu attribuer aux écrits des philosophes et aux mulâtres. Ogé, à la tète des siens, fut d’abord victorieux : il enveloppe un parti de blancs, le fait prisonnier, lui pardonne et le renvoie. Peu de temps après il est lui-même enveloppé par les blancs, il est pris, et les blancs le font expirer sur la roue. J’ai voulu que mon fils portât son nom avec le mien , parce que c’est celui d’un brave homme qui sentait sa dignité et savait la

défendre. Puisse-t-il un jour, en recherchant les motifs de mon choix, gémir de la conquête de l’Amérique, la plus affreuse des calamités humaines ; penser qu’il y reste encore des esclaves a soulager : et puisqu’il est trop certain que les rapports établis entre les deux inondes ne peuvent entièrement se rompre, étudier au moins les moyens de changer en une communication réciproque de biens ce qui n’a été jusqu’à présent qu’une horrible transmission de maux , de crimes et tle productions dégouttantes de sang.

Le corps électoral tint ses séances à Avignon. J’v fus envoyé en qualité d'électeur par la quinzième section. Après les premières formalités, l’assemblée me nomma président à l’unanimité. Si elle s’était bornée à l’élection des députés, je n’en ferais aucune mention ; mais, poussée par le malheur des temps, elle exerça de grands pouvoirs, elle me confia à moi-même une grande autorité. Je dois donc dire ce qu’elle fit, et rendre compte de ma conduite.

Dès la seconde séance on annonça des troubles à Tarascon, où la révolution ne manquait pas d’ennemis. Des lettres successives nous apprirent l’insurrection de plusieurs villages, les excès commis dans quelques autres, la complète désorganisation d’un bataillon du département, dont les compagnies s’étaient entre-tuées à Arles, et l’existence de beaucoup de manœuvres dans le département. Son directoire était sans énergie , les districts sans confiance, les municipalités sans talents. Il n’y eut qu’une voix pour s’emparer de l’autorité publique. On argumentait surtout de l’état de révolution où se trouvait la France depuis le 10 août. On faisait valoir la nécessité de comprimer les troubles par de grandes mesures L’autorité plaît, l’assemblée s’en

empara. Elle me chargea ensuite de l’exécution de ses arretés : c’était m’investir du pouvoir exécutif. J’acceptai, dans l'espérance d'empécher quelque mal ; mais je voulus qu’on me nommât un conseil de douze personnes. L’assemblée m’en ayant laissé le choix , je les pris dans les divers districts, et parmi les personnes les plus sages.

Qu’on se représente une réunion de neuf cents personnes , en général peu instruites , n’écoutant qu’avec peine les gens modérés, s'abandonnant aux effervescents, et, dans cette assemblée, une foule d'hommes avides d’argent et de places, dénonciateurs éternels, supposant des troubles ou les exagérant , pour se faire donner de lucratives commissions ; des intrigants habiles à semer la calomnie, de petits esprits soupçonneux, quelques hommes vertueux, mais saus lumières ; quelques gens éclairés, mais sans courage; beaucoup de patriotes, inuis sans mesure, sans philosophie : tel était le corps électoral du département des Bouches-du-Rhône. Un trait le peindra mieux que ce tableau très-imparfait. A la nouvelle des massacres du 2 septembre , il lit retentir la salle de ses applaudissements. Cependant je parvins à diriger cette assemblée ; mais , je dois le dire , c’est par l’ascendant immense que me donnait l'honorable opinion de Marseille.

On arrêta d’envoyer douze cents hommes à Tarascon. Dans une seule nuit les réquisitions furent faites aux communes voisines, leurs contingents rassemblés, les canons, les munitions, les vivres expédiés. Ou n’avait pas lu le procès-verbal, et l’armée était en marche. J’eus grand soin de donner aux commissaires des instructions détaillées. Nous étions d’accord sur les moyens à employer ; ils ne devaient être ni rigoureux ni lâches ; aussi la réussite en lut-elle complète. Dans une autre

expédition qu’on fit à Nove, et dans les lieux voisins, j’appris que le commissaire nommé pouvait avoir le dessein d’exercer des vengeances personnelles ; je lui adjoignis un électeur recommandable par sa sagesse, et l’assemblée approuva tout. Ma correspondance avec ces commissaires était de tous les instants ; il me fallait aussi donner connaissance de ces opérations au directoire du département, aux districts, aux municipalités intéressées , aux sociétés populaires , dont il fallait ou mouvoir, ou retenir le patriotisme ; aux commandants des gardes nationales ou des troupes de ligue. Cette correspondance était encore accrue par celle des corps électoraux voisins, et d’une foule de communes qui nous exposaient leurs besoins ou nous consultaient. C’étaient toujours de nouveaux courriers extraordinaires qui venaient interrompre deux ou trois fois la nuit un sommeil de trois heures.

