‹ Mémoires inédits et correspondance;Chapitre 13 sur 13 · BI L L A U D V A U E N N K · texte numérisé non relu

BI L L A U D V A U E N N K

furent non moins stupéfaites que consternées à l'imprévue et inconcevable réception d'un ordre aussi inique que révoltant et, pour la première fois, elles eurent à gémir de leur subordination, devenue trop aggravante, en interrompant le cours infatigable de leurs œuvres pies par la déplorable nécessité de participer, en quelque sorte, à une action si détestable. Ainsi, désolées de recevoir le sinistre mouvement de la servile et chétive manivelle d'une haine qui elle-même n'affichait pas une pareille acrimonie, elles n'eurent garde de se conformer littéralement à une injonction que repoussait leur humanité, encore plus admirable en elles que chez tout autre : lorsque bien différentes des dévots fanatiques, la divine influence de la religion ne coïncidait que mieux à fortifier dans leur âme les sentiments d'aménité et de bienveillance prêches trop vainement par l'Evangile :

Uhi non est mulier, ibi ingemiscit œger.

Sans, d'un sexe enchanteur, l'âme compatissante.

Ces dignes Sœia^s grises, autant donc pour ne point démentir leur charitable commisération, que pour disculper leur conscience timorée, se hâtèrent de mettre à profit le reste de cette affreuse journée. Leur premier soin compatissant fut de s'empresser de faire passer tous ces galériens dans une salle contiguô, et, anfin de condamner complètement la porte de communication ; elles la masquèrent par une grande armoire. Enfin, vers minuit, la supérieure, accompagnée de deux autres sœurs et des infirmiers, me firent placer sur un brancard; et les yeux baignés de pleurs, dont le souvenir précieux, après plus de quinze ans écoulés, en arrache encore à mon attendrissement, elles escortèrent cette translation, plus lugubre, il est vrai, que ne peut l'être un convoi funèbre, dont les sanglots sont déchirants. Aussi dans nos entretiens postérieurs : « Comment, me disaient-elles, n'avoir pas l'âme pénétrée d'affliction, en voyant un homme qui avait joui do tant d'importance, et à qui il restait, dans sa disgrâce, tant d'honnêteté, être traîné néan-

moins par la violence d\me aversion enracinée au fond d'une sentine d'ignominie, tandis que s'il fût demeuré au sein d'une condition commune, jamais une pareille abjection n'eût approché de lui. Oui, poursuivaient-elles, en soupirant, instruites par votive exemple, nous n'en avons loué qu'avec plus d'ardeur le ciel de nous avoir soustraites aux vanités mondaines, où la pureté même ne sait puiser que déboires amers et outraees humiliants. »

Le malheur a parfois certaine utilité, C'est l'école du .sasre et de la vérité.

Cependant, depuis longtemps exténué par Une maladie grave, je me trouvais heureusement dans cet état d'affaissement physique et d'insensibilité morale où Ton ne s'aperçoit que machinalement et à peine de ce qui se passe autour de soi, de façon que le sommeil, ajoutant encore à mon accablement, la transition d'une salle à une autre, au milieu de la nuit et sur un brancard, ne me parut d'abord qu'un

simple changement de lit. C'est aussi précisément dans cette intention bienfaisante que ces bonnes et pitoyables Sœurs avaient choisi l'heure du repos. Mais, malgré toutes leurs précautions, mon erreur ne fut pas de longue durée. Soudain le cliquetis aigu et fréquent des chaînes des forçats à ma proximité, chaînes qui sont ici perpétuellement pour eux du poids de soixante livres, me tira en sursaut de mon si propice assoupissement. J'ouvre les yeux, et tout se présentant à mes regards sous un point de vue dissemblable : « 0 Dieu! Dieu! qu'est-ce que ce nouvel et étrange aspect signifie? m'écriai-je. Où suis-je? où sont ces lits qui environnaient le mien? Un vide affreux, sonibrcment éclairé par une lampe sépulcrale, les a remplacés! Quel bruit importun frappe à chaque instant mes oreilles; et qui, retentissant Jusqu'au fond de mon cœur, y porte le saisissement et le trouble ! Ne sont-ce pas des fers qui se froissent? Est-ce un rêve, ou serais-je mort? Ah! plût au ciel! Le ciel est juste; et je jouirais enfin d'une tranquillité profonde! Il n'est que

la méchanceté infernale des hommes qui puisse, dans son acharnement à persécuter l'innocence, la poursuivre, quoique déjà expirante, jusque dans les bras du sommeil! »

Ces Sœurs grises, aussi honnêtes que sensibles, n'avaient eu garde de m'abandonner. (( Rassurez-vous, me dit la Supérieure, vous êtes si mal que, pour être plus à portée de mieux vous soigner, nous avons cru à propos de vous faire transférer ici. Nous sommes bien fâchées de n'avoir pas eu à notre disposition un endroit plus éloigné du voisinage déplaisant de ces misérables qui, pour expier leurs crimes, en trament la juste punition jusqu'au tombeau. Et puissent-ils mériter, par leur résipiscence, que Dieu les reçoive dans sa sainte miséricorde! Pour vous, quoique nous voyions bien que vous ne servez pas ce Dieu rédempteur à notre manière, néanmoins le courage et la patience que vous avez déployés depuis que vous êtes avec nous sont tels, que l'assistance de notre divin Sauveur ne peut manquer d'y avoir quelque part. Comment ne jetterait-il pas un regard de

pitié sur vous? car, s'il est le vengeur de nos péchés, il est également le protecteur des opprimés et le rémunérateur des vertus. »

Ces paroles onctueuses et consolantes, en calmant mon imagination effarouchée, réveillèrent aussitôt dans mon cœur, pareillement bouleversé, les suaves sensations de la reconnaissance que je m'efforçai d'exprimer en ces termes : « Que j'admire vos propres vertus, mes respectables Sœurs! et quand c'est moi, moi, le triste objet d'une exécration générale, que vous comblez de soins et de bienveillance, votre générosité surpasse à mes yeux l'élévation des plus grandes âmes. Ah ! pourquoi les senti ments que vous me manifestez ne sont-ils pas communs à tous ceux qui professent, ou plutôt qui feignent de professer votre culte ! Les maux que j'endure sont leur ouvrage, et pour comble de scélératesse, ils n'ont pu consommer ma perte qu'en m'imputant leurs propres attentats!

— Notre-Seigneur Jésus-Christ, me dit Tune d'elles, a pardonné sur la croix à ses bourreaux.

— Et Tuoi, repris-je avec vivacité, non seule-

ment je pardonne à mes ennemis, mais je les méprise souverainement. »

Depuis ce jour, ces filles vraiment inestimables, redoublant d'attentions, se relayaient pour me tenir tour à tour compagnie, dès que leurs occupations leur laissaient quelques moments de loisir, sentant bien que, dans une situation si douloureuse, c'eût été la rendre cent fois pire que de me livrer à moi-même. Tant de zèle, de soins et d'égards apportèrent enfin du soulagement à ma maladie, et encore plus à mon cœur. Pendant le cours de ma convalescence, voici de quelle manière la Supérieure s'y prit pour m'instruire de l'horrible secret que j'ignorais toujours.

« Vous ne nous parlez jamais ni en bien ni en mal de Notre-Seigneur Jésus-Christ; cependant, je crois assez vous connaître maintenant pour être certaine que, quelle que soit du reste votre façon de penser, vous n'êtes pas sans vous sentir pénétré de vénération, en voyant ce divin Maître du ciel et de la terre crucifié entre deux larrons infâmes, et prier le Père éternel do

faire grâce au plus mauvais, qui le couvrait d'outrages et d'imprécations? — Ce trait d'une générosité inouïe, lui répondis-je, est en effet sublime et digne de la majesté divine. — Eh bien, poursuivit-elle, il ne dépend que de vous d'enpartager pour ainsi dire la gloire, puisqu'on vous a presque placé dans une pareille position. Et l'explication tardive du mystère, dont le sujet est sûrement ce qu'il y a de plus répréhensible, va décharger ma conscience d'un mensonge qui lui pèse beaucoup, quoique fait pourtant en bonne intention ; car il faut que vous sachiez ce que la prudence m'a forcée de vous cacher jusqu'à ce moment, parce que vous aviez besoin de toutes vos forces morales et physiques pour supporter ce dernier trait d'une aversion trop gangrenée. Après le modèle céleste que je viens de vous offrir, personne peutêtre n'a-t-il connu mieux que vous jusqu'à quel point la violence d'une animosité enflammée sait pousser ses excès. Apprenez donc avec votre constance ordinaire que c'est par cet ordre, autant injuste qu'inhumain (en me mon-

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trant l'écrit qui le lui avait intimé), qu'on vous a mis dans cette odieuse salle.

