INÉDIT
« Tout étonnés de voir leur ami Louvet s’acheminer à pas redoublé vers Paris, plus occupés du danger qu’il courait que du leur propre, Salle et Guadet le regardèrent longtemps aller, çspérant que, réfléchissant sur la presque impossibilité qu’il y avait d’effectuer son projet,
1 Le Mémoire prend les proscrits au moment où* nous nous sommes arrêté nous-méme, lorsque Louvet quitte ses amis et entre sur la route de Paris en se dirigeant sur Mont-Pont.
496 LES DERNIERS JOURS DES PROSCRITS, il changerait de résolution et reviendrait avec eux dans la grotte qui, la veille, leur avait servi d’asile. Ils se souvinrent de ses amours, ils cessèrent d'espérer. Cependant craignant que quelque mauvaise rencontre ne le forçat de rétrograder et qu’en suivant la droite on la gauche du grand chemin, il n’allùtduns quelque village se faire arrêter, ils le. suivirent jusqu’aux portes deMont-Pont pour le recueillir le cas avenant; mais In Providence veillait sur lui : ils le virent entrer dans cette petite ville. Déjà le soleil était levé, ils pouvaient être remarqués; ils s’enfoncèrent dans les bois et regagnèrent vers la fin du jour l’humide carrière : pendant le trajet, ils avaient oublié qu’ils étaient mouillés jusqu’aux os; ils n’avaient pas même éprouvé le besoin de manger. A peine sont-ils assis que le froid les saisit; Guadet s’évanouit. Salle sort du souterrain pour implorer les secours du premier venu. Personne ne parait; mais une herbe bienfaisante s’offre il ses regards. Éperdu, il s’élance, en arrache quelques brins, les presse dans ses doigts et court en exprimer le suc dans les narines de son infortuné ami qu’il rappelle ainsi à la vie.
Dès qu’il eut recouvré ses forces, ils partirent pour Saint-Emilion, où tout dormait lorsqu'ils arrivèrent. Guadet alla frapper au contrevent de son père, qui aussitôt saute du lit et vient lui ouvrir. Que de joie il eut de le revoir! Il les introduisit par lu fenêtre dans son appartement; il ne voulut faire lever aucun domestique. Il leur donna son lit et passa le reste de lu nuit sur une chaise. Ses nouveaux hôtes dormirent du plus profond sommeil. La faim les réveilla de bonne heure. Ils déjeunèrent copieusement et s’occupèrent ensuite de se faire une cache.. A côté de la chambre où ils étaient couchés était un cabinet dont les murs ne sont pas aussi élevés que ceux du reste de la maison et dont le plancher de
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liant n’était distant du toit que de trois pieds; on ne pouvait aller dessus qu'en en déclouant les planches. Ils en enlevèrent deux et si artistement, que, lorsqu’ils les replacèrent, il était impossible de les reconnaître. Ce fut dans cet étroit et obscur réduit qu’ils crurent être plus en sûreté que partout ailleurs. Ils s’y installèrent de suite ; la porte de la maison fut ouverte à l'heure accoutumée. Le bonhomme Guadet reçut ses amis comme à l’ordinaire, et personne ne s’aperçut de rien.
Pétion , Buzot, Barbaroux, partis pour aller sur le bord de la mer chercher quelque embarcation, étaient aussi à Saint-Émilion. Ils n'avaient pu aller plus loin que Castillon , petite ville à deux lieues de celle-ci ; In mère de l’ami qui devait leur servir de guide venant de mourir à l’instant où ils entraient chez lui, celui-ci n’avait pu les accompagner; et comme ils ne connaissaient pas le chemin, ils furent contraints de revenir à leur ancien gite. Ils arrivèrent, non pas chez madame Bouquey, mais chez celui qui les avait obligés d’en partir : et bien leur en prit, car le 18 novembre, ii midi, les commissaires du pouvoir exécutif, escortés d’un fort détachement de l'armée révolutionnaire, investirent la maison de cette généreuse femme et la fouillèrent à diverses fois de la cave au grenier. Ils cherchaient, disaient-ils, les diamants de la couronne. La personne qui avait chez elle ce qu’ils auraient tant désiré trouver vint avertir les proscrits de ce qui se passait. Ils étaient encore au lit; ils pensèrent que des visites domiciliaires allaient être faites par toute lu ville ; ils furent se mettre sous une trappe qu’ils avaient pratiquée au milieu du jardin, où ils restèrent tout nus jusqu’uprès le départ des satellites de Robespierre , qui se retirèrent sans faire d’autres recherches. Il était quatre heures lorsqu’on vint
as
les sortir de là, et il en était temps. Ils n'auraient pu y vivre encore une heure. M. et madame Bouquey allèrent le soir souper avec eux. Depuis lors jusqu’au moment de leur malheureuse catastrophe, ils vécurent assez tranquilles; seulement, au 21 janvier, celui chez lequel ils demeuraient ayant été dénoncé au club comme cachant quelqu’un chez lui, il courut en donner avis à leur constante bienfaitrice, qui les lopea chez son perruquier, garçon sûr et fidèle, et dont la maison n’était ouverte à personne.
Ils y étaient assez mal. Madame liouqtiev pourvoyait à leur nourriture autant qu’il était en elle dans un temps aussi disetteux. Elle leur envoyait les nouvelles, leur procurait des livres, leur fournissait du bois, et rendait par ses soins leur triste sort un peu plus supportable.
Salle et Guadet étaient beaucoup mieux. Tous les soirs, on allait leur porter une échelle à l’aide de laquelle ils descendaient de leur cellule et venaient souper avec la famille. Souvent madame Bouquey et son mari se trouvaient à ces repas; même deux ou trois fois, dans le courant de huit mois, elle a réuni chez elle tous ces illustres proscrits. A force de soin elle était parvenue à leur procurer des passe-ports. Ils allaient en faire usage pour passer en Suisse, lorsqu’ils apprirent, par la voie des journaux , la querelle suscitée à Tallien par Robespierre. Cette nouvelle les fit changer de dessein. Ils raisonnèrent ainsi : Si Robespierre triomphe de Tallien et compagnie, ce que nous avons prédit arrivera ; nul obstacle ne l'arrête, le voilà dictateur. Si au contraire il est culbuté, sa mort doit s’ensuivre, et, avec lui, tombera le gouvernement révolutionnaire, auquel succédera le règne de la justice. Alors notre innocence sera
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reconnue, nous pourrons encore servir notre pays. Attendons cet événement.
Hélas! ils ne les ont pas vus ces jours de gloire pour la Convention , ces jours de bonheur pour le peuple français. Jullicn, le plus féroce des agents du tyran, instruit par quelque dénonciateur secret; Coste jeune, notaire, et Nadal , aubergiste, hommes féroces, qui jouissent encore des fruits de leurs forfaits, — que ces pères de la patrie étaient à Saint-Emilion , envoya les membres des comités de Bordeaux et de Sainte-Eoix pour les prendre. Ceux-ci requirent, en passant à Libourne, un régiment de hussards, deux régiments d’infanterie et un général. L’armée arriva à Saint-Emilion dans la nuit du 1" messidor 1 ; toutes les maisons des parents et amis de Guadet furent investies. Dès les quatre heures du matin , la ville fut fermée; il ne fut pas permis à qui que ce soit d’en sortir; les officiers municipaux furent mandés et sommés par le citoyen Oré , chargé de l’exécution de cette expédition, de l’accompagner à la maison du citoyen Guadet père, à quoi ils obtempérèrent. Ils furent suivis de six cents hommes qui, pendant qu'Oré et ses consorts faisaient la perquisition des représentants du peuple, cherchaient, eux, s’il n’y avait pas quelque chose à prendre, et pillaient tout ce qui leur tombait sous la main. La préoccupation d’Oré l'empêcha de voir tout cela. D’ailleurs, quand il s’en serait aperçu, il ne s’y serait pus opposé; c’étaient de pauvres sans-culottes à qui alors tout était permis. Plus de vingt fois on était allé dans le cabinet au-dessus duquel étaient les députés reclus; la cave, le grenier, les appartements avaient été parcourus en vain , on était près de sortir, lorsqu’un boucher de Sainte-Foix s’avisa de toiser le
1 Ce doit être deux jour» avant le 1" messidor.
rez-de-chaussée et le grenier, et trouvant celui-ci moins long que le premier, dit qu’il fallait voir ce qu’il y avait au-dessus du cabinet. En conséquence, on Ht monter des ouvriers sur les combles de la maison avec ordre de la découvrir à l'endroit indiqué. Quand il vit qu’ils allaient être pris, Guodet voulut se brider la cervelle , mais le pistolet fit faux feu 1 . Bientôt ils furent saisis par trente scélérats qui les lièrent et les chargèrent de fers. Le père de Guadet, âgé de soixante-dix ans; sa tante, âgée de soixante-cinq ans; son frère, âgé de trente ans, et deux domestiques furent traités de même. Ils arrêtèrent aussi son beau-père, homme non moins respectable pour ses vertus qu’à cause de ses quatrevingts ans, sa belle-soeur, madame Bouquey, et le mari de celle-ci. Le peuple, en les voyant, fut touché de leur sort. Guadet voulut lui parler, le commandant de la force armée lui dit que s’il proférait un seul mot, il allait lui faire mettre un bâillon. Ces menaces ne lui en imposèrent pas. Il revendiqua le respect dù aux représentants du peuple, et commença l’histoire des causes de ses malheurs. On ne lui donna pas le temps d’achever. Ils furent conduits tambour battant dans un cabaret où on les enferma dans une chambre jusqu'à ce que les mesures de leur translation fussent prises. Oré et ses seconds s’en occupèrent avec beaucoup de zèle; ils ne donnèrent pas de moindres soins pour affaiblir dans l’esprit du public l'intérêt que ces infortunés lui avaient inspiré. On leur avait trouvé vingt louis en or et deux cents livres en assignats. Ils dirent qu’ils avaient des
1 Selon toute probabilité, Guadet ne tenta pas de se détruire, et le pistolet dont il est ic i question est celui qu a plusieurs reprise* Salle s'appliqua sur le li ont , comme il le dit dans la lettre a sa femme que nous reproduisons plus loin (papes 506 et suiv.).
sot
sommes immenses en espèces sonnantes et en faux assignats qu'ils avaient fabriqués. Ils ajoutèrent à tous ces mensonges celui de la découverte d’une correspondance avec les rois coalisés contre la France et l’invitation particulière à l’itt de faire faire une descente dans le département du Bec-d’Ainboz, qu’ils favoriseraient de tout leur pouvoir, assurant qu’ayant un fort parti dans le pays, il serait aisé d’en faire une seconde Vendée. Il n’en fallait pas tant pour leur aliéner tous les cœurs. Quelque argent distribué par des agitateurs à la foule, toujours disposée à croire le mal , finit par leur ôter le bien le plus précieux aux hommes vertueux , l’estime et l’amour de leurs concitoyens.
Vers les deux heures de l’après-midi et au moment de la plus forte chaleur du jour arriva une charrette sur laquelle on chargea les femmes et les vieillards. Salle et Guadety furent attachés et on partit pour Libourne, où ils furent mis au cachot en arrivant. Le lendemain on les mena à Bordeaux ; Guadet demanda sa femme et ses enfants. Garnier de Saintes lui fit refuser cette douce satisfaction, en objectant (pie leur séparation serait trop cruelle. Jullien vint les voir; il s’enquit de Salle s’il connaissait Jullien de lu Drôme et ce qu’il en pensait. Salle lui répondit qu’il s’était trouvé quelquefois avec lui, qu’il le croyait un bon homme, c’est-à-dire une bonne bête; s’adressant ensuite à Guadet, il lui demanda ce qu’il pensait de l’assassinat de Marat. «C’est un meurtre inutile, dit Guadet; le tyran a été tué, non la tyrannie:
Quand tu puni» Marat de la mort la plu» juste,
Corday! tu fis tomber l’assassin des Vertus.
