‹ Mémoires inédits et correspondance;Chapitre 8 sur 13 · COUTHON · texte numérisé non relu

COUTHON

Cette instruction est conforme aux principes de la fameuse loi du 22 prairial; avec elle, toute défense est impossible ou inutile.

La commission d'Orange, pour commencer ses opérations, fit procéder à des visites domici-

liaires et, par suite, de nombreuses arrestations furent opérées. Rovère, en mission, écrivait à la Convention, le 15 thermidor an n, qu'il y avait dans une église d'Avignon 2,000 personnes incarcérées, parce que leur fortune s'élevait à plus de 15,000 livres. La commission siégea tous les jours, excepté les décades et le 26 messidor, depuis le !*=■■ messidor jusqu'au 17 thermidor. Elle prononça, en 41 jours, 331 condamnations à la peine de mort, dont 18 le 15 messidor. Elle procédait par fournées, comme à Paris. Elle rendait chaque jour au Comité de Salut public un compte détaillé de ses opérations, conformément à l'ordre qui lui en avait été donné. Rovère déclara à la Convention, le 15 frimaire an in, que s'étant plaint au Comité de Salut public des horreurs que l'on commettait dans son département et de Maignet, Robespierre lui avait répondu : « Nous en sommes fort contents, il fait beaucoup guillotiner. ))

Pendant le règne de Robespierre et grâce à la correspondance active de lUIlaud Varcnne et

de CoUot-crHerLois, qui n'étaient que les interprètes du Comité de Salut public, la France fut couverte de terreur, de pillage, de séquestre, d'incarcérations et d'assassinats prétendus juridiques.

C'est au milieu de ces massacres, exécutés avec l'appareil de la justice et qu'ils approuvaient après les avoir ordonnés, que Billaud Varenne, CoUot-d'Herbois et leurs collègues du Comité de Salut public prétendaient travailler au bonheur du peuple et à la délivrance de la patrie !

Billaud Varenne et Collot-d^Herbois agirent ainsi au Comité de Salut public et à la Convention nationale, dominés par Robespierre et par Saint-Just et sans doute sous leur impulsion, jusqu'au mois de thermidor de l'an n; c'est ensemble qu'ils provoquèrent, devant le Tribunal révolutionnaire, la condamnation à mort des Girondins, de Danton, de ses amis et de tant d'autres victimes.

Affolés par les responsabilités qu'ils avaient encourues et par les périls qui les entouraient,

ils guillotinaient pour ne pas être guillotinés^ contrairement à la formule célèbre de Danton, qui aimait mieux, disait-il, être guillotiné que guillotineur.

A cette époque, Billaud Varenne effrayé du pouvoir dictatorial exercé par Robespierre et des menaces que celui-ci avait osé faire au club des Jacobins, de purger bientôt la Convention nationale de quelques-uns de ses membres qui entravaient sa marche, et parmi lesquels il figurait, ainsi que Collot-d'Herbois et Carnot, il se concerta avec Collot-d'Herbois, alors président de ri\.ssemblée, avec plusieurs autres de ses collègues du Comité de Salut public et avec plusieurs membres de la Convention nationale, pour renverser Robespierre, Saint-Just et Couthon, qui exerçaient ensemble une dictature devenue intolérable. Cette révolution réussit complètement ; la nouvelle en fut accueillie par la population parisienne et par la majorité de la nation avec un véritable enthousiasme et elle produisit un immense soulagement, comme ayant mis fin au régime (\i.' la

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Terreur, qui tenait les Français opprimés et paralysés dans leurs actions, depuis plus d'une année.

Dumas, président du Tribunal révolutionnaire de Paris, avait été mis hors la loi, le 9 thermidor, et il avait été guillotiné le 10 avec Robespierre.

Fouquier-Tinville, accusateur public, restait seul pour supporter toute la responsabilité des actes de ce Tribunal, qu'il avait d'ailleurs dirigé comme accusateur public. Il fut à son tour mis en accusation et, après de très longs débats, dans lesquels de nombreux témoins furent entendus, sur les irrégularités et les excès commis par ce Tribunal, par suite de ses réquisitions ou avec son concours, il fut condamné à mort, le 17 floréal an ni (6 mai 179o), avec trois anciens juges du même Tribunal, six anciens jurés, Herman et Lanne, commissaires des administrations civiles, principaux organisateurs de la prétendue conspiration des prisons et quatre autres complices. Ils furent exécutés ensemble le lendemain à 11 heures du matin, sur

la place de Grève, au milieu d'une multitude immense, qui les couvrait de huées et de malédictions.

Quand le calme fut un peu rétabli à la Convention nationale, les membres survivants du Comité de Salut public furent successivement Tobjet de nombreuses dénonciations dans lesquelles ils étaient accusés comme ayant été les complices de Robespierre. Billaud Varenne et Collot-d'Herbois donnèrent leur démission le 16 fructidor. Ils avaient été dénoncés publiquement, avec Barère et Vadier, d'abord sans résultat, par Lecointre, le 12 fructidor, puis par Legendre, le 12 vendémiaire an m.

Peu de temps après, la partie modérée de la Convention, déjà très influente auparavant, s'étant trouvée renforcée par le rappel, décrété les 18 frimaire et 18 ventôse an m, des Girondins et de leurs partisans, qui avaient été arrêtés ou mis hors la loi et formant ainsi la majorité de l'assemblée, comme avant le 31 mai 1793, avait déclaré aux terroristes une guerre acharnée.

54 BILLAUDVARENNE.

Billaucl Varenne n'avait cependant pas perdu toute son assurance, ni l'espoir de ressaisir bientôt le pouvoir dictatorial, avec l'appui et le concours des patriotes des faubourgs, des Jacobins et des Montagnards. Il se présenta à la séance des Jacobins du 13 brumaire an ni, pour faire appel à leur patriotisme et à leur énergie ; son entrée y fut vivement applaudie :

« Nos ennemis, dit-il, suivent toujours la même marche ; après les J) et 6 octobre, vous étiez des brigands ; après le massacre du Champ de Mars, des agitateurs; après les 2 et 3 septembre, des assassins; aujourdliui, des buveurs de sang. »

Il invite les patriotes à sortir enfin de leur stupeur et de leur léthargie.

« Le moment du sommeil est passé, dit-il; le lion n'est pas mort parce qu'il dort : le moment où il se réveille est celui où il étrangle et

déchire ses ennemis. Les partis sont en présence, les brèches sont ouvertes comme sous les murs de Maëstricht; montons-y avec courage ! qui est-ce qui peut nous arrêter? Seraitce la crainte de l'échafaud qui a immortalisé Sydney et toutes les victimes de la tyrannie ? Osons tout pour sauver la liberté, et, si nous n'y pouvons réussir, nous aurons la gloire de nous ensevelir sous ses ruines et de ne pas lui survivre. » (Applaudissements, agitation des chapeaux.)

[Annales de la République française du If» brumaire an ni.)

En apprenant cet appel à la révolte et à la violence, la Convention nationale fut indignée et, sur le rapport de Saladin, l'un de ses membres, elle décréta, le 12 ventôse an ni, la mise en accusation et l'arrestation des anciens membres du Comité de Salut public. Cette accusation portait sur les principaux actes du Comité de Salut public et sur le régime de la Terreur, dont on voulait leur imposer toute la

responsabilité. Elle donna lieu à de longs débats, pendant lesquels ceux-ci se défendirent avec énergie, en soutenant qu'ils avaient sauvé la patrie et qu'ils n'avaient jamais pris aucune mesure importante, sans avoir été autorisés ou approuvés par la Convention nationale.

Legendre leur avait répondu, sur la responsabilité des assassinats juridiques : « 11 n'est pas vrai que la Convention ait égorgé les victimes pour avoir leurs biens, ce crime n'est pas celui de la Convention, ceux qui en sont les auteurs avaient mis la moitié de l'Assemblée nationale en fuite et ils tenaient l'autre sous le couteau ».