Un jour qu’on procédait aux élections, des cris tumultueux se font entendre : C'est un contre-révolutionnaire d'Arles ; il faut le pendre. On avait en effet arrêté sur la place un Arlésicn, ou l’avait amené dans l’assemblée, et l’on descendait une lampe pour l’accrocher. Je rappelai de toutes mes forces le corps électoral à sa dignité, je déclarai que l’accusé était sous la sauvegarde de la loi , je fis entrer la force armée pour le saisir, et, me tournant vers liebecqui et Bertin , commissaires organisateurs des districts de Vaucluse et de Louvèze, je leur dis que cet homme était leur justiciable. Ils s’en emparèrent en effet, et le conduisirent à leur hôtel pour l’interroger ; je nommai quatre électeurs commissaires pour calmer sur la route les mouvements du peuple, et assister à l’interrogatoire. C’était en effet un des adhérents de la chiffonne d’Arles; mais, sans moyens, il était

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incapable de faire aucun mal. Il paya son imprudente curiosité par quelques jours de prison.

Il se passait il Marseille des scènes bien autrement déplorables. Le tribunal populaire n’était pas organisé, et les tueurs y exerçaient encore leur puissance. Camon, ce secrétaire dont j’ai parlé , qui venait dans mes conversations domestiques recueillir ce qui était relatif à la municipalité de Marseille, et le vendait au général Lieutaud, fut pendu. Il ne méritait que quelques années de fers. Bremond Julien éprouva le même sort. J’ai dit quels étaient ses talents et ses erreurs. Il avait forcé le peuple à le haïr ; mais quels que fussent ses torts envers moi, je ne le haïssais pas. Je gémis de la fatalité qui me tenait éloigné de Marseille lors de son arrestation. Le ciel m’est témoin que j’eusse tout fait pour le sauver. J’eus ce bonheur pour un autre homme, et ne résiste pas au plaisir de le raconter.

Lorsque Lieutaud fit attaquer le club en 1790, l’homme qui se distingua le plus dans cette entreprise était un nommé Blanchet, domestique de Philips, aide de camp du général. Blanchet fut décrété de prise de corps ; il prit la fuite, et ses affaires, qui commençaient à prospérer, car son état de domestique 11e l’empêchait pas de faire un petit commerce, furent entièrement ruinées. Après six mois d’exil, de souffrances, de maladie, on le crut assez puni d'un excès auquel il ne s’était porté que par ignorance. Le club Rit indulgent et consentit à son retour. Depuis, Blanchet avait repris son commerce, sa conduite était bonne ; mais les pendeurs cherchaient des victimes ; ils se souvinrent de son ancienne affaire et résolurent de le pendre. J’allais partir pour Avignon , lorsque Blanchet tout éploré me fit part de sa position. Je supposai qu’d m’avait écrit;

MÉMOIRES DE BARBAROOX. :jsi

je lui remis en réponse une lettre ostensible, dans laquelle je rendais compte de sa conduite. J’ajoutais qu’il m’avait souvent accompagné dans la nuit pour me garantir des attaques des malveillants, et le lait était vrai. A peine j’étais sorti de Marseille, qu’on l’arrêta avec son maître On le conduit au Palais devant les juges de paix, formalité qu'on remplissait toujours, pour mieux se jouer de la loi : Blunchelsc défend avec ma lettre. Un juge de paix s’avance sur le balcon et la lit au peuple assemblé sur la place. On crie de toutes parts que Blanchet et son maître sont innocents. Les bourreaux sont foi •cés de les lâcher, et le peuple, au lieu de les conduire à la mort, les promène en triomphe et leur distribue des couronnes de laurier. Oue n'ai-je pu donner de pareilles lettres il tous les proscrits !

Les élections étaient terminées. Pourquoi faut-il que nous ayons il nous reprocher, Rebecqui et moi , de les avoir influencées? Mais on cabotait pour des êtres si méprisables, que nous crûmes devoir soutenir des candidats qui nous paraissaient mieux valoir. Excepté deux ou trois hommes dont la réputation n’avait besoin d’aucun appui, nous nous trompâmes cruellement sur tous les autres. Les députés furent :

Mourraille, maire de Marseille, ii qui son âge et sa surdité ne permirent pas d’accepter.