Tu meurs, mais l’univers écrira sou» ton buste :
Pu s crasop. Qi'K ItniTTr».
Ce quatrain rendit coi l’interlocuteur; il les quitta
sans plus en vouloir savoir. On leur porta à souper; ils mangèrent de bon appétit, firent fort gaiement la conversation avec leur garde, et, quoiqu’ils sussent que le fil de leurs jours devait être tranché le lendemain matin, ils allèrent se coucher et dormirent jusqu’au moment où on vint les chercher pour les traduire devant la commission militaire. L’identité de leur personne reconnue. Lacombe, président de ce tribunal de sang, les envoya à l’échafaud expier la faute d’avoir plus de talent que leurs persécuteurs. Peu de jours après la famille de Guadet le suivit au tombeau.
Pétion , Buzot et Barbaroux furent témoins de la traduction de leurs collègues; ils en ressentirent tant de peine qu’ils se seraient à l'instant donné la mort, s’ils n’eussent craint de compromettre le citoyen Troquart, chez qui ils étaient, et dont le bas de la maison était plein de volontaires qui gardaient le cheval d’Oré attaché il sa porte. A minuit, ils quittèrent Saint-Emilion. Troquart les accompagna à quelques pas de lu ville, les pressa sur son cœur, et leur fit ses derniers adieux. Ils avaient dans leurs poches du pain, du vin et des viandes froides. Au point du jour, se trouvant dans la plaine de Castillon, ils se cachèrent dans un bois de pins; un enfant qui était sur un arbre les vit s’asseoir, boire et manger. Il vit aussi Barbaroux, après avoir embrassé ses deux compagnons d’infortune, sortir de sa poche un pistolet à deux coups et se le tirer dans la tète; l’enfant tomba de peur. Pétion et Buzot, croyant que leur ami n’existait plus, allèrent se mettre dans une pièce de blé très-fourrée et peu éloignée. L’enfant, revenu à lui, courut prévenir ses parents de ce dont il venait d’étre témoin. Ils allèrent en informer le juge de paix de Castillon, qui se transporta sur les lieux en compagnie
d'un chirurgien. Barbaroux vivait encore; on le fit porter n Custillon. On reconnut qui il était par les papiers qu’on trouva sur lui ; on dépêcha un courrier à Jullien pour lui apprendre cette nouvelle. Oré arriva le lendemain , il fit prendre le plus grand soin du malade, et lorsqu’il le crut en état de pouvoir être transféré à Bordeaux, il le fit mettre dans un bateau, ce mode de transport étant plus doux que tous les autres. Le comité de surveillance l'attendait sur le port. Quand il parut, une foule immense s’assembla pour le voir; on le porta dans un hôtel. Jullien voulut l'interroger; il ne répondit pas, et il n’avait garde. Les chirurgiens qu’on avait appelés pour le panser dirent qu’il était mort ou presque mort. Il était neuf heures du soir. La commission militaire s’assembla extraordinairement, déclara que le prévenu élait le traitre Barbaroux. Quoiqu’il n’y eut à personne qui le connut, elle le fit guillotiner île suite.
Oré , qui était resté à Custillon pour tâcher de prendre Pétion et Buzot, fut instruit qu'on avait trouvé dans les blés deux hommes morts. Il accourut à l’endroit où on lui avait dit qu'ils étaient. Malgré que les chiens ou les loups leur eussent mangé une partie du visage, ils étaient encore si beaux que , quand il n’aurait pas eu leur signalement, il n’eût pu douter que c’étaient eux '. Il les
1 II peut ne pas être inutile de rappeler les termes dans lesquels les patriotes de Castillan annoncèrent aux Jacobins la mort de Buzot et de Pétion et la découverte de leurs cadavres. C'est un échantillon de l'enflure du style îles flatteurs, car toutes les royautés ont eu les leurs. Voilà en quel langage on croyait devoir parler aux Montagnards pour provoquer leurs applaudissements et mettre son civisme a couvert : il n’y a que l'excès de la peur qui puisse rendre concevables ces froides exagérations, ces lâchetés furibondes. La présence des députés dans le pays était connue depuis longtemps : les paysans de Castillon ne s'en étaient pas inquiétés avant les menaces
504 I.ES DERNIERS JOURS DES PROSCRITS, fit donc couvrir d’un peu de terre et vint à Saint-Emilion arrêter Troquart et le curé constitutionnel de la commune; il avait laissé dans la maison de Bouquey une servante à laquelle il alla tenir le discours suivant :
dcJullicn. Cn lettré leur fil signer cette épître, où les réminiscences racinientics (levaient si naturellement trouver place :
-La société populaire et républicaine de Castillon, district de Libourne, département du Bec-d’Ambez, à la Convention nationale.
• Citoyens représentants, nos recherches n’ont point été vaines, et nos promesses ne le sont point. En vous annonçant la prise du scélérat de Barbaroux, nous osâmes vous assurer, que morts ou vivants, ses perfides complices. Pétion et Buzot, seraient bientôt en notre pouvoir.
• Ils y sont , en effet, citoyens représentants, ou, pour mieux dire, ils ny sont déjà plus.
n II était trop doux pour des traîtres le supplice que la loi leur préparait, et la justice humaine leur en préparait un plus digne de leurs forfaits. On a trouvé leurs cadavres hideux et défigurés, à demi rongés par les vers ; leurs membres épars sont devenus la proie des chiens dévorants , et leurs cœurs sanguinaires la pâture des hôtes féroces. Telle est l'horrible fin d’une vie plus horrible encore. Peuple! contemple ce supplice épouvantable, monument terrible de la vengeance!
» Traîtres! que cette mort ignominieuse, que cette mémoire abhorrée vous fassent reculer d’horreur et frémir d’épouvante ! Tel est le sort affreux qui tôt ou tard vous est réservé.
■ Signé : les sans-culottes composant la société populaire et républicaine de Castillon. ■
Moniteur du 20 messidor an II. — Séance du 9 messidor (7 juillet 1794).
Une lettre du club de Bordeaux, lue à la séance de la Convention du 17 messidor, lui avait porté la nouvelle du supplice de Guadet, Salle et Barbaroux conduits à f échafaud au bruit des instruments militaires et des cris mille fois répétés de Vive la République ! «On assure, » ajoutait-elle, » que Pétion et Buzot étaient avec eux et qu’ils se sont cachés dans les blés, mais qu’ils n’échapperont pas aux recherches des habitants, qui ont déjà fait une battue générale. » Il résulte de celte lettre que, l’éveil étant donné, les représentants fugitifs seraient certainement tombés vivants aux mains de leurs ennemis, s’ils ne s’étaient pas tués.
o Ma chère fille, tes maîtres ne sont plus; qu’importe « ta discrétion à leur égard? Avoue-moi quelles étaient » les personnes qu’ils voyaient; nomme-moi toutes celles » qui étaient dans le secret. Si tu es sincère, je te » promets la vie; si tu ne l'es pas, tu seras guillo- » tinée. — Vous pouvez disposer de mes jours comme » bon vous semblera , lui dit-elle , mais vous ne saurez » rien de moi, parce que je ne sais rien de relatif à cette » affaire. — Tu sais du moins où ta maîtresse mettait » les papiers ou lettres qu’elle recevait de ces messieurs? » — Non; mais je lui ai vu jeter, avant son arrestation, » une cassette de fer-blanc dans les commodités. »
Cet aveu ravit Oré. Il fit descendre un homme dans les latrines, qui lui rapporta la boite pleine de Mémoires rédigés par chacun des proscrits. Ceux de Louvet y étaient aussi. Indépendamment de ces mémoires, il y avait une tragédie de Salle, intitulée Satan cédant le fauteuil à Marat; un poème de Barbaroux sur sa maison des champs et l’art de la culture en Provence faisait partie des pièces intéressantes contenues dans ladite cassette. La correspondance de Buzot avec une lemme pleine d’esprit et son portrait enrichi de diamants y étaient aussi renfermés. On prétend que le tout a été remis au comité du salut public, aux mains de Robespierre, excepté pourtant les diamants, par l’histrion Coupin. »
Ce Mémoire renferme des renseignements nouveaux dont l’exactitude se trouve confirmée par les découvertes récentes. Nous nous en occuperons tout à l’heure. Rappelons d’abord les pièces qui donnent la date précise de la mort de toutes ces victimes de la Terreur:
» Jugement de la commission militaire séante à Bordeaux, qui ordonne que Marguerite-Elie Guadet, homme
500 LES DERNIERS JOURS DES PROSCRITS, de loi, natif de Saint-Émilion, domicilié à Bordeaux, et Jean-Baptiste Salles, médecin, natif de Vételèze, chef-lieu du département de la Meurthe, tous deux ci-devant représentants du peuple, subiront la peine de mort, comme étant hors la loi, et déclarés traîtres à la patrie par le décret du ifS juillet J 793. — du 1" messidor (19 juin 1793), l’an II de la République. »
Nous reproduirons les adieux adressés par Buzot et Pétion à leurs femmes, par Barbaroux à sa mère, peu de temps avant leur mort. Voici la lettre touchante qu’écrivit Salle à sa femme la veille du supplice :
u Quand tu recevras cette lettre, ma bonne amie, je ne vivrai que dans la mémoire des hommes qui m’aiment. Quelle charge je te laisse, trois enfants, et rien pour les élever! Cependant c’est une de mes cousolations de penser que tu voudras bien vivre à cause de ton innoceute famille. Mon amie, je connais ta sensibilité, j’aime à croire que tu donneras des pleurs amers à la mémoire d’un homme qui voulait te rendre heureuse , qui faisait son principal plaisir de l'éducation de ses deux Hls et de sa fille chérie; mais pourrais-tu négliger de penser que ta seconde pensée leur appartient? Ils peuvent du moins, par leurs innocentes caresses , te tenir lieu de celles que je ne puis te donner.
» J’ai tout fait pour me conserver, je croyais me devoir à mon pays; je croyais devoir vivre aussi pour recueillir sur le compte de mes malheureux amis tous les monuments que je croyais utiles à leur mémoire. Enfin, je devais vivre pour toi, pour ma famille, pour mes enfants. Le Ciel en dispose autrement; je meurs sans avoir à me reprocher d’avoir compromis la sûreté de mon existence par aucune imprudence; ma bonne amie, je meurs tranquille. J’avais promis, dans une déclaration ü mon département, lors des événements du 31 mai, que je saurais mourir; au pied de l’échafaud, je crois pouvoir affirmer
que je tiendrai ma promesse. Mon amie, ne me plains pas; la mort, à ce qu’il nie semble, n’aura pas pour moi des angoisses bien douloureuses. J’en ai déjà fait l’essai : au moment où l’on m’a saisi, j’ai dix fois présenté sur mon front un pistolet qui a trompé mon attente. Je ne voulais point être livré vivant. Toutefois j’ai cet avantage d’avoir bu d’avance tout ce que le calice a d’amer, et il me semble que ce moment n’est pas si difficile.