— Ah! lui dis-je avec l'accent de l'indignation, cette nouvelle noirceur n'a rien d'étrang-e pour moi ! Outre une grêle effroyable et sanglante d'impostures, de déclamations, de diatribes, d'insultes et de malédictions, versée sur ma tête à torrents, sitôt que l'orage a grondé, à l'instant subversif de l'explosion terrible dont les éclats ont fini par m'accabler, un jeune adolescent, à qui cette tourmente incendiaire communiquait sa fureur, dans l'impuissance de m'arracher la vie, m'avait déjà fait plus de mal, en me crachant au visage ! Ah ! qu'attendent-ils donc, ces barbares forcenés, pour achever le portrait en me perçant le cœur d'un coup de lance? — Non, non, reprit-elle en joignant les mains, il faut qu'un homme comme vous demeure sur la terre, pour faire rougir et amender, s'il se peut, les pécheurs qui sont si loin de lui ressembler. Il faut que vous viviez pour vous-même, afin de montrer par votre persévérance dans le malheur, sans démentir la pureté

de votre âme, ce que vous êtes, au public qui ne vous considère aujourd'hui que couvert de calomnies. 11 n'appartenait qu'à Dieu de mourir dans l'opprobre et de paraître incontinent assis radieux à la droite de son père. Ah! que ne pouvez-vous l'imiter en tout! Mais la résignation, unie à la fermeté avec laquelle vous endurez une situation si déplorable, m'inspire trop d'intérêt pour ne pas demander dans mes ferventes prières à ce divin Sauveur, non moins clément que miséricordieux, qu'il vous accorde la grâce efficiente qui vous manque. »

Cette Sœur grise^ qu'on vient de voir un modèle accompli de toutes les vertus domestiques, ayant, de plus, autant d'amabilité que d'esprit et d'éducation, est morte, quelque temps après ma dernière sortie de l'hôpital, âgée de soixantecinq ou six ans, comme un ange qui, s'étant revêtu d'une dépouille mortelle, s'en débarrasserait sans efïbrts, après sa mission terminée, pour s'envoler aux régions éthérées, son asile. Ah ! où serait une si belle Ame, si ce n'est pas là ([u'ollo soit .illée se reposer? Athées stupidcs.

ce sont les remords qui, au mépris de votre jugement, vous jettent, par l'espoir de l'impunité, dans la persuasion abusive du matérialisme. Platon et Confucius, Pythagore et Zoroastre, Gaton et Brahma avaient leur cœur trop pur pour partager la grossièreté de votre aveuglement, et ce n'est pas en vain que moi-même je mets, comme eux, toute ma confiance dans l'immortalité de l'essence animative et dans sa récompense assurée à quiconque, quelles que soient ses opinions religieuses, aura rempli dignement la tâche que son titre d'homme lui avait assignée.

Honnête et sensible Bourrit, toi l'apôtre si éloquent de la vertu dans toute son excellence, ainsi que tu la pratiquais toi-même; qui fus à la fois bon citoyen, bon mari, bon père, bon ami, que n'as-tu connu cette nouvelle et véritable Héloise^ pour en peindre tout le mérite, plus dignement que moi, avec ta diction pleine de sentiment, de génie et d'élégance ! Mais n'aurais-tu pas ressenti trop de peine en apprenant qu'elle fut trahie par un parjure, et autant

tu as justement louange la généreuse chasteté de ton jeune et amoureux voyageur à Valorsinc, assez forte pour respecter l'innocence à la discrétion de ses désirs illicites, autant l'atroce perfidie, essuyée par une fdle, dont le naturel exquis n'appelait pas moins le respect que l'adoration, t'eût douloureusement affecté .

Que si, dans ces temps fortunés où l'on sait aimer et plaire, au défaut de ta charmante l)ergère des Alpes et pour l'allégement des maux qui m^attendaient un jour, l'amour, en me pressant d'allumer le flambeau de l'hyménée, m'eût accordé une compagne, dont l'âme, aussi forte que délicate, loin de songer à se flétrir en l)risant les nœuds sacrés qui nous unissaient, au moment même où le malheur est venu fondre sur moi, se fût assez respectée pour s'attacher plus intimement que jamais à mon sort, afin de soutenir mon courage, en m'aidant à repousser les coups assénés des revers, quelle gloire pour elle et que de charmes j'eusse encore goûtés, cjuoiqno onscvoli dans une mer de désolations;

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car la nature m'avait vraiment organisé pour être heureux à peu de frais !

Point de passions dévorantes, à l'exception du noble désir de glaner quelques parcelles d'illustration, désir que je sortais de remplir, d'assouvir même jusqu'à satiété. Du reste, peu de faiblesses humaines, si ce n'est celles d'un cœur sensible, et dont la bienveillance, devenue philanthropique, écarta constamment tout levain corrosif d'envie, de haine et de vengeance, ce qui m'a permis d'apporter dans mes liaisons familières une urbanité douce, facile, indulgente, et parée de ce poli gracieux qu'imprime la lime de l'éducation et du monde, humeur qui, plus propre à faire des amis que des ennemis, devait, comme simple particulier, m'épargner bien des désagréments. Quant à ce qui m'est personnel et pour ce qui me plaît, nul goût désordonné, ni aucune fantaisie frivole et dispendieuse, sans être atteint pourtant de la soif ardente de l'argent auquel je n'ai jamais attaché d'autre prix que la tranquillité domestique, principalement basée sur l'exemption et

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l'absence des anxiétés du besoin. Aussi ma sage prévoyance, pour mieux les éloigner, a-t-elle toujours réglé ma dépense conformément à mes facultés, afin d'éviter la confusion de mendier des emprunts , l'inconvénient très grand des comptes ouverts et les assauts fatigants des dettes harcelantes. Courageux d'ailleurs dans la chute atterrante, autant que ferme dans les efforts d'une lutte impétueuse et opiniâtre , patient dans les maladies qui m'ont accablé, me résignant, avec constance et sans trop en pàtir, aux privations, toujours dures pour qui dès le berceau vécut dans une certaine aisance ; ne demandant, en un mot, au ciel, quand je me suis trouvé réduit au comble de l'infortune, qu'un seul être sensible qui, prenant un intérêt affectueux à ma triste destinée, m'en eût fait oublier la rigueur, par la suave consolation de sa sincère et vive amitié.

Et si cet ange généreux, pour excédent de satisfaction enchanteresse, eût été celle (jnc l'hymen m'avait dit être un autre moi-même, touché, attendri, pénétré de tendresse et de

reconnaissance, en la voyant immoler son propre bien-être à l'amour conjugal, oublier tout, jusqu'à soi-même, hormis son époux malheureux, pour n'en être séparée, au mépris de tant de soujffrances inévitables, que par le tombeau, mon cœur rempli, imprégné de toutes les sensations saturantes et balsamiques de l'attachement le plus brûlant, d'une gratitude sans bornes et d'une admiration ravissante, eût-il eu assez de place pour contenir les déboires de l'adversité? Mais non, et malgré que suivant les lois de la nature, plus inviolables sans doute que celles des hommes, commandant impérativement aux époux de partager jusqu'à la mort leurs plaisirs et leurs peines, il n'est pas jusqu'à l'être identifié avec moi par le nœud conjugal qui, me tournant le dos, m'ait refusé sa propre et si précieuse assistance , non pas toutefois sans que sa conscience lui eût reproché cette indignité, puisque à la faveur de l'éloignement qui m'entretenait dans l'ignorance, cette femme, qui n'était plus la mienne, a continué de m'écrire sous ce titre imposteur, tant que ma

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crédulité, s'en reposant sur sa bonne foi, lui a permis de la prolonger. 0 Romains ! il n'était dû qu'à vos vertus antiques d'obtenir des épouses dignes de briller dans l'histoire ! Porcie, Pauline, Arie et tant d'autres, vous fûtes des modèles achevés de tendresse, de courage et de dévouement, tandis que les dépravés modernes n'ont eu que des matrones d'Ephèse.

Mais à quoi sert, lorsque à la fin j'ai recouvré ma tranquillité, de la troubler par des souvenirs trop amers, par des vœux qui ne sont plus de saison.

Laissons k's jeuiicrf yens former d'heureux souliails, Les \icuv jours n'ont pour eux (jue les tristes regrets.

Bailleurs, quoique je n'aie qu'à en rougir, je dois l'avouer à ma honte, de quel droit pouvais-je prétendre à une délicatesse héroïque de la part de celle qui me fut unie, ayant moimême un cœur avarié, dès Fàge le plus tendre? A la vérité j'ai pour excuse, que ce ne fut paw

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ma faute. Le mal vint de la stagnation funeste où les modernes laissent croupir leurs enfants et qui ne fournit que trop de temps à ceux-ci pour songer à eux-mêmes et s'en occuper.

Dans un siècle qui se targue du mérite d'avoir tout observé, analysé, perfectionné, comment se fait-il qu'on soit encore à s'apercevoir et à reconnaître combien il devient pernicieux d'astreindre, contre l'intention évidente de la nature, et d'appliquer la jeunesse , qu'elle n'a pas rendue sans dessein si turbulente, à une assiduité studieuse et sédentaire, d'une manière presque permanente. Qui ne voit pas, qu'à cette époque si scabreuse de l'existence, la fermentation dangereuse de la surabondance vitale avant sa totale et calmante expansion, doit être prudemment amortie par la fatigue corroborative de l'individu qui se développe, et par la lassitude que son absorption rend préservatrice? Car, par ce moyen, non seulement tous les vides de la journée sont remplis, mais, ce qui est plus salutaire encore, le repos nocturne est con-

sumé tout entier par un prompt et profond sommeil, nécessaire à la réparation des forces en activité, et qu'appelle sans délai, surtout à cet âge, son besoin urgent, après un exercice vigoureux.

Ce n'est pas ainsi que furent élevés les Samnites, les Cretois, les Spartiates, qui nous montrent aujourd'hui des hommes qui nous étonnent, par la trempe mâle et merveilleuse de leur âme et de leur corps. Avec le mode d'éducation diamétralement différent qu'ont adopté les modernes, on dirait que l'espèce humaine a cessé d'être jetée dans le même moule. Et qu'attendre, en effet, d'êtres efféminés dès le berceau par l'inaction et sa mollesse, et qui, dans l'inanité de l'inertie, se stylant à l'envi les uns les autres, avant môme qu'ils se sentent, s'énervent par les excès effrénés de l'onanisme et se corrompent prématurément par la dépravation de sa luxure !

