‹ Mémoires inédits de Pétion et mémoires de Buzot & de Barbaroux, accompagnés de notes inédites de Buzot, et de nombreux documents inédits sur Barbaroux, Buzot, Brissot, etc.;Chapitre 59 sur 61 · LES DERNIERS JOURS DES TROIS GIRONDINS RUZOT, PÉTION, BARBAROUX · texte numérisé non relu

LES DERNIERS JOURS DES TROIS GIRONDINS RUZOT, PÉTION, BARBAROUX

(DOCCMF..VTS r.N PA DTI F. INÉDITS.)

Nous avons rapporté, à la fin des Mémoires de Barbaroux, la note suivante, qui a été laissée par le Girondin el dont ce qui nous reste à dire exige que nous remettions les termes sous les yeux du lecteur :

« Nota. La troisième partie de ces Mémoires doit renfermer l’histoire extrêmement curieuse de la Convention; mais pour la rédiger N il me faudrait avoir le journal de ses séances. Je suis donc forcé de renvoyer ce travail à un autre temps; cependant j’écrirai quelques chapitres qui seront intercalés à leur place : à mon défaut, un ami pourra

compléter cet ouvrage. Maintenant je vais passer de suite à la quatrième partie, observant que dans l’arrangement de tout l’ouvrage, le chapitre suivant pourra bien se trouver dans la troisième partie. »

MM. Berville et Barrière ont fait suivre la note de Barbaroux dans leur édition de cette observation au sujet de la troisième partie :

«Ce travail si curieux, si rejp-ettable , est celui que, d’après la lettre de M. de la Hubaudière, on n’a plus aujourd’hui l’espoir de recouvrer. »

La déclaration de Barbaroux , en tète du deuxième chapitre de la seconde partie des Mémoires, qui fait savoir que la première partie a été composée en Bretagne et remise à des mains sûres, ne permet pas de douter que cette première partie ne soit celle dont parle M. de la Hubaudière dans sa lettre. Elle a été brûlée, dans la crainte d’une visite domiciliaire, et il ne reste donc aucun espoir de la recouvrer.

Quant à la seconde et à la troisième partie, que nous avons reproduites d’après le texte conforme au manuscrit resté aux mains de M. Ogé Barbaroux, elles ont dû être composées ailleurs et elles ont été portées à Bosc, qui a restitué fidèlement au fils du proscrit le manuscrit de son père, comme il avait remis le manuscrit des Mémoires de madame Roland, transmis récemment par un legs à la Bibliothèque impériale, aux mains d’Eudora Roland, devenue plus tard madame Champagneux.

Barbaroux a écrit la troisième partie de ses Mémoires : il le déclare, et tout le fait présumer. Y a-t-il lieu de penser, avec les auteurs de la Collection des Mémoires sur la Révolution française , que cette troisième partie des Mémoires du Girondin, si curieuse, si regrettable , soit à jamais perdue pour nous? Non, à notre avis. Nous allons exposer les motifs qui nous font espérer qu’il en existe au moins une copie et qu’elle pourra être retrouvée et publiée un jour.

Ou sait que les représentants qui, après les événements du 2 juin, parvinrent à se réunira Caen, furent obligés, par l’insuccès de l’insurrection départementale, de se réfugier en Bretagne, d’où ils se rendirent dans la Gironde. Louvet, Médian, qui étaient au nombre des fugitifs, ont raconté longuement dans leurs Mémoires les périls et les péripéties de cette course errante.

Louvet s’était embarqué, le 20 septembre , pour Bordeaux avec Guadet, Bu/.ot, Pétion et Barbaroux. Au Bec d’Ainbès, leur présence fut signalée par une imprudence de Guadet. Il fallut partir précipitamment. Les fugitifs allèrent chercher un asile à Saint-Émilion , ville natale de Guadet, et où habitait sa famille. C’était au mois d’octobre 1793.

Louvet raconte encore comment vécurent les proscrits à Saint-Emilion. Une compatissante et généreuse femme, parente de Guadet, madame Bouquey, les reçut chez elle. Guadet, Salle, Louvet, Valady, Buzot, Barbaroux et Pétion restèrent cachés les uns dans la maison, les autres dans une espèce de souterrain à trente pieds sous terre. Mais il arriva que cette retraite même cessa d’étre sûre. Une perquisition domiciliaire par des troupes envoyées de Bordeaux semblait imminente. Il fallut se séparer précipitamment, car il était impossible de trouver un asile, si ou se présentait sept à la fois pour l’obtenir. Salle, Guadet, Valady et Louvet allèrent d’un côté, Buzot, Barbaroux et Pétion d’un autre. Que la séparation fut douloureuse! Louvet constate le changement qui s’était opéré dans ses compagnons : « Pauvre Buzot! il emportait au fond du cœur des chagrins bien amers que je connaissais seul ', et que je ne

1 11 se trompe; Barbaroux avait été le confident de madame Roland et de Buzot. Je tiens ce fait de M. Barbaroux, qui le tenait de sa grand'mère. On peut voir, au surplus, la confirmation de cette tradition dans rertains passages de» lettres de Barbaroux à madame Roland, que nous avons publiées avec les lettres à Buzot dans notre Etude sur madame Roland.

