NOTICE BIOGRAPHIQUE
BiLLAUD Varenne (Jacques-Nicolas) est né à La Rochelle, le 23 avril I75G. Il était l'ainé de trois frères et le fils de Nicolas-Simond-Marie Billaud, avocat au siège présidial de La Rochelle, et de dame Henriette-Suzanne Marchand ; il a fait ses études classiques à Paris, au collège d'IIarcourt, et, en 1774, son père, qui le destinait au barreau, l'envoya à Poitiers pour y faire ses études de droit. A la fin de l'année 1778, ayant obtenu son diplôme d'avocat, il retourna à La Rochelle, auprès de son père qui occupait alors le premier rang parmi les avocats de cette
3 IULLAUD VAUKNXE.
ville et qui espérait que son fils, ayant terminé de brillantes études, pourrait bientôt lui succéder.
Pendant quelques années, le jeune Billaud vécut paisiblement au milieu de sa famille, travaillant avec son père et se préparant à suivre la même carrière. Il employait ses loisirs à cultiver ses goûts littéraires. Doué d'une mémoire exceptionnelle, il apprit les chefs-d'œuvre de nos poètes tragiques; il les déclamait, dit-on, avec passion et même avec un certain talent.
En 1781, il avait écrit sur les mœurs relâchées du siècle une comédie intitulée : La femme comme il ny en a plus. Or cette femme était la femme vertueuse. La pièce représentée au théâtre de La Rochelle fut sifflée, et à cette occasion l'on lit circuler ce quatrain :
Désertant le barreau (|ui n'y perd pas grund'cliose, Billaud crut chez Thalie avoir plus de succès ; Mais, auteur sans talents, avocat sans procès, Quel fruit a-t-il tiré de sa métamorphose ?
Billaud, blessé dans son amour-propre d'au-
teiir, quitta immédiatement La Rochelle et il vint à Paris avec de très faibles ressources fournies par sa famille. Il tenta d'abord d'utiliser sa science du droit, en rédigeant des mémoires pour les procureurs au Parlement et pour les avocats aux Conseils du Roi ; mais il ne put se créer ainsi des ressources suffisantes pour subvenir à ses besoins. C'est dans ces circonstances et au mois de mars 1783 que, sur la recommandation de l'évêque de La Rochelle et de celle du procureur général de l'Ordre de la Charité, il entra chez les Oratoriens, au collège de Juilly, en qualité de professeur laïque, dispensé, à ce titre, de porter le costume de l'Ordre. Il fut nommé immédiatement préfet des études. 11 se fit aimer de ses élèves et de ses confrères de l'Ordre par sa douceur et par l'affabilité de son caractère.
Malgré la gravité de ses occupations, il trouvait encore le temps de composer des pièces de théâtre. Il fit présenter une tragédie à Larivc, comédien ordinaire du Roi, lequel refusa d'en être le parrain. Il fit ensuite présenter une
comédie, intitulée Mur g cm, au Tliéàtre-Italien, par l'acteur Granger, auquel il avait proposé de partager ses droits d'auteur. Il désirait surtout, disait-il, avoir une pièce reçue, afin d'avoir ses entrées libres au théâtre, pendant les vacances. Il ne parait pas y être parvenu.
Son frère Benjamin, plus jeune que lui de douze ans et resté à La Rochelle avec son père, lui écrivait, le 3 avril 1784, une lettre dans laquelle il lui manifestait l'étonnement que lui avait causé son entrée à l'Oratoire :
« Mon cher Frère,
« Deux années d'absence n'ont point cliacé de mon cœur le souvenir d'un frère qui y régnera éternellement. Mon long silence, il est vrai, aurait pu vous paraître condamnable, si vous n'aviez pas aussi bien connu le sincère attachement que j'ai toujours eu pour vous.
« J'ai appris successivement, mon frère, toutes les choses qui vous sont arrivées depuis votre départ de La Rochelle. Votre entrée à
l'Oratoire m'a surtout aussi affligé que surpris. Je vous avais toujours cru un très grand dégoût pour ces maisons-là. Sans doute que des raisons très fortes ont pu vous déterminer à y entrer. Je l'ignore, mais ce que je crains, c'est que vous ne soyez pas dans ce nouvel état aussi heureux que je le désirerais.
« Il ne s'est rien passé de bien considérable à La Rochelle, si ce n'est la mort de M. La Faille, qui a laissé sa bibliothèque au public, sous la garde de l'Académie.
« Benjamin Billaud. »
Sur l'insistance de son père, qui désirait lui voir suivre la carrière du barreau, il remercia le supérieur du collège de Juilly et il revint de nouveau se fixer à Paris, à la fin de 1784. Il s'installa rue de Savoie, n° 21, avec de nouvelles ressources fournies par son père et avec la promesse d'une faible pension. Kn 178.'}, il fut inscrit au ta])leau des avocats au Parlement, sous le nom de P>illand de Varenne, adopté par
lui, pour n'être pas confondu avec son père, qui exerçait la même profession, emprunté d'un village des environs de La Rochelle, et dans lequel son père possédait une ferme. Il put enfin trouver dans sa profession des ressources qui, ajoutées à la faible pension fournie par son père, furent suffisantes pour subvenir à ses besoins, d'ailleurs très modérés.
En arrivant à Paris, Billaud Yarenne avait rencontré dans sa maison une jeune fille dont il devint amoureux ; Georges Duval, parlant d'elle dans ses Souvenirs thermidoriens, dit quelle était une des plus belles femmes quil eût vues. C'était la demoiselle Anne-Angélique Doye, fille de François Doye et de Anne-Angélique Tebbing. Née en 1766 à Osnabruck, en Westphalie, elle était arrivée à Paris depuis peu et à peu près sans ressources; elle était cependant munie de puissantes recommandations. Elevée dans le culte de la religion protestante, elle se convertit bientôt à la religion catholique et, suivant l'usage admis à cette époque, elle reçut une pension de 150 francs à
titre de nouvelle convertie; cette pension lui fut d'abord payée sur les biens du clergé ; elle fut ensuite réduite à 60 francs par an et payée par le Trésor national jusqu'en 1793 [Archives nationales F^ 565). Il est curieux de voir Billaud Varenne recueillant dans son ménage le profit de la conversion de sa femme au culte catholique, môme après la publication de son ouvrage intitulé : Le dernier coup porté aux préjugés.