Moi-même, n'ayant plus les prémices de la candeur et de ma personne à présenter sur les autels de l'amour et de l'hymen, quoique du

reste j'eusse conservé au fond de mon âme autant d'honnêteté que de sensibilité, je ne méritais donc que la femme qui reçut ma main, et qui, pour apposer le dernier sceau à mes affronts, est déjà veuve d'un second mari, malgré que le premier respire toujours. Au surplus, si celle-là, oubliant son honneur et ses devoirs, a eu le cœur de m'abandonner entièrement, dans les douloureuses étreintes de la disgrâce, pourquoi m'en plaindrais-je, lorsqu'une autre, à qui j'étais étranger, et un étranger hideusement défiguré par les plus noires calomnies, n'écoutant néanmoins que sa commisération, s'est empressée de me prodiguer ses secours bienfaisants et m'a comblé d'autant de soins qu'un ingrat, un traître odieux, l'avait autrefois accablée de chagrins cuisants. Une autre remarque qui concourt à rendre encore plus méritoires son humanité et son zèle envers un homme qui devait pour le moins paraître indifférent à cette respectable Sœur grise, c'est qu'elle était animée d'une piété sincère et solide qui, sans l'éminence d'une bienveillante gêné-

rosité, ne lui eût montré chez moi qu'une espèce de réprouvé, un prosélyte de Satan à fuir de très loin et même à abhorrer.

La perte de cette inestimable Supérieure, semblable à celle d'une mère de famille qui laisse à sa mort de pauvres orphelins à l'abandon, devint pareillement irréparable pour la maison qu'elle gouvernait; car ses dignes compagnes s'éteignirent aussi peu à peu, après avoir rendu, depuis l'époque de leur établissement, des services signalés à cette colonie.

Quant à moi qui ai failli tant de fois devancer ou suivre de près au tombeau cette vertueuse Sœur grise, en lui survivant, j'ai dû, comme elle me l'avait annoncé, à une conduite irréprochable, de recueillir assez promptement la glorieuse satisfaction d'avoir désarmé jusqu'à l'ulcération enracinée de l'inimitié. Car non seulement le commissaire Jeannct ne tiirda pas à se montrer honteux de s'être prêté à l'infamie que je viens de rapporter, mais ayant été relevé au bout de deux ans, dans le compte rendu à son successeur, il me compara à l'illustre Aris-

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ticle, ce qui me valut de la part de ce remplaçant, pendant le court intervalle de sa résidence ici, les témoignages flatteurs d'une bienveillance particulière.

Au reste, qu'on n'aille pas présumer de la chaleur que le souvenir d'un trait si révoltant a répandue sur la narration que je viens d'en faire, que ces dernières étincelles exhalées d'une âme jadis trop ardente, aient été fermentées par le fiel, qu'un pareil raffinement de méchanceté pouvait, il est vrai, très naturellement laisser au fond de mon cœur. S'il s'y retrace aujourd'hui beaucoup trop de souvenirs qui m'ont imprégné d'amertumes, il en est aussi de bien flatteurs, de bien honorables qui y viennent prendre place et qui seront à jamais, pour l'innocence, devenue la victime de la fureur atroce des pervers, un encouragement à persister de marcher d'un pas ferme, au mépris d'une vie si précaire, dans le sentier de la vertu, quoique presque toujours hérissé d'épines et de précipices. Qu'importe, doit-elle dire avec Virgile, en les sondant d'un œil stoïque sans doute :

incedo per ignés,

Suppositos cineri doloso.

Je traverse des feux, qu'une cendre brûlante

Cache, pour rendre encor leur chaleur plus ardente.

Sans doute, je n'ai sous les pieds qu'un sol douloureux et des volcans prêts à m' engloutir; mais aussi une palme glorieuse n'est-elle pas le but de la carrière? et qui sent tout le prix de la mériter peut-il trouver qu'elle lui coûtera trop cher? Non, je n'oublierai jamais les lauriers que j'ai cueillis dans l'événement sinistre où mes ennemis comptaient me couronner de cyprès. Cependant toutes les mesures étaient prises pour assurer, dans la journée funèbre du 12 germinal, la consommation d'un attentat, d'autant plus noir que ses perfides fauteurs espéraient en rejeter ensuite tout l'odieux sur les transports irascibles de la vindicte publique, sur ceux mêmes qui, affrontant une haie formidable de canons et de baïonnettes, firent avorter cette horrible machination ; et c'est ici, mieux qu'ailleurs, l'exacte application de ces beaux vers de Racine :

Celui qui met un frein à la fureur des flots, Sait aussi des méchants arrêter les complots.

Car, encore une fois, rien ne manquait pour rendre infaillible la réussite de cette catastrophe. Cinquante mille hommes sous les armes, des bouches à feu, mèches allumées, semées le long des quais devant servir de passage et braquées pareillement aux issues de la place où se préparait cette scène sanglante. Cette force armée, déjà si terrible, est en outre commandée, ce jour-là seulement, par le général le plus fameux d'alors (1), mais qui, poussé luimême par un mouvement de vengeance, consent à suspendre le cours de victoires signalées pour venir honteusement servir clans Paris de chef de sbires, aux yeux de l'Europe. Que de précautions ! Que de prévoyance ! Et pourquoi le concours de tant de moyens réunis? uniquement pour se défaire de trois individus.

Pourquoi! 0 profondeur inconcevable de la

(1) Le général Pichegru.

scélératesse, portée à son comble ! Elle voulait, en frappant inévitablement ses coups meurtriers, se soustraire à toute suspicion. La rage de ces pervers étant assouvie, on les eût vus jouer la surprise et s'écrier après le massacre : « Eh quoi! on les a égorgés, ces trois monstres ! La colère légitime du peuple l'a emporté sur nos efforts! Car, certes, personne ne disconviendra qu'on avait fait l'impossible dans l'intention de les sauver ! » Aussi quelle confusion, quel dépit, quand ils virent leur attente échouée et toutes leurs manœuvres superflues !

Enfin Barrère et moi avions déjà été traînés en grand appareil à l'endroit désigné pour l'exécution; Collot-d'Herbois, ayant, probablement par hasard, dans la matinée échappé momentanément, en traversant Paris, pour se rendre, sous la main de la loi, à la destination qu'elle lui prescrivait, sans avoir été arrêté, comme nous, par ces bandes de frénétiques qu'on appelait la belle jeunesse de Fréron. Les Catilina n'oublièrent jamais de se former des

séides. A notre arrivée sur la place, dite, dans ce temps-là, de la Révolution, une centaine d'égorgeurs, couverts de haillons, percèrent la haie, sans obstacle, et s'étant emparés de la berline de Barrère et de la mienne, après avoir coupé les traits des chevaux de poste, qui disparurent soudain, se disputèrent entre eux, pour décider quel serait le genre de mort qu'on nous ferait subir. L'objet de cette étrange discussion était d'attendre le retour de Collotd'Herbois, après lequel on avait couru.

Cependant les deux victimes, déjà placées sous le couteau, avaient si notoirement la conscience intacte de l'accusation intentée contre elles, que c'est parce qu'il avait fallu renoncer à nous mettre tous les trois en jugement devant les tribunaux, qu'on employait l'expédient plus commode d'un assassinat. Mais le ciel, trop juste pour ne pas être indigné de tant de noirceur, daigna veiller à la conservation de l'innocence, et pour déjouer les projets pleins d'horreur de la perversité, il fit accourir la multitude à notre délivrance, par les Champs-

Élysées ; seule issue dont la longueur du circuit, pour l'atteindre, avait empêché qu'on présumât nécessaire d'en fermer pareillement l'entrée par une barrière d'artillerie foudroyante.

Aussitôt les massacreurs sont écartés par cette foule qui, pour nous arracher du théâtre qu'on allait ensanglanter, s'attelle simultanément en partie sur nos voitures, tandis que le surplus les entoure et nous reconduit en triomphe, le même général à sa tète, jusqu'au lieu des séances du Corps législatif. Ainsi furent remis sains et saufs, entre les mains de leurs véritables meurtriers, deux malheureux qui, un instant plus tard, n'eussent plus été que des cadavres mis en pièces par une poignée de brigands soudoyés, sous les yeux mêmes de tant de fantassins et de cavaliers, demeurés témoins passifs des faits précédents, quoique pourtant placés là, en apparence, pour maintenir l'exécution du décret qui ordonnait notre exil.

Voilà de ces chances qui illustrent trop ceux qu'elles favorisent, aux regards du moins de la postérité, dépouillée de passions, d'esprit de

parti, de partialité et d'aversion, pour, lorsqu'on a de l'âme, n'avoir pas voulu les acheter au prix de mille existences, puisque de tels événements assurent l'immortalité. Aussi, quand je me rappelle cette crise, faisant une époque d'autant plus remarcjuable dans l'histoire de la Révolution française, que c'est elle qui en a changé la face, que sont les maux que j'ai soufferts depuis, en comparaison de l'honneur que j'ai recueilli ce jour-là, et qui d'ailleurs s'est accru, par un surcroit de tribulations, endurées avec une égale fermeté?

