EXAGÉRATION DE LA RÉACTION
Les Mémoires écrits par Pétion s’arrêtent au moment où l’action insurrectionnelle combinée entre les départements de Normandie et de Bretagne est dissoute et ou les représentants se dirigent en fugitifs vers l’Ouest. Les péripéties de cette course douloureuse, qui devait aboutir pour le plus grand nombre à l'échafaud, ont été racontées par Meillan et Louvet, de manière à nous empêcher de beaucoup regretter le récit qu’aurait pu en faire Pétion.
Nous ne pensons pas en effet que ce qui nous est resté des Mémoires de Pétion, malgré l’utilité dont ils peuvent être à l’historien des hommes et des événements de ce teinps-lù , soit de nature à beaucoup relever le crédit du Girondin et comme écrivain et comme penseur, dans l’opinion publique. Cette opinion publique a du reste étrangement varié sur son compte ; on a dans certains jugements d’une récente Histoire de la Terreur1, opposé aux appréciations d’une Fié de Pétion, maire de Paris,
' Par M. Mortimer- T émaux, hou livre plein de documents nouveaux, empruntés aux Archives de 1 Empire, que l’iiistoriiui devrait citer plus souvent, entre autres le récit du voyage de Varcuncs par Pétion.
INTRODUCTION
par J. J. Régnault, publiée en 1792, les deux points extrêmes de ses oscillations. Ali! que ce pauvre Pétion avait donc bien raison de s’écrier, au commencement des Mémoires : « Je suis un des exemples les plus frappants de l'inconstance des faveurs populaires. «
F.n 1791 , la France était folle de cet homme , ce ne serait point assez ilire, amoureuse '.
• Sou» les images de Pétion et de Robespierre la main des individas de tout âge et de tout sexe .s’empressait de tracer en gros caractère» : les incorruptibles; et cette épithète, inscrite sans aucun nom son» le portrait de l’un d’eux placé au salon, faisait écrier à tous les spectateur» : Oh ! c’cst Pétion ou Robespierre.
« Un citoyen fiançais, dont le nom pour cela seul est «lit; ne de recevoir une glorieuse publicité, le brave Jouant , écrivit a Pétion pour le prier de baptiser de son nom révéré, dit-il, presque à téyal de la divinité , le neuvième enfant que son épouse venait de donner à la patrie. Le modeste Pétion , en se refusant aux éloges que la reconnaissance inspire à sou égard, ne peut se soustraire aux douce» émotions de la paternité. Après s’étre montré citoyen, il se rappelle qu’il est père , qu'il a un fils qui fait son espoir le plu» flatteur, et c’est en versant des larme» de tendresse que cet excellent père accorda au sieur Jouant la faveur inappréciable d’ajouter au nom de son fils le beau nom, le nom chéri de Pétion.
- Enfant-citoyen! » — s’écrie Hcgnault, — «puisses-tu ne pas démentir l’augure qui présida à ta naissance ; rends-toi digne de ce nom immortel, Pétior-Jocast, cl donne à la patrie, avec les grande* vertus et les talents du premier, la droiture cl la cordialité du second! ! ! » (sic.)
On disait, en juillet 1791, d’après le citoyen Régnault :
« Ainsi la po»térité reconnaissante répétera avec transport : incorruptible comme Pétion; inflexible comme Robespierre; loyal comme Dubois- Crancé ; philanthrope comme Gréijoire ; probe comme Prieur; intrépide comme Ruzol ; ferme comme Ihedrer (.sic); ardent citoyen comme Salles; sévère comme Camus; honnête homme comme Antoine ; ferme comme Reubel , et excellent législateur et Imitant du plus pur pulriolismc comme tocs. • I». 102.
1 Expression» de M. Michelet en parlant de la popularité du duc «le Guise, le Balafré.
xxxvi INTRODUCTION.
En 1791 , la France a la passion de Petion; — en 1792, elle en a le culte, l'idolâtrie. Voilh Régnault qui met sur la même ligne Jésus et Petion , comme hommes, ajoute-t-il, sans doute pour ménager la modestie de Petion :
. Le caractère que no» saintes Écritures donnent au fils de Marie aurait convenu parfaitement au maire de Jérusalem, si cette grande ville eût pu se conserver libre. Tout homme public, chargé île maintenir l’ordre et la paix dans une société nombreuse, ne devrait jamais perdre de vue le jugement de la femme adultère....
» A ce portrait, fait pourtant avant que Petion fut nommé à cette dignité populaire, ne croirait-on pas qu'on l’a pris pour modèle? Et surtout, par la même raison que Jésus eût convenu pour maire à Jérusalem, Pétion convient pour maire à Paris. L’un et l’autre ont une ressemblance trop frappante pour ne pas s’en apercevoir ’.
>• Ce n’est qu’à trente ans que le fils de Marie donna l’essor à toute sa philanthropie, Pétion n’en a pas encore quarante; le premier et le second ont pour partage la douceur et la sagesse de caractère, tous deux ont la même simplicité de mœurs. I/un, en pardonnant à ses bourreaux, agissait comme un sage; l’autre, en parlant aux ennemis du bien public, est semblable à un ange de paix descendu sur la terre pour la félicité des mortels. Pétion et Jésus ont la même éloquence et cet ardent amour de l’humanité qui, dans tous les hommes indistinctement, ne nous montre que des frères. Le fils de Marie n’eut pour antagonistes que les ennemis de son pays, que les grands, que ceux qui vivaient d’abus; le citoyen de Chartres n’en a pas d’autres; ils diffèrent seulement en ceci*: Jésus succomba sous les traits «le la race sacerdotale, Pétion en triomphera, et sous son ministère, les mauvais citoyens se cacheront, parce que le crime dort là où la vertu veille. ■ P. 117.