» 0 mon amie, renferme tes douleurs, et n’inspire à mes enfants que des vertus modestes ; il est si difficile de faire le bien de son pays! Je crois m’étre dévoué pour le peuple; si , pour récompense , je reçois la mort , j’ai la conscience de mes bonnes intentions. Il est doux de penser que j’emporte au tombeau ma propre estime, et que peut-être un jour l’estime publique me sera rendue. Mon amie, si je ne me trompais pas, tu pourrais alors espérer des moyens suffisants pour élever ta famille. Je te laisse dans la misère : quelle douleur pour moi ! Quand on te laisserait tout ce que je possédais, tu n’aurais pas encore de pain. Cependant que cette considération ne te jette pas dans le désespoir : travaille, mon amie, tu le peux ; apprends à tes enfants à travailler quand ils seront en âge. Oh ! si tu pouvais de cette manière éviter d’avoir recours aux étrangers! Sois, s’il se peut, aussi fière que moi; espère encore, espère en celui qui peut tout. 11 est ma consolation au dernier moment , et j’ai trop besoin de penser qu’il faut bien que l’ordre existe quelque part pour ne pas croire à l’immortalité de mon àme. 11 est grand, juste et bon, ce Dieu au tribunal duquel je vais comparaître; je lui porte un cceur sinon exempt de faiblesse, au moins exempt de crime et pur d’intention ; et comme dit si bien Rousseau : « Oui » s’endort dans le sein d’un père n’est pas en souci du réveil.»
» Baise mes enfants, aime-les, console-les; console-toi, console ma mère, ma famille. Adieu! adieu pour toujours! Ton bon ami : Sali.f. '. »
1 Celte lettre, reproduite par M. Guadct dan» son Histoire des
— «Jugement qui ordonne que Charles Barbaroux, etc., subira la peine de mort, comme hors de la loi, d’après le décret du 28 juillet 1793. Séance du 7 messidor, l’an 11 de la République. » — Le 7 messidor an II correspond au 25 juin 1794.
« Jugement, — qui ordonne... que Jean Guadet père, courtier de vins, âgé de soixante-dix ans...; François Bouquev, dit Robert, âgé de quarante-neuf ans, ci-devant procureur...; Thérèse Dupeyrat, âgée de trente-deux ans, épouse de François Bouquey1...; Marie Guadet, âgée de soixante-cinq ans, native de Saint-Émilion, demeurant à Saint-Martin, district de Libourne, vivant avec son frère, subiront la peine de mort. Séance du 2 thermidor an 11 de la République. »
«Jugement... qui acquitte Élisabeth Nau, Agée de dixhuit ans, demeurant chez Guadet père, auquel elle louait ses services *, condamne Elisabeth Bernatace , Agée de quarante-cinq ans, louant ses sei-vices à Guadet père, à un an de détention... condamne Jean-Baptiste Guadet Saint- Brice, âgé de trente ans, ci-devant adjudant général de
Girondins, avait paru dans le Républicain du 29 ventôse an V, nous la rubrique de Nancy. Elle est «igné Salle sans s comme tous les écrit» du médecin
1 Un contemporain nous a transmis quelques détails sur le procès de cette bonne et aimable femme. A ion interrogatoire, elle s’écria avec indignation : « Monstre» altérés de sang ! si l’humanité, si les liens du sang sont des crimes, nous mentons tous la mort! * Pendant la lecture du jugement, tout en elle exprimait la fureur et l'exaltation; au moment d’aller à l'écbafàud, elle parut assez calme; mais lorsque le bourreau voulut lui couper les cheveux, elle se débarrassa de ses mains avec force , et il fallut employer la violence pour la retenir. I.a mort lui hit donc deux fois cruelle. C’est ainsi que son dévouement sublime à la cause du malheur a été récompensé ici-bas î
* Probablement la servante dont il est question dans le Mémoire, celle qui fit savoir à Oré que sa maîtresse avait jeté dans le» latrines la boîte en fer-blanc où se trouvaient les Mémoires des proscrits.
l’armée de la Moselle, natif de .Saint-Emilion, y demeurant chez son père , à la peine de mort 1 . »
Saint-Brice Guadet, frère du représentant, s’était entremis pour procurer aux proscrits l’asile qu’ils avaient trouvé chez son perruquier, Baptiste Troquart. Ce fut le motif de la condamnation qui l’envoya à l’échafaud.
Troquart fut moins malheureux, puisqu’il ne paya pas de sa vie sa conduite courageuse et vraiment généreuse à l’égard des proscrits. Mis en arrestation vers le 20 juin , il recouvra la liberté, en vertu de l’arrété du représentant Trcilhard, le 20 pluviôse an 111 (17 février 1705), arreté dont nous allons copier un extrait :
« Extrait de l’arrêté du représentant du j>euple Treilhard.
» Le représentant du peuple en mission dans le département du Bec-d'Ambez, etc.;
» Vu le rapport du comité de surveillance du district de Bordeaux;
» Sur la demande de la mise en liberté du citoyen T roquait , détenu pour avoir reçu chez lui l’étion, Buzot, Barbaroux ;
» Considérant que Troquart est un homme peu éclairé, et que l’on a profité de sa faiblesse et de son extrême misère pour l’engager à donner retraite ?i ces individus;
» Considérant en outre que, d’après la loi du 27 frimaire dernier, Pétion, Buzot, Barbaroux, auraient leur liberté aujourd’hui, et que celui qui les a reçus ne doit pas être traité avec plus de sévérité;
» Arrête que le citoyen Troquart sera sur-le-champ mis enliberté, et que les scellés, s’ils ont été mis sur ses effets et papiers , seront levés.
« Le 20 pluviôse. Treilhard,
» Je certifie le présent extrait véritable et mot à mot.
» Signé : Treilhard. »
1 On trouvera sur les procès des familles Bouqucy et Guadet beaucoup de details dans les Procès fameux de Desessarts (1786 à 1796, 20 vol. in-lî.) Nous y renvoyons, nous bornant ici à reproduire les documents peu connus ou inédits.
Ainsi, même à cette époque, il fallait considérer que Troquart était un homme fieu éclairé pour lui pardonner son acte de dévouement et lui rendre la liberté!
Dans la suite, Louvet, qui avait pris en main la cause des Girondins proscrits, de leur famille et de leurs amis, et qui déploya à la défense de cette cause sacrée du malheur autant d’énergie que d’éloquence, lut à la Convention une pétition de Troquart. Elle étijit conçue en ces termes :
«Citoyens représentants, c’est encore une victime de la tyrannie décemvirale qui vient solliciter votre attention à son égard. Je suis habitant de Saint-Emilion, commune qui a vu périr vos malheureux collègues Guadet, Buzot, Pétion , Barbaroux et Salle , qui s’y étaient réfugiés après leur mise hors la loi. C’est moi qui ai caché et nourri cinq mois de temps Barbaroux, Pétion et Buzot. Pour récompense, j’ai été traîné dans les plus affreux cachots, dans lesquels j’ai langui huit mois, et je n’ai échappé à la mort que parce qu’une maladie des plus terribles ne permit pas au scélérat Lacombe de me faire comparaître devant son terrible tribunal.
» Après sa chute, la liberté m’a été rendue, ainsi que l’estime de mes concitoyens , et c’est la seule récompense à laquelle j’aspirerais, si ma position ne me faisait un devoir impérieux de m’adresser à vous, afin d’obtenir quelques secours de la nation.
n J’ai toujours été pauvre, et j’ai fini de manger le peu que j’avais, pour tacher de conserver à la patrie vos malheureux collègues, et pour me refaire de cette maladie que j’avais attrapée dans les prisons.
» Je laisse à votre sagesse, citoyens représentants, à m’accorder ce qui vous paraîtra juste.
» Ma mise en liberté , que je joins à ma pétition , justifiera de ce que j’avance.
Saint-Emilion, le 13 messidor, an III de la République française
» Signé : Baptiste Troquart. »
Puis Louvet donna lecture des lettres suivantes qui lui avaient été remises par Troquart, qui les avait reçues des proscrits au moment où ceux-ci l’avaient quitté pour marcher à une mort certaine. Ils avaient voulu lui laisser un témoignage de leur reconnaissance et un moyen d’étre indemnisé un jour des sacrifices que leur entretien , si modeste qu’il eût été , lui avait imposés. Ces lettres étaient adressées : par Pétion et Buzot à leurs femmes, par Barbaroux , à sa mère. Elles sont rapportées dans le Moniteur du 2i messidor an III (12 juillet 1795).
A madame Buzot, à Évreux.
Je laisse entre les mains d’un homme qui m’a rendu les plus grands services ce dernier souvenir d’un mari qui t’aime.
» Il faut fuir un asile sûr, honnête, pour courir de nouveaux hasards. Une catastrophe terrible nous enlève notre dernière espérance. Je ne me dissimule aucun des dangers présents qui nous menacent ; mais mon courage me reste. . . Mais, ma chère amie, le temps presse..., il faut partir. Je te recommande surtout de récompenser autant qu’il sera en toi le généreux... qui te remettra ce billet. Il te racontera tous nos malheurs. Adieu , je t’attends au séjour des justes. » Signé : Buzot. »
Lettre de Pétion.
« Ma chère amie , j’ai vécu pour toi, j’ai vécu pour mon fils, pour délivrer ma patrie des infâmes scélérats qui l’oppriment, pour venger mes amis lâchement et férocement assassinés, pour défendre mon honneur. J’ai éprouvé bien des peines; je lésai supportées avec courage; mon caractère ne s’est jamais démenti. Je m’inquiète peu de ce que les hommes penseront de moi. J’ai défendu ma patrie avec zèle ; je voulus le bien de mon pays , et ma conscience ne me reproche rien. Je me trouve dans la plus cruelle situation qu’il soit possible d’imaginer. Je me jette dans les bras de la Providence; je n’espère pas qu’elle m’en tire.
512 I, ES DERMERS JOUHS DES PROSCRITS.
Adieu mille fois, chère femme! je t’embrasse, j’embrasse mou fils; mes derniers soupirs sont pour vous; qu’il se souvienne de son père.
« Récompense, le mieux qu’il te sera possible, le brave homme qui te remettra cette lettre; il a fait ce qu’il a pu pour m’être utile. » Signe: PÉTION. »
Lettre de Barbaroux à la citoyenne Pons-C/ialvet, née Pons, à Marseille.
« O ma mère! ma bonne mère! je n’ai pas le temps de l’eu dire davantage : je me livre à la providence de Dieu, pour chercher un asile. Ne désespère pas de mon soit, et, si tu le peux, récompense le brave homme qui le remettra ou te fera passer mon billet. Adieu, bonne mère, ton fils t'embrasse. » Signé: BarbaroCX. »
Celte lecture produisit sur l'Assemblée une vive impulsion. Louvet profila de cette disposition pour faire voter le décret qui suit :
« Art. I". Les avances que le citoyen Troquart, perruquier à Saint-Emilion , a faites pour donuer, pendant cinq mois de leur proscription , la nourriture aux citovens IVtion, Ruzot et Barbaroux, lui seront remboursées.
» Art. II. 11 lui sera payé, dès à présent, à compte de scs avances, une somme de 1 ,500 livres.
» Art. III. Le comité d'instruction publique est chargé de faire un rapport sur la récompense qu’il convient d’accorder à quiconque, aux jours delà tyrannie déccmvirale, a donné assistance à l’innocence persécutée.