Si même, pendant qu'elles m'accablaient, j'eusse été susceptible de vengeance, sans que j'eusse pris la peine de l'exercer, n'eùt-elle pas été accomplie de reste, en voyant ce même général tombé à son tour dans la disgrâce et relégué à mes côtés, au fond des déserts de la Guyane? J'ignore l'impression que ma présence a faite sur lui, au sein de cette nouvelle Sibérie de la zone torride ; mais je le dis, parce que c'est la pure vérité, ayant tout lieu de croire que mon aspect ne pouvait que réveiller ses regrets

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et centupler par conséquent ses propres chagrins, je l'ai plaint sincèrement, en faisant cette réflexion, qui soulageait mes déboires : Ah! comment l'homme probe, en butte à la malveillance, ne serait-il pas sacrifié, du moment qu'elle n'épargne même point ses adhérents, dès que sa poUtique lui conseille de les perdre !

A tout considérer, cet attendrissement sur le sort d'un infortuné n'est pas si extraordinaire, malgré que je l'eusse vu antérieurement au rang de mes ennemis. Le vers le plus sublime de YÉnéide atteste que cette sensibilité est en effet très naturelle :

Non ignara mali miseris succurrere disco.

Le malheur sait apprendre à lui tendre la main ;

Et quiconque a souffert ne peut être inhumain.

Idée non moins sentimentale que profonde et qui semble plutôt être émanée de l'àme que du génie! A coup sûr, l'immortel émule du divin Homère devait connaître parfaitement les res-

sorts les plus secrets qui nous font mouvoir. C'est donc cet illustre poète qui me fournit en même temps la réponse la plus victorieuse au reproche que la malignité n'a pas oublié de me faire, au sujet de mes liaisons fortuites avec l'abbé Brottier. Certes je ne fusse pas allé le chercher; mais s'étant présenté dans la pension où je prenais mes repas et où il venait honnêtement faire des visites à la personne qui tenait cette maison, à laquelle il avait été recommandé par la Supérieure de l'hôpital dont j'ai parlé, à son exemple, je n'ai aperçu dans cet homme qu'un malheureux, victime comme moi d'une opinion systématique, prise en sens contraire. Point de doute qu'en France, fidèle à mes devoirs, qui m'imposaient l'obligation de défendre de tout le pouvoir qui m'était confié, la sûreté du Gouvernement dont j'étais membre, j'eusse traité cet abbé Brottier en conspirateur. Brutus consul oublia même qu'il était père. C'est le cercle de Popilius, et qui en sort n'est qu'un lâche, un traître à la patrie. Il faut, il est vrai, des vertus romaines, pour s'élever à cette hau-

teur. Mais, séquestré clans la misérable hoiirgade de Sinnaniary, qui n'a pu tenir à la politique que comme lieu de proscription, ce pauvre abbé n'avait que trop changé son ancien titre de factieux en celui d'infortuné, et quand du reste son esprit et ses connaissances le rendaient très aimable en société, je n'ai pas refusé de goûter le mérite littéraire de ce savant dans plus d'un genre, à qui je suis redevable d'avoir répandu sur nos entretiens, au milieu de l'affreuse solitude d'une espèce de désert, la seule diversion amusante qu'il m'était possible de m'y procurer. Enfin, au moment où il fut atteint de la maladie qui l'a mis célèrement au tombeau, m'étant abstenu à regret d'aller le voir, la nouvelle de sa mort m'affecta péniblement, et jusqu'à mon départ de ce triste canton, j'ai bien des fois regretté sa perte.

Ainsi la même circonstance est devenue pour moi une double source d'agrément et de souci, par rapport à l'abbé Brotlier, comme à l'égard du général Pichegru ; elle contribuait à la fois à fortifier ma patience et à rem])runir ma déplo-

rable situation. D'où vient ce contraste? C'est que, clans nos impressions diverses, l'esprit est le principal ministre de notre âme. Qui a bien examiné, comme moi, dans le calme de la réflexion, d'où partent nos mouvements intérieurs, sait que Tâme a très souvent beaucoup moins de part que l'imagination à la manière dont nous sommes affectés. J'ai éprouvé par moimême que, se rendant, pour ainsi dire, l'arbitre de nos sensations, c'est cette imagination seule qui nous montre à son gré les différentes situations de la vie, tantôt sous un horizon nébuleux, tantôt sous un jour riant. Tout dépend de la façon dont elle est frappée, et loin que le cœur y entre d'abord pour quelque chose, c'est elle au contraire qui, lui transmettant ses propres émotions, s'en empare et le domine ensuite à sa fantaisie.

Or, comme elle consiste toute en pensées, pour elle l'illusion ne s'interpose que mieux devant la réalité. C'est ainsi qu'abusant du jeu mensonger de l'anamorphose, la préoccupation de l'esprit prête de loin à nos regards fascinés

des apparences séduisantes à des objets vraiment hideux. De là tant de projets insensés où nous plaçons notre bien-être; tandis que leur poursuite est déjà une source funeste de sollicitudes, et que leur accomplissement même devient le plus souvent le comble de nos maux. Témoin les écarts de l'amour -propre, père unique de l'orgueil et de l'ambition, — les plus grands fléaux de Fespèce humaine, — et qu'on confond pour l'ordinaire avec des sentiments élevés qui ont leur siège dans l'âme; quoique pourtant cet amour-propre ne se niche que dans la tète, dont il n'est certainement pas le levier le moins actif. Aussi se trouve-t-il froissé ; c'est l'imagination mortifiée qui se courrouce aussitôt, en ressentant vivement la douleur; et pour être secondée, elle nous persuade que c'est le cœur qui est grièvement blessé, malgré que celui-ci n'ait été que très légèrement effleuré parle contre-coup. L'amour lui-même, etpar^ ticulièrement sa jalousie, ne sont pas exempts de cette erreur.

Tel est le chemin (jui m';; conduit dans Taf-

416 BILLAUD VAPtENNE.

freux dédale où j'ai rencontré tant de minotaures. Car ma tète, devenue un peu romanesque, autant par Tactivité de son organisation, que par la lecture des romans, qui avaient puissamment concouru à développer sa conception, à l'aide des vives émotions d'une sensibilité excessive, n'avait acquis sur mon être que plus de prépondérance. Dans des temps ordinaires, ses efTets n'eussent sans doute eu pour moi aucun résultat fâcheux. Né réfléchi, et d'un caractère tranquille ; exerçant une profession qui satisfaisait pleinement mes goûts et mes désirs, celle d'avocat au Parlement; cher à mes respectables parents, à qui j'avais voué la plus vive tendresse ; aimé sincèrement de mes amis, que je chérissais moi-même de bon cœur et de bonne foi; estimé de mes concitoyens, à qui je ne pouvais que rendre d'importants services par mes travaux et mes conseils ; personne peut-être n'eût obtenu une félicité comparable à la mienne. Mon malheur est venu d'avoir reçu le jour dans un siècle que les destinées des empires, plus fatales que propices à la

France, avaient arrêté devoir être surchargé d'orages et de désastres.

Ainsi, à l'ouverture de la Révolution, qui fut artistement précédée d'une très vive fermentation, que sa longue durée ne rendit que plus incendiaire , moi-même domicilié dans son funeste berceau, et déjà naturellement animé par l'émulation précoce de me distinguer au barreau, de manière à me faire honneur; ayant en outre la tète encore fraîchement imbue des sentiments et des principes burinés dans les fastes de l'antiquité, et trop conformes à la dignité morale que je sentais fortement en moi, pour qu'ils ne se fussent pas profondément gravés au fond de mon cœur, je ne me trouvai que trop bien préparé à devenir accessible à l'impulsion volcanique. Ah! comment tout mon être n'eût-il pas été enflammé, transporté, entraîné même par la commotion générale, avec une âme de feu, et lorsque j'étais précisément dans toute la vigueur impétueuse de l'âge !

En vain une secrète et assez longue résistance essaya-t-clle avec sagesse de me retenir

prudemment dans les bornes paisibles des avis salutaires de la froide raison; si violemment pressé par deux véhéments aiguillons, l'un en moi, l'autre au dehors, qui me stimulaient à la fois avec une égale ardeur ; il fallut céder et prendre l'essor qui m'éleva bientôt jusqu'à l'enthousiasme du dévouement, en songeant que jamais plus belle cause à défendre ne pouvait se présenter, celle des droits de l'humanité, envahis et foulés aux pieds de l'orgueilleuse oppression, qui n'avait d'autres titres que les préjugés, les abus et la force. Dès lors, lancé, emporté au centre igné de ce tourbillon combustif d'ambition, de rapacité, de machiavélisme, de scélératesse, se croisant en tous sens, de toutes les intrigues, les excès, les attentats qui les signalent, l'indignation profonde qu'excite chez l'être probe ce monstrueux assemblage d'abominations , venant encore décupler l'effervescence de mon âme, déjà embrasée par le zèle brûlant de ma détermination qui me rendit supérieur à moi-même, en triomphant de la timidité paralysante dont

la nature m'avait frappé ; mon courage et mon énergie suivirent la progression des dangers. Placé d'ailleurs en première ligne, par la confiance publique, je ne dus plus entendre que la voix gémissante de la Patrie, à deux doigts de sa ruine, au moment désespéré où je fus un des neuf Représentants du Peuple chargés par le Corps législatif de prendre les rênes en lambeaux de l'Etat expirant, et le ciel m'est témoin si j'y fus sourd une seule minute. Non certes, et trop jaloux de paraître digne du poste qu'on m'avait assigné au conseil, aux armées, aux séances de la Convention, j'ose croire m'ctrc montré comme un homme qui n'aspirait, si ses efforts devaient lui coûter la vie, qu'à mourir au lit d'honneur.