Carnot, parlant au nom de tous les membres du Comité, disait : « Tous les membres de la Convention étaient complices de Robespierre, les uns par cruauté et les autres par lâcheté w , et il ajoutait : « Nous avons contribué efficacement à sauver la chose publique ; malgré tous les crimes qu'il vous plait de nous imputer, nous n'avons pas fait tout le mal que nous aurions pu faire, et celui que nous avons fait, vous

l'avez vous-mêmes approuvé, encouragé, légitimé. ))

[Histoire de la Révolution,

par deux Amis de la Liberté; t. 14, p. 99.)

Il résulta de ces débats une grande émotion populaire, en faveur des accusés. Une insurrection éclata le 12 germinal, dans le but de renverser la majorité thermidorienne, ou de l'intimider, afin de faire proclamer innocents : Collot, Billaud et Barère ; de faire mettre en liberté les patriotes incarcérés et de pouvoir redonner la direction des affaires aux Jacobins. La Convention nationale fut envahie par une foule menaçante, demandant à grands cris du pain, la Constitution de 1793 et la liberté des députes patriotes. C'est sous l'impression de ces violences et de ces menaces que l'Assemblée vota, le jour môme, la • déportation de Collotd'Uerbois, de Billaud Varenne, de Barère et de Vadier.

Billaud Varenne habitait alors rue Saint- André-dcs-Arts, n° 43, au 4" étage. II était en

arrestation chez lui, sous la surveillance de deux gendarmes de la Convention, depuis le 12 ventôse an ni. La consigne écrite des gardiens était d'avoir pour les représentants tous les égards dus à leur caractère, mais de ne jamais les perdre de vue et de n'accepter d'eux ni aliments ni rafraîchissements.

Le 12 germinal, le Comité de Sûreté générale ordonna que Collot-d'Herhois, Billaud Varenne, Barère et Vadier seraient à l'instant déportés et conduits à File d'Oleron, et que les scellés seraient apposés sur leurs papiers ; il chargea les commissaires des administrations civiles, police et tribunaux de se concerter avec le général Pichegru pour protéger leur translation. Le 13 germinal, à une heure du matin, les trois représentants du peuple furent arrêtés à leurs domiciles et placés séparément dans trois berlines de voyage, pour être conduits à l'ile d'Oleron , accompagnés par des officiers de l'armée et par des agents du Comité de Sûreté générale. Vadier était en fuite.

En traversant Orléans, au milieu des huées

et des sifflets, les déportés furent poursuivis par une foule indignée qui les croyait en fuite et les menaçait de mort. La présence de Collotd'Herbois avait surtout excité la plus vive indignation au souvenir des horribles massacres qu'il avait ordonnés à Lyon; on se rappelait aussi qu'il avait provoqué , avec Léonard Bourdan, la condamnation à mort de plusieurs citoyens d'Orléans. Ils arrivèrent le 21 germinal à la citadelle de File d'Oleron.

Partis à l'improviste de leurs domiciles, ils n'avaient rien pris de ce qui leur était nécessaire pour un pareil voyage. Billaud Varenne, Gollot-d'Herbois et Barère attendaient dans l'anxiété, incertains sur leur destination définitive et résignés à leur malheureux sort. Billaud père avait pu voir et embrasser son fils à La Rochelle, avant son départ pour l'ile d'Oleron. Il en informa immédiatement la femme de Billaud, qui lui répondit par cette lettre du IS floréal an m :

« Je viens de recevoir votre [lettre du 9 flo-

réal ; elle a rappelé à la vie votre fille, mourant d'inquiétude et de désespoir; je l'ai arrosée de larmes de joie et de tendresse. Vous jouissez l'un et l'autre d'une bonne santé, c'est la seule consolation qui me soutient. Je fais toujours toutes les démarches possibles pour me réunir à mon mari et j^espère réussir à partager son sort, quel qu'il soit. Trop heureuse si je puis obtenir de rejoindre celui qui a fait mon bonheur pendant dix années.

« A vous, mon cher papa, qui connaissez cette belle âme et pure, qui chérit autant sa patrie que sa famille, c'est assez vous en dire sur son innocence. Au surplus, ce sont là des événements inséparables des révolutions ; toujours les hommes qui les ont faites en ont été les victimes; mais un jour viendra... et l'on distinguera l'innocent du coupable.

(( Il nous faut, mon cher papa, du courage pour supporter tous ces malheurs ; aussi, mon cher papa et ma chère maman, je vous conjure de ménager votre santé.

« Je me propose de faire charger à la dili-

gence une petite malle, à votre adresse, avec des hardes de première nécessité. Je vous prie, mon cher papa, de vouloir bien la faire passer au commandant du fort de File d'Oleron pour les remettre à mon mari. En attendant, s'il est possible, faites-lui parvenir les deux mots ci-joints.

« Agréez, mon cher papa et ma chère maman, mon hommage très respectueux.

« Votre iille soumise,

« BiLLAUD. »

« J'espère avoir bientôt le bonheur de vous voir. »

La Convention nationale ayant rendu , le 28 floréal an m, un décret autorisant les Comités de Salut public et de Sûreté générale à prendre les mesures qu'ils croiraient convenables pour la déportation de Collot-d'llerbois, de Billaud Varenne, de Barère et de Vadier, le commissaire de la Convention, remplissant les

62 BILLATJD VARENNE.

fonctions de ministre de la marine et des colonies, adressa le lendemain des instructions particulières au lieutenant de vaisseau Polony (1), commandant la division maritime destinée pour Cayenne, et attendant des ordres dans le port de Rochefort, et, en outre, au citoyen Lelarge (2), commandant des armes à Rochefort, l'ordre de faire protéger, par une frégate et une force suffisante, la sortie et la navigation de cette division, jusqu'à ce qu'elle n'eût plus à craindre la rencontre des croiseurs ennemis, parce qiiil importait que les bâtiments destinés pour Cayenne arrivassent à bien. Le citoyen Polony avait l'ordre de suivre, autant que possible, la route la plus directe pour se rendre à Cayenne, de forcer de voiles

(1) Polony (Claude-Vincent), né à Rochefott le 2^ avril 1756, nommé lieutenant de vaisseau de 1^'^ classe le 15 frimaire an III (5 décembre I79i).

(2) Lelarge (Jean-Amablc), né à Louisbourg, diocèse de Québec, nommé contre-amiral en 1793 et commandant des armes dans le port de Rochefort l'an iv. Il fut suspendu de SCS fonctions par le Directoire le 5 nivôse an vu (25 décembre 1798).

nuit et jour, et d'éviter dans sa route toute voile qu'il apercevrait ; le but de sa mission étant de se rendre à sa destination sans accident et sans retard. Si, dans sa route et sans s'en déranger, il faisait rencontre de quelque bâtiment ennemi et s'il s'en emparait, il coulerait ou brûlerait tous ceux dont le chargement ne serait pas important et utile dans la colonie où il se rendait, ainsi que ceux qui seraient dans le cas de compromettre les bâtiments qui lui étaient confiés, par la diminution des équipages. Il devait appareiller de la rade de l'ile d'Aix, lorsqu'il en recevrait l'ordre exprès.

Les Comités de Salut public et de Sûreté générale adressèrent au lieutenant de vaisseau Polony, le 30 floréal, l'ordre d'envoyer prendre au château d'Oleron Billaud Varenne et Collotd'Uerbois, ci-devant députés à la Convention nationale et condamnés à la déportation, et de les faire conduire, sous bonne escorte, sur les bâtiments placés sous ses ordres.