» La dernière lettre de Péiion, celles de Buzot et de Barbaroux , seront déposées parmi les manuscrits de la Bibliothèque nationale. »
Ce décret fut exécuté incomplètement, comme il arrivait d’ordinaire. Le pauvre Troquart ne reçut qu’une faible partie des indemnités qui lui étaient allouées. Lui-méme constate, dans une note remise à M. (ïuadet, qui l'a repro-
duite à la suite des Mémoires de Buzot (p. 259), que parmi les pièces manuscrites transmises à Louvet, il s’en trouvait qu’il était presque impossible de lire parce qu’elles étaient rongées par l'humidité. Quoi qu’il en soit, ces lettres ont été en effet déposées à la Bibliothèque nationale; de là elles ont passé aux Archives de l’Empire, où on peut les voir. L’humidité a dévoré une partie du papier et de l’écriture. Ainsi des premières lignes de la lettre de Pétion, on ne peut lire que ceci : <*.... re amie,
» j’ai vécu pour toi, j’ai vécu pour mon p , patrie
» des infâmes scélérats qui l’oppriment, pour.... mes amis
» lâchement assassinés, pour mon honneur. J’ai
» éprouvé, etc. »
La lettre de Buzot n’a pas moins souffert.
Revenons maintenant au Mémoire adressé à Louvet, que nous avons reproduit plus haut (page 495 et suiv.).
S’il avait été publié il y a seulement trois ans, les assertions qui le terminent auraient paru étranges ou hasardées au point de rendre tout le récit suspect d’inexactitude.
Cette boite pleine de Mémoires rédigés par chacun des proscrits , cette tragédie de Salle, ce poème de Barbaroux sur sa maison des champs , cette correspondance de Buzot avec une femme pleine d’esprit , rien de tout cela n’avait été retrouvé. Quelle vraisemblance que toutes ces choses eussent été envoyées aux agents ou aux membres du Comité de salut public , et que l’auteur da Mémoire à Louvet eût pu avoir, d’ailleurs , une connaissance aussi précise des papiers dont il révélait l’existence?
Cependant, au mois de février 18(J4, un catalogue publié parle libraire France annonçait la mise en vente des pièces suivantes : Mémoires de Buzot, copiés d’après le manuscrit original. — Mémoires de Pétion, copiés d’après le manuscrit original. — Mémoires de Louvet, item. — Tragédie de Salle, manuscrit original. — Lettres de madame Roland à Buzot, item. — Une lettre de Buzot à Jérôme Letellier, d’Evreux, item. — Notice à imprimer, par
Pétion , justification de sa conduite au 10 août, item. — Observations de Barbaroux sur la pièce de Salle, item .
Ainsi tout ce que le Mémoire anonyme a indiqué à Louvet comme ayant été saisi citez madame Bouquey, reparaissait au grand jour, sauf deux choses, les Mémoires de Barbaroux et le portrait de madame Roland ; encore l’auteur du Mémoire avait-il fait pressentir que celui-ci avait dû être détourné , en accusant l’histrion Cotipim d’avoir dérobé les diamants qui l'entouraient. La véracité, l’exactitude des informations du correspondant de Louvet étant établies, il était plus qu’à présumer que la troisième partie des Mémoires de Barbaroux, que celui-ci, à la lin de la deuxième partie, déclare qu’il va écrire, faisait partie du dépôt confié à madame Bouquey, aussi bien que ces Mémoires de Pétion, dont on ne soupçonnait pas l'existence et qu’une découverte bien imprévue nous a mis à même de publier.
Nous avons raconté ailleurs les circonstances de cette découverte ( Étude sur madame Roland ); nous avons exposé les motifs qui nous portaient à croire que ces pièces mises en vente par le libraire France provenaient à l’origine de l’agent du Comité de salut public à Bordeaux, de Jullien de Paris.
Les recherches que nous avons faites depuis nous ont prouvé que nous ne nous étions pas trompés.
Nous avons trouvé aux Archives : 1* Les observations de Buzot et de Pétion sur la pièce de Salle; 2” la Notice relative à la conduite de Pétion au 10 août, que nous avons reproduite (p. 308) , écrite de la main de Pétion ; 3° diverses notes de Barbaroux que nous allons faire connaître, etc,
.lui lien avait reçu les papiers des proscrits renfermés dans lu boite de fer-blanc trouvée dans la maison Bouquev. Les uns, ce sont ceux qui appartiennent aux Archives, furent envoyés au Comité de salut public, entre antres un des- deux exemplaires de la Notice de Pétion, les obsev-
valions de Potion et de BuzoL sur la pièce de Salle, les Mémoires manuscrits de Buzot, de Pétion et de Barbaroux dout Jullien fit prendre préalablement copie; les autres restèrent, ainsi que les copies des Mémoires, aux mains de Jullicu, sans qu’on puisse dire pour quel motif, car ou ne comprend pas qu’il ait euvové les observations de Bu/.ot et de Pétion sur la pièce de Salle, et qu'il ait gardé celles de Barbaroux, ainsi que la tragédie même à laquelle elles se rapportent. Quant à la Notice écrite par Pétion, en double exemplaire pour qu'elle eût plus de chance d’échapper à la destruction, on comprend que Jullicu ait conservé un des deux exemplaires qu'il eût été iuutile de transmettre à Itobespierre.
Les lettres de madame Roland à Buzol, de Bu/.ot à Jérôme Letellier, n’ayant plus qu’un intérêt de curiosité, on s'explique aussi qu’il se les soit appropriées. Ces derniers papiers, recueillis évidemment dans l’origine eu même temps que les premiers, sout ceux que le libraire France a mis en vente dans les premiers mois de 18(11 et dont il donne la liste et la description dans son catalogue de la vente annoncée pour le 12 février 18U1.
Nul doute que les Mémoires manuscrits de Buzol, de Pétion et de Barbaroux n’aient été adressés au Comité de salut public. Lecointre avait eu certainement connaissance de ceux de Buzot. C’est à eux qu’il faisait allusion, dans la séance du 2 geruûual an 3 (22 mars 1795). Robert Lindet venait de dire qu’il associait à WimptJcn les députés proscrits pour les rendre complices des projets de l’Angle* terre et des royalistes; Lecointre s’écrie: « Je prouverai que nos collègues qui ont été mis justement Lors la loi se sont engagés dans l’armée royaliste et qu’ils avaient fait le serment de se venger de Paris en le détruisant. — J’en ai la preuve écrite de la main de Buzot. »
De preuves, il n’en avait point et il se trouva hors d’état d'en produire, mais il avait eu, selon toute apparence, entre les mains les Mémoires de Buzot dont les notes expri-
5lf. LES DERNIERS JOURS DES PROSCRITS, ment un ressentiment si vif de la conduite de la population parisienne au 31 mai et au 2 juin
jMais les papiers du Comité de salut public ont été mis au pillage par les hommes intéressés à les prendre, soit pour en trafiquer, soit pour effacer les traces de leur passé. Courtois avait retenu une partie considérable de ceux qui furent trouvés chez Robespierre , et sa famille a encore aujourd’hui en sa possession un grand nombre de ces documents. A vrai dire, il y en a un peu partout. Le temps les fera sortir l’un après l’autre des ténèbres discrètes qui les ont dérobés jusqu’ici à l’histoire, et ils viendront ajouter aux lumières que nous possédons sur cette grande page des annales de l’humanité, dont l’étude restera pendant longtemps encore le travail et la passion des générations.
On retrouvera peut-être les manuscrits originaux des Mémoires de Pétion et de Buzot. Si on ne les retrouve pas. ils n’en seront pas moins parvenus à la publicité à laquelle ils étaient destinés, grâce aux copies que Jullien en avait gardées.
Barbaroux avait-il écrit la quatrième partie de ses Mémoires? 11 annonce, dans la note que nous avons reproduite, qu’il va s’en occuper de suite, et l’auteur de la lettre adressée à Louvet, parfaitement renseigné sur la contenance de la boite trouvée chez madame Bouquey, dit qu’elle était pleine de Mémoires rédigés par chacun des proscrits' . Si les Mémoires de Barbaroux étaient joints à ceux de Buzot et de Pétion , nul doute que Jullien les a fait copier en même temps que les autres. Cette copie ne
1 II pouvait notamment (aire allusion à la note de la page 94, oit Ru/.ot , cédant aux colères qu’éveillent en lui tant de souvenirs déchirants, déclare que le salut de la France peut exiger à un moment donné la destruction de Paris.
* La lettre de Rarbaroux à madame llouquey qu’on lira page 590. et dont nous donnons un fàc-simile en tète de ce volume, prouve qu’une partie des Mémoires autre que celles que nous connaissons a été écrite.
s’est point trouvée dans la liasse de papiers provenant de Jullien qui ont été vendus au libraire France, mais rien ne prouve qu’elle soit perdue à tout jamais et qu’on doive renoncer, comme l’ont cru MM. Berville et Barrière, à l’espoir de la recouvrer.
Nous avons déjà reproduit dans le travail historique qui sert d’introduction à ce volume plusieurs documents qui faisaient partie des papiers du Comité de salut public : l’adieu de Pétion à son fils , le testament politique de Buzot et de Pétion '.
Voici quelques notes d’un moindre intérêt. — Celle-ci d’abord qui concerne les précautions que doivent prendre, les formalités que doivent remplir les proscrits pour échapper au Comité de surveillance et passer en Suisse :
« Il est nécessaire de désigner sur les passeports quelques départements où on est censé devoir passer ou avoir passé quelques jours pour les affaires de son commerce, pour de là se rendre dans les départements du Mont-Blanc, de la Haute-Saône, du Doubs ou du Jura, etc. Le passage est facile pour tous ces départements, et déjà plusieurs de nos amis les ont traversés sans danger.
» Il faut, autant qu’on le peut, éviter les grandes villes, surtout celles où il y a des ponts à traverser, ne point suivre les rues où passent les grandes routes ; le mieux est même de passer dans les villes la nuit à une ou deux heures : tout est alors endormi.
1 On lit sur la chemise qui sert d’enveloppe à tous ces papiers la note suivante que nous copions littéralement :
•* Papiers de Buzot , Pétion, Salles et Barbaroux ; derniers adieux à leur famille et à la postérité. D’après diverses enveloppes qui renfermaient la plupart de ces pièces, elles n’étaient destinées à être envoyées que dans le cas où il arriverait quelque malheur aux proscrits qui les écrivaient. La mort les aura surpris avant qu’ils eussent trouvé des moyens surs pour transmettre leurs paquets, ou l’envoi en aura été intercepté. Quoi qu’il en soit, ces papiers sont tombés entre les mains du Comité de salut public. On les a retrouvés parmi de vieilles feuilles de distribution enlevées lors du déménagement des salles du rez-de-chaussée. C’est alors qu’ils ont été inscrits sous le n® 114 du registre particulier des secrétaires généraux du Comité. »
AF. 11. 31 pièces.
■ Il font n'aller que «leux on trois tout au plus. Si ou trouve nue charrette ou un fourgon et qu'ou puisse le suivre, il huit le faire. Quelques-uns ont eu le courage de se mettre dans la malle d'un courrier, et ils sont arrivés : vous en aurez aussi. Avec du courage et de la constance, il n'est rien qu’on ne surmonte. Partez donc, ne balancez pas. Votre salut et la tranquillité1 de vos amis vous le commandent.
» D’après les nouvelles reçues hier, il n’est pas prudent de passer par Genève, à cause de la grande surveillance du résident ; il faut donc gagner Moray, et de là on se rend à Nyons, à moins qu'ou ne préfère ou qu’on ait plus court de se rendre à Râle, Lausanne on Pagerncs (?). Vous trouverez des camarades dans ce dernier lieu sous le nom de Masson et Dubreuil.