Billaud, devenu éperdument amoureux de cette jeune fille, demanda à son père et à sa mère leur consentement pour se marier avec elle. Ses parents refusèrent d'abord de consentir à cette union. Billaud écrivit alors à son père dans ces termes, pour le déterminer à céder :
(( Mon père, ce nom est le titre qui me donne des droits sur votre cœur. Dans ce moment je les réclame refuseriez-vous de les reconnaître? J'ai depuis deux ans formé une inclination. Des mœurs honnêtes, un caractère doux, une humeur toujours égale, l'àme la plus belle,
BILL A un VAREXNE.
voilà l'ensemble de celle que je chéris. Cependant, mon père, le parti ne vous a pas paru convenable. Le peu de fortune de M"'' Doye vous a fait douter du bonheur de votre fils. Peut-être encore avez-vous regardé cette inclination comme l'effet d'un caprice et vous avez
refusé de resserrer nos nœuds une constance
de deux ans est la preuve que je ne changerai jamais. Pour la fortune de quel prix estelle, quand elle est mise en parallèle avec la vertu? D'ailleurs, on est toujours heureux, mon père, quand on sait se suffire à soi-même. »
Les parents de la demoiselle Doye n'étaient pas non plus sans inquiétudes en la voyant disposée à contracter un mariage avec un jeune homme sans fortune et à peu près sans état. Billaud, pour les rassurer, écrivit à l'un des frères de celle-ci :
<( Vous devez le savoir, Monsieur, les pères ne savent plus que calculer, quand l'amour parle au cœur de leurs enfants, et de là la source
de bien des contrariétés. Quoi qu'il en soit, soyez bien persuadé que si je manque de pouvoir, je ne manquerai jamais d'honneur et de probité; que jamais Mademoiselle votre sœur n'aura à se repentir de la préférence cju'elle daigne me donner; que toujours elle sera la compagne de ma vie, l'épouse adorée que mon cœur a choisie; qu'enfin je ne désire devenir votre ami que pour, s'il est possilile, la chérir encore davantage. »
Billaud parvint enfin à vaincre cette double résistance et son mariag'e avec la demoiselle Doye fut célébré à Paris, dans l'église Saint- André-des-Arts, le 42 septembre 1786.
Nous allons reproduire le texte même de l'acte de mariage, d'après les registres de l'état civil détruits en 1 871 .
(( Pu.roisse de Saint- André-dps- Arts (1786).
(( Le mardi 12 septembre 1786, après la publication dos trois bans faite sans opposition
clans cetto église, les fiançailles ayant été célébrées la veille et les témoins ci-dessous nommés nous ayant certifié les noms, âges, qualités, domiciles, liberté et catholicité des contractants, ont été mariés par nous soussigné, curé de cette paroisse : Jacques-Nicolas Billaud, avocat au Parlement, fils majeur de Nicolas- Simon-Marie Billaud, avocat au Présidial de La Rochelle et de dame Suzanne Marchand, son épouse,
(( Et Anne-Angélique Doye, fille majeure de défunt François Doye et de dame Anne-Angélique Tebbing; demeurant rue de Savoie, de cette paroisse ;
(( En présence du sieur Jules-François de Legall, marquis de Legall, ancien capitaine de cavalerie, demeurant rue du Bac, paroisse Saint-Sulpice ; de Charles Lebouc de Forges, procureur au Parlement, demeurant rue du Cimetière, paroisse Saint-André-des-Arts; de Jean-Pierre Lesecq, bourgeois de Paris, demeurant hôtel de la Monnaie, rue Guénégaud, de cette paroisse; et Benoit-Louis Coïn, bour-
BIOGRAPHIE. il
geois de Paris, demeurant rue de Montmartre, paroisse Saint-Eustache.
;< Soussignés : Anne-Angélique Doye, Billaud de Varenne, de Le Gall, Lebouc de Forges. Lesecq, Delisle, Doye.
« Desbois de Rochefort, curé. »
Billaud Varenne, très laborieux et ayant des goûts modestes, se trouva très heureux dans son ménage. Les nuages qui s'étaient élevés à l'occasion de son mariage, entre lui et sa famille, furent bientôt dissipés par l'influence de sa mère, qui avait pour lui la plus vive affection. Il ne l'ignorait pas; aussi les lettres qu'il lui adressait étaient-elles empreintes de l'amour filial le plus profond.
« Ma mère, lui écrivait-il en janvier 1787, avoir mille sentiments à vous exprimer, c'est la tâche ordinaire d'un fils tendre qui veut épancher son cœur. Que de choses n'aurais-je pas à vous dire. Si j'essayais de vous peindre ici tout
ce qui se passe dans le mien, souhaits ardents pour votre santé, souhaits sincères pour votre bonheur, voilà les principales impulsions de mon âme. Daignez, ma chère maman, en agréer l'hommage que ma lettre est heureuse de pouvoir vous les porter! Si j'étais à sa place, je joindrais à mon hommage les plus tendres embrassements, et vous verriez qu'une mère, aussi sensible que vous, pourrait se reconnaître dans son ouvrage. »
La profession d'avocat fournissait à Billaud Varenne le complément indispensable de sa pension, pour l'entretien de son ménage. Se contentant alors de peu, il ne pouvait manquer d'être heureux, et il l'était en effet; ce qui comblait surtout ses vœux, c'était son indépendance absolue dans sa nouvelle position sociale, sa profession lui permettant de continuer, sans contrainte, les études, qu'il avait commencées avec passion depuis longtemps, sur les réformes à introduire dans la constitution du clergé, dans le droit public, dans les administrations
et sur toutes les questions importantes qui, à cette époque, préoccupaient déjà singulièrement les esprits. C'est alors et au milieu de ses travaux judiciaires que Billaud Varenne eut l'occasion de rédiger des mémoires et des notes d'audience pour Danton, qui avait été nommé avocat aux Conseils du roi, le 5 mai 1787.