Duprat, maire d’Avignon : il avait été brave soldat dans les guerres civiles, il fut magistrat impartial dans ses fonctions publiques. Aucun massacre ne souilla sa mairie dans un pays où tant d’excès avaient excité tant de haines. Son sort fut toujours d’être persécuté par les contre-révolutionnaires. Aussi a-t-il été décrété d’accusation par la Montagne.

Rebecqui , Barbaroux , tous deux proscrits.

3Sî

MÉMOIRES PE I! A R R A R O l1 X .

Gronet , homme de sang sons l’enveloppe d’un philosophe : celui-là a tout méconnu, patrie, amis, défenseurs; il a tout sacrifié h la Montagne. Il siégea à son sommet, applaudissant à tous ses crimes; mais refusant toute fonction dans les comités, peut-être pour échapper au reproche de les avoir commis.

Durand Maillnnc, ex-constituant estimable, mais qui n'a eu de fermeté que dans son opinion pour la réclusion de Louis XVI.

. Moïse Bayle, homme inepte, mais souple, à qui toutes les opinions sont égales, pourvu qu’on le paye et l’applaudisse. Il a fuit imprimer, dans l’afFairc du Itoi, deux opinions dissemblables, l’une antérieure à l’examen de cette question pour s'approprier quehpies idées du comité, l’autre plus récente pour capter la faveur des Jacobins.

Pierre Baille; j’ai rapporté un mot qui le peint. Il était proconsul à Toulon, d’où il écrivait: Tout va bien ici; le pain manque.

Gasparin, ci-devant officier d'infanterie, puis député aux Assemblées législative et conventionnelle. Lors du fameux décret de Gensonné, qui excluait pour six ans de toutes fonctions publiques les députés a la Convention, il donna sa démission de capitaine , puis il provoqua, avec tous les Montagnards avides, le rapport du décret, et, l’ayant obtenu, il demanda et obtint de Pache la place d'adjudant général. Il est aujourd’hui chef de brigade. J’ai vu les lettres par lesquelles il demandait le premier de ces grades. Depuis, il a paru à Marseille en qualité de proconsul.

Deperret , républicain ardent, honnête homme, bon père, bon ami ; il a toutes les qualités qui doivent concilier l’estime publique , et il est décrété d’accusation !

Rovère : sa conduite pendant les guerres civiles d'Avignon nous avait donné de lui une bonne idée ; mais son intérêt personnel, et non celui de la liberté, était son mobile. Il n’a servi qu’avec les soldats du Pape, dans la garde du vice-légat, et il est aujourd’hui colonel d’une légion.

Carra : on élut celui-ci pour exclure quelques intrigants subalternes. Mais il avait accepté la nomination du département de Saône-et-Loire. Carra est un homme qui veut le bien , mais qui n’ose pas le faire. Son journal, qui pouvait si bien servir la lil>erté, a concouru b la perdre par sa faiblesse.

Les suppléants furent :

Dubois-Craneé. Nous nous étions opposés à In nomination de celui-ci. Nous avions dit qu’un militaire qui, dans le péril de la patrie, demandait à quitter l’armée pour passer dans le sénat, n’était qu’un intrigant. Nous sommes-nous trompés?

Laurent Bernard. Il a remplacé Monrraille dans l’Assemblée. C’est un homme d’un âge très-mur, qui a voyagé sans acquérir des connaissances, et s’est placé a la Montagne sans être méchant. Il n’n jamais rien dit ni rien fait , si ce n’est d’avoir voté constamment comme la faction.

Pélissier. Il a remplacé Carra. Il votait un jour contre la Montagne, un jour contre le côté droit. On aurait pu croire que c’était faiblesse. Suiis courage, il a constamment prostitué son opinion aux circonstances du moment.

MainvieHe. Il a remplacé Rebecqui , qui donna sa démission après la conjuration du 10 mars. Peu d’hommes ont aussi ccairagensement combattu pour lu liberté; mais, dans une rixe particulière, il a donné un

384 MÉMOIRES DE IIARBAROCX.

coup de poing au jacobin Duprat, frère et ennemi du

député; il est en conséquence décrété d'accusation.