«Ci-joint est un sceau qui peut servir pour faire des passe-ports, certificats de civisme, extraits de naissance, etc.
■ Au reste, en les arrangeant, les passe-ports ci-joints peuvent
vous servir pour toutes les routes. Sur celles de Paris , au bas de la déclaration île la section et après avoir ajouté la date du calendrier nouveau, il faut mettre : Vu le présent en notre comité révolutionnaire de la section de , le nivrtse, l’an II* de la République
Française une et indivisible.
> il est nécessaire d’apposer quelques vu passer de la route qu’on est censé avoir tenue; pour cet effet, il faut avoir une carte qui est d’ailleurs indispensable pour se guider sur les frontières.
• Personne 11e vous désire, etc. ■
Suivent des passe-ports en blanc, de Paris, «le Corbeil; des certificats de garde national, des jacobins, etc.
Quel est l’auteur de cette note non signée et qui n’est point de l’écriture de Barbaroux? Nous l’ignorons. Nous trouvons seulement un billet de Barbaroux où il est question de ce sceau qui peut servir pour faire des passe-ports. Ce billet est adressé ù Saint-Bris, le frère de Guadet, qui servait d’intermediaire entre les proscrits du souterrain , Barbaroux, Buzot, Pétion, et les proscrits de la maison, Guadet, Salle, Louvet, — les trois amis auxquels le billet suivant a dù être communiqué :
« Pour les trois amis :
« Vous ne nous avez pas fait passer le sceau qui nous est si nécessaire, et lacire d’Espagne propre à faire l’empreinte ;
n’oubliez pas de nous les envoyer. Vous recevrez par madame' un petit poème de ma façon sur mn maison des champs. Le genre en est, je crois, nouveau ; mais la poésie en est-elle bonne...? C’est à vous à me l’apprendre, je de soumets à votre critique : examinez l'ensemble, les détails, et jusqu’à la versification , jusqu’aux rimes. Plus votre critique sera sévère, plus elle me sera agréable. Faites-vous des amis prompts à vous censurer. Déjà ceux d’ici ont indiqué des changements que le désir de montrer
ce badinage à madame ne m’a pas permis d’effectuer;
par vos soins et les leurs ce petit poème pourra valoir quelque chose. Adieu, bon ami, les événements semblent ne pas vouloir se dérouler, mais l’impulsion- une fois donnée à l’ouverture de la campagne, peut-être marcherontils bien vite? Je vous embrasse de tout mon cœur et les camarades aussi. »
Ainsi les proscrits échangeaient leurs productions poétiques, en s’encourageant mutuellement à la critique. Tout à l’heure c’était Salle qui envoyait au fond du souterrain sa tragédie de Charlotte Corday, aujourd’hui du souterrain sort le poème sur la maison des champs. Barbaroux l’adresse d’abord à madame Bouquey; nous le soupçonnons d’attacher un médiocre prix à ces critiques qui doivent, dit-il, lui être d’autant plus agréables qu’ elles seront plus sévères. L’exagération du langage en rend la sincérité suspecte, surtout lorsqu’on voit le poète neJenir aucun compte des critiques faites, dans son impatience d’envoyer ce qu’il appelle son badinage à madame Bon-* quey. Gracieuse femme ! ses traits où se peignait la sensi-
1 En marge, on lit (l’une autre écriture, probablement de la main de Jullien, ces mots sinistres : Bouquey , eUe est arrêtée. — Le billet porte cette susrription écrite par Barbaroux : A Saint- Bris. — On sait quel fut le sort de madame Bouquey et de Saint- Bris. — L'original du billet que nous reproduisons a été placé dans l'armoire de fer où sont renfermées quelques-unes des pièces les plus précieuses des Archives.
5Î0 LES DERNIERS JOÜRS DES PROSCRITS, bilité de son cœur, ce doux et gracieux visage, son àine de feu, rayonnaient au fond de la nuit des proscrits. Leurs soupirs, leur reconnaissance, leur attendrissement montaient vers cet ange de miséricorde et de charité dont la main pourvoyait chaque jour à tous leurs besoins , dont l’héroïsme était la seule barrière qui les séparât de l’échafaud ; sans doute Saint -Bris, Bouquey, Guadet, se dévouaient au^si, et leur conduite est au-dessus de l’éloge, car ils savaient bien qu’elle pouvait leur coûter la vie, mais elle, madame Bouquey, se dévouait comme les femmes se dévouent, tout entière, avec quelque chose de la tendresse des amantes et de l’abnégation des mères.
Mais la reconnaissance des proscrits a laissé un témoignage plus éclatant, une sorte de monument des bienfaits de madame Bouquey , que nous avons fait reproduire en fac-similé et placer en tête de ce volume.
Elle est écrite d’une écriture très-fine et très-serrée, de la main de Barbaroux. C’est un autographe superbe «à tous égards : le ton a la solennité que la conscience du devoir accompli et l’approche de la mort donnent à la parole de l'honnéle homme. Barbaroux annonce qu’il transmet à madame Bouquey cette partie de ses Mémoires qui n’a point été retrouvée avec la copie de ceux de Buzot et de Pétion, mais qui se retrouvera un jour, nous l’espérons. Il dit expressément au nom de ses amis, en parlant de leurs derniers écrits : Qu’aucune main quelle qu'elle soit ne sc permette d'en toucher la moindre ligne, fût-ce sous le prétexte de corriger une erreur. Nous avons rempli , autant qu’il dépendait de nous , le dernier vœu , la volonté suprême des proscrits.
« Voici, femme aimable et sensible, quelques nouvelles feuilles de mes Mémoires, que je vais très-rapidement achever. Je dois vous dire à cet égard, tant pour mes amis que pour moi, que tous nos mémoires et nos écrits ne sont remis qu’à vous, qu’ils n’appartiennent qu’à vous et que
DOCÜJTENTS. 521
vous seule pourrez en disposer, conformément aux notes qui vous ont été et qui vous seront remises. C’est un dépôt sacré que vous êtes digne de conserver, mais qui doit l’être dans toute son intégrité. Que dans aucune circonstance il ne sorte de vos mains! Qu’aucune considération, aucune prière , aucun ordre 11e vous l’arrache ! Qu’aucune main , quelle qu’elle soit, ne se permette d’en toucher la moindre ligne, fut-ce sous le prétexte de corriger une erreur ! Ces écrits nous sont plus chers que la vie ; vous avez conservé l’un, vous saurez fidèlement garder les autres. Oui, femme sensible, soyez la dépositaire de nos titres les plus précieux, de notre honneur, car il est sans doute attaché à la conservation de ces Mémoires. Sovez-en la dépositaire inviolable : c’est vous que nous chargeons de faire connaître à nos enfants, à nos amis, aux Français, maintenant si cruellement pervertis, à tous les hommes indignés des horreurs qui désolent notre patrie, c’est vous, dis-je, que nous chargeons de leur faire connaître ce que nous avons fait pour la liberté, pour la vertu, nos efforts inutiles, nos longues souffrances et vos propres bienfaits, car vous êtes digue des hommages du monde. Encore une fois, nous vous confions ce que nous avons de plus précieux; et pour empêcher qu’il y soit porté atteinte de toute autre part, gardez cette note que je vais détacher du reste de ma lettre, gardez-la comme un témoignage de notre volonté. Joignez-la à nos Mémoires comme une sauvegarde, un sceau qu’il ne sera pas permis de rompre. Il faudra bien qu’on le respecte, lorsqu’à nos ordres précis je joindrai votre volonté courageuse appuvée de tous les sentiments nobles et généreux que nous vous connaissons. »
De la même main :
u Le reste de la lettre est de l’autre part. »
Combien la lecture de cette note doit faire souhaiter que la dernière partie des Mémoires de Barbaroux soit retrouvée, puisqu’il attachait à leur conservation tant de prix qu’il
5Ï2 I.ES DERNIERS JO0RS DES PROSCRITS, y voyait le titre le plus précieux de son honneur! Jamais hommes ne furent plus pénétrés de la justice de leur cause, plus convaincus que le triomphe de leurs ennemis n’avait d’antres hases que le mensonge et l’erreur; jamais hommes ne se montrèrent plus préoccupés d’éclairer la postérité, et plus certains de son verdict réparateur, que les nobles proscrits !
Chassés de la Convention par la violence la plus criminelle, ne pouvant ni écrire ni parler, ils avaient vu la calomnie les poursuivre sous toutes les formes, les accusant tantôt d’affamer Paris, tantôt d’armer le bras des assassins contre la Convention , tantôt de signer avec l’Angleterre le morcellement du territoire national , avec les Bourbons, la ruine delà République; ils avaient vu tomber la tête de leurs amis sous le coup de cette calomnie qui les harcelait jusqu'au fond d’une retraite que les bétes sauvages ne leur auraient point enviée, dans un désert que la haine et la peur faisaient autour d’eux. Là ils n’ont d’autre idée, d’autre désir que de la combattre. Quand on a mis sa vie au service d’une grande cause, mourir n’est rien, pourvu que l’honneur de cette cause reste sauf après soi; assurer cet honneur est leur préoccupation, l’idée fixe de leur longue agonie. Ils ne sont vaincus ni par la faim , ni par le froid, ni par les ténèbres, ni par la certitude d’une mort prochaine et infamante. Us combattent jusqu’au dernier jour avec l’arme qui leur reste, la plume; ils combattent pour eux , pour leurs amis morts , poui* le principe de liberté dont ils ont été les soldats fidèles en môme temps que les martyrs. Il ne leur suffit pasd’avohr justifié leurs propres actes : avant de mourir ils justifient, ils confessent leur chef.
Rien ne montre mieux cette fidélité de la Gironde à ses doctrines, et la force du sentiment de solidarité qui a lié ses membres principaux, que la notice suivante, écrite par Pétion. Elle a été trouvée avec son testament politique. Elle fut communiquée aux amis, examinée attentivement et sans doute ratifiée par eux. Elle aussi, elle est donc une
déclaration suprême faite à la postérité, inarliculo mnrlis, par des mourants sur un mort.
Sans doute cette notice est bien incomplète. Elle ne saurait suffire pour faire connaître 1 l’homme qui par ses écrits , par son activité , son instruction et son caractère : philosophe, jurisconsulte, moraliste, homme d’Etat, polémiste, orateur, a été le plus influent et le plus considérable de la Gironde; mais ce document historique emprunte une valeur réelle aux circonstances au milieu desquelles il s’est produit. 11 fait également honneur à Brissot et à celui qui l’a écrit plus préoccupé encore de défendre la mémoire de son ami auprès des générations futures que la sienne propre.