A partir de cette époque, désirant sans doute être agréable à sa femme et ajouter à sa considération, il avait adopté, dans ses relations mondaines, le nom de M. de Varenne. Nous avons rencontré un billet, de l'écriture de Billaud Yarenne, recopié par sa femme, qui ne savait pas assez l'orthographe, et conçu en ces termes :
(( M'"*^ de Varenne a l'honneur de souhaiter le bonjour à M. de Chaufontaine et de s'excuser de n'avoir pu faire ce qu'elle lui avait promis, etc. » {Archives nalionales, F"4582^)
Nous en avons rencontré un autre, adressé à M. Billot de Varennes, rue Suiiit-Audré-tk-s-
Arts, vis-à-vis celle des Augustins, postérieurement au 29 septembre 1790, ainsi conçu :
« Legendre (1) et son épouse présente leurs civilités à Monsieur et Madame Billot et prie Monsieur d'entendre ce Mosieur et d'examiner ces pièces. Si votre îemps vous le permet, vous obligerez les nommés cy-dessus qui prene la liberté d'aitre et de se dire vos amis.
« Signé : Legendre. »
C'est le même qui fut élu président de la Convention nationale le 16 brumaire an ni.
Le premier ouvrage politique de Billaud Varenne fut intitulé : Le dernier coup porté aux préjugés et à la superstition. Terminé en 1787, il ne fut publié qu'au commencement de 1789, sans nom d'auteur, scus la rubrique
(1) Legendre (Louis), né à Versailles le 22 mai 1752, était marchand boucher, comme son père, à Paris, rue des Boucheries-Saint-Germain.
BIOGRAPHIE. lo
de Londres , et introduit secrètement en France ; il formait un volume in-8° de 416 pages. Cet ouvrage, dirigé contre le clergé, ne put être vendu facilement qu'après les événements du mois de juillet 1789; une partie des réformes réclamées par lui dans cet ouvrage furent décrétées par l'Assemblée constituante.
Son second ouvrage avait pour objet l'abolition de la royauté. Il était intitulé : « Despotisme des ministres de France combattu par les droits de la Nation, par les lois fondamentales^ par les ordonnances, par les jurisconsultes^ par les orateurs, par les historiens, par les publicistes, par les poêles, enfin par les intérêts du peuple et favantacje personnel du monarque » .
Terminé en 1788, cet ouvrage, formant trois volumes in-8", fut imprimé à Amsterdam on 178D et introduit secrètement en France; la plupart des exemplaires furent saisis par la police, et l'auteur, activement recherché, fut obligé de se réfugier chez un de ses amis, pour éviter un emprisonnement;
BILLAUD VAREXNE.
Le troisième ouvrage de Billaucl Varenne fut intitulé : Le peintre politique ou Tarif des opérations actuelles. Il fut aussi publié sans nom d'auteur vers le milieu du mois de novembre 1789. Son but était de grouper les événements les plus saillants de la Révolution qui venait de s'accomplir, pour en indiquer les rapports et les conséquences probables. Ce fut la publication de cet opuscule qui détermina son admission au club des Jacobins.
A partir de cette époque, il négligea sa profession d'avocat pour se livrer plus spécialement à l'étude des questions politiques et sociales que soulevait à chaque instant la marche des événements. Il n'avait pas, cependant, cessé de travailler pour le théâtre. Le 29 janvier 1788, il adressait à Suard. pour un concours, un manuscrit dans lequel il avait transformé en opéra la tragédie à'Alzire., et, d'après une quittance du 8 mars 4792, il avait fait publier, par Duchesne, libraire, diverses pièces de théâtre dont il était l'auteur anonyme, et il avait rédigé V Ahnanacli des Théà-
tres^ pour les années 1792 et 1793. Au moment même du 9 thermidor, il avait en portefeuille les deux premiers actes d'une tragédie allégorique, intitulée Pohjcrate (1), sur les préludes de la Révolution de thermidor ; il les avait lus à trois ou quatre de ses collègues :
« Comme j'avais tracé dans ces deux actes tout le plan de la conjuration de Robespierre, en indiquant les moyens dont il s'était servi pour égarer le peuple, et son projet de se rendre le maître de tout, en abattant enfin ce qui lui opposait une résistance forte et insurmontable, je désirais qu'en cas de revers pour les patriotes, il restât après eux un monument qui pût quelque jour éclairer le peuple et devenir le manifeste de la liberté, lorsque l'excès de la tyrannie eut porté la nation à briser ses fers pour la deuxième fois. J'envisageais cette perspective avec d'autant plus
(1) Polycrato, tyran de, Samos. mis à mort \ym' Camhysc, 524 ans avant Jésus-Chiist.
18 BILLAUD VAREXNK.
d'assurance que je connaissais assez Robespierre pour savoir que, livré à lui-même, il serait bientôt écrasé sous le poids de sa grandeur, étant incapable de lier dans sa tête deux idées de gouvernement et d'administration ; car tout usurpateur, surtout au milieu d'un peuple immense et instruit, qui ne sera ni politique, ni législateur, ne pourra jamais longtemps conserver sa puissance, uniquement appuyée sur des moyens violents, dont la force est toujours atténuée par les distances, quand elle n'est pas le résultat dune organisation artistement combinée. »
(Note autographe trouvée dans ses papiers saisis.) {Archives nationales.)
« Un ouvrage écrit à la lueur du flambeau des dissensions intestines pouvait en être dévoré par de violentes vibrations.