On me vit donc toujours dans les actions les plus chaudes, combattant avec intrépidité ; au repos, et concentré jour et nuit dans les immenses opérations du Comité de Salut public, durant les intervalles de calme, dus à l'extinction de l'anarchie par l'attitude imposante qu'avait prise ce Gouvernement, ainsi qu'au

retour de la prospérité ramenée par l'assiduité infatigable de la majorité de ses membres; mais lors des irruptions éclatantes, m'élançant soudain au milieu de la mêlée, et n'abandonnant le champ de bataille qu'après la victoire, qui eût vraisemblablement été constante à ce Gouvernement, ainsi qu'elle était déjà en permanence dans les quinze armées de cent mille hommes chacune qu'il avait mises sur pied, si la dernière des explosions, en partant de son centre, n'eût pas déterminé sa propre éversion par l'ébranlement de ses bases, que la chute d'un énorme colosse populaire, en se précipitant sur elles, ne pouvait que renverser. Enfin, quoiqu'à mesure que j'avançais de front, avec cinq de mes collègues, à l'encontre des factions renaissantes, et des trois dissidents qui formaient la tête la plus terrible de cette hydre révolutionnaire, je ne marchasse plus que sur un volcan, dont les secousses souterraines, si fréquentes sous mes pas , m'avertissaient d'avance de quelque irruption nouvelle, pendant que les poignards élincelaient autour de

moi, et que la foudre grondait sur ma tête, plus exposé que Damoclès, le sacrifice de mon existence me semblait n'être rien. D'après cela, il n'y a pas lieu de s'étonner, du moment que je ne regardais les choses qu'à travers un prisme brillant, qu'au dénouement de la catastrophe, et tandis que la mort s'apprêtait plus violemment que jamais à couronner glorieusement le terme de ma tâche, j'aie vu, avec ce contentement qui poussa le généreux et héroïque Curtius dans l'abîme, l'inexorable trépas brandir dans ses mains, guidées par une fureur frénétique , sa faux redoutable pour m' exterminer.

Voilà par quel moyen l'imagination, cette artificieuse magicienne nous séduit tellement qu'elle nous fait presque toujours courir après des chimères. Ainsi, conduit comme les autres dans ce pays qui n'est guère habité que par des prestiges, si son ascendant m'a pareillement leurré par un fantôme d'illustration, du moins a-t-elle su singulièrement l'embellir. Il serait difficile de se trouver dans des positions phi s

terribles que celles par lesquelles j'ai passé, particulièrement dans les journées des 8 et 9 thermidor.

Vainement cette lutte téméraire d'un pygmée contre un géant me pronostiquait-elle, suivant toutes les probabilités, que mes efforts ne tendraient qu'à me faire succomber; Robespierre lui-même en était encore plus convaincu que moi; autrement lui qui, un mois auparavant, avait aposté deux assassins, chargés de le débarrasser de Gollot-d'Herbois et de moi-même, nous ayant tenus tous les deux à sa discrétion dans la séance si orageuse, tenue aux- Jacobins, pendant la nuit intermédiaire de ces deux jours, nous en eùt-il laissés sortir existants et sans atteintes, au milieu des transports, des cris, des menaces d'une agitation convulsive! Mais cette crise violente, ayant commencé publiquement dès le matin, dans le sein même du Corps législatif, où nous avions déjà vigoureusement essayé nos forces ensemble, qui a connu la vanité despotique de cet homme, sait qu'il fut indubitablement non moins humilié, qu'outré

du dessous qu'il avait eu dans ce prélude au combat. Toutefois, bientôt rassuré par le triomphe nocturne qu'il remportait aux Jacobins, il ne dut que mieux préférer y mettre le complément par l'éclat de nous abattre sous la hache des lois, en exerçant le lendemain sa vengeance, avec des armes plus loyales, et d'ailleurs plus formidables par la réunion concertée à loisir de tous les leviers, que lui fournissaient et sa puissance dictatoriale et sa suprématie d'opinion, encore plus foudroyante.

Pour nous, qui n'avions que la justice de notre cause, fondée sur la pureté de nos cœurs, et la vérité à mettre en évidence, en déchirant avec énergie le voile que la politique jette sur les opérations du Gouvernement et qui cachait, aux regards fascinés du public, les vues perfides du moderne Pisistrate, Collot-d'Herbois et moi, satisfaits de recueillir au moins l'honneur de balancer le succès, et prenant pour modèles Harmodius et Aristogiton, nous n'aperçûmes dans notre défaite, presque assurée, que le noble dévouement et la gloire de mourir ;\ notre

424 BTLLAUD VARENNE.

poste, en défendant avec courage le salut de tous aux abois. Le sort le décida différemment; Robespierre eut celui d'Hipparque et la couronne de Thrasybule nous fut décernée, pour la voir mettre en pièces un instant après. Car, par suite de cette commotion subversive qui nous enveloppa incontinent, comme complices du tyran que nous venions de culbuter, survint le d2 germinal, dont j'ai rendu compte, puis cette nouvelle entreprise sur mes jours, ayant derechef échoué, je fus, le IS juillet suivant, exposé avec Collot-d'Herbois, dans la ville d'Orléans, k une pareille scène, scène dont l'horreur est d'autant plus propre à bouleverser, qu'on y est traîné, étant soi-même plein de sang-froid. Cependant la tête exaltée par les sentiments et les principes que je soutenais au péril de ma vie, depuis mon entrée dans la carrière, et de plus en plus électrisé par l'effervescence de tant de crises successives, l'enthousiasme du martyre me conserva au milieu de ces deux derniers événements la tranquille sécurité d'un simple spectateur des apprêts tragiques d'une fureur

livrée à tous les transports forcenés d'une de ses plus violentes convulsions.

Enfin, dans la série ultérieure des tourments que j'ai subis, c'est encore l'imagination qui, après avoir été en grande partie la cause des maux que j'endurais, m'a présenté son remède ordinaire, c'est-à-dire : l'espoir, inséparable de l'innocence immolée pour avoir tenu immua- Idement à ses devoirs, et qui lui promet dans l'avenir une justification éclatante , en égale proportion des revers qui l'auront accablée : cette espérance qui charme constamment les âmes bien nées, et sans laquelle la haine et les persécutions des pervers les réduiraient à ne pouvoir seulement pas compter sur la justice du ciel; mais qui loin d'abandonner Socrate, en buvant la ciguë, lui certifia que le souvenir de ses vertus et de son nom serait immortel, comme la récompense qui attendait son âme.

Aussi, lors même que l'espérance est une vague et pure chimère, n'est-elle pas moins un des bienfaits les plus précieux de la nature ; et c'est pourquoi elle naît avec l'Iiomme, afin do

lui inspirer l'émulation qui provoque l'emploi utile de ses facultés, et pour le soutenir sous le poids des revers, étant principalement destinée à lui tenir lieu de tout, quand il a tout perdu, quand tout lui manque. Mal à propos a-t-on placé la boite de Pandore dans la Fable; je la découvre très distinctement cachée au fond du cœur humain ; car à mesure que les passions malfaisantes s'en évaporent, et couvrent le monde d'infortunés, l'espérance, qui n'abandonne jamais ces êtres trop à plaindre qu'avec la vie ne devient-elle pas la dernière, l'unique ressource qui leur reste, en leur montrant, du moins en perspective, quelques légères lueurs de dédommagement? Plus fidèle et plus sûre que le mot amitié, trop prostitué pour être vrai, il n'est point de plus ferme appui dans le malheur, et c'est elle seule qui empêche qu'on ne succombe sous ses coups atterrants. Sa propice assistance offre encore un plus grand avantage, puisqu'à la longue le baume suave et radicalement spécifique, que cette salutaire espérance se plaît à verser sur les blessures les plus invé-

térées, les cicatrise et les guérit. Quant à moi. que d'obligations ne lui ai-je pas, lorsqu'elle a su rendre supportable pour une victime de la liberté, jusqu'au cachot où j'ai langui près de neuf mois, indépendamment de quatre années de détention arbitraire, et de toutes les vexations, les rebuts, les outrages, les angoisses du dénuement, qui n'ont guère cessé de me harceler au sein d'un contrée où, avec le titre de proscrit, on m'a jeté presque nu.

Néanmoins , malgré toute l'efficacité du secours que m'a prêté cette flatteuse espérance, eût-elle suffi pour me donner la force de m'a- })rcuver de tant de déboires, sans en être suffoqué? non, et je dois aussi rendre grâce à la trempe assez mâle de mon caractère qui , secondé par la philosophie que j'ai due à un esprit réfléchi et à la raison qui en dérive, m'a muni d'un stoïcisme inébranlable, où j'ai puisé la constance nécessaire pour traîner, sans en être abattu, une chaîne si étendue de souffrances. Je rends grâce surtout à la nature qui a écarté de mon Ame ces passions dévorantes

qui assiègent, qui supplicient la plupart des hommes jusqu'au sein de la prospérité ; au lieu que, dans leur heureuse absence, j'ai toujours aimé une vie retirée et tranquille, entièrement consacrée à l'étude, qui n'a pas peu contribué à m'apporter une diversion soulageante, en m'empêchant d'être trop préoccupé de mes douleurs. Je rends encore plus de grâce à cette organisation morale qui, préservant ma conscience de souillures, m'a constamment ouvert, dans mes jours les plus obscurcis par les chagrins, un refuge dont la sérénité dissipait bientôt tous les nuages. Oui, quelque infortunée que paraisse la vertu, le calme intérieur et inaltérable dont elle jouit, au mépris des traits les plus aigus de l'adversité, la rend toujours beaucoup moins tourmentée que celui qui, entaché de crime, a l'air de nager dans les délices de la félicité, pendant que poursuivi par les remords rongeurs, il en est torturé jour et nuit.