Depuis, — à voir de quelle étreinte fiévreuse on a pressuré le présent, au risque d’épuiser le sol nourricier sur lequel nos enfants devront vivre, à voir par quelles entraves on a retardé dans leur développement les principes de 1 780 , il semble qu’on ne se soit guère soucié de ce que pensera l’avenir. Beaucoup des hommes de la Révolution agirent en vue de la postérité , se sacrifiant et se perdant dans le présent ; c’est la grandeur de l’époque, ce sera la circonstance atténuante que l'histoire plaidera pour ces hommes. Le souci qu’ils ont eu de sa louange atteste la sincérité de leurs efforts pour la mériter. 11 ri’ est pas possible que Dieu ne tienne pas compte dans ses arrêts des
1 Nous n’avons point voulu séparer les uns des autres des documents réunis dans le même dossier, datant de la même époque, et détacher lîrissot de ses amis. C’est le motif qui nous tait publier dans ce volume la notice sur Brissot, bien qu’elle eût pu trouver place dans un travail étendu que nous avons consacré au chef de la Gironde et qui ne tardera pas- à paraître , accompagné de documents inédits. Nous constaterons alors la confirmation que donnent aux assertions de la Notice de Pétion les Mémoires de Brissot. Cette confirmation s'explique parfaitement. Pétion, lté à Chartres comme Brissot, avec lequel il avait été lié d’amitié depuis l’eniànce, devait être au courant des moindres circonstances de sa vie presque aussi bien que lui-même.
litres acquis à la reconnaissance du genre humain. C’est donc déjà s’élever vers lui que de sortir, par la pensée, de l’étroit horizon de l’existence humaine, c’est avoir vécu bien près de la crainte de sa justice, que d’avoir bravé la mort dans l’attente de la justice de l'humanité.
Brissot, dès son enfance, se montra passionné pour l’étude; il passait les nuits à lire, et les ouvrages sérieux l'occupèrent dans cet âge où la plupart des hommes ne rêvent que dissipations et que plaisirs. Il fut toujours à la tête de ses compagnons d’étude dans les classes, et des prix nombreux couronnèrent ses premiers travaux.
Au sortir du collège ses parents voulurent lui faire embrasser la carrière du barreau , et ils le placèrent suivant l’usage chez un procureur, triste et pénible apprentissage de la profession d’avocat.
Rien ne répugnait plus à son goût que ce métier, il le fit cependant; il eut bientôt vaincu toutes les difficultés, arraché toutes les épines, et en peu de temps il hit en état de conduire et conduisit en chef une étude.
Il n'en suivit pas moins le goût qu'il avait pour la littérature; il consacrait les heures de loisir à méditer les ouvrages des grands maîtres, et à faire des notes et des observations. Déjà il amassait des matières pour l’avenir.
Il étudiait et apprenait les langues avec une facilité qui tenait du prodige; de lui-même et sans aucun guide, il sut en peu de temps l’anglais et l’italien ; il cultiva le grec, ébaucha l’espagnol, l’allemand, et se fil des principes extrêmement ingénieux pour apprendre en peu de
temps les divers dialectes connus. Il a exposé depuis ces principes dans une dissertation sur les ouvrages de Court de Gébelin et de Le Brigant.
Il n’était point encore sorti de la petite ville où il était né; il avait puisé en lui-même cet amour pour les sciences. Là il ne trouvait rien qui excitât son émulation. Il était pour ainsi dire sans ressources pour alimenter les feux qui l’enflammaient. Les hommes qui cultivaient les lettres étaient en petit nombre; ils vivaient sans communication entre eux. L’activité de son âme, qui avait besoin de s’étendre, se trouvant trop comprimée, Brissot fut à Paris.
Ses parents, sans être pauvres, n’étaient cependant pas assez riches pour lui fournir de quoi se livrer tranquillement à ses goûts; il fut encore obligé d’entrer chez le procureur. Au bout de six mois il fut premier clerc.
Les travaux dont il était surchargé ne l'empêchèrent pas de se livrer à sa passion dominante. Il n'était pour lui aucun moment de dissipation , il ne connaissait même pas les plaisirs séduisants que Paris offrait à son âge, tant l’amour de l’étude l’absorbait. Les dimanches et fêtes, jours que les jeunes gens consacraient à leurs amusements, il les passait avec Locke, Montaigne et Montesquieu.
Sa mémoire était si prodigieuse et si exacte, qu’il savait ses auteurs à peu près par cœur. Il citait, sans jamais se tromper, les pages ou tel morceau dont on parlait devant lui.
Sa tête était meublée d’une multitude d’anecdotes curieuses , et son érudition était déjà prodigieuse.
Il fut prendre ses grades à Reims et se disposait à se faire recevoir avocat au Parlement de Paris.
Mais il ne fut pas plus tôt libre et abandonné à
586 NOTICE SUH BUISSOT.
lui-même, qu’au lieu de suivre les audiences, il resta citez lui, s’occupant uniquement de science et de philo Sophie.
Une grande querelle s’éleva au barreau : l'ordre des avocats refusa de reconnaître Linguet pour un de ses membres et de fruterniser avec lui. Brissot prit part à la dispute; il publia une petite brochure ayant pour titre : Un indépendant de l'ordre des avocats 1 .
Dans cet écrit, il s’éleva avec chaleur contre le despotisme des corps qui étouffait le génie et les talents; il proclama des principes de liberté , et il n’était pas difficile de voir que les germes de cette vertu républicaine étaient dans son cœur.
U écrivit également, et dans le même sens, contre la tyrannie des corps académiques.
Il publia une autre brochure sur l’état actuel de notre littérature ; des lettres très-piquantes sur les Epi très de saint Puul.
On remarquait dans ces essais une imagination ardente, de la sagacité, des connaissances et surtout un esprit impatient de tout joug.
11 fit aussi une petite plaisanterie assez caustique, avant pour titre : le Pot pourri. C’était, si on peut s’exprimer ainsi , une journée de jeunesse. Cette bagatelle était très-piquante ; l’arme du ridicule et du sarcasme v étaient maniée avec beaucoup d’habileté, et elle fit plus de hmit et eut plus de vogue qu’un ouvrage sérieux.
Mais l'esprit de l’auteur prit bientôt sa vraie direction,. naturellement tourné vers des objets sérieux, utiles, vers la morale et la politique ; Brissot s’occupa beaucoup de nos lois criminelles.
Il composa deux Mémoires sur cette matière, pour 1 Sur la décadence du barreau en France, 1781, in-8*.
DOCUMENTS INEDITS.
l'Académie de Chàions-sur- Marne, et ses Mémoires furent couronnés.
Celui qui a pour titre: le Sang innocent vengé, est plein d’énergie et d’éloquence. L’auteur s’appuie sur les raisons les plus solides, et qu’il déduit avec tout l'art de la dialectique, pour prouver que l’Etat doit des indemnités à l’homme injustement accusé, qui a souffert une détention pénible et dommageable.
Sa Théorie des lois criminelles' , qu’il adressa à M. de Voltaire, et dout.il reçut la réponse la plus flatteuse et la plus bouorable, est un ouvrage beaucoup plus considérable, dans lequel les vices et les imperfections de nos lois criminelles sont exposes dans tout leur jour, dans lequel, en meme temps, l'auteur indique les remèdes, ou pour mieux dire dans lequel il présente un code nouveau fondé sur les bases de l’humanité, de la morale et de lu justice.
Une entreprise plus vaste encore, utile à toutes les nations, propre à préparer une réforme dans la législation criminelle de l’Europe, est celle de la Bibliothèque criminelle du législateur et du philosophe , ouvrage en dix volumes *.
Ce recueil, fait avec autant de soin que de discernement, renferme le meilleur écrit pubUé en anglais, en italien, en allemand, en espagnol et en français sur les lois criminelles , avec des notes savantes et instructives de l’auteur.
1 li n’adressa pas à Voltaire son livre, qui u'a été publié que trois ans après la mort de ce grand homme (2 vol. in-8”, 1781), mais seulement l'Introduction, la préface de l’ouvrage. Voltaire répondit par une lettre, cil date du 13 avril 1778, qui a été insérée en tête de la Théorie des lois criminelles , et à la page 261 du premier volume des Mémoires de Brissot.
* Le titre exact de l’ouvrage est : Bibliothèque philosophique du législateur , du politique, du jurisconsulte ; 1782-1786.
Si un grand nom , plus connu que celui de Brissot ne l’était alors, eut été attaché à cet ouvrage, il eût été célébré, répandu avec profusion et regardé comme un bienfait envers l’humanité.
Ce qu’il y a de remarquable, c’est que presque tous ses ouvrages ont été onéreux à leur auteur II est vrai que personne n’était plus fait pour être dupe que Brissot; sa confiunce était extrême, il croyait à la bonne foi des uutres avec la simplicité d’un enfant. Il était, de plus, absolument insouciant pour ses intérêts. Il faisait des livres uniquement pour exprimer ses pensées, dire la vérité et être utile.
En 1779, l’entrepreneur du Courrier de V Europe se trouvant à Paris et ayant fuit connaissance de Brissot, lui proposa de travailler à ce journal.
Brissot accepta d’autant plus volontiers que cela lui donnait l’occasion de s’établir à Londres, et qu’il désirait beaucoup voir l’Angleterre.
Brissot, dans ce journal, fit particulièrement les articles de littérature. Il se fit beaucoup d’ennemis par sa franchise et par son habitude de dire les vérités et sans déguisement. Il humilia plusieurs petits auteurs qui se croyaient des grands hommes. Il déplut aussi au gouvernement français par la hardiesse de ses principes.
Brissot était universellement connu pour être à la tête du journal et en diriger le travail. Il fut très-mécontent de voir insérer à son insu plusieurs articles qui contrariaient absolument ses principes, et qui mettaient à chaque instant un article en opposition avec un autre. Il découvrit que l’homme qui glissait ces poisons dans le Courrier était un nommé Morande, auteur d'un infâme libelle, le Gaietier cuirassé, l’homme le plus immoral et le plus perdu de réputation.
Brissot s'en plaignit à l'entrepreneur. L’entrepreneur tergiversa, continua à employer secrètement Morande; alors Brissot abandonna le journal , mais alors aussi Morande lui jura une liaine mortelle, et de là sont nées tontes ces diatribes, toutes ces calomnies atroces que Morande n’a cessé de vomir contre Brissot dans le Courrier de l’Europe.
Brissot entreprit seul un autre journal ayant, si je in’en rappelle, pour titre : Correspondance universelle. L’objet de ce journal, consacré aux sciences, et particulièrement h la philosophie et à la politique, était trèsvaste; il tendait à unir les savants de tous les pays entre eux, à leur donner un point central, à faire connaître leurs ouvrages d’un pôle à l’autre en quelque langue qu’ils fussent écrits, à tenir registre de toutes les vérités utiles, à marquer les progrès des connaissances humaines. Le plan de cet ouvrage était grand, superbe, et Brissot était, par l'étendue, la variété des connaissances, un des hommes les plus propres à le bien remplir, de même que Londres était le point du globe le plus avantageux pour la célérité et la facilité des communications avec toutes les parties du monde littéraire.
Il paraissait un numéro de ce journal tous les mois, et ceux que l’auteur a publiés font regretter que cette belle entreprise n’ait pas eu de suite.
Brissot donnait en même temps au public et par cahiers un ouvrage précieux sur l’Inde; il faisait connaître cet immense pays, ses productions, ses ressources, les lois, les mœurs et les usages de ses habitants ; il dévoilait la force et la faiblesse des Anglais dans cette partie du monde, leur commerce , l'établissement de leur compagnie , ses progrès ; il présageait le sort de ces fiers insulaires dans les Indes, et indiquait aux nations, à la
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Fronce surtout , la marche qu'elle devait tenir envers ses rivaux sur ce i|>oit>l du globe, les puissances avec les- (|uclles elle devait s’allier.
Cet ouvrage ne fit pas les sensations qu’il aurait dû produire, parce qu’on ne s’occupait pas alors sérieusement en France de ces grunds intérêts d'économie politique, et qu’il y avait à peine un petit nombre d'hommes ii qui ees matières n'étaient pas tout à fuit indilfé rentes ni étrangères.
Brissot , au milieu de ces travaux , eut besoin de venir passer quelques jours en France .pour des affiiires. A peine fut-il arrive à Paris qu’il y fut arrêté et conduit ii la Bastille 1 .