« Il y avait lieu de croire qu'après ce qui s'était passé dans la journée du 8 thermidor, le lendemain serait plus orageux encore. Saint- Just a dit dans son dernier discours : Quel^
qilun, celte nuit^ a flétri mon cœur. Cette flétrissure était l'effet d'un combat de l'avantgarde. Il fallait donc mettre les bagages en sûreté pour le moment de la bataille. Saint- Just, cette nuit-là même, avait annoncé son acte d'accusation pour la séance du 9. Il n'y avait donc plus de doute que ce jour-là devait réaliser la proscription des premières victimes choisies par le tyran et le couronner ou le précipiter luimême, avec ses complices, du haut de la roche tarjjéieniie, suivant leurs propres expressions. « Une heure avant cette fameuse séance, j'allai chez un de mes amis pour lui confier mon ouvrage. II m'observa que si Robespierre triomphait, ses coups n'épargneraient aucun patriote ardent ; qu'ainsi mon travail serait également exposé dans les mains de mon ami, comme j'avais tracé dans ces deux actes... » (Note autographe trouvée dans ses papiers saisis.) {Archives nationales.)
Cette tragédie ne s'est pas retrouvée parmi ses papiers.
20 BILLAUD VAEENNK.
En 1790, à l'occasion des troubles de Nancy, Billaud Varenne publia une nouvelle brochure intitulée : Plus de ministres au point de grâce. Avertissement donné aux patriotes français et justifié par quelques circonstances de l'affaire de Nancy, par M. Billaud de Varenne, de la Société des Amis de la Constitution. A Paris, chez Denné, 1790, in-8° de S4 pages.
Cet opuscule était dirigé contre les ministres et contre MM. de Bouille et de Lafayette.
Malgré ces publications hostiles aux ministres et au Roi, Billaud Varenne avait demandé au garde des sceaux la place de commissaire du Roi, avec la recommandation de M. de Quinson , receveur général du clergé de France, lequel, dans une lettre qu'il lui adressait le 11 octobre 1790, s'excusait de ne pouvoir lui être utile dans cette circonstance, parce que le choix du commissaire du Roi était déjà fait.
Après le départ du Roi et par suite de son arrestation à Varennes, Billaud Varenne proposa au club des Jacobins, à la séance du 1*^'' juillet 1791, de substituer le gouvernement
républicain au régime monarchique. Sa proposition fut très mal accueillie ; il fut successivement rappelé à l'ordre, hué, accablé d'injures et expulsé de l'assemblée. Indigné, il se rendit immédiatement au club des Cordeliers, dont il était membre ; à son entrée, tous les membres de la Société, informés de ce qui venait de se passer au club des Jacobins, se levèrent, l'applaudirent et jurèrent haine mortelle à la royauté. Danton, qui présidait la séance, embrassa Billaud Varenne avec attendrissement, lui donna l'accolade fraternelle et le lit asseoir à sa droite. A partir de ce jour, Billaud Varenne fut très lié avec Danton et avec Legendre, qui paraissaient diriger déjà le mouvement révolutionnaire.
Il publia, au mois d'août 1791, un ouvrage contenant le plan d'un gouvernement républicain et intitulé : V Acéphucratie ou le gouverneraent fédératif démontré le meilleur de tous, pour un g?'and empire, par les principes de la politique et les faits de Pliisloire, par M. Billaud de Varenne, auteur de plusieu?'S ouv?'ages poli-
22 BILLAUDVARENNE.
tiques. A Paris, l'an 2® de V acheminement à la liberté. 1791, in-8° de 80 pages, dédié aux Français qui veulent être libres.
Cet ouvrage n'était que le développement du discours qu'il avait tenté de prononcer, le 1'='' juillet, au club des Jacobins. De nouvelles poursuites judiciaires furent dirigées contre lui à cette occasion et il fut encore obligé de se cacher chez son ami Dulaure, rédacteur du journal le Thermomètre du jour.
Il fut réintégré au club des Jacobins le 24 juillet 1791. Il y prononça successivement d'importants discours sur l'émigration, sur la guerre, sur le salut public et sur le camp à former sous Paris. Il fut élu secrétaire de cette assemblée le 17 avril 1792, puis vice-président le 2 juillet suivant. Il fut élu aussi juge suppléant du 4** arrondissement de Paris le 6 mars 1 792 et, appuyé par Danton et par Legendre, il fut élu le 9 août, par la section du Théâtre-Français, commissaire de la Commune insurrectionnelle de Paris et substitut de ^Manuel, procureur de la Commune de Paris. Il était en fonctions
pendant les massacres de septembre ; il fut accusé d'avoir encouragé et excité les massacreurs, en les assurant du payement du salaire qui leur avait été promis pour leur besogne.
Il fut élu à Paris, le 7 septembre 1792, pendant les massacres, membre de la Convention nationale, avec ses amis Danton, Legendre et Collot d'Herbois, en môme temps que Marat, Tallien, Paris et Sergent. A Poccasion de son élévation à ses diverses fonctions et des événements qui venaient de se passer à Paris, son frère Benjamin lui écrivait de La Rochelle, le 14 août 1792, avec cette suscription : Monsieur Billaud Varenne, procureur adjoint de la Commune de Paris. Il le félicitait de ses succès, bien dus à son mérite et il lui faisait pressentir de nouveaux progrès dans son élévation :
« C'est avec une joie inexprimable, mon cher frère, que je viens d'apprendre de mon père l'honorable fonction que l'on vient de vous donner à remplir. Je suis charmé que l'on soit à Paris plus exact et plus prompt à récompenser
24 BILLAUDVARENXE.
le mérite qu'on ne l'est à La Rochelle, où vous languiriez peut-être encore dans une triste obscurité, si vous n'aviez pas eu la sagesse et le courage de vous en arracher. Je suis persuadé, mon frère, qu'avec les talents que vous avez reçus de la nature et les bons sentiments de patriotisme que vous faites éclater, on ne vous laissera pas longtemps dans le poste où l'on vous a placé et qu'on ne vous en fera sortir que pour vous élever encore plus haut. Je vous avoue que j'avais besoin de cela pour m'aider à supporter la perte d'une partie de nos biens et celle de notre malheureux frère qui, peut-être en ce moment, ne vit plus (1). J'ai encore la satisfaction d'être persuadé que vous ne courez point après les honneurs et après les emplois et que vous attendez patiemment et en philosophe qu'ils viennent vous trouver. Tout cela, mon frère, me cause une joie pure et me fait espérer que vous aurez Fart d'enchainer la Fortune et
(1) Henri Billaud, son frère, était parti on 1782 pour l'île de Saint-Dominiriie, où des troid)les venaient d'éclater.