Il m'est trop cher ce repos si bienfaisant de l'âme, pour que j'aie songé à le troubler par le

plus faible accès de ressentiment. Un feu plus pur, plus beau, m'animait, quand il est encore sorti quelques étincelles de ma plume , en décrivant une des particularités de ma vie la plus propre à me faire mériter la rétribution acquise par de si longues et si cruelles persécutions. Et présentement que l'affaissement des passions, dont j'ai été le point de mire, a succédé , dans leur épuisement , à leur fougue intempestive, elles me font plus que jamais pitié ; mais c'est plutôt une pitié de compassion que de mépris, car couvrir son espèce de honte, n'est-ce pas ravaler son propre individu? Les frénétiques sont certainement plus à plaindre que faits pour inspirer le dédain, ou pour allumer la haine.

Pauvre humanité ! le ciel ne t'a départi que quelques jours à passer comme une ombre sur la terre; encore sont-ils semés d'infirmités, de travaux, d'inquiétudes, de misères, et néanmoins, à l'acharnement que tu montres à l'envi pour décupler tes désastres, et pour abréger ton existence, ne dirait-on pas que tu la trouves,

430 BILLAUD VAUENNE.

et beaucoup trop heureuse, et beaucoup trop longue? Souvent au sein de cette paix inestimable que j'ai enfin recouvrée, à la faveur de la solitude isolée à laquelle tu m'as si durement condamné, ma philanthropie supérieure sans doute à ton animosité, me fait jeter mes yeux affligés vers le chaos de prétentions, d'envie, de spéculation , d'intérêts , d'intrigues , de guerres, d'égorgement où la multitude aveugle des hommes s'agite, se supplicie, se dévore, s'extermine ; et en gémissant des horribles fléaux qu'ils entassent sur eux, pour se perdre et se détruire avec plus de célérité, je me dis : Mais moi, si étranger à leurs passions, comment, après avoir consommé ma ruine, m'ontils encore poursuivi avec tant de ténacité ? Pourquoi au bout de seize ans de silence et d'oubli de ma part, leur prévention même n'est-elle pas tout à fait éteinte, puisque j'entrevois leurs regards haineux s'enflammer derechef à ma simple vue ?

Eh quoi! tant de plaies profondes, dont mon ûme fut percée, n'ont pas suffi pour rassasier

Jeiir vengeance ! Cependant dans ces temps sinistres où la désolation et le désespoir déchiraient en tous sens cette âme, siège de l'innocence, combien de fois Texcès de leurs souffrances n'en a-t-il pas fait jaillir cette touchante exclamation, semblablement arrachée par les transports féroces d'une rage altérée de sang :

Tristis anima mea usque ad mortem.

Mon être est tout entier criblé par la douleur ! L'agonie et la mort sont au fond de mon cœur !

Il n'est donc que trop vrai ; c'est précisément la pureté d'intention, c'est surtout le zèle à servir les hommes, qui excitent le plus leur courroux. Ils se complaisent réellement dans les maux qu'ils se font à eux-mêmes, et les préfèrent à l'empressement indiscret du doigt régénérateur qui leur cause une souffrance passagère, en se posant, pour les guérir, sur leur moraUté gangrenée. Aussi cherchez parmi eux un seul être de qui sache approcher une véritable satisfaction. Celui même que le vulgaire contemple avec envie, au faite des grandeurs.

environné de tout l'éclat de l'opulence, où il parait savourer à souhait tous les charmes de la prospérité, ne trouve au fond des obscures anfractuosités de son âme soucieuse, qu'anxiétés et chagrins, et n'exhale, soit avec lui-même, soit dans la confidence, que des soupirs et des plaintes. Cependant chacun le courtise, chacun l'encense, chacun parait s'empresser de concourir à son contentement. Tout semble d'accord pour combler ses désirs ; mais non ! La jalousie, la malignité, la perfidie, le simple soupçon d'en être l'objet, le cernent et l'obsèdent à l'extérieur, pendant que ses passions le désolent intérieurement ; il se consume même péniblement dans le vide assommant de sa mollesse oiseuse, et de l'inanité de son existence tissue d'ennuis. Le bonheur, tel qu'un faux clinquant, brille au sein de son luxe. La présence harcelante du malheur git dans les blessures cachées de son cœur. Ainsi au milieu d'une révolution qui n'a enfanté que des tempêtes, l'homme honnête et dévoué qui s'est mis en butte, par son intégrité et sa fermeté, à

toutes les noirceurs des pervers, à tous les coups de leur fureur, pouvait-il manquer d'en être écrasé? Pouvait-il espérer autre chose que la gloire d'être inscrit sur l'immortel martyrologe des illustres victimes de leurs éclatantes vertus; et cette récompense n'est-elle pas sans prix, à qui a l'âme assez élevée pour avoir eu la noble envie de l'obtenir, et l'héroïque courage qui rend capaJjle des efforts à faire pour s'en montrer digne? Par conséquent les vestiges de leurs stigmates honorables, que ces insensés, vautours les uns des autres, ont si bien pris à tâche d'incruster dans ma mémoire, me causent sûrement plus de satisfaction que de peine.

Des maux qu'on a soufferts le souvenir est doux. Même à les raconter le plaisir est extrême ; Fier d'avoir résisté sous de si rudes coups, Eu faire le récit, c'est s'applaudir soi-même.

Virgile, ce me semble, l'a dit avant moi :

Moninissc ju vu bit .

Mais ce que ce premier des poètes, après Uomère, n'a donné qu'à entendre, en mettant juvabit au futur, il faut que je l'ajoute, parce que cette explication m'est inspirée par un sentiment aussi doux qu'impérieux sur mon àme, celui de la reconnaissance qui n'a jamais su que l'épanouir. Sans doute l'oubli des revers qu'on a traversés est prompt chez tous les hommes qui, ne songeant qu'à l'avenir incertain, s'occupent même à peine du présent seul, dont ils aient la possession fugitive. Cependant, reviennent-ils sur le passé ; l'idée de leurs anciens malheurs produit en eux une impression beaucoup plus satisfaisante, quand, à des scènes hideuses a succédé un spectacle riant, et que rendent encore plus enchanteur les philanthropiques étreintes de la sensibilité. Voyez le voyageur, échappé aux périls qui l'ont assailli sur sa route ; quelque vive que soit lu joie qu'il en ressent, son contentement ne centuple-t-il pas, si pour comble de bonheur, il se retrouve au milieu des personnes bienveillantes qui, touchées de ses désastreuses aventures.

s'empressent de l'en dédommager par les témoignages, toujours si précieux, d'un sincère attachement?

Ainsi je fus moi-même un triste objet de réprobation et de haine : luttant seul, dans l'abandon, contre ropiniàtreté du malheur, sans qu aucun être pitoyable daignât m'offrir le soulagement d'une main guidée par une cordiale générosité. A plus forte raison, vainement eussé-je invoqué les émotions expansives d'une tendre amitié, qui fit le principal charme de mes plus beaux jours, de cette amitié, telle que je la conçois, et que je la sens; de cette amitié qui renferme le sentiment le plus propre à ramener réellement la félicité parmi les hommes. Eh bien! c'est au moment où j'y avais renoncé que le ciel compatissant m'a enfin envoyé cet ami (1), si rare et si désiré que je n'osais plus lui demander que par de profonds et inarticulés soupirs.

A ce don si cher à mon cœur, sa justice bien-

(I) Sii'tjcrt, ji'uiK,' coiiiiniTi-iuil suisse.

faisante en a joint un autre qui mit le comble à son allégresse, car l'événement qui a complété la bizarrerie de ma destinée, en faisant passer la colonie , que Tanathème qui m'a proscrit m'avait assignée pour tombeau, sous la domination d'une puissance étrangère, est inopinément venu apporter dans ma situation le cbangement le plus inespéré, à coup sûr; après n'avoir profité de la liberté, lorsqu'elle me fut rendue , que pour me tenir strictement à Fombre de l'obscurité et de l'oubli, où plonge une solitude écartée, et me croyant désormais inconnu dans le monde, j'étais loin de présumer que la considération et l'estime, éliminées de moi, avec tant d'obstination, par la calomnie, la prévention et l'animosité, reparaîtraient, en dépit de leurs rebuts et de l'abjection dont leur acharnement m'avait sali, jusqu'au fond de ma sombre chaumière, pour en former l'ornement et le plus beau et le plus flatteur.

Puis-je me le persuader ? c'est aux Chefs si respectables qui gouvernent aujourd'hui

Cayenne, à qui j"ai dû, dès leur arrivée dans cette colonie, malgré l'isolement où je vis, cette tardive réhabilitation. Ce sont des personnages de la plus haute distinction, qui, nés dans une autre patrie que la mienne, devaient plutôt io-norer ma déplorable destinée que s'en inquiéter, et qui pourtant, en promenant leurs regards attentifs et paternels sur tous les points du territoire confié à leur bienfaisante vigilance, ont pénétré jusque dans le coin de terre à la culture duquel je consacre tous mes soins. C'est dire, ou plutôt prouver, que leur générosité n'est balancée que par leurs lumières, qui les placent si fort au-dessus des passions et de leur partialité. Sans cela, ces inappréciables chefs eussent-ils eu Tâme assez grande et la sagacité suffisante pour reconnaître l'innocence si machiavéliquement immolée, et pour se plaire à lui rendre justice? Ils ne s'en sont même pas tenus à me traiter avec cette gracieuse urbanité, dont le Français se prétend exclusivement en possession; et leur philanthropie, peu commune chez les hominos qui

commandent, n'oublie rien, pour effacer de ma mémoire toute pensée soucieuse, en extirpant de mon âme endolorie jusqu'aux dernières traces de plaies trop profondes pour qu'elles fussent totalement fermées.