Cette détention avait pour prétexte de prétendues liaisons avec un nommé Bellepnrt. Ce Belleport avait publié à Londres un libelle infâme contre la Iteine de France, et on voulut bien supposer que Brissot avait travaillé à «ce libelle.
La vérité était que Brissot déplaisait an gouvernement par la hardiesse de ses opinions et pur ses principes républicains, la vérité est que Morande, espion du gouvernement français , avait annoncé l’arrivée de Brissot en France pour le libre incarcérer.
Il resta quatre mois il la Bastille , et ce fut |*ar les bons soins de madame de Genlis et à la sollicitation de M. le duc. d’Orléans qu’il en sortit.
Brissot ne connaissait cependant ni l'une ni l'autre; mais sa tènime ayant contribué k faire l'éducation des enfants du duc d’Orléans, dont madame de Geulis était nommée gouvernante, ce fut à la considération de sa femme qu’il dut les démarches qui accélérèrent son élargissement.
1 En 1784.
Cette d<;tention’’porta à Brissot le plus grand préjudice. L’entreprise de son journal s'en trouva renversée, une interruption de quatre mois à la naissance d'un établissement ne lui permit plus de continuer.
Cette entreprise avait exigé une mise de fonds nsse* considérable. Brissot, outre son travail, en avait fait la majeure partie, un particulier avait fait le surplus; les conditions du traité entre eux deux étaient communes, le particulier s’était soumis à partages- la bonne comme la mauvaise fortune de l'opération, tant mieux si elle réussissait, tant pis si elle n’avait pas de succès.
L’entreprise avant échoué par un événement majeur, plus latal encore pour Brissot que pour son associé, ce particulier n’en jeta pas moins les liants cris. Morande se chargea d’exhaler ses plaintes, et Morande eut l’auduce et l’atrocité de traiter nettement Brissot de voleur, d’escroc, d'homme qui avait trompé , dévalisé le citoyen honnête qui avait soutenu son entreprise par ses fonds.
Brissot intenta nn procès criminel au Châtelet de Paris contre Morande et contre les rédacteurs du Courrier de l'Europe, et il saisit cette occasion pour exposer au grand jour la pureté de sa conduite et la bassesse de celle de ses odieux adversaires.
Brissot resta en France , où tous ceux qui l’ont connu savent bien qu’il ne se donna jamais les jouissances cl ne mena jamais la vie d'un homme qui n du superflu. Il était impossible d’être plus simple dans .sa parure , d’avoir «les appartements moins recherchés, d’avoir une tuhle plus frugale , de faire enfin moins de dépenses. Sa femme était également la simplicité même, une excellente mère de famille, uniquement occupée de ses enfants. Souvent Brissot n’avait pas six francs dans sa poche, il était obligé de faire à chaque instant de petits emprunts a
ses amis , et cet état île médiocrité a toujours existé pour lui. Cependant il ne dépensait jamais un sou à ses plaisirs; cependant personne ne travaillait plus que lui.
On le força d’abord d’accepter une place dans la maison d’Orléans; cette place n’avait point de titre fixe, il était le directeur, l'inspecteur de plusieurs bureaux de départements ; il était en même temps le secrétaire aimé du chancelier ; il avait l’œil sur toute l’administration. Ses appointements étaient modiques, et il était incapable de les augmenter par uucun moyen bas et détourné. Il y avait même de petites rétributions casuelles qu’il pouvait prendre sans blesser la délicatesse, et il négligeait de Je faire, il laissait les sous-ordre se les approprier. Ce genre d’occupation ne ralentit point ses travaux littéraires, et quelques égards qu'on lui témoignât, quelque attachement que le marquis Ducrès, alors chancelier, eut pour lui, son esprit d’indépendance lui fit abandonner cette pince après huit à dix mois d’exercice.
Il fit paraître alors et successivement une foule d’ouvrages tous respirant le plus ardent amour de la liberté.
Il publia : deux volumes de lettres sur l'histoire de lu révolution d’Angleterre, dans lesquelles on trouve des discussions intéressantes sur les causes et les effets de cette révolution; — Item, parallèles curieux entre l’histoire de Hume et celle de madame Macaulay, duquel il résulte qu’à bien des égards l’ouvrage de madame Macaulay est préférable à celui de Hume, que l’un est écrit par une amie de la république et l'autre par un partisan de lu royauté;
Deux lettres à l’empereur Joseph II, l'une sur l'émigration, l’autre sur l'esclavage, qui sont deux chefsd’œuvre de raison et d’éloquence;
Plusieurs brochures sur les finances, sur la compa-
gnie des eaux établie à Paris, sur une compagnie pour les incendies qui était sur le point de se former;
Un ouvrage infiniment utile, qu’il composa en commun avec M. Clavièrc, sur les rapports à établir entre nous et les États-Unis d’Amérique. Ces rapports de commerce et de politique étaient traités dans le plus grand détail , et présentés avec tous leurs développements ; la balance des importations et des exportations était calculée par une approximation que tous les hommes qui avaient approfondi la matière estimaient approcher de la vérité.
Le sort des malheureux Africains esclaves dans nos colonies touchait profondément l’àme sensible de Brissot; il méditait sans cesse sur les moyens qui pouvaient adoucir leur destinée et les rendre insensiblement à l'état d’hommes. Il avait fondé une société des Amis des noirs, semblable à celle établie à Londres et à plusieurs créées dans les États-Unis d’Amérique. Il avait lié des correspondances avec ces diverses sociétés, et c’est lui qui était faîne de celle qui lui devait naissance. Il passait une partie considérable de son temps à écrire , à amasser des matériaux sur la traite, sur le régime de nos colonies, sur leur commerce, et il était extrêmement versé dans cette partie.
Il n’y a pas un des membres de cette société qui ne puisse rendre justice à cet égard au zèle pur et vraiment respectable de Brissot. On a voulu, à cet égard, jeter des soupçons sur les vues qui l’animaient; on a été jusqu’à dire qu’il avait fait de cette cause de l’humanité une spéculation d’intérêt, un vil trafic; rien n’est plus atrocement calomnieux. Non-seulement Brissot n’a fait aucun bénéfice, en se rendant le défenseur officieux et l'apôtre de cette classe d’hommes infortunés;
mois il v a employé gratuitement son temps et dépensé son propre argent. Plusieurs des écrits qu’il a répandus sur l'abolition de la traite des noirs , en laveur des hommes libres de couleur, ont été imprimés à ses frais.
Ce qu’il a publié sur ces matières importantes pendant trois années formerait des volumes in-folio. Personne en France n’avait à cet égard des connaissances aussi étendues, aussi approfondies.
Il annonça un ouvrage qui aurait été immense, et dont il fit paraître le premier volume intitulé: Recherches sur tu vérité. Il se proposait d’examiner ce qu’on avait découvert de vrai et de constant jusqu’à ce jour dans les diverses parties des connaissances humaines.
Il proposa aussi par souscription une traduction du Paradis perdit de Milton , et une autre de son Paradis conquis. 11 était fort avancé dans ce travail, qu’il ne publia pas, vu que le nombre des souscripteurs ne couvrait pas les Irais d’impression.
Une occasion se présenta pour Brissot de faire un voyage dans les États-Unis de l’Amérique, il la saisit avec empressement. Une compagnie désirait traiter avec le Congrès de la dette qu’il avait contractée avec la France, sauf ensuite à s'arranger avec le gouvernement français. Brissot était en eorrespoudance avec les principaux auteurs de la révolution américaine, il connaissait la langue du pavs ; personne ne parut plus propre ip»e lui à négocier cette affaire. Brissot consentit à s’en charger; mais négligeant comme à l'ordinaire ses intérêts, il ne demanda pour tonte récompense que les frais du voyage. Il so trouvait trop heureux de parcourir un sol où l’homme était libre; de voir des habitants heureux , dont les moeurs étaient pures; un pays dont il se faisait les plus belles images.
Le voilà donc Rendu. en Amérique. Là, pendant six mois, il parcourut ce pavs en observateur.. Il vit les. personnages les. plus recommandables , il eut plusieurs conférences avec Washington , il recueillit sur lu révolution de ce pays, sur son gouvernement, sur son agriculture, sur son commerce, une foule de matériaux précieux. Il avait pris In résolution de se fixer dans la Pensvlvanie, il avait écrit à son beau-frère à ce sujet : il avait pris des arrangements avec lui , et son. beau-frère,, qui à force d)’inlcliigenco‘, de soins,, d’opiniâtreté, s'était fait une habitation assez avantageuse sur le sol de Russie, abandonna cette propriété, qui à la vérité fut ravagée par les Turcs pendant lai guerre, et se rendit en Amérique avec le peu de capitaux qu’il, put sauver du naufrage.
Brissot lit dans les pupiers américains qu’il est question en France de la convocation des états généraux, qu’une révolution se prépare : ne consultant alors que sou penchant pour la liberté et l’amour de son pays , il abandonne son projet, se rend en France au moment on son beau-frère, sans qu'il le sût, arrivait en Amérique, de sorte qu’il n’eut pas même le plaisir de voir et d'embrasser cet ami si dévoué.
Brissot n’eut pas plutôt mis le pied eu France, qu’il s’occupa des moyens de développer les premiers (fermes de l'esprit public, de préparer les Français- à la liberté. « Écrivons, écrivons, disait-il à ses amis; if n’y a pas un moment à perdre. »
Il commença par relever, dans une lettre pleine d’énergie et de dignité, des erreurs très-dangereuses échappées. au marquis de Chutelux dans ses Voyages d’Amérique. Ce marquis, qui avait vu l'Amérique un peu en petit-maître, rendait peu de justice à ces généreux répu-
blicains, jugeait des mœurs des femmes par une ou deux courtisanes qui étuient venues s’établir dans ce pays; insultait les quakers, dont il ne connaissait pas les instituts, et ignorait les lois faites pour amener graduellement la liberté des esclaves, dans ceux des Etats où l’esclavage subsistait encore.
Cette lettre fit beaucoup de bruit; elle était écrite dans un genre qui n’était pas encore familier. Les gens de lettres à petites bienséances trouvèrent que l'auteur n'avait pas eu pour M. le marquis tous les égards qu’il lui devait; qu’il avait manqué de politesse et d'urbanité. Mais les hommes à caractère admirèrent lu force, la noblesse du style d'un homme libre.
Brissot, à son tour, publia ses voyages en trois volumes, parla des mœurs, des usages, des lois, de l’agriculture, du commerce, des finances des Etats-Unis en homme qui a bien vu et approfondi ces objets.
On ne peut se dissimuler cependant que cet ouvrage aurait pu être plus soigné, et qu’il fut fuit avec trop de rapidité. Brissot lui-inéme en convenait, et ce qu’il disait à cet égard est remarquable et peint une qualité bien rare dans un homme, et surtout dans un homme de lettres : « Il s’agit bien ici, disait-il, de la réputation » d’auteur; des choses! des choses! il importe fort peu » la manière dont elles sont dites ; le temps nous presse. «
Brissot en effet était peut-être de tous les hommes celui qui était le moins avide de gloire. Ses idées , il les communiquait sans réserve à ses amis; ses matériaux, il les donnait de même; il leur abandonnait des discours tout faits sans jamais demander qu'on fit savoir que les choses venaient de lui , et suns trouver mauvais qu’on le passât sous silence. Il ne songeait réellement qu'à être utile.