BIOGRA.PHIE. 25
de fixer son inconstance. Si mes principes ne s'accordaient pas avec les vôtres, vos succès et vos raisons donneraient un terrible ébranlement à ma façon de penser. Quoi qu'il en soit, mon frère, ménagez votre santé et soyez aussi heureux que je le désire, vous le serez autant que vous le méritez.
a B. BiLLAUD. ))
« P. S. — Comme il y a au moins six mois que je n'ai eu le plaisir de vous écrire et que vous ignorez sans doute le motif d'un si long silence, il n'est pas inutile de vous en informer en peu de mots. Ce n'est pas assurément le temps qui ma manqué, encore moins le désir de me livrer à une occupation si agréable, mais bien la certitude qu'il ne vous resterait pas toujours autant de loisirs pour lire mon barbouillage, que j'en aurais pour le composer. Mille amitiés, mon frère, à mon aimable sœur. Il n'y a que vous qui puissiez bien lui rendre tout ce que je sens pour elle. Mon père et ma mère sont on bonne sanlé. )>
Désormais, son influence politique allait en grandissant, à cause de son énergie et des principes qu'il avait manifestés. Nommé président] du Club des Jacobins, le 18 février 1793, il fut élu président de la Convention nationale le 8 septembre suivant et il fut nommé le lendemain membre du Comité de Salut public, avec son ami Collot-d'Herbois. 11 fut chargé, avec ce dernier, de rédiger la correspondance adressée aux représentants du peuple en mission dans les départements, pour l'organisation du Gouvernement révolutionnaire, et aux autorités constituées. Ils se distinguèrent parmi les membres les plus actifs et les plus violents du Comité.
Leurs travaux considérables ne les empêchaient pas de prendre part aux grandes discussions de la Convention nationale. Parmi les discours et les rapports importants de Billaud Varenne, rédigés et prononcés surtout pour être imprimés et distribués aux armées, aux municipalités et aux Sociétés populaires des départements, nous pouvons signaler : son
discours du 15 juillet 1793 sur les résultats de la Révolution du 31 mai et de l'arrestation des Girondins ; son rapport du 25 brumaire an II sur un mode de Gouvernement démocratique et sur sa vigueur utile pour contenir l'ambition et pour tempérer l'essor de l'esprit militaire; sur le but politique de la guerre entreprise ; et sur les nécessités d'inspirer l'amour des vertus civiles par des fêtes publiques et des institutions morales. Ces deux derniers rapports, très hardis et très habiles, eurent un grand retentissement et une grande influence sur la marche du Gouvernement révolutionnaire.
Collot-d'Herbois avait été détaché un instant par la Convention, sur la demande de Robespierre, et envoyé en mission à Lyon, dont le siège avait pris fin le 9 octobre 1793 (18 vendémiaire an II). La Convention nationale avait rendu le 21 du même mois un décret contenant ces dispositions :
K Ln ville do I^you scia détruite. Tout ce qui
fut habité par le riche sera démoH. Il ne restera que la maison du pauvre, les habitations des patriotes égorgés ou proscrits, les édifices spécialement employés à l'industrie, et les monuments consacrés à l'humanité et à l'instruction publique.
« Le nom de Lyon sera effacé du tableau des villes de la République.
({ La réunion des maisons conservées portera désormais le nom de ville affranchie.
« Il sera élevé sur les ruines de Lyon une colonne qui attestera à la postérité les crimes et la punition des royalistes de cette ville, avec cette inscription :
(I Lyon fit la guerre à la Liberté;
Lyon n'est plus,
Le dix -huitième jour du premier mois,
L'on deuxième de la République française
une et indivisible. »
Gollot-d'Herbois , depuis le 17 brumaire, organisa dans cette ville une répression sauvage ; il établit, avec ses collègues : Fouché,
Albitte et Delaporte, le 7 frimaire an ii, une Commission révolutionnaire présidée par Parein, pour juger tous les prisonniers, en ordonnant « que tous les condamnés seraient conduits en plein jour, en face du lieu même où les patriotes furent assassinés, pour y expier, sous le feu de la foudre, une vie trop longtemps criminelle. »
La première fournée de Parein, soumise au feu de la foudre dans la plaine des Brotteaux, le 44 frimaire, se composait de 60 jeunes gens qu'on venait d'extraire de la prison de Roanne. Us furent placés sur une levée d'environ 3 pieds de large, entre deux fossés parallèles, propres à servir de sépulture, et que bordait en dehors, le sabre à la main, une double haie de soldats ; ils étaient garrottés deux à deux et à la suite les uns des autres, sous la direction des canons braqués par derrière. Sans faiblesse, en considérant cet appareil formidable, ils chantaient lorsque riiorrible décharge emporta leurs membres, pour les aller disperser à quelques pas d'eux ; elle ne les arracha pas entièrement
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à la vie. Les soldats franchirent les fossés, les frappèrent à coups de sabre , et ce n'est qu'après que ce massacre eut duré plus de deux heures, que ces infortunés cessèrent de respirer et de souffrir.
Le lendemain, ce genre de supplice fut appliqué, d'une autre manière, sur 210 prisonniers rassemblés pour cette affreuse expérience. Tous comparurent devant le tribunal, qui ne prit même pas la peine de les interroger, et leur jugement fut prononcé sur la place des Terreaux^ au bas du perron de l'hôtel de ville , en présence d'une grande multitude que ce spectacle avait attirée. Ils furent conduits par des gendarmes sur la place des Brotteaux, les mains liées derrière le dos par une corde attachée à un câble, fixée à chacun des arbres d'une longue allée de saules. Ils ont en face les soldats qui vont les fusiller et deux canons prêts à leur donner la mort. Le signal étant donné , leurs membres volent épars; ceux dont les bras se trouvent emportés ne tiennent plus au câble, ils fuient ; la cavalerie part et les achève à la
course ; d'autres, en se baissant, évitent la décharge. La plupart, qui n'étaient que mutilés, criaient à leurs bourreaux : (( Achevez-moi, ne nous épargnez pas! » Et les soldats n'hésitaient point à tomber sur les uns et les autres, à coups de sabres et de baïonnettes. Quelquesuns respiraient encore le lendemain lorsqu'ils furent dépouillés et inhumés avec les autres, par des fossoyeurs révolutionnaires, qui les achevèrent à coups de pelles et de pioches, et couvrirent leurs corps avec de la terre et de la chaux.