Un an plus tard, le langage des Jacobins s’est étrangement modifié. Nous avons reproduit presque intégralement à la fin des Mémoires Je Pétion (p. 178 et stiiv.) une Vie de Jérôme Petion qui fournit un bien curieux té-
1 Ou sent qu’en comparant Jésus et Pétion je n’ai pas regardé le premier comme un Dieu. Je le vois ici comme un Socrate, sous le rapport d’un philosophe, d’un ami de l’humanité, d’un législateur. (aY ote du judicieux Reynault .)
* Et c'est en ceci évidemment que Pétion l’emporte sur Jésus ! La vertu de Pétion sera plus vigilante que ne l’a été celle de Jésus.
INTRODUCTION
moignage de ce soudain changement. Le dieu est devenu l’archange foudroyé, gardant pourtant sur son front, au fond de la chute, le grand caractère des premières et divines vertus. Aujourd’hui, qu’est-ce que Pétion, comme le juge la plus récente histoire de la Révolution? Un type d'homme vulgaire, armé d’une prudence à double tranchant; une sorte de niais majestueux, de bourgeois cauteleux, hésitant entre les partis, trahissant l’ordre en fuveur du désordre, et répudiant tous les principes pour une popularité héte à laquelle il ne sait faire que des sacrifices incomplets. Pour coup de grâce, on lui verse sur la tête les incongruités de son Voyage à Varennes, et je crains bien qu’on n’y ajoute certaines confidences plus naïves que spirituelles des Mémoires que nous éditons.
Prouver que Pétion n’a brillé ni par l'esprit, ni par le tact, n’est point difficile; réduire 1a hauteur du piédestal où ses contemporains placèrent dans un moment sa statue, ce n’est que justice. Mais Pétion mérite-t-il le mépris qu’on prodigue à sa mémoire? Ses fautes, ses erreurs , son muuvais style , ses aberrations de goût , de jugement, doivent-ils faire oublier la part qu’il a eue à Ja Révolution, la conduite qu'il a tenue jusqu’au jour où tous ses ennemis, Montagnards et Royalistes, se sont réunis pour l’accabler? Les opinions qu’il a émises à la tribune de la Constituante sur beaucoup de questions , les rapports, traités et dissertations, qui forment trois volumes in-8° publiés en 1792 sous le titre d'OEuvres de Pétion, prouvent que si son instruction n’était pas profonde, elle était variée, étendue, et qu’il arrivait assez bien préparé à cette carrière du législateur que tant d'autres ont abordée depuis sans préparation aucune. On peut désapprouver la conduite de Pétion , mais on a tort de l’accuser de tergiversation. Il est ennemi de fa
xxxvtii INTRODUCTION.
Cour; il la tient en continuelle suspicion; il combat, affaiblit son influence par tous les moyens dont son inimitié , guidée par une prudence avisée , lui suggère l’idée ; il pousse a l’établissement de la République. Sur ces points, à tort ou à raison , il ne varie pas, il ne change pas. Les difficultés de sa situation le ponssent a des biais qui ne font que courber sa ligne et ne la rompent jamais. Au lendemain du renversement d’un état de choses séculaire, dans ce chaos qui précède la création d’un ordre nouveau, les autorités constituées sont sans force; Pétion n’a pu empêcher les massacres de septembre. Son tort est de n'avoir pas fait tout ce qu’un homme de cœur devait faire, dans sa position, pour y mettre un terme. S’il eût opposé sa poitrine a la pique des égorgeurs, il eût pu succomber; mais sa mort eut sauvé les prisonniers, et il aurait rempli son devoir. Cette faiblesse fut le remords du reste de sa vie. D’ailleurs, elle a été, il est triste de le dire, universelle. Quand le crime atteint des proportions colossales, il semble qu’il n'v ait plus que la réflexion qui puisse relever l’àme et donner une voix à l’horreur dont celle-ci n été saisie. On passe silencieux, ou on se cache devant la Saint-Barthélemy ; le lendemain, on la maudit.
Le lendemain des massacres de septembre, la Gironde se mit à les maudire, et Pétion dut les maudire plus hautement que personne, car 11 se sentait compromis et déshonoré par tout ce sang qu’il n’avait pu arrêter et «pii attestait l’impuissance de lu magistrature tutélaire dont il avait été investi.
Pétion ne fut ni grand ni petit, ni bon ni mauvais, et cependant il a fait preuve de vertus, en partie* négatives, qui devraient être des titres à l’estime de notre temps, si sévère pour lui; il a eu une passion désintéressée de la
INTRODUCTION
chose publique, une fermeté inébranlable dans ses opinions, une probité à toute épreuve. Il a pu faire à la popularité des sacrifices condamnables ; il ne lui a pas fait le sacrifice de ses principes; un jour est venu où il l’a bravée en invoquant le droit de la justice méconnue, le droit de la représentation nationale violée , toutes les lois sacrifiées par la dictature d’une minorité violente. Il a accepté l’opprobre, il est mort au poste d’honneur avec les Girondins.