Un des écrits les plus remarquables qu’il fit alors fut son Appel au peuple, écrit dans lequel il discute avec profondeur les droits de souveraineté qui appartiennent ■à une nation, ceux de ces droits qu’elle peut déléguer sans nuire à sa liberté, et dans lequel il examine le mode <pi’on peut employer pour soumettre une constitution à la ratification de tout un peuple.
Il entreprit aussi un journal, et c’est à cet ouvrage <ju’il attachait le plus d’importance1. « C’est avec les «journaux, disait-il, que lu révolution s’est fuite en « Amérique. Quel avantage de pouvoir parler tous les « jours à cinquante, cent mille hommes, et de foire env tendre sa voix dans toutes les parties de la France! »
Cet ouvrage périodique est un de ceux qui restera, un de ceux qui sera le plus utile à l’historien; il a surtout cela de remarquable qu’il est consacré particuliérement aux vrais principes de la liberté.
Ce qu’il a fait dans l’Assemblée législative et dans la Convention est trop connu pour en parler.
Il était bon père, bon époux, bon citoyen.
P. S. J’embrasse nos amis. Renvoie-moi cette notice après en avoir fait usage, car je n’en ai pas de copie, ou fais-m’en faire une copie.
Il est possible qu’il y ait quelques omissions; en tout cas, elles sont légères.
1 Le Patriote français.
NOTICE SlrK BRISSOT.
Nota. — Pétîon, en disant <jue Brissot a publié ses voyages, fait allusion à deux ouvrages de lui relatifs aux Etats-Unis. Le premier, où il a commenté, annoté, complété les idées et la relation de Clnvière, a ponr titre : De la France et des Etats-Unis, etc., par Etienne Claviére et J. P. Brissot de Warville. Paris, 1787. ) vol. in-8*. — Le second , où se trouvent reproduites avec développement beaucoup des idées que Brissot n’avait fait qu’ effleurer dans le premier, fut écrit au retour de son voyage en Améri pie. Il a pour titre : Nouveau voyage dans les Etats-Unis et l’Amérique septentrionale fait en 1788, par J. P. Brissot (Warville). Paris, 1792, 3 vol. in-8”.
Ces ouvrages sont très-rein arqua Mes, et doivent être lus par tous ceux qui x-eulent connaître l’histoire des idées dans les luttes de la Révolution française.
Brissot était républicain par le sentiment, par la connaissance de l’histoire, par la science politique, et surtout parce qu’il avait vu à Pauvre une République dans toute sa force cl sa grandeur. 11 est on des véritable» fondateurs de la République française. C’est chez lui, dans ses livres, qu’il faut chercher les doctrines politiques de la Gironde. tin est étonné d’y retrouver, avec les expressions mêmes dont il s’était servi , celles qne la Oiromle a émises par la bouche de ses plus éloquent» interprètes , notamment de madame Roland. Les Girondins , et plus encore les Montagnards, ne connaissaient guère que des formes républicaines païennes et surannées empruntées à Sparte, Athènes ou Rome ; Brissot conçut et leur fit voir une république vivante et viable. Il est le cerveau de la Gironde. Les ennemis de la Gironde ne s’y trompèrent pas, et, voulant la tuer, c’est à la tète qu’ils visèrent constamment. Le mot Brissolins e.->t bien plus exact que le mot Girondins , qui est faux à tous égards. Le procès solennel
DOCUMENTS INEDITS.
fait par la Montagne au parti ennemi ne désigne nominativement qu’un adversaire : Brissot et consorts. — Nous nous bornons à indiquer ici des idées que nous développerons ailleurs dans un travail sur Brissot , qui sera l’histoire des doctrines de la Gironde. On a écrit bien des fois l’histoire dramatique de la Révolution : les faits ont été discutés , interprétés , contestés, commentés avec passion , avec poésie, avec éloquence; ne serait-il pas temps de revenir à l’histoire des idées ? Les hommes ont disparu ; mais les idées auxquelles s’était ouvert le champ clos qui les a dévorés , restent debout, combattants immortels, qui, comme les dieux d’Homère, changent seulement de visage et d’armure. Le travail intellectuel de la Révolution est à reprendre au point où la déviation aux principes commence, où la violence se substitue à la discussion, où l’avortement est visible.
A rrestation de Brissot à Moulins.
Nous avons dit plus haut (page 125) que nous donnerions le procès-verbal de l’arrestation de Brissot, faite à Moulins. Voici ce document , qui n’a point encore été publié : il fait partie des Archives de T Empire.
I.e lundi dix juin mil sept cent quatre-vingt-treize, l’an deuxième de la République française, à une heure de relevée.
Nous, Jean -Pierre .Mathieu, Jacques Martin et Jean-Baptiste Simon, membres du Comité de salut public, en vertu d’un arrête pris par le conseil général du département ibms la séance de ce malin, et pour l'exécution dudit arrêté aussitôt après qu’il aurait été prononcé en notre présence, sommes transportés avec le citoyen Léger, clerc «le ville, et le citoyen Thouiet, garde national, qui auraient couduit en la salle du conseil un individu se disant Alexandre Itamus, négociant de Ncufchàlcl, et encore avec ledit individu sur la place d’armes de cette ville pour taire visite de tous effets pouvant appartenir au susdit individu , et se trouvant dans une voiture étaid alors sur la susdite place ; et après que nous aurions tait reti-
rer tous les effets étant dans ladite voiture, et que ledit individu nous aurait demande que visite de ses effets fut faite dans le lieu ordinaire des séances du Comité de salut publie ; sur ce que nous lui aurions représenté que nous étions près la maison commune, et que nous l’aurions invité à y entrer avec nous, et après qu’il y aurait consenti, nous étant rendus au lieu ordinaire des séances de la municipalité, nous y avons trouvé les citoyens Delau , maire, Cartier et Verbau, officiers municipaux, et Rolland, procureur de la commune, que nous avons invités à se réunir à nous, pour, tant en leur présence qu’en la notre, visite être faite de tous effets s’étant trouvés dans la voiture dudit individu ; et lesdits maire et municipaux y ayant consenti, le susdit individu, avant qu’il fut procédé à aucune visite de ses effets, a demandé la parole et a déclaré que son nom véritable est Jacques-Pierre Brissot, député à la Convention nationale; qu’il a quitté Paris, mardi quatre du courant, |K>ur échapper à l’assassinat dont il était depuis longtemps menacé, ainsi que les vingt et un autres membres de la Convention désignés à la fureur des brigands; assassinat qui, d’après une foule de renseignements, doit être exécuté par les brigands qui infestent Paris et qui y sont soudoyés par les puissances étrangères, au moment où ces députés devaient être mis en état d’arrestation ; que son respect pour les lois et pour la Convention nationale l’aurait engagé à exécuter le décret d’accusation prononcé contre lui, s’il n’avait pas été convaincu par les débats de l’Assemblée et par les dépositions de Parère, Lacroix, Bazirc, Grégoire, que l' Assemblée n'avait pas prononcé librement ce décret, qu’elle l’avait rendu sous les baïonnettes ; si, d'ailleurs, il n’avait pas été convaincu que la Convention n’avait aucune force pour empêcher le massacre des victimes désignées par les brigands ; qu’en conséquence , pour éviter un nouveau crime qui serait commis dans sa personne plus particulièrement désignée depuis six mois , il avait pris parti de chercher un asile loin de Paris, eu attendant que l’ Assemblée fut rendue à la liberté et qu’elle eût reconnu l’injustice des accusations élevées contre lui et ses collègues; que pour parvenir à trouver un asile momentané , il avait emprunté d’Alexandre Bannis , négociant à Neufohâtel, maintenant en France, son passe-port daté «le Neufcliâ. tel en Suisse; qu’il requiert les citoyens composant le Comité «le salut public en partie et réunis aux membres de la municipalité susdénonunés d'en référer sur sa déclaration à l’Assemblée nationale, pour être statué par elle à son égard Ce qu’il appartiendra ; cl a signé à toutes les pages de sa présente déclaration.
Sijné : J. P. Brissot.
Et pour appuyer sa déclaration, le susdit individu s’étant «lit d’abord Alexandre Bannis et cependant venant de se déclarer et «le signer Brissot, député de la Convention nationale, nous a à l’instant exhibé une carte qu’il nous a dit être sa carte de député ; ladite carte en Forme ronde , ayant trois cercles aux couleurs nationales. Sur l’un des revers, et dans le cercle rouge, portant Convention nationale , Liberté , Egalité ; et dans le milieu, étant blanc, ta République Française y et sur l’autre revers, dans le cercle rouge, ces mots: Département , 1792, tan IV de la Liberté, et dans le blanc du milieu, ceux-ci: M. Brissot, député, et au-dessus, Bésin, président du comité (t inspection ; et attendu l'importance de la déclaration du susdit individu se disant Brissot, député, nous, susdits membres du susdit Comité de salut public, inaiie et municipaux , avons cru qu'il était â propos de prendre à l’instant son signalement ainsi «pie celui du citoyen Joseph Souque, chef de bureau du recrutement de l’armée du Nord, domicilié à Versailles, avenue de Saint-Clou<l , municipalité dudit lieu, même district, département de Seine-et-Oisc ; en Foi «le quoi il nous a exhibé à l’instant sa commission qui restera annexée au présent , ainsi qu'un passe-port de la municipalité «le Versailles; lequel Souque s'est trouvé dans la voiture sur la place d’Armes, et se «lit être compagnon de voyage du susdit individu se disant Brissot ; et ont été pris leurs .signalements de la manière «pii suit, savoir: est pour l’individu se disant Brissot , âgé de trente-neuf ans , taille de cinq pieds, cheveux châtain foncé, plats et en petite quantité, les sourcils même couleur, le front élevé et un peu dégarni, l«*s yeux gris brun et assez grands et couverts, le nez long, un peu gros, bouche moyenne, le menton long avec une fossette, la barbe noire, le visage ovale et étroit du bas. Et pour le citoyen Joseph Souquq. âge de vingt-cpiatre ans et «lemi , taille de cinq pieds quatre pouc«?s, et gros cheveux et sourcils châtain coupés en rond et naturellement frisés, le front élevé, les yeux gris et gros, le nez aquilin, la bouche petite, les lèvres élevées, le menton rond, la barbe comme les cheveux , le visage rond et plein , les oreilles ayant de petites cicatrices qui indiquent qu’elles ont été percées. D’après nous avons procédé à la visite et examen des effets trouvés dans la voiture ainsi que sur leurs personnes, lesquels effets consistaient en quelque linge à leur usage , «leux brochures désignatives des routes et postes, trois portefeuilles dans lesquels ne se sont trouvés aucune espèce de papiers, mais seulement quelques assignats, et deux pistolets anglais ayant le chien et la platine sur le milieu du canon; et lesdits effets n'ayant rien «le suspect, nous n'en avons retenu «pic les pistolets, la carte «le député ci-«levant désigm*c et le
NOTICE SCR RRISSOT.
passe-port du citoyen Souque1 de la municipalité de Versailles, et du tout en avons dressé le présent procès-verbal que nous avons lu auxdits citoyens Souque et Rrissot, qui ont sifjné avec noua en la chambre commune, lendits jour et an «pie devant, trois heures de relevée.
Et avons laissé lesdits citoyens sou» la sauvegarde des citoyens maire et municipaux. Signe : J. IV Rrissot, J. Souque, J. i*. Mathieu, Rolland, p. c., L. Cartier, Delatt, maire, Simon, Martin, Ditftard, !Jui*ban, J. Marinier.
Pour atn filiation ; Mm us.