CoUot - d'IIerbois fut obligé d'avouer cet épouvantable massacre dans le rapport qu'il fit à la Convention sur sa mission, le 24 nivôse an n : (( Le canon, disait -il, a été tiré une fois seulement sur soixante des plus coupables. Ces dispositions terribles ne furent pas assez rapides, et leur mort a duré trop longtemps. Tout commandait une sévérité inexorable et prompte, prescrite d'ailleurs textuellement par les décrets. »
La Convention approuva les mesures prises
par les représentants du peuple à Commune- Affranchie.
Collot-d'llerbois, plus sincère et plus explicite, le même jour au club des Jacobins, déclara que, dans son rapport fait à la Convention, il avait été obligé d'employer toutes les ressources de l'art, toutes les circonlocutions pour y justifier sa conduite à Lyon.
« On nous accuse, dit-il, d'être des anthropophages, des hommes de sang; nous avons fait foudroyer 200 conspirateurs d'un coup et on nous en fait un crime. Ne sait-on pas que c'est encore une marque de sensibilité ? Lorsqu'on guillotine 20 coupables , le dernier exécuté meurt 20 fois, tandis que ces 200 conspirateurs périrent ensemble. La foudre populaire les frappe et, semblable à celle du ciel , elle ne laisse que le néant et les cendres.
« Plusieurs soldats de l'armée révolutionnaire avaient été logés chez les bourgeois , chez des aristocates , qui leur avaient fait prendre de fausses idées sur les grandes mesures à l'exécution desquelles ils étaient appelés.
« Les femmes surtout ont employé tous les artifices, et les femmes sont toutes contre-révolutionnaires à Commune- Affranchie. Elles ont pris pour patronne Charlotte Corday. Tout ce que leur sexe offre de plus attrayant, tout ce que des formes aimables ont de plus enchanteur a été mis en usage pour séduire cette armée qui nous était si nécessaire. Les philtres amoureux , les charmes ont été préparés par ces femmes qui prodiguaient avec rage la prostitution et l'adultère. Mais je dois, à l'honneur de la masse de cette armée, dire qu'elle a déconcerté par ses mépris ces manœuvres infùmes de la séduction. Seulement quelques valets do nobles, quelques laquais d'émigrés, vomis par les aristocrates de Paris pour désorganiser cette armée, se sont roulés avec elles dans la fange. L'armée nous les a dénoncés et nous les avons fait mettre en état d'arrestation. »
(),000 Lyonnais périrent en 7 mois : 2,000 par la guillotine, en 55 exécutions, variant depuis 2 jusqu'à G7 condamnés, et 4,000 en 19 exécutions par la mitraillade et par la fusillade. La
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guillotine était réservée à certains personnages importants et aux femmes. L'échafaucl était dressé à l'extrémité de la place des Terreaux, vis-à-vis de la rue Saint-Pierre.
La dernière fusillade eut lieu le 23 pluviôse.
La commission révolutionnaire fonctionna jusqu'au 24 germinal et, pendant les 2 derniers mois la guillotine fut seule employée.
On a prétendu qu'en faisant exécuter ces massacres , Collot d'Herbois avait voulu se venger des habitants de Lyon, qui l'avaient sifflé quand il jouait, comme acteur, sur le théâtre de Lyon, quelques années auparavant.
Au mois de messidor an ii, après avoir fait rendre par la Convention, le 22 prairial, un décret qui dispensait d'instruction préparatoire les procès soumis au tribunal révolutionnaire et supprimait le ministère des avocats et des défenseurs des accusés , le Comité de Salut public avait imaginé de toutes pièces, et contre toute vraisemblance, une prétendue conspiration organisée dans toutes les prisons de Paris entre les prisonniers qu'on y avait amenés de
tous les points de la France, au nombre de plus de 7,o00, et qui, étrangers les uns aux autres, n'avaient aucun lien entre eux.
Lesage, d'Eure-et-Loir, a dit à la séance du 3 ventôse an ni : « Cette invention infernale remonte aux 2 et 3 septembre 1792 ; c'est dans les premiers jours de deuil qu'on imagina que des hommes enfermés, souvent chargés de fers, toujours sans armes, conspiraient contre la liberté et la sûreté du peuple français, et que leur mort seule pouvait expier ce crime. »
Le Comité de Salut public lit publier dans ses journaux que les prisonniers avaient projeté de se révolter pour s'emparer des clefs et ouvrir les portes de leurs prisons, de se transporter au Comité de Salut public et d'en poignarder tous les membres et, par son arrêté du 7 messidor, il chargea les administrations de police et tribunaux de rechercher dans les prisons de l*aris ceux qui avaient particulièrement trempé dans les diverses conjurations. A partir de cette époque, les condamnations à mort, qui étaient
de 182 en germinal, de SI 6 en prairial, se sont élevées à 798 en messidor et à 336 pendant les neuf premiers jours de thermidor. L'administration de police et tribunaux, sous la direction d'Hermann, avait proposé de purger en un instant les prisons et de déblayer le sol de la liberté de ces immondices et de ces rebuts de l'humanité, ajoutant que justice serait ainsi faite et qu'il serait alors plus facile d'établir l'ordre dans les prisons. Le nombre des prisonniers, qui était de 1338 le 25 juin 1793, s'élevait à 7,466 le 24 juin 1794 (6 messidor). Le procédé adopté par le Comité de Salut public, pour être moins expéditif, ne comportait pas cependant de longs retards. Des listes de 50, 60 et même de 150 prisonniers à juger le même jour, furent remises à Fouquier-Tinville, qui, en fonctionnaire obéissant et dévoué, les faisait juger en une seule audience, sans débats et sans défenseurs ; le soir même les condamnés étaient exécutés. C'est ainsi qu'il fut procédé, le 5 floréal an II, contre les 37 victimes de Verdun, dont 7 femmes et 7 jeunes filles, chantées par Victor
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Hugo dans une ode célèbre, intitulée : les Vierges de Verdun.