Voltaire, homme privé, et fuyant l'oppression, attira à Ferney, les yeux de l'Europe entière ; mais ce génie universel, outre la célébrité des productions recherchées qui en émanaient journellement, se faisait aussi remarquer par une opulence dont le relief éblouissant, et si extraordinaire chez un littérateur philosophe, ne contribuait que mieux à fixer l'attention du public. Cherchons donc un parallèle plus analogue à ma moralité, ainsi qu'à ma position ; et, malgré l'énorme distance d'un genre différent, je vois un malheureux qui, quoique sans fortune, et uniquement condamné à perdre la vie, n'expira pourtant pas dans les angoisses de l'abandon, car Socrate eut pour consolateurs, à sou dernier moment, les illustres disciples qu'il avait formés, et qui ne pouvaient pas manquer de devenir les plus

tendres amis dïm maître, le plus vertueux des hommes, au jugement de l'oracle, comme il en sera toujours le modèle le plus sublime. Mais moi, si inférieur à tous égards au plus admirable des mortels, que de grâces n'ai-je pas à rendre au ciel, quand je dois à mes revers euxmêmes l'honorable avantage d'inspirer de l'intérêt à des membres d'une nation étrangère, aussi distingués par l'éminence de leur mérite que par l'élévation de leur rang? Et eussé-je encore eu une masse de maux plus accablante à dévorer, que leur estime m'en procurerait une bien ample compensation par la récompense la plus glorieuse. Si dans des temps plus prospères, j'obtins des jours plus brillants, du moins ceux qui se lèvent actuellement pour moi ont-ils une sérénité sentimentale qui a toujours suffi pour imprégner mon être de délices.

Que de gratitude ne vous dois-je pas aussi, digne Supérieure de l'hôpital de Cayenne ! puisque, sans vos soins généreux et bienfaisants qui m'ont secouru si à propos dans la pre-

440 BILLAUD VAREXNE.

mière maladie qui m'avait déjà conduit à deux pas du tombeau, j'expirais sous la flétrissure de l'opprobre, horriblement déchiré par la douleur et le désespoir. Depuis même, combien d'autres maladies violentes n'eussent-elles pas achevé de m'arracher cette fatale existence, devenue d'autant plus frêle, qu'elle était fortement minée par la corrosive adversité, si ce n'eût été la bienveillance secourable d'une autre créature (1) qui, n'ayant qu'une âme sensible et honnête , pour la dédommager de l'abaissement de sa condition aux yeux de qui sait apprécier les bonnes qualités, n'importe dans quelle classe il les découvre, se consacra entièrement au soulagement de mon sort misérable. Son empressement à partager ma détresse a soutenu mon courage, souvent prêt à m'abandonner. Car, de même que les grands revers, dans les crises politiques, en enflammant l'imagination, électrisent l'âme et lui donnent du ressort, de môme les peines ob-

(1) Virginie, négresse.

scures et domestiques, qui découlent ordinairement de sources futiles et viles, en comprimant le moral, deviennent un poison sourd qui l'énervé et qui le tue. Tombais-je dans l'abattement, son attentive affection me rappelait à moi-même, en me disant : « Comment, Monsieur, c'est vous qui avez aflronté tant de dangers, et qui paraissez succomber sous les atteintes de ces vermines 1 » Pendant qu'une langueur morbifique m'a rendu incapable de pourvoir à mes besoins, son infatigable activité a suppléé mon insuffisance, et maintenant qu'elle s'est chargée des soins du ménage, son expérience agricole et son exacte surveillance n'en allègent pas moins encore mes travaux agraires. Pour tout dire, depuis près de quinze ans, cet excellent sujet ne cesse pas de me prodiguer, avec autant d'assiduité que de fidélité, tous les services qu'on peut attendre du plus vif, comme du plus sincère attachement. En sorte que le sexe qui fit le tourment de ma jeunesse, après avoir calmé si puissamment les maux qui ont harcelé les années de ma ma lu-

rite, tempère encore efficacement les infirmités qui arrivent avec le déclin de Vâge.

Ainsi Jean-Jacques coula ses jours, sinon les plus beaux, du moins les plus sereins, dans les bosquets d'Ermenonville, et le dernier service qui lui fut rendu, en expirant, dut lui paraître plus doux, puisqu'il le reçut de la main empressée de la compagne inséparable de ses infortunes, ainsi que de l'été et de l'hiver de ses ans. Celle qui me rend le même office ajoute une singularité à ma destinée, qui ne semblera peut-être pas tout à fait indifférente, car elle atteste que l'auteur à'Émile avait parfaitement raison de préparer son élève à toutes les chances de la vie, dans l'incertitude du sort qui l'attendait. Qui m'eût dit qu'un jour cette plume, qu'on m'avait exclusivement appris à manier, serait remplacée par une bêche, une toise, un ciseau, ou tout autre outil, selon l'utilité de leur emploi! Qui pouvait me prédire que ces livres, qu'on m'avait seuls présentés à lire et à méditer, seraient presque totalement troqués, par une suite de mes revers, contre le

grand livre de la nature, à la vérité bien autrement sublime que les cbefs-d'œuvre du génie, qui n'en sont guère que de faibles copies? Où est celui qui eût jamais deviné que trop inepte dans une science, que l'existence de mille savants pourrait à peine ébaucher, et né, avec une âme trop élevée, pour devoir les ressources de ma subsistance à tout autre moyen qu'à mes propres labeurs, je serais traîné par la violence dans une contrée où je n'apercevrais plus d'autres occupations dignes de mes sentiments que la tâche imposée à l'homme par la nature ellemême, qui lui a prescrit, avant tout, d'arroser la terre des sueurs de son front, afin de féconder sa fertilité ? Quel augure eût su assez profondément pénétrer dans l'avenir, pour m'annoncer, que mettant mon plaisir autant que mon devoir à me livrer à un genre d'étude pour lequel j'étais si neuf, les documents élémentaires de l'agriculture coloniale , absolument différente de celle d'Europe, me seraient administrés par une originaire d'Afrique? car la vertueuse créole, dont la conduite i\ mon égard

ne se dément en rien, est de cette race d'hommes employée par les colons modernes aux travaux aratoires, et dont la couleur tranchante sur le blanc Européen démontre l'absurdité de l'opinion d'une souche commune, évidemment marquée au coin de l'ignorance, qui n'égare que mieux une imagination vaste et brillante, dans le cercle étroit et ténéljreux du défaut d'instruction. Aussi par qui fut-elle adoptée et mise en vogue, cette assertion qui ne peut convenir qu'à la crédulité du vulgaire? Par l'apédeute hébreu, tel qu'il l'était dans les déserts de l'Arabie. Mais sans l'ascendant invincible d'un préjugé religieux déjà enraciné, Salomon, dont le génie était bien plus sensément éclairé par l'étendue de ses connaissances, qu'immédiatement inspiré par le Saint-Esprit, n^eut-il pas le premier reconnu la grossièreté de cette erreur, dès qu'il vit l'éthiopienne reine de Saba venir à Jérusalem et lui dire galamment :

Nigra sum, sed pulchra.

Jo suis noire, il est vrai ; mais faite aussi pour plaire, A l'œil accoutumé io deviens hientût clière.

Qu'ils étaient ignorants eux-mêmes, ceux qui, en me reléguant dans cette région, l'ont crue un séjour affreux, uniquement couvert de marais pestilentiels et habité par des tigres et des serpents! Quoi de plus majestueux, au contraire, que le spectacle étonnant que la nature, aussi prodigue que magnifique, étale en ces lieux ! L'ordre du ciel et des saisons, les hommes, les animaux, les plantes, rien ici ne ressemble à ce que Ton voit en Europe. Cette marche du soleil, alternativement six mois à droite, six mois à gauche, cette chaleur perpétuelle et tempérée néanmoins tous les jours par des vents alizés, dont les rayons ardents du flambeau qui nous éclaire n'altèrent point la fraîcheur ; ces hommes de tant de couleurs, dans la gradation du blanc de lait à une teinte cuivrée et de cette nuance rougeàtre au noir d'ébène ; ces animaux de tant d'espèces diverses et de formes dissemblables; cette végétation continuelle et dont la vigueur égale la rapidité ; de là ces forêts sourcilleuses, aussi vieilles que le monde et dont les arbres éterncHcmcnl parés (l'uii feuillage à la fois pom-

peux et varié d'une grosseur colossale et d'une hauteur qui se perd dans les nues; tandis que le Lois précieux de la plupart est d'une dureté qui résiste au fer, embellie comme avec le pinceau, par les plus vives couleurs et susceptible d'un poli qui le dispute au marbre; ces prairies sans cesse verdoyantes, dont l'immense étendue est agréablement entrecoupée par des étangs et des ruisseaux et parsemée de montagnes et de bois touffus qui laissent dans leurs interstices des échappées à perte de vue, ces belles rivières qu'on rencontre presque à chaque pas, souvent hérissées de cataractes, et qui semblent de six heures en six heures remonter à leur source, le flux et le reflux y prolongeant son action jusqu'à trente et quarante lieues; cette mer dont le rivage en Europe est si nu, si sec, si aride, et quïci de superbes mangliers de haute futaie, dont les racines partant jusque de la cime, poussent des jets de la structure la plus singulière, en tapissant les bords d'un rideau enluminé d'un vert étincelant et qu'on dirait taillé au ciseau ! Quel ensemble d'objets

curieux et intéressants pour Fœil exercé de l'observateur! Quel fond inépuisable de méditations neuves pour le philosophe! Quel tableau merveilleux pour quiconque a seulement assez d'âme et de tact pour en devenir le juste appréciateur !