Tels furent les choix du corps électoral du département des Bouclies-du-Ithône. Il voulut ensuite se déclarer permanent ; mais les observations que je fis, et plus encore la force des choses qui rappelaient chacun à ses affaires, firent rejeter cette proposition . Pourtant, avant de se séparer, il me donna bien du souci, par un arrêté que provoqua Moïse Bayle, président de l'assemblée, pendant que j’interrogeais les officiers en garnison à Arles, sur la malheureuse rixe des compagnies de leur bataillon. Cet arrêté attribuait ù chaque électeur le pouvoir de suspendre dans son canton les fonctionnaires publics, et d’ordonner des arrestations. H me fallut lutter contre l’amour-propre de chacun. Cependant je parvins à atténuer beaucoup cette autorité monstrueuse dans les pouvoirs que je délivrai. Aussi n’ai-je pas entendu dire qu’elle ait été funeste.

Le hasard me fournit, dans ces dernières séances, l’occasion d’énoncerdes vérités trop rapidement oubliées. Un Marseillais écrivit de Paris contre Robespierre à la société de Marseille. La société incertaine s'en remit à mon opinion, et me chargea de lui dire ce que je pensais de cet homme. La lettre, adressée au président du club électoral , fut lue par les secrétaires, et l’Assemblée exigea que je lui manifestasse l’opinion dont je ferais part au club. Je ne balançai pas; je rapportai les tentatives faites par Robespierre uuprès de Rebecqui , de Pierre Baille et de moi pour s’élever à la dictature par les Marseillais. Pouvait-on croire qu'il eût cessé d’être tourmenté de cette ambition , lorsqu’on voyait par les nouvelles publiques, qu’à la tête de la commune de Paris, il tendait à dominer le Corps législatif? Pourquoi ces

essaims nombreux de commissaires de Paris exerçant dans les départements une domination sans bornes , et surtout vantant Robespierre ? Pourquoi les calomnies déjà semées partout contre la prochaine Convention, et ces affiches de Murat qui demande ouvertement un protecteur? Etait-ce donc pour un maître, ou pour la liberté, que les Marseillais avaient versé leur sang au JO août? Était-ce pour l’égalité des droits entre les départements, ou pour un gouvernement municipal, qui les soumettrait à Paris comme les provinces à Rome? Ensuite je traçai le caractère de Robespierre, avide de vengeances, de domination et de sang, et je prédis qu’il deviendrait le tyran de son pays, si la Convention n’avait le courage de le frapper. Sans doute ce discours fit impression, puisque à l'instant on résolut d'envoyer un bataillon pour protéger la Convention nationale. Ce bataillon fut levé et partit peu de jours après les députés.

Je ne restai que cinq jours à Marseille, sans cesse entouré de tous ceux qui m'étaient chers. 11 fallut les quitter! Je dis adieu au peuple qui me bénissait, qui bientôt devait me proscrire, à ses magistrats, à ma mère, à mon fils, à mon Annette, à ma bonne famille, à mes amis de vingt ans. Je dis adieu à la terre qui m’avait vu naître, au beau ciel de Provence, témoin de ma vie irréprochable, à mes livres, à mes instruments de physique, à mes minéraux, objets chers à mon esprit qu’ils avaient si agréablement occupé ; à la petite campagne d’une de mes tantes, où j’avais si souvent retrouvé la paix qui fuit les villes et les plaisirs innocents cachés sous ces ombrages. Hélas ! qui m’aurait dit que ces adieux devaient être éternels! O mon pays, puissent les malheurs qui me poursuivent s’éloigner de toi , et puissé-je expier seul , pur ma mort, tes belles actions que les brigands chnngent

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M KM 01 Fl KS DE BARBAROUX.

en crimes , et les crimes trop réels île ces enfants dénaturés qui déchirent le sein de leur patrie.

.Vota. l.a troisième partie île ces Mémoires doit renfermer l'histoire extrêmement curieuse de la Convention; mais, pour la rédiger, il me faudrait avoir le journal de scs séances. Je suis donc forcé de renvoyer oe travail à un autre temps; cependant j'écrirai quelques chapitres qui seront intercalés à leur place : à mon défaut, un ami pourra compléter cet ouvrage. Maintenant je vais passer de suite à la quatrième partie, observant que dans l'arrangement de tout il’uurrape, le chapitre suivant pourra bien se trouver dans la -troisième partie. (rVote de Barbaroux .)

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