Cependant, malgré son ardeur et son dévouement, Fouquier-Tinville éprouva un jour une hésitation. Il avait eu des scrupules en recevant une liste de 1.^4 prisonniers à juger le même jour. Tout en faisant rédiger l'acte d'accusation et préparer dans la salle des Pas-Perdus, au palais de justice, un amphithéâtre et des gradins pour placer tous ces prisonniers, les gardes qui les accompagneraient, les juges, les jurés et le public, toujours assidu à ces sortes de spectacles, il s'était rendu au Comité de Salut public, où il avait rencontré Robespierre, Billaud Varenne, Collot-d'Herbois et Carnot, et il leur avait lait observer que l'exécution d'une aussi grande quantité de personnes le même jour pourrait produire sur le public une impression fâcheuse et il demandait de nouvelles instructions ou la confirmation des ordres qu'il avait reçus. Le Comité de Salut public ajouta à cette liste de 154 personnes les noms (le la maréchale de Lévis et (b's daiiios de
Vintimille du Luc et Béranger, ses deux fdles, toutes trois particulièrement connues de Robespierre et de Carnot, qui avaient été reçus chez elles, à Arras, lorsque le maréchal de Lévis était gouverneur de l'Artois (1), et il décida que cette série serait divisée en trois fournées. Fouquier-Tinville se conforma à ces instructions, en ajoutant les noms des dames de Lévis en marge de son acte d'accusation, déjà préparé pour 154 personnes et en formant trois séries qui furent jugées : 60 le 19 messidor ; 50 le 21 et 46 le 22 du même mois. Tous les accusés furent condamnés à mort et exécutés immédiatement. Les dames de Lévis faisaient partie de la fournée du 21 messidor. La précipitation de Fouquier-Tinville et celle des juges du Tribunal révolutionnaire avaient été si grande que le temps matériel d'écrire le jugement leur
(1) Le duc de Lévis (François - Gaston) , maréchal de France, gouverneur de l'Artois en 1763, mort à Arras le 2U novembre 1787.
Sa femme, GabricUe-Augustine Michel, fut guillotinée ;i 1 âge de 50 ans ; ses filles : M™'= de Vintimille du Luc, à l'âge de 28 ans, et M'"" Béranger du Gua, à l'âge de 27 ans.
ayant manqué, la minute en est restée en blanc jusqu'à ce jour ; c'est en exécution d'extraits de ce jugement, qui n'existait pas légalement, que Sanson reçut l'ordre de guillotiner les condamnés et qu'il l'exécuta.
Le Comité de Salut public ayant envoyé Joseph Lebon en mission dans le département du Pas-de-Calais et dans les départements voisins, afin d'y établir le gouvernement révolutionnaire, il s'y était signalé par sa rigueur et par ses violences, soutenu par le Comité de Salut public, lequel lui écrivait le 22 brumaire an II, pour l'encourager :
« Le Comité de Salut public applaudit aux mesures que vous avez prises. Rien ne doit faire obstacle à votre marche révolutionnaire. Abandonnez-vous à votre énergie ; vos pouvoirs sont illimités. Tout ce que vous jugerez convenable au salut de la République, vous pouvez, vous devez le faire sur-le-champ.
« Signé : Rillaud Varenne, Carnot,
1). lÎARÈRE, LlNDET. »
40 BILLAUDVARENNE.
Le Comité de Salut public, par sa lettre datée du 4 nivôse, envoyée seulement le 4 pluviôse an n (23 janvier 1794), adressée à chacun des représentants du peuple en mission dans les départements, fixait les mesures et les principes qui devaient former la base de Forganisation du Gouvernement révolutionnaire et les précautions à prendre pour en assurer la durée :
« Créé au milieu des orages, cher collègue, le Gouvernement révolutionnaire doit avoir la rapidité de la foudre.
« Ne donnons pas le temps aux conspirateurs de réfléchir, aux bons citoyens le temps de désirer.
« Semblable à Fastre qui brûle et dessèche les productions inutiles et nuisibles, alors qu'il mûrit les moissons, le Gouvernement révolutionnaire porte la vie aux patriotes, aux traîtres la mort !
(( Les fluctuations continuelles, l'instabilité prolongée des gouvernements, ouvrage d'une
faction coupable , exigeaient un mouvement prompt et vaste qui lui donnât enfin son aplomb .
« Les développements partiels produiraient des déchirements mortels à la chose publique ; que tout vive, sente et marche à la fois
« Il est temps enfin de faire mentir, aux yeux des peuples, les écriveurs des cours, lâches esclaves vendus à de plus lâches tyrans.
« Ils ont prétendu que le gouvernement républicain ne pouvait avoir l'activité du despotisme.
« Faisons justice de ces impostures liberticides, vengeons la nature, qui créa le génie, des crimes de l'esclavage qui le prostitua.
« Donnons à l'univers le grand spectacle d'une nation renversant au dehors ses ennemis, consolidant ses succès au dedans, et présentant aux peuples un code d'instruction qui doit un jour les consoler de leurs défaites, en les débarrassant de leurs rois, en leur dévoilant le secret de leurs forces.
« Marche, lo flainboau d'uuo main: éclaire
42 BILLAUD VARENNF. .
ceux que d'antiques préjugés aveuglent encore ; le glaive de l'autre, frappe les scélérats qui ne prêchent le ciel que pour mieux dévorer la terre ; tolérant pour les premiers, sois terrible aux conspirateurs. Satellites du dernier tyran , ils doivent périr comme lui. Son échafaud. qui fume encore, réclame leurs têtes ; ton énergie saura les abattre
« Salut et fraternité.
