‹ Mémoires inédits de Pétion et mémoires de Buzot & de Barbaroux, accompagnés de notes inédites de Buzot, et de nombreux documents inédits sur Barbaroux, Buzot, Brissot, etc.;Chapitre 6 sur 61 · X X X II · texte numérisé non relu

X X X II

INTRODUCTION

1793), obligeait encore à retirer des troupes désarmées pour les porter où de nouveaux ennemis menaçaient. Ce fut alors que Félix Wimpffen écrivit à Cusline cette lettre dont on se servit ensuite au procès de l’un et de l’autre : Gardez vos bataillons , chargez-vous des ennemis du dehors, et je me charge de ceux da l’intérieur. » De quels ennemis? Ceux de la Gironde, contre lesquels il devait marcher? ceux de la montagne, qu’il a si mal défendus?

Fut-ce la faute de l’incapable Puisaye, qui abandonna sa petite armée pour aller passer la nuit dans son château de Menilles, et sans avoir pris aucune précaution, sans avoir établi d’avant-postes autour du bivouac et du château de Brécourt, ou les fédérés s’étaient entassés pêle-mêle à moitié ivres? Pétion raconte longuement, d’après le récit que lui en avait fait un de ceux qui s’y étaient le mieux conduits, cette triste affaire (page 132 et suiv.). Ni d'un côté ni de l’autre, on n'avait eu besoin de grandes prouesses d’armes : la démonstration avait suffi, et, sans doute, les uns furent presque aussi surpris de leur victoire que les autres de leur défaite. L’occupation de Brécourt par cet Humbert, celui-là peut-être auquel M. Ponsard a donné le grand rôle du Lion amoureux , était loin de justifier l’incrovablc éloge hyperbolique qu’adressa la société des Jacobins au héros d’une si facile victoire : « Continue, et tu seras au-dessus de César! » Mais n’y a-t-il pas une exagération , en sens inverse, à représenter les troupes venues de Paris comme un ramassis de brigands tremblants de peur et qu’un seul bataillon de vrais républicains aurait pu suffire à c/iasser à coups de bâtons? ( Mémoires de Pétion, p. 156.) De tels propos ne sont que des injures. Tous les partis bien tranchés ont dans les guerres civiles leurs enragés : le parti de la modération , du juste milieu , n’en a pas ,

NTRODUCTION.

et c’est peut-être pourquoi , comme celui de la Gironde, il succombe toujours. — Voici un témoignage bien curieux du courage des Maratistcs, non suspect, car il est fourni par un ennemi, par Puisaye lui-méme. Cet épisode caractérise parfaitement l’époque. Si la passion de la chose publique n’enfantait pas les mêmes forces que la passion de la chose religieuse et n'armait pas les hommes d’un indomptable mépris de la mort, comment s’expliqueraient les résultats de la lutte soutenue contre l’Europe par la France révolutionnaire?

• Ayant cru voir clans l'obscurité quelques soldats se couler le long des fossés qui bordaient la grande route, j’ordonnai qu'on les poursuivît. On m'en amena deux. C’étaient des dragons de la compagnie que j’avais perdue à Argentan. Ils étaient l’un et l'autre extrêmement jeunes. Je les engageai à nous suivre , ils me répondirent par des injures. Je leur parlai avec douceur, ils me déclarèrent nettement qu'ils étaient résolus de périr pour la Convention. Je leur représentai toutes les atrocités dont cette Convention s'était rendue coupable. Leur réponse fut que ce n’était pas leur affaire; qu’ils avaient trop bonne opinion de moi pour croire que je voulusse leur faire violence, ayant une troupe considérable à mes ordres tandis qu'ils ifct aient que deux; et ils finirent par me prier de les laisser aller, parce qu'on avait besoin d'eux pour se battre contre moi qui avais déclaré la guerre à ta Convention. Mes instances, celles de mes officiers, les caresses des dragons que cela amusait beaucoup, tout fut inutile. J’avais à ma suite un carrosse vide ; je donnai ordre qu’on les y plaçât pour faire route avec nous ; en un moment ils ont mis les glaces en pièces et se précipitent par les portières. Je les fais remonter et leur donne des gardes avec ordre de lesbien traiter; ce ne fut qu’un combat pendant tout le chemin. Arrivés à Falaise, je pourvois à ce qu'ils reçoivent tous les soins possibles ; leur obstination ne fait que s’accroître. Je les oblige à me suivre à Caen ; je pensais qu'au milieu de l'enthousiasme général, mêlés avec leurs camarades des autres compagnies, n’entendant parler que dans un sens contraire aux principes qu’ils avaient reçus depuis peu , sans doute ils se modéreraient ; point du tout , les discours et les menaces ne purent les persuader ni les modérer. Voyant enfin qu’il fallait mi régiment pour garder ces deux enfants, dont le courage d’ailleurs m'avait fort intéressé.

INTRODUCTION

je le* fis reconduire où on le» avait prix. ils m'assurèrent , en me quittant, que sur toute leur compagnie il n’y en avait pas un seul qui ne fut aussi détermine qu’eux. Huit jours plus têt, j'en aurais (ait tout ce que j’aurais voulu. Cet étrange changement fut l'ouvrage de quelques séances du club des Jacobins et des prédications de quelques forcenés sans talent ; car il n’y avait pas à cette époque , à Argentan , un homme à qui on en reconnût même de médiocres. On peut juger par ce trait de ce qu'étaient les autres villes de France où les Jacobins dominaient. » (. Mémoires de Puisuye, t. Il, p. 120 et suiv.)

Page 1