dois pas révéler. Mais Pétion, le tranquille Pétion, comme il était déjà changé ! Combien le calme de son âme et la sérénité de sa figure s’étaient altérés, depuis que l’esclavage de sa patrie n'était plus douteux, depuis que la nouvelle de l’emprisonnement des soixante-quinze et du supplice de nos amis nous était parvenue. Et mon cher Barbaroux, comme il souffrait! Je n’oublierai jamais ses dernières paroles : « En quelque lieu que tu trouves ma mère, tâche de lui tenir lieu de son fils; je te promets de n’avoir point une ressource que je ne partage avec ta femme, si le hasard veut que je la rencontre jamais. »

A cette époque Buzot ne pouvait avoir connaissance du supplice de madame Roland , qui avait eu lieu le 8 novembre, puisque Louvet n’apprit cet événement que beaucoup plus tard, sur la route de Paris. Mais la nouvelle de la mort de Brissot et des députés, leurs amis, ne lui laissait aucun doute sur le sort prochain de la femme qu’il aimait.

Le 13 novembre, à une heure du matin, Guadet, Salle, Louvet et Valady se mirent en route. Valady les quitta bientôt pour se diriger sur Périgueux, où il devait trouver la mort. Les autres se jetèrent dans les grottes de Saint- Emilion. Dans la nuit du 14 au 15 novembre, ils quittent les grottes, ils vont, à six lieues de là, frapper à la porte d’une maison habitée par une femme dont Guadet a sauvé l’honneur. Il ne doutait pas d’un accueil empressé; d’ailleurs il ne s’agissait que d’une courte hospitalité, de quatre ou cinq jours au plus. Passé ce temps , la bonne madame Bouquey rappelait toute cette baude éplorée de pauvres proscrits, et la nichait autour d’elle, quoiqu’il pût arriver. La maison inhospitalière resta impitoyablement fermée, sur l’ordre de son propriétaire. Louvet, M. Guadet, l’auteur de l’ Histoire des Girondins, neveu du conventionnel, n’ont pas publié le nom de cette femme lâche et ingrate. Ils ont eu tort. La publicité est le seul châtiment possible pour de vilaines actions de cette sorte , et il ne faut pas la leur épargner.

C’est alors que Louvet se décide à quitter ses amis et à tenter le retour à Paris. Sa résolution paraissait Lien téméraire : vainement ceux-ci le supplient d'en changer : « Je presse Guadet et Salle sur mon cœur; j’ouvre mon portefeuille et je partage quelques assignats avec Salle plus pauvre que moi; j’embrasse encore une fois mes amis et je pars.

» Jamais je ne m’étais senti une résolution plus forte, un courage plus exalté. A quelques pas cependant je m’arrête, je tourne la tête, je jette un regard inquiet sur les gens de bien que je quitte. Eux aussi s’étaient retournés, eux aussi me regardaient; et tandis que je tremblais pour eux, ils tremblaient pour moi. Je les vois prêts à s’élancer pour me retenir encore, je leur fais un dernier signe de la main, je reprends mon chemin, je m’éloigne; je plonge sur cette immense route de Paris un regard d’espérance mêlée de quelque étonnement. »

Louvet ajoute en note : « Je sais maintenant qu’ils sc sont mis bientôt sur mes traces pour m’appeler et me recueillir. Ils m’ont suivi l'espace de deux lieues; ils m’ont suivi jusqu’à ce qu’ils m’eussent perdu de vue, après que je fus entré dans Mont-Pont. »

Louvet a su que Guadet et Salle l’avaient suivi, en s’exposant au péril d’être reconnus, par -un Mémoire qui lui a été adressé , selon toute apparence , de Saint-Emilion , et que nous avons trouvé dans ses papiers.

Cette pièce ne porte pas de signature : les détails précis qu’elle renferme prouvent que la personne qui l’a écrite ou l’a fait écrire, car elle renferme beaucoup de fautes d’orthographe , était au courant des moindres circonstances de l’existence des proscrits. Nous inclinerions à croire qu’elle a eu pour auteur le curé constitutionnel chez lequel les représentants trouvèrent un refuge momentané, le cnré ou peut-être sa servante, qui l’aura faite sous sa dictée. Il est bien probable qu’au moment de publier ses Mémoires, Louvet, voulant être renseigné sur les der-

niers moments de ses malheureux amis, aura demandé à Saint-Emilion des renseignements qui lui ont été transmis trop tard pour qu'il ait pu en faire usage dans la première édition de son livre; car la note que nous avons reproduite plus haut : je sais maintenant qu’ils se sont mis bientôt sur mes traces, etc., n’a paru que dans les éditions postérieures. Voici la communication qu’il avait reçue et qui lui avait fait écrire cette note. Nous la reproduisons fidèlement, en nous bornant à corriger des fautes matérielles, sans toucher au fond du récit. On remarquera que ce récit ne manque pas d’une certaine élégance et qu’il y a contradiction entre le style et l’incorrection de l’écriture; il est vrai aussi que cette contradiction se reuconlre fréquemment au dix-huitième siècle, particulièrement dans les lettres des femmes de la bourgeoisie provinciale, qui parlent bien et écrivent mal, par suite d'une éducation littéraire très-défectueuse. Nous aurons occasion de renouveler cette observation au sujet de nombreux documents se rapportant aux femmes des Girondins que nous publierons avec une partie inédite des Mémoires de Louvet.

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