« Signé : Collot-d'Herbois,
Bill AU D Yarenne. »
Cette longue circulaire, d'après la minute originale, conservée aux Archives nationales, est écrite presque entièrement par Billaud Varenne ; le surplus est corrigé par lui.
Nous savons comment Joseph Lebon a usé de ses pouvoirs illimités jusqu'au 9 thermidor, à Arras et à Cambrai, couvrant cette région tle sang et de proscriptions. Depuis, la Convention nationale, avant reçu de nombreuses
dénonciations contre lui, le fit arrêter le 15 thermidor, le mit en accusation et le renvoya devant le Tribunal criminel d'Amiens, lequel, après des débats qui occupèrent 20 séances, le condamna à mort le 13 vendémiaire an iv. Il fut guillotiné le 2i du même mois, revêtu d'une chemise rouge.
Parmi les représentants du peuple envoyés par la Convention nationale en mission dans les départements de l'Ouest, dirigés, surveillés et encouragés par le Comité de Salut public, nous devons encore signaler Carrier, qui se distingua particulièrement à Nantes par sa cruauté, en faisant noyer dans la Loire un grand nombre de prisonniers, évalués à 5,000, en en faisant fusiller d'autres, en faisant guillotiner sans jugement, les 27 et 29 frimaire, 512 Vendéens, dont 4 enfants et 7 femmes, et en faisant mourir ainsi un très grand nombre de victimes. 11 avait, en outre, ordonné aux généraux de fusiller tous les prisonniers de guerre. Le Comité de Salut pul}lic fut informé de tous ces faits, tant par Carrier hii-mêmo, dans sa correspon-
dance, que par Julien fils, ami de Robespierre, envoyé en mission à Nantes. La Convention eut aussi connaissance de ces atrocités commises, contrairement à la loi et à tous les principes de justice et d'humanité. Cependant, elle n'adressa aucun reproche à Carrier ; elle fit même insérer à son Bulletin officiel des lettres dans lesquelles il lui annonçait qu'il avait fait exécuter ces grandes mesures révolutionnaires. Elle le rappela dans son sein le 20 pluviôse, mais c'était pour ménager sa santé altérée et pour assurer à ses travaux un repos mérité. Cependant , après le 9 thermidor, dénoncé par ses anciens agents et par ses complices, mis en accusation, la Convention nationale ordonna, le 4 frimaire an III, qu'il serait traduit sur-le-champ devant le Tribunal révolutionnaire de Paris. Il fut condamné à mort le 26 frimaire suivant (16 décembre 1796), et il fut exécuté le même jour, sur la place de Grève, au milieu d'une affluence considérable de curieux qui manifestaient une grande joie.
Sur la proposition de Maignet, membre de la
BIOGKAPHIE. 45
Convention, lequel déclarait qu'il y avait dans le département du Vaucluse 9 ou 10,000 prévenus de rébellion à mettre en jugement; que s'ils étaient transférés à Paris , il faudrait une armée pour les escorter et déplacer au moins 30,000 citoyens qui seraient appelés en témoignage, le Comité de Salut public, par un arrêté du 21 floréal an n, signé : Robespierre, Collotd'ilerbois, Barère, Billaud Varenne, Carnot, Prieur , Lindet et Couthon , avait établi à Orange une commission populaire, composée de o membres, pour juger les ennemis de la Révolution, qui seraient trouvés dans les pays environnants, et particulièrement dans les départements de Vaucluse et des Bouches-du- Rhône.
Cette commission populaire, qui n'était qu'un véritable tribunal révolutionnaire , avait pour président Fauvety, fabricant de bas à Uzès, l'un des jurés solides de Fouquier-ïinville, en fonctions depuis le 26 septembre 1793. Elle fut installée par Maignet, qui avait reçu ces instructions du Comité de Salut public :
46 BILLAUDVARENNE.
« Paris, le 29 floréal an il de la République une et indivisible.
Au citoijen Maigjiet, représentant du peuple, à Avignon.
(( Cher collègue,
(I Nons te faisons passer une expédition de l'instruction qui va régler la conduite et les devoirs des membres de la commission populaire établie à Orange et dont tu es chargé de l'installation par notre arrêté du 21 floréal.
« Salut et fraternité.
« Les membres du Comité de salut public, « Signé à l'original : Robespierre, Carnot,
BiLLAUD VaRENNE. »
Instruction des membres de la commission populaire établie à Orange.
« Les membres de la commission établie à
Orange sont nommés pour juger les ennemis de la Révolution.
« Les ennemis de la Révolution sont tous ceux qui, par quelques moyens que ce soit et de quelques dehors qu'ils se soient couverts, ont cherché à contrarier la marche de la Révolution et à empêcher l'affermissement de la République. La peine due à ce crime est la mort. La preuve pour la condamnation sont tous les renseignements de quelque nature qu'ils soient, qui peuvent convaincre un homme raisonnable et ami de la liberté.
(c La règle des jugements est la conscience des juges, éclairés par l'amour de la justice et de la patrie.
(( Leur but est le salut public et la ruine des ennemis de la patrie.
« Les membres de la commission auront sans cesse les yeux fixés sur ce grand intérêt ; ils lui sacrifieront toutes les considérations particulières.
« Ils vivront dans cet isolement salutaire, qui est le plus sûr garant de l'intégrité des juges et
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qui, par cela même, leur concilie la confiance et le respect. Ils repousseront toutes sollicitations dangereuses. Ils fuiront toutes les sociétés et toutes les liaisons particulières qui peuvent affaiblir l'énerg-ie des défenseurs de la liberté et influencer la conscience des juges.
« Ils n'oublieront pas qu'ils exercent le plus utile et le plus respectable ministère et que la récompense de leurs vertus sera le triomphe de la République, le bonheur de la patrie et l'estime de leurs concitoyens.
(( Les membres du Comité de Salut public, « Signé à l'original :
(( Carnot, Billaud Varenne,