C'est sur une terre où tout ce qu'elle produit, jusqu'au plus petit insecte, est un sujet d'admiration pour l'homme éclairé et de lucre pour l'industrie, et qu'on considère pourtant comme de nulle valeur, que j'ai découvert un poste salutaire, malgré que la malveillance m'y eût envoyé pour achever de me briser contre de nouveaux écueils, dans la ferme croyance que ce territoire en était jonché. C'est dans un de ces sites les plus riants et qui n'était que plus propre à former un Hermitage très joli, qu'ayant acquis un terrain vierge, j'ai entrepris d'y construire, selon mes idées et mon goût, un diminutif d'Ermenonville. On conçoit que ce domaine défriché, tracé, planté, exploité et bâti par son possesseur, qui n^cst rien moins qu'un Briarée, n'a ni lacs, ni lies, ni rivières, ni tor-

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rents, ni précipices, ni grottes, ni ruines factices, et encore moins un château, des statues, des vases d'airain, des tapis de pelouse anglaise, des corbeilles de fleurs renouvelées chaque jour. Mais quoiqu'il m'ait coûté sans doute infiniment moins de dépenses que l'asile qui recueillit Jean-Jacques, pendant les dernières années de sa vie et qui fut son premier tombeau, honneur qui le met à jamais, pour les cœurs sensibles, au rang de la campagne de Naples, également illustrée par les cendres de Virgile; quel que soit le disparate, peut-être suis-je parvenu, à force de peines et de fatigues, à rendre le séjour que j'occupe d'un aspect plus piquant par la beauté, l'élégance et le prix des plantations qui en composent l'asiatique ornement dans une distribution qui, combinée avec les inégalités du local, fournit des points d'optique et les diversifie. Youdrait-on regarder en Europe un tilleul, un orme, un peuplier, un chêne, si les regards pouvaient s'y repaître d'un giroflier, d'un cannelier, d'un palmiste? Tel est le faste de ma solitude, et c'est

le seul qui m'a constamment souri, et que j'allais aussi chercher autrefois, tantôt au Pré- Saint-Gervais , tantôt à Fontenay-aux-Roses , parce que dans ces deux promenades, purement champêtres, la nature agreste et dégagée de tout art emprunté n'en parait que plus agréable et plus attrayante à ses vrais amis. Du temps de la splendeur de Babylone, j'aurais sûrement préféré la belle et simple vallée de Tempe aux jardins si somptueux de Sémiramis. Mais ne suis-je pas encore mieux placé, puisque je me trouve au centre, aussi pittoresque que romantique, de l'empire et des richesses de cette même nature, dont la munificence, sous la ligne équinoxiale, répand ses bienfaits à profusion? Présentement donc et plaise au ciel que ce soit pour toujours !

Dons ma retraite, eu paix, je profite du temps, En cultivant mou cœur, mon esprit et mes champs.

11 ne s'attendait guère, le prêtre Sieyès, en

ourdissant la désastreuse conspiration qui m'a

conduit dans un pays magnifique, que j'y goû-

terais à la fin les ag-rénients les plus conformes à mes heureuses inclinations et à la simplicité de mes mœurs. C'est bien de ce Gygès sacerdotal, de ce fourbe révolutionnaire, qu'on peut dire :

Qui pourrait si' douter de toute s;i noirceur '?

Le Ciel est dans ses yeux ; l'Enfer est dans son cœur !

Aussi Fa-t-il trouvé cet Enfer sur la terre, après l'avoir couverte de calamités et d'horreurs ; car cet esprit intrigant ayant été, avec une si preste dextérité, absorbé à son tour dans le Sénat conservateur, enfanté par sa propre subtilité, n'y subit-il pas le châtiment de Tantale? Cette invention, que son tartufe raffinement avait depuis tongtemps imaginée, pour tuer politiquement ses concurrents en ambition, est devenue pour lui-même le taureau d'airain de Phalaris qui lui fut donné par le sculpteur Pérille, et dans les flancs embrasés duquel le tyran d'Agrigente le fit enfermer le premier pour accorder la récompense la mieux méritée à sa lâche et atroce complaisance.

Ce n'est pas la première fois que de pareils traits d'une scélératesse, que la politique fait trop souvent dégénérer en férocité, ont tourné à l'avantag'e de leurs victimes, et les Agrigentins, révoltés surtout de la cruauté de ce nouveau genre de tortures, pour enfin rompre leurs fers, le firent éprouver à leur insigne tyran. Mais détournons la vue loin de ces excès sanguinaires d'un despotisme barbare et reposonsla sur des actes d'une méchanceté plus tolérable. L'histoire ancienne en retrace deux exemples remarquables, relatifs à deux grands hommes qui, après s'être signalés à la tète des armées de leur patrie, en reçurent le salaire, qui fut la rétribution de mon propre dévouement et qui eut également à peu près une semblable issue.

Dans la Thrace, Cléon, chef d'une faction malveillante, et contrariée par les vertus de l'illustre Thucydide, ne méditait que sa ruine, et se persuada l'avoir consommée, lorsqu'il scella sa félicité, en parvenant à le faire condamner à l'exil. De même l'intègre, l'immortel Xénophon, ([uo l'ostracisme bannit d'Athènes.

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par l'influence et les manœuvres d'Artaxercès, devint plus heureux à Scillonte, qu'il ne l'était sans doute, ainsi que Thucydide, son modèle en tout, à l'époque brillante où, se montrant d'abord son digne émule, comme guerrier, pour l'imiter ensuite comme historien, sa valeur et sa savante tactique militaire, lui décernaient la renommée qui n'est obtenue que par les plus fameux capitaines, puisque la glorieuse retraite des dix mille Grecs n'a pu encore être eflacée ; de façon que ces deux célèbres proscrits ne purent que remercier les auteurs de leur disgrâce, qui, les ayant rendus au calme de la solitude, permit aux Muses d'y venir semer de fleurs la portion la plus belle d'une carrière, jusqu'alors si pénible, sous un lustre éclatant. Mais quoique dépourvu de l'éminence du mérite belliqueux et littéraire de ces deux incomparables écrivains, de leurs vaillants exploits et de la haute réputation qu'ils se sont à jamais acquise, le premier par ses Annales de la guerre du Péloponèse^ et son continuateur les ayant achevées, en y ajoutant les campagnes du

jeune Cyrus contre son frère Ai-taxercès, me voici sûrement au sein paisible de ma chère solitude beaucoup plus favorisé, du moment que je savoure aujourd'hui les gracieux témoignages de la bienveillance la plus flatteuse et la plus honorable; tandis que je coule des heures enchanteresses, chaque fois que je me livre aux suaves épanchements d'une sincère amitié, d'autant plus précieuse, qu'elle est devenue plus que jamais rare, car l'antiquité a pu du moins célébrer celle de Castor et de PoUux, d'Hercule et de Philoctète, de Thésée et de Pirithoûs, d'Achille et de Patrocle, d'Oreste et de Pylade, de Damon et de Pythias, philosophes de Syracuse, au lieu que les modernes sont aussi pauvres en amitié marquante qu'en amour conjugal.

Cependant j'ai enfin trouvé un être selon mon cœur, qui me fait participer au bonheur de ces deux derniers amis, dont l'union profondément sentimentale attendrit par son zèle, d'une tendresse héroïque, balancée par l'exactitude magnanime de son inviolable fidélité, jusqu'au

454 BILLAUD VARENNR,

cœur farouche de Denys le Tyran ; et malgré que j'habite une contrée où les femmes ne sont guère que des Phrynés, je n'en jouis pas moins d'un bien que la nature offre à l'homme pour embellir tous les âges de sa vie, et qui se puise dans les attentions et les soins d'un attachement digne de Baucis. Enfin, pour comble de satisfaction, parmi le très petit nombre de mes connaissances, il en est quelques-unes des plus anciennes, dont particulièrement la vive affection serait absolument l'égale de l'intime amitié, s'il n'était pas vrai, qu'en cela, cette expansion cordiale ne ressemble que trop à l'amour qui n'admet point de troisième dans son nœud le plus étroit, autant resserré par une indéfinissable sympathie que rendu indissoluble par la pureté, la cohérence et l'intensité des mutuels sentiments.

Voilà pourquoi Aristote définissait l'amitié, en répondant : « C'est une âme dans deux « corps ».

Ainsi, que me reste-t-il à désirer quand ce sont tous les différents véhicules des plus déli-

MÉMOIKES. 455

cieuses sensations de la sensibilité qui viennent se réunir aux charmes de l'étude, servant euxmêmes de délassements à mes travaux agricoles, pour que tant de douces émotions et d'agréments me permettent d'expirer désormais, en ayant plutôt à regretter l'existence qu'à m'en plaindre, ou du moins d'attendre la mort, comme le poète Maynard, sans la désirer, ni la craindre. Que le jour où je dois rendre le dernier soupir soit donc plus ou moins proche ; complètement réconcilié avec mon espèce , lorsque j'ai plus de remerciements que de reproches à lui faire, en descendant au tombeau, le cœur parfaitement exempt de tout motif et de tout vestige de ressentiment, on peut y tracer cette inscription, qui peint assez bien les vicissitudes de ma vie :

Sous ces palmistes, repose

[Jn ami de la vertu,

Oui (le sa disgrâce fut cause,

Et qui sut lui donner plus (ju'il n'avait perdu.

l'aris — Iiiipriiiioric L. Baudoin, :;, rue Cliristinc.

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