(( Il gardera Billaud Varcnnc sur l'aviso

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r Expédition qu'il monte, et il confiera Collotd'ïïerbois au commandant de Faviso le Cerf. Ces deux condamnés ne pourront embarquer avec eux que les seuls effets à leur usage ; ils auront une place dans l'entrepont et recevront, tant qu'ils seront à bord, une ration de la chaudière de Téquipage. On veillera sur eux, on préviendra leurs influences sur les marins et les soldats, et, dans toutes les relâches que les avisos seraient dans le cas de faire, on les gardera soigneusement à bord pour empêcher leur désertion ; on interceptera aussi toutes les communications entre eux. »

Le même jour, les mêmes comités informèrent le commandant en c\\Qi par intérim de la colonie de Cayenne de l'arrivée de Billaud Varenne et de Collot-d'Ilerbois , destinés à être déposés sur les établissements français de la Guyane, et ils lui recommandèrent d'envoyer aux commandants militaires de ces établissements l'ordre de recevoir et de traiter ces deux déportés de la même manière que les autres

condamnés à la déportation ; de les placer dans deux différents établissements, éloignés Fun de l'autre, et de veiller sur eux de manière qu'ils ne pussent ni communiquer entre eux, ni s'échapper, ni influencer ceux qui les approcheraient, mais qu'ils pussent seulement se livrer aux occupations et aux travaux ordinaires de la colonie.

CoUot-d'Herbois et Billaud Varenne ayant été conduits en rade le 6, à 3 heures du soir, les navires appareillèrent, et le 7 prairial, à 5 heures, toute la division était sous voiles, escortée par le contre-amiral Tromeiin, avec deux frégates et un vaisseau rasé, portant des 36, avec deux canonnières.

Au moment du départ des navires, furent signalées deux frégates anglaises qui croisaient depuis quelque temps dans ces parages. Lelarge, commandant des armes à llochefort, présidant à cet embarquement, donna aussitôt, en présence de lîillaud Varenne, qui avait précédemment contribué à hii sauver la vie, Vordrr Ixirhiirc de /clcr /rs fleur proscrits à In

66 BILLAUD VAKENNE.

mei\ en cas d'attaque (1). Les deux frégates anglaises ne perdirent pas de vue la petite expédition pendant quelque temps, et tout annonçait une collision prochaine, lorsqu'une tempête presque subite éloigna, pendant la nuit, ces vaisseaux qui ne reparurent plus. Ce fut ainsi que les deux exilés échappèrent, par hasard, à l'ordre cynique et cruel du commandant de Rochefort. L'escorte quitta la division à 120 lieues et faisant bonne route.

En apprenant Fordre de ce brusque départ, la femme de Billaud Varenne, désolée, écrivit à Billaud père, le 7 prairial :

« Mon cher Papa,

« Je viens d'apprendre une nouvelle qui met la mort dans mon cœur. Vous savez qu'il y a eu ici beaucoup de troubles, depuis quelques jours, et le peuple a redemandé ces malheureux ; mais on a fait partir un courrier pour les

(I) Mémoires de Billaud.

l'aire embarquer sur l'heure. Mon cher papa, je suis au désespoir ; je ne pourrai pas me réunir à lui, et ce pauvre malheureux n'a rien. Je vous supplie, mon cher papa, s'il était encore temps de lui procurer quelques louis, à quelque prix que ce soit, je vous les rendrai fidèlement. D'ailleurs, je fais mettre au roulage deux caisses, l'une, contient 300 volumes et dans l'autre il y a une pendule. Vous pouvez, si vous voulez, mon cher papa, les faire vendre tout de suite. J'ai fait également charger à la diligence deux malles, avec des effets à moi, et je crois que la citoyenne Collot a fait mettre aussi une malle à votre adresse. Je vous demande un million de pardons de tout l'embarras que je vous donne; mais, mon cher papa, je n'ai plus que vous au monde. J'ai tout perdu. Mon frère vient de mourir de chagrin et ma sœur est morte, il y a deux mois.

« Adieu, mon cher papa et ma chère maman; ménagez, je vous en suppHe, votre santé. Agréez l'un et l'autre mon houiniage respec-

68 BILLAUD VARENXE.

tueux et ne m'oubliez pas auprès de mon frère, je vous en prie.

« Votre fille,

« BiLLAUD. »

Quelques jours après, le H prairial, elle lui adressait cette autre lettre :

« Mon cher Papa,

u Par ma précédente, je vous suppliais de procurer quelque numéraire à mon infortuné mari; mais tout est changé et vous n'ignorez sûrement pas ce qui s'est passé. Ce pauvre malheureux, lui qui s'est sacrifié pour son pays, lui qui n'a cessé de travailler pour le bonheur du peuple! Voilà la récompense de tous les grands hommes et on les regrette quand il n'est plus temps, mais leur mémoire reste chère à tous les cœurs. Votre fils est de ce nombre; son innocence est déjà bien connue, mais c'est en vain. Et vous, père respec-

table, faut-il que vous éprouviez tant de tourments ! Mon cher papa, je vous supplie de vous armer de courage et de ne laisser pas succomber votre àme trop sensible ; conservez- vous pour ma chère maman et pour mon frère.

« Si vous pouvez voir votre fils, de grâce, mon cher papa, portez dans son âme vertueuse toutes les consolations dont il aurait besoin ; dites-lui qu'il soit tranquille sur mon sort et ne lui laissez manquer de rien, mon cher père, et dites-lui que je lui ai écrit sept lettres. Il connaît mon cœur et il sait combien je Taime. Nos cœurs étaient si bien unis, qu'il était impossible de trouver une amitié plus parfaite que la nôtre. Et, mon cher papa, je ne puis lui tenir ma promesse, je ne puis survivre à tant de malheurs ; je suis affligée jusqu'à la mort ; toutes mes forces m'abandonnent, je ne puis plus me soutenir; pauvre Billaud, lui qui était mon père, ma patrie et mon tout, il connaissait tous mes malheurs et me consolait de toutes mes peines ! Si je pouvais le voir encore une fois, je mourrais contente.

70 BILLAUD VARENNK.

(( Pardonnez-moi, mon cher papa et ma chère maman, ma trop grande sensibilité et ménagez votre santé.

« Agréez, je vous prie, l'un et l'autre, les respects de votre fille soumise.

« BiLLAUD. »

Pendant les préparatifs du départ de Billaud Varenne et de Collot-d'Herbois , leurs femmes avaient demandé des passeports, afin de pouvoir les accompagner à leur nouvelle destination, et elles avaient fait des efforts inutiles pour leur faire parvenir des habits, du linge, des effets à leur usage personnel, ainsi que des livres, qu'ils leur avaient demandés. La femme de Billaud n'ayant pas reçu de réponse de son beau-père, et impatiente d'avoir des nouvelles de son mari, écrivit le 17 prairial à Benjamin Billaud, son beau-frère :

« Mon cher et bon ami, (( Je suis tourmentée par mille inquiétudes

différentes. Voilà plusieurs lettres que j'ai écrites à mon cher papa sans recevoir de réponse. Je te prie en grâce, mon cher ami, de me donner des nouvelles de mon papa et de ma chère maman ; je te prie aussi de vouloir bien l'informer si ton malheureux frère a reçu sa malle avant de partir. Je ne veux pas entrer ici en détail sur tous mes malheurs ; tu connais la sensibilité de mon cœur, c'est te dire tout ce que j'ai souffert et tout ce que je souffre encore. Cependant, j^ai repris tout mon courage, et j'espère venir à bout de mes desseins. J'irai rejoindre mon mari, en quelque endroit du monde qu'il soit. Je te dirai, mon bon ami, que, malgré mon état déplorable, j'ai déjà gagné les cœurs de ceux qui peuvent tout.

(( Je te prie de dire à mon papa qu'il recevra incessamment deux ballots ; je le prie de vouloir bien les recevoir : l'un contiendra des livres et l'autre une pendule. Quant à mes malles, elles ont été retirées pour l'instant.

(( Adieu, mon l)on ami, embrasse ma chère maman et mon cher papa pour moi.

(( Adieu encore une fois, je t'aime et t'embrasse de tout mon cœur.

f( Ta sœur fidèle et amie,

« BiLLAUD,

(( P. -S. — Ecris-moi à l'adresse ci-jointe : A la citoyenne Galland, maison du citoyen Pajou, sculpteur, en face du Louvre, pour remettre à la citoyenne Rousselot. »

A la date du 30 prairial, Billaud père adressa cette lettre à la femme de Billaud, en s'abstenant de nommer son fds, pour éviter de la compromettre :

« J'ai reçu, citoyenne, le 28 du courant, les deux caisses que vous m'aviez annoncées par votre lettre du 7 du courant.

« Je ne vous entretiens en rien de nos malheurs communs ; si vous y êtes sensible, comme je n'en doute pas, nous n'en sommes pas moins

affectés. Il est bien triste, à mon nge, cVen éprouver de pareils; mais l'Etre suprême y mettra un frein et finira ma carrière en exauçant les vœux que je ne cesse de lui faire; car je n'aspire plus qu'à ma fin, après les malheurs qui m'accablent. Dieu veuille que , par la suite, vous jouissiez d'un sort plus heureux et, quel qu'il puisse être, j'y prendrai toujours beaucoup de part. Vous trouverez toujours en moi un véritable ami, qui ne vous oubliera jamais, dès que vous êtes liée à une personne qui m'est aussi chère. »

La femme de Billaud, encore incertaine sur le parti qu'elle prendrait, écrivit cette lettre à Billaud père, le 3 messidor an m :

« Citoyen ,

« J'ai reçu votre lettre, par laquelle vous m'annoncez l'arrivée des caisses. Vous avez eu la bonté d'en payer le port, jo vous le remettrai fidèlement. Onaut ;"i l;i destination desdites

caisses, je ne puis rien décider pour l'instant, puisqu'il est vrai qu'il n'y a rien de décidé sur mon sort; seulement je vous prie de vouloir bien les mettre dans un endroit sec.

« Je n'ai pu répondre à votre précédente, ayant été bien malade et pouvant encore à peine marcher. Cependant, je suis sortie aujourd'hui, pour la première fois, et j'ai vu des membres du Gouvernement, Je me suis consultée avec eux pour mon voyage et la route que nous pourrons prendre. Il faut absolument que je passe par La Rochelle, vu que les embarquements pour ce pays-là ne se font qu'à l'ile d'Oleron. Mais que personne n'ait d'inquiétude. Quoiqu'il en coûtera bien à mon cœur, puisqu'il est vrai, qu'après mon ami, c'est dans cette ville que réside tout ce que j'ai de plus cher au monde, je ne verrai personne. Le repos de ceux que je chéris m'est plus précieux qu'un moment de consolation ; d'ailleurs , la consolation n'est-elle pas interdite au malheur, et mon àme est-elle capable d'en ressentir? Il n'y a

plus qu un seul événement que je ne supporterais pas, c est celui d'apprendre que mon cher papa fût tombé malade. Que Dieu veille sur ses jours, ainsi que sur ceux de ma chère maman. Si encore quelque chose m'attache à la vie, c'est que j'ai l'espoir de nous voir tous réunis un jour moins malheureux que nous le sommes. « Adieu, je finis en vous embrassant mille et mille fois, et je suis pour la vie, avec le plus tendre attachement, votre amie.

Le 14 messidor, Billaud père lui répondit pour l'engager à venir chez lui, et pour lui dire qu'il ne voulait pas qu'elle lui remboursât le port des caisses.

Dans les premiers jours de prairial, une nouvelle insurrection avait éclaté à Paris , et la Convention nationale avait été encore envahie. Ces troubles populaires produisirent un revirement dans l'esprit de la majorité de la Convention et, le 5 du même mois, elle rendit un

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décret rapportant celui du 14 germinal, lequel avait ordonné la déportation de Collot, Billaud, Barère et Vadier, et ordonnant qu'ils seraient traduits au Tribunal criminel du département de la Charente-Inférieure, pour y être jugés.

Le même jour, les Comités de Salut public et de Sûreté générale avaient écrit au citoyen Polony, pour Tinformcr du nouveau décret de la Convention et, pour le cas où les condamnés se trouveraient déjà rendus sur les avisos qu'ils commandaient, de les faire reconduire au fort de rUe d'Oleron. Il était trop tard.

Par sa lettre du 13 prairial, le citoyen Walsh, commandant de File d'Oleron, écrivit à la commission des administrations civiles, police et tribunaux, que Collot et Billaud avaient été déportés le 6, et qu'il ne restait que Barère à l'ile d'Oleron. A cette nouvelle et après un nouveau revirement dans les opinions, la Convention nationale rendit, le 20 vendémiaire an IV, un décret par lequel elle rapportait la loi du 4 prairial an ni, relative à la suspension de la déportation et au jugement de

Barère, Billaud et Collot, et elle chargeait de nouveau ses Comités de l'exécution de la loi du 12 germinal précédent, ordonnant leur déportation.

Pendant son voyage à Cayenne , Billaud Varcnne, d'après son récit, fut enfermé dans la fosse aux lions (1), lieu le plus obscur et le plus infect du navire. Polony, qui lui devait son grade d'officier, n'ayant aucun égard au mal de mer qui achevait de l'accabler, étant déjà très souffrant, lui avait même refusé un cadre (un lit). Quelques jours après, le Second, plus compatissant, et honteux peut- être d'une rigueur inutile et dont la responsabilité semblait peser sur tout l'équipage, fit à ce sujet des observations tellement pressantes à son capitaine, que celui-ci fit fournir à Billaud Varenne le cadre dont il avait été si injustement privé.

Collot-d'Ilerbois subissait le môme sort sur r Expédition; mois, moins heureux que Billaud,

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il resta enfermé dans cette affreuse sentine pendant tout le temps que dura la traversée, ayant pour compagnons d'infortune des prisonniers anglais, conduits aussi à Cayenne.

Voici dans quels termes le lieutenant de vaisseau Polony rendit compte officiellement de sa mission au Directoire, le l*"' ventôse an iv :

« Je reçus le 6 prairial au soir, sur Faviso t Expédition, Billaud Varenne, ci-devant député à la Convention nationale. J'étais alors sur rade de File d'Aix. L'embarquement de différents effets retenant près du Lord plusieurs chaloupes, je fis, pour mettre à couvert ma responsabilité, conduire le déporté dans l'entrepont et successivement dans l'une de ses parties la moins embarrassée, comme la plus aérée de ces petits bâtiments, nommée la fosse à lion, un cadre fut tendu pour son coucher et un canonnier placé à la porte, avec ordre de veiller aux besoins du détenu.

(( J'appareillai le lendemain 7. Alors Billaud Varenne fut libre d'aller par tout le bâti-

ment; un mousse fut affecté pour son service. 11 lui fut délivré de la cambuse une ration pareille à celle de chaque personne de l'équipage. Pendant ma navigation, le déporté, toujours triste, ne descendait dans Tentrepont que pour la nuit, étant continuellement sur l'arrière du bâtiment. Veillant sans cesse sur lui, j'ai prévenu toute liaison avec les citoyens de l'équipage. Personne n'a en aucune manière insulté à sa situation, et j'eusse désiré pouvoir le préserver du mal de mer, dont il a presque continuellement été atteint.

« Collot-d'Herbois, placé sur l'aviso le Cerf, traité de la même manière, a toujours joui d'une bonne santé et d'une assez belle humeur,

« POLONY. »

Suit le reçu des déportés, donné par Cointct (1), gouverneur général de la Guyane, le 18 messidor an m.

(I) Le baron Gointet (Fraiirois-Mauricc) était arrivi' à

La traversée l'ut longue et pénible. Au .moment de l'arrivée des déportés à Cayenne, une chaleur étouffante régnait dans ces contrées tropicales. Les deux proscrits croyaient être libres en débarquant. Leur illusion à cet égard fut de courte durée; car, à peine sur le rivage, des soldats les entourèrent et les conduisirent séparément dans deux maisons de détention, assez éloignées l'une de l'autre, leur enlevant ainsi la triste et bien douce consolation de souffrir ensemble et d'échanger leurs idées. Billaud Varenne fut enfermé au forl, et Collot au collège^ devenu maison de détention, depuis 1789. Cointct, gouverneur de la colonie par intérim, parut exécuter avec répugnance les ordres sévères qu'il avait reçus de France à leur égard. Ces mesures rigoureuses et imprévues frappèrent douloureusement les deux proscrits.

Cayenne en 1792, avec le grade de capitaine au 53'^ régiment. Il fut élevé bientôt au grade de lieutenant-colonel. En partant de Cayenne, le 4 frimaire an m, Jeannet lui avait conféré les fonctions de gouverneur général de la Guyane, pxr intCrim.

Billaud, qui se félicitait déjà intérieurement d'être conduit dans un désert, loin des hommes civilisés, rencontra à la Guyane un véritable cachot dans lequel il fut enfermé et duquel il n'avait le droit de sortir que pendant 4 heures par jour.

La prison de Collot était située sur la place d'armes de Cayenne ; c'était sur cette place que le Gouverneur allait se promener, après son souper. Un soir, celui-ci éprouva le désir irrésistible de voir Collot-d'Herbois, qui avait défendu avec tant d'énergie les soldats du régiment de Château-Vieux ; il se fit introduire auprès du prisonnier, avec lequel il s'entretint longuement sur l'événement qui avait amené sa déportation et celle de son collègue. Cointet renouvela ses visites les jours suivants, et dès que les explications amenées par ces entretiens eurent fait comprendre au Gouverneur le caractère politique de la condamnation prononcée contre ces deux prisonniers, il s'empressa d'avoir pour eux toutes les attentions et tous les égards qui dépendaient de lui et

BTLLAUD VARENNE.

d'apporter des adoucissements à leur nouvelle situation.

Billaud souffrant beaucoup dans la prison où il était enfermé, le Gouverneur le fit transporter à 30 lieues de Cayenne, à Sinnamary, où il arriva le 3 frimaire an iv.

Le citoyen iVrnaud de Gorio, chef d'administration et ordonnateur de la Golonie, depuis 1792, les trouvant trop bien traités, écrivit le 5 brumaire aux Gommissaires de la marine et des colonies :

« Citoyens,

« J'ai eu l'honneur de vous écrire par V Expédition^ capitaine Polony, que le terrorisme, banni de France, avait pris asile à Cayenne; ce mal, qui ne fait qu'augmenter, ne peut être attribué qu'aux deux déportés. Ils se sont fait des partisans dans les sous-officiers du 53® régiment. Ceux-ci s'opposent à ce qu'on chante le Réveil du Peuple; ils préfèrent une parodie faite par Collot. J'en ai souvent les

oreilles assourdies; j'en ai retenu ces quatre vers :

Avec le fer de la venyeance Ils ont détruit la liberté, Ils ont déporté de la France Les martyrs de l'égalité.

(( Billaud qui avait été placé au fort est parti hier pour Sinnamary ; j'ignore si l'on donnera une autre destination à Collot ; je le désire, son influence est plus à craindre que celle de son camarade. Collot est souple, adroit et flatteur ; Billaud a de la morgue; il est taciturne.

« Je ne vois pas, sans étonnement, les égards qu'on prodigue à Collot. Il est souvent mandé chez le Gouverneur, et celui-ci va le voir; on lui laisse recevoir des visites; quand il fait beau temps on lui procure le plaisir de la promenade. L'officier de garde l'accompagne, ses partisans l'entourent. J'ai témoigné ma surprise sur cette conduite au citoyen Gouverneur, ses réponses m'ont réduit au silence. Dans tous les ordres (ju'on donne, concernant les déportés, on

les traite de citoyens ; je ne leur donne jamais cette qualité...

« Salut et fraternité .

« Arnaud Corio. »

Dans sa lettre adressée le 6 brumaire an iv à la Commission de la marine et des colonies, le gouverneur général Cointet se plaignait de la plupart des officiers de marine, commandés par le citoyen Polony ; il disait qu'ils annonçaient le rétablissement prochain de l'esclavage, des rois et de la royauté; qu'ils répandaient des chansons contre-révolutionnaires, dont il reproduisait ce couplet, parodiant la première strophe du Réveil du Peuple :

Représentants d'un peuple injuste,

Vous, Législateurs inhumains,

Qui de votre monarque auguste

Avez été les assassins !

Vos noms, d'exécrable mémoire,

Iront A. la postérité,

Car le crime, comme la gloire,

Conduit à l'immortalité.

Sur les démarches faites à cette époque par les citoyennes Billaud et Collot, le Directoire avait rendu, le 24 brumaire an iv, un décret par lequel il les autorisait à recevoir les indemnités dues à leurs maris, jusqu'à leur déportation; il enjoignait à tous les agents du Gouvernement de laisser les ex-députés Collot-d'Herbois et Billaud Varenne, jouir de leur pleine liberté dans la Guyane ; il autorisait les épouses des exdéputés Collot-d'Herbois et Billaud Varenne à se rendre auprès de leurs maris et il chargeait le Ministre de la marine de leur fournir, aux frais de la République, tous les moyens de transport nécessaires à cet effet.

A Sinnamary, Billaud Varenne jouissait d'une plus grande liberté qu'à Cayenne; cependant il y était surveillé très attentivement. L'air malsain de ce pays ne tarda pas à lui être fatal. Atteint d'une fièvre chaude très violente , il fut reconduit à Cayenne , par ordre du gouverneur et placé le l*"' pluviôse à l'hôpital militaire de cette ville, dirigé par les sœurs grises de Saint-Paul de Char-

très (1), et dans la salle destinée aux officiers de la troupe de ligne. Il en sortit convalescent le 4 ventôse, pour aller se rétablir dans une habitation située dans les environs de Cayenne, où l'air était très sain et le site agréable.

Billaud venait de payer ainsi un premier tribut au climat meurtrier du pays. La veille de son départ pour cette nouvelle habitation, il avait écrit à son père :

(I) Les sœurs grises, au nombre de sept, faisaient partie de la congrégation des sœurs hospitalières de Saint-Paul de Chartres, soiiyent désignées sous le nom de Saint- Maurice, qui est celui de la paroisse de Chartres sur laquelle se trouvait leur principal établissement. En 1727, après les demandes réitérées du comte d'Orvilliers, gouverneur de Cavenne, quatre sœurs avaient été envoyées à Cayenne et avaient été chargées du service de l'hôpital militaire et de l'instruction des petites fdles pauvres. Pendant la Terreur elles n'avaient consenti à faire aucun serment, malgré les menaces de ceux qui gouvernaient. Elles avaient été néanmoins conservées et payées par l'administration, à cause des services importants qu'elles rendaient dans la colonie. Au mois de juillet 1809, lorsque les Portugais se furent emparés de la Guyane, elles refusèrent de continuer leurs services sous une puissance ennemie, et elles revinrent en France. ElUes furent réintéirrécs en 1817 à l'hùpitnl de Cayenne.

(( Votre belle âme vous fait sans doute éprouver, comme à moi, combien il est douloureux de vivre à une si grande distance et d'être si longtemps sans recevoir de nouvelles les uns des autres. Que je sache seulement que vous jouissez tous d'une bonne santé et je suis satisfait. De pareilles lettres forment chaque jour l'objet de mes vœux, et je les attends avec autant d'impatience que je les recevrai avec des transports de joie »

Quant à Collot-d'ïïerbois, il était toujours détenu, mais il n'avait pas encore eu les fièvres; cette solitude continuelle, à laquelle il se trouvait assujetti, l'avait profondément attristé. Les quelques visites que lui rendait le Gouverneur ne pouvaient suffire à le distraire. Il pensait toujours à la France, à sa femme, à ses amis, dont il avait été si brutalement séparé. Dans une lettre qu'il adressait, le 30 nivôse an iv, à Tun de ses collègues de la Convention, il lui dévoilait l'état de son esprit :

« Je suis toujours ici, détenu, consigné et

gardé, sans que la rigueur des ordres donnés y puisse être adoucie ; persécuté enfin par tous ceux qui voudraient se venger sur moi du décret de la liberté des Noirs. Voilà quel est mon sort, mon cher ; tu sais si je le mérite. M'a-t-on jamais vu injuste, rebutant ou persécuteur envers mes collègues? Ceux mêmes qui m'ont poursuivi avec le plus d'acharnement ne m'avaient-ils pas, au contraire, trouvé toujours prêt à accueillir et à faire valoir leurs justes réclamations? N'avais-je pas autrefois sauvé la vie à Rovère, comme il en a fait souvent Taveu? Qui sont ceux qui m'ont accusé avec le plus de violence ? Ceux qui dégouttaient du sang des républicains et dont la rébellion formidable devait engloutir la République entière. Ils m'ont nommé barbare, parce que je n'ai point trahi la cause du peuple; comme si l'austérité dans ses devoirs et la dureté d'âme n'étaient pas deux choses différentes. Barbare ? Celui qui a sauvé plus de 400 patriotes opprimés, des fers, de l'opprobre ou de la mort ; celui-ci dont la maison fut sans cesse ouverte à l'homme souffrant. Ceux-là

mêmes qui maccusent de barbarie me reprochaient ma sensilîilité pour les soldats de Château- Vieux, de Bourgogne, et pour les autres opprimés dont j 'ai été le constant défenseur. Moi qui n'ai jamais pu souffrir ni l'improbité, ni l'injustice, ni la calomnie ! Mais tu sais tout cela, et tu connais mieux que moi le cœur humain. J'ai fait mon devoir, c'est à moi de souffrir sans plainte et sans murmure : sans cela où serait le dévouement à la patrie ? C'est pour ma malheureuse épouse que je réveille ma sensibilité. Tu sais qu'elle est vertueuse et digne d'intérêt. Va la voir, ranime ses forces et son courage ; il faut qu'elle en ait sans doute, puisqu'elle n'a pas succombé ! Tu trouveras dans le cœur de ton épouse la récompense de ce que tu feras pour la mienne. Je te connais et j'espère que tu ne seras pas insensible à l'invitation de ton malheureux collègue.

« Collot-d'IIerbois (1). »

(1) Journal de l'Ami des lois, an iv, et Journal des Hommes libres, du 15 pr.'iiri.il an iv.

90 BILLAUDVARENNE.

Collot fut bientôt atteint aussi des fièvres du pays. On le transporta à l'hôpital de Cayenne et Billaud ne tarda pas à venir l'y rejoindre. Après avoir passé une assez triste convalescence à Ja campagne, celui-ci venait d'être repris des fièvres, mais plus fortement que la première fois, et sa maladie s'était aggravée d'une dysenterie violente.

Par les soins du Gouverneur, les deux déportés furent placés dans la meilleure salle de l'hôpital militaire. C'était la première fois, depuis leur départ de France, qu'ils pouvaient se voir, se parler et se consoler. Les sœurs de l'hôpital, un peu effrayées d'abord d'avoir à soigner et à surveiller deux hommes qu'on leur avait dépeints comme des monstres, des tigres altérés de sang, s'étonnèrent bientôt cependant de leur douceur, de leur patience et de leur résignation, La douceur peinte sur leur visage et le calme qui semblait régner dans leur âme gagnèrent bien vite le cœur de ces religieuses, et les plus tendres soins leurs furent dès lors prodigués.

Le 5 floréal an iv, Cointet vint les visiter; il leur annonça son prochain départ et son remplacement par le citoyen Jeannet (1) , qui venait d'arriver de France avec les fonctions d'agent particulier du Directoire exécutif. En leur faisant ses adieux, il leur promit de parler favorablement d'eux au nouveau Gouverneur. Le citoyen Jeannet avait déjà été Gouverneur de la colonie, à la fin de l'année 1792, grâce à l'influence de Danton, son parent. Il avait promulgué le décret du 4 février 1794, abolissant Fesclavage, et il l'avait fait exécuter avec énergie. La durée de sa mission étant expirée, il partit de Cayenne le 4 frimaire an in, pour rentrer en France, en passant par les Etals-Unis.

Il fut réintégré dans sa place de Gouverneur de Cayenne le 6 floréal an iv, et il arriva à Cayenne le 2S germinal suivant, avec des dispositions beaucoup moins favorables que celles

(I) .Ic-uinot-Oiidiii ( Georges -Nicolas ) . lu; à Arcis-sur- Aiil>o, le 4 octobre 17G2, ami do Danton, arrivé à Cayenne le \'.i nvril ITU'i et rcpnrti le i fi-iinriirp ,in m.

92 BILLAUD VABENNE.

de son prédécesseur pour les deux proscrits. Il était accompagné du général de brigade de la Gennetière (1) qui avait été déjà gouverneur de la Guyane en 1792, et qui ayant fait la guerre d'Espagne depuis, y était resté prisonnier. Après une longue détention, il n'avait obtenu sa délivrance que sur l'insistance de CoUot-d'Herbois. Il s'en souvint dans l'exercice de ses nouvelles fonctions, et c'est grâce à ce général que rien ne fut changé à l'ancien régime des déportés. Déjà, à cette époque, une fièvre maligne accablait Collot-d'Herbois ; cette maladie, qui allait l'emporter, atteint ordinairement dans cette contrée les hommes les plus vigoureux, surtout ceux qui n'ont éprouvé aucune indisposition à leur arrivée dans le pays, et les secours de l'art sont presque toujours impuissants contre elle. Aussi Billaud, malade et affaibli depuis trois mois, eut bientôt pour sucroit de malheur le chagrin de voir succomber son meilleur ami

(1) De la Gennetière (Pierre-François-Lambert-Lnmoureiix), nommé général de brigade le 12 octobre 1792.

et son malheureux compagnon d'infortune, à côté de lui, dans un lit d'hôpital, le 20 prairial an IV. Resté seul et dans un état d'agonie, il en était réduit à espérer trouver bientôt aussi dans la mort le terme de ses souffrances.

Le 3 fructidor an iv, Jeannet écrivit au IVIinistre de la marine et des colonies :

(( Citoyen Ministre,

« Je vous informe que le déporté J.-M. Collot est décédé à l'hôpital militaire de cette ville, le 20 prairial dernier.

<( Ses effets ont été remis au déporté Billaud, en faveur de qui il en avait disposé verbalement.

« Salut et respect.

« Jeannet-Oudi:.'. »

Environ quinze jours après le décès de CoUot-dUerbois, le général de la Geimetièrc mourut presque subitement; il fut remplacé

par Jeannet, qui était animé de sentiments très hostiles contre Billaud Varenne, et qui commença par donner Tordre aux Sœurs grises de l'hôpital de le faire retirer, presque mourant, de la salle des officiers, afin de le faire descendre dans celle des galériens. Pour comprendre la honte et les dangers d'un pareil voisinage, il ne faut pas oublier qu'à cette époque les Européens, qui se rendaient coupables de crimes dans les colonies, étaient renvoyés dans leur pays d'origine, pour y subir le châtiment qu'ils avaient mérité. Ainsi, parmi les forçats qui subissaient leurs peines dans la Guyane, il n'y avait que des esclaves dégradés, tant par les crimes qu'ils avaient commis que par leurs vices et leur misérable état d'abjection.

Cet ordre barbare, donné aux Sœurs grises, de le tenir enfermé ignominieusement dans le bagne, était d'autant plus injuste et cruel, à l'égard de Billaud Varenne, qu'il n'était pas permis, d'après les règlements, de soumettre à un pareil traitement les colons, même coupables des plus grands attentats.

Dans son malheur, Billaud Varenne, se trouvant depuis longtemps exténué par une maladie grave et dans un état d'affaissement et d'insensibilité morale, n'avait plus conscience de ce qui se passait autour de lui. Les Sœurs, consternées d'un pareil ordre, profitèrent de la journée pour mettre leur conscience d'accord avec leurs devoirs. Elles firent placer tous les galériens dans une salle contiguë et elles masquèrent, par une grande armoire, la porte de communication. Enfin, vers minuit, elles firent placer Billaud Varenne sur un brancard et elles l'escortèrent jusqu'à sa nouvelle destination. Malgré toutes ces précautions , Billaud Varenne, qui avait cru qu'il ne s'agissait pour lui que d'un changement de lit, apprit promptement quelle était sa nouvelle résidence. Le cliquetis aigu et incessant des chaînes des forçats le tira en sursaut de son assoupissement et lui révéla cet horrible voisinage.

Il fut d'abord indigné de ce changement, mais les Sœurs lui dirent qu'elles avaient voulu le rapprocher d'elles pour lui donner plus faci-

lement tous les soins dont il avait besoin, pendant sa maladie. Depuis ce jour, les Sœurs redoublèrent de zèle et d'attentions pour leur malade, lui tenant compagnie, dès que leurs occupations leur laissaient quelques moments de loisir. Elles voulaient éviter ainsi de le laisser livré à lui-même, dans une situation si douloureuse. Elles parvinrent à lui procurer du soulagement dans sa maladie et un peu de calme dans l'esprit.

Billaud quitta l'hôpital le 4 brumaire an v et Jeannet lui intima l'ordre de retourner à Sinnamary.

La supérieure des Sœurs grises lui donna une lettre de recommandation pour le citoyen Bosquet, une personne respectable de Sinnamary, et chez laquelle Billaud put prendre ses repas, pendant tout le temps de son séjour dans ce triste village.

A l'époque où Billaud y débarqua, le 6 frimaire an V, Sinnamary se composait d'une cinquantaine de cases, construites en bois et en terre ; la plupart recouvertes de feuillages

secs : il y avait en outre une caserne et un hôpital. Sur les cinquante cases, il n'y en avait pas vingt-cinq d'habitées ; c'était presque un désert. Des vapeurs malfaisantes s'élevaient des marais entourant le bourg, et pendant les mois de juillet, août et septembre, pendant lesquels la chaleur du soleil est le plus ardente, elles rendaient le climat meurtrier. De plus , l'air était rempli pendant toute l'année de milliers d'insectes ailés et dont la piqûre était douloureuse et souvent venimeuse. Sur le sol grouillaient des myriades de scorpions , de millepattes, de couleuvres, qui pénétraient dans les cases et jusque dans les vêtements.

Telle était cette affreuse contrée, lors de l'arrivée du proscrit.

Le Gouverneur accorda à Billaud le logement, c'est à-dire une des cases, quelques vêtements , une ration de vivres et une allocation de 125 livres par mois, pouvant tout au plus suffire pour payer sa pension. On lui fixa pour promenade un espace d'environ 20 lieues, à la condition que tous les cinq jours, et à une

98 BILLAUD VAKKXNE.

heure déterminée, il se trouverait chez lui, pour y être visité par le commandant du poste de Sinnamary.

Quelques jours seulement s'étaient écoulés depuis son arrivée à Sinnamary , lorsqu'il y reçut une lettre de sa famille. Il avait laissé en France, outre sa femme : son père, sa mère et un frère, pour lesquels il avait toujours éprouvé la plus vive affection. Le 9 frimaire an v, une occasion s'étant présentée pour France, il écrivit à son père :

« N'ayant reçu aucune nouvelle de vous, depuis mon départ de France, j'étais non moins inquiet qu'affligé, lorsque enfin une lettre que je viens de recevoir de ma femme a dissipé mes alarmes. Elle m'apprend que , grâce au ciel, vous jouissez d'une bonne santé, ainsi que ma chère maman.

« Conservez-la, je vous en conjure, en la ménageant autant que possible. J'aurais trop à souffrir de savoir que ce dépôt si précieux pour mon cœur soit altéré ; car^ assurémentj je n'ai

pas besoin de vous retracer ici combien ma tendresse pour vous a détendue et de force. Il suffit, pour les connaître, de vous rappeler toutes les ])ontés que vous avez eues pour moi, et pour lesquelles ma reconnaissance est égale à mon attachement.

(( Ma femme m'annonce une lettre de vous, qui ne m'est point encore parvenue. Je l'attends avec autant d'impatience que je la recevrai avec plaisir. C'est un dédommagement nécessaire, quand je me trouve séparé de vous par une aussi grande distance. Je vous ai pareillement écrit trois fois, depuis mon séjour dans la Guyane française ; mais je doute que mes lettres vous soient parvenues. On a si peu de soin à cet égard dans les vaisseaux, que c'est un hasard quand celles qu'on leur confie sont remises à leur adresse. »

Dans celle lettre, poui- ne pas altliger ses parents, il ne disait p;is un mol de l'horrible solitude dans laquelle il se trouvait, ni des souffrances sans nombre (|iril avait cndni'ées, ni de

100 BILLAUD VARKXNE.

ses longues maladies, ni des cruelles humiliations qu'on lui avait fait subir. Il semble que le plaisir de s'entretenir avec ceux qu'il aimait lui avait fait oublier tous ses maux.

Dans toute la correspondance qu'il a entretenue avec sa famille , depuis son départ de France jusqu'à sa mort, Billaud Varenne a évité , par prudence . de rien dire pouvant se rapporter à la politique, ni même aux événements de la Révolution.

Jusqu'au 7 frimaire an vi, il vécut presque seul. Son âme trop fière pour se plaindre, supportait en silence les ennuis de la solitude. « Sans doute, disait-il un jour, je n'ai sous les pieds qu'un sol douloureux et des volcans prêts à m'engloutir, mais aussi une palme glorieuse n'est-elle pas le but de ma carrière, et, qui sent tout le prix de la mériter, peut-il trouver qu'elle lui coûtera trop cher? »

Le 7 frimaire an vi, il écrivait à sa femme une lettre dans laquelle il exprimait la douleur qu'il avait ressentie en apprenant qu'elle était malade et malheureuse, et il lui faisait un ta-

bleau touchant de sa constance et de sa résignation. Il essayait de la consoler, lui parlait de son père, de sa mère, de son frère, et il lui demandait ce que ses manuscrits étaient devenus : « Tu sais, lui disait-il , que c'est le fruit de dix ans d'étude et de travail, que c'est l'expression fidèle de mes sentiments , de mes opinions, de mes principes, et que par conséquent c'est la meilleure réponse que j'aie à faire aux calomnies dont je suis noirci. Je te recommande donc ce dépôt, non pour le présenter à mes contemporains, de qui je n'attends plus rien, mais pour qu'il serve du moins, après ma mort, à me justifier aux yeux de la postérité. »

Ces manuscrits n'ont pas été retrouvés ; ils avaient sans doute été détruits, par mesure de prudence , au moment de l'arrestation de Billaud. Ils ne se trouvaient pas sous les scellés apposés à son domicile. Il en fut de même pour ceux de CoUot-d'Uerbois, et il n'y a pas lieu de s'en étonner, quand on se rappelle les dangers auxquels ces représentants et leurs familles

étaient exposés à cette époque. D'ailleurs, ils avaient pu prendre, à l'égard de leurs papiers, toutes les précautions qu'ils ont jugées nécessaires ; les scellés n'ayant été apposés à leurs domiciles qu'au moment de leur départ pour nie d'Oleron.

Le 7 frimaire an vi. Billaud vit arriver à Sinnamary les déportés du 18 fructidor an v. Embarqués à bord de la corvette la Vaillante^ ils étaient arrivés à Cayenne le 21 brumaire an VI , et ils avaient été dirigés , quelques jours après, sur Sinnamary. Ces nouveaux botes avaient été soumis au même régime que Billaud.

Ils étaient partis de Paris le 22 fructidor, à 2 heures du matin, par un temps de pluie et d'orage. Ils étaient enfermés dans quatre chariots, construits comme des cages de fer et fermés des quatre côtés, avec des barreaux, ayant ime seule porte verrouillée et cadenassée. Ces voitures lourdes et non suspendues étaient plutôt destinées à conduire des animaux que des hommes; c'est le général Augereau qui avait

désigné ce moyen de transport, afin de permettre à la foule de satisfaire sa curiosité.

Ils étaient placés quatre dans chaque voiture, plus un gardien, chargé de la clef du cadenas qui fermait la grille d'entrée.

D'après les instructions du général Augereau, le général Dutertre « devait se pénétrer si fort de la nécessité de prévenir toute occasion qui pourrait procurer ou favoriser la fuite, qu'en cas d'attaque, de la part de quelque individu ou d'insulte , il devait agir militairement sur les condamnés (c'est-à-dire les faire fusiller), plutôt que de se les voir ravir. »

Les déportés, objets de pareils procédés, étaient au nombre de 16 : Barthélémy, membre du Directoire; Laffon-Ladebat, Barbé-Marbois, Murinais, Tronçon-Ducoudray et Rovère, membres du Conseil des Anciens; le général Pichegru, Bourdon de l'Oise, Aubry, Villot et Delarue, membres du Conseil des Cinq-Cents; l'abbé Brotier, la Villeurnois, ancien Intendant de Pfiu, tous doux anciens agents royalistes, condamnés; Bnmcl, Dossonville, inspecteur do

police et Le Tellier, qui, sans être compris dans les listes des déportés, avait obtenu l'autorisation d'accompagner Barthélémy, son ami.

En passant à Etampes, dans le canton où les électeurs avaient voté avec le plus d'ardeur pour Tronçon-Ducoudray, l'un d'eux, le général Dutertre fit faire halte au milieu de la place et il livra les prisonniers aux insultes de la populace, à laquelle il permit d'entourer les voitures. Ils furent hués, maudits et couverts de boue (i).

Un arrêté de Jeannet, du 10 prairial an vi, n'accorda plus aux déportés, tant anciens que nouveaux, que le logement, une ration de mer par jour et le traitement à l'hôpital militaire, en cas de maladie.

Les déportés qui arrivaient étaient presque tous les ennemis politiques de Billaud, ils s'abstinrent de le fréquenter. Il n'en conserva cependant pas moins leur estime. « La conduite de Billaud, dit Barbé-Marbois, l'un d'eux, dans

([) Dutertre, D/'purt du Tcm/i/c.

BIOGRAPHIE. lOo

ses Mémoires^ fut toujours réservée, décente, égale, sans bassesse, comme sans arrogance. Je ne lui ai jamais parlé, mais, quatre fois par jour, il passait devant ma case. C'était sans éviter et sans chercher ma vue: il me saluait d'un air simple et courtois » (1).

L'abbé Brotier (2), qui était un royaliste bien prononcé, finit cependant par se lier avec Billaud, qui lui fît bon accueil, en le considérant comme une malheureuse victime d'une opinion systématique. Son esprit et ses connaissances étendues rendaient sa société très agréable pour Billaud, qui éprouva dans leurs conversations, au milieu de l'affreuse solitude d'une espèce de

(1) Barbé-Marbois (François, marquis de), membre du Conseil des Anciens, né à Metz en 1745. Nommé consul général aux Etats-Unis, et, on 1784, Intendant à Saint- Domingue, où il avait rencontré Victor Hugues.

(2) L'alilté Brotier (André-Charles), né à Tournai en 1751, avait publié à Paris, en 1791, un journal royaliste, intitulé Journal t/énéral de France. Il avait été pendant quehjue temps l'agent des princes français à Paris et il avait été condamné, le 22 ventùse an Y, à la réclusion, pour embauchage de plusieurs officiers, avec Berthclot, de la Villeurnois et Duverne de Presles.

106 RILLAUD VARRNNK.

désert, la seule diversion intéressante qu'il lui fût possible de se procurer.

Lorsqu'après un séjour d'une année environ, l'abbé Brotier fut atteint de la maladie qui devait le conduire si promptement au tombeau, Billaud Varenne se trouva dans l'impossibilité de le voir et de lui donner des soins ; il fut très vivement affecté en apprenant sa mort, quelques jours après.

Billaud s'attendrissait aussi, même sur le sort du général Pichegru, qui avait été cependant son ennemi personnel, mais qui avait été également sacrifié par ses amis politiques.

Billaud avait vu le vide se faire successivement autour de lui, et ce vide était d'autant plus sensible pour lui, que dans cette contrée, où avec le titre de proscrit on l'avait jeté presque nu, rien ne venait amortir les chagrins ni les coups qui le frappaient sans cesse. A la fin de l'an vi, ne recevant plus les secours que le Gouvernement lui avait fournis jusque-là, il accepta pour asile une petite propriété isolée, située dans le canton de Makouria, appelée

Chevreuil, et appartenant an citoyen Lambert, qui s'était vivement intéressé à son sort et qui, plus tard, devint son ami très dévoué.

Cette habitation ne se composait que d'une case et de quelques arpents de terre; mais cela devait suffire à Billaud, du moins momentanément, pour son logement et pour subvenir à ses besoins. Ce fut, de ce nouvel asile, qu'il écrivit à son père, le 29 vendémiaire an vu, cette lettre empreinte d'une tristesse poignante :

(( Cher Père,

« Votre dernière lettre, ou plutôt la seule que j'aie eu la satisfaction de recevoir de vous, depuis mon départ de France, date déjà de plus d'un an. Vous me promettiez alors que je ne tarderais pas à en recevoir une autre, cette flatteuse espérance est déçue. Quoique ma vie soit un tissu de sacrifices, croyez bien que celui-là est un de ceux que je supporte avec le plus de regret.

« Depuis que mon cœur est susceptible de

sentir et d'apprécier tout ce que la tendresse a d'enchanteur, est-il rien qui puisse me contenter davantage que ces témoignages de tendre amitié, dont vous m'avez toujours comblé. Dans la triste situation où je me trouve, ils ne me seraient sûrement pas plus chers, mais au moins ce serait un des allégements les plus doux que je pusse obtenir.

(( Si la rigueur de ma destinée me dérobe ce qui serait le plus propre à me la rendre plus supportable, elle ne peut pas toutefois me ravir le plaisir que je goûte, en dépit d'elle, en m 'occupant sans cesse de vous.

« Ne tenant plus à la vie que pour les sentiments qu'aucuns revers ne peuvent ni détruire ni atténuer, je m'en nourris, je m'en pénètre plus que jamais. J'en ai besoin pour endurer plus patiemment l'injustice des hommes. Ne serais-je pas l'être le plus infortuné, si, pour surcroit de mal, il pouvait entrer dans mon âme autant de transports de ressentiments qu'on a mis d'animosité à me persécuter. Mais grâce au ciel, ayant ma conscience pure, j'en ai aussi le

calme ; et quelque amères que soient mes angoisses, elles cèdent toujours devant ce que je puis affirmer : c^est que je nai tant à souffrir que parce que je suis vertueux. Si donc votre bon cœur ne peut manquer d'être affecté de mes peines, la cause en étant honorable, elles ne doivent vous chagriner que par ce qu'elles ont de cuisant. Du reste, né pour dévorer tant de revers, la nature m'a pourvu du courage nécessaire pour pouvoir les affronter, et si, en me donnant la vie, vous avez créé un exemple inouï de détresse, ne suis-je pas im modèle, peu commun, de patience et de force d'àme? Je vous affirme qu'il m'en a fallu pour ne pas succomber mille et mille fois sous des coups si multipliés, si variés, si atterrants.

(( La malle que vous m'aviez annoncée ne m'est point parvenue, il faut sans doute T attribuer à la même cause qui m'a privé de vos lettres. Cependant, je vous avoue que je touche au moment d'en avoir un pressant besoin, ?ie recevant plus aucun secours du Gouvernement. Pour surcroit de malheur, je suis dans un pays

110 lilLLAUD VAiiEXNE.

qui ne m'offre nulle ressource, pour pourvoir par mon travail à mon entretien. »

Le citoyen Burnel, nommé par te Directoire agent particulier de la Guyane, arriva à Cayenne le 15 brumaire an vu. Le citoyen Jeannet, qu'il venait remplacer, lui remit, le même jour, tous les pouvoirs qui lui avaient été conférés, et, dans un rapport qu'il lui faisait sur les déportés, Billaud, dont la conduite, depuis son arrivée dans la Guyane, avait toujours été irréprochable, était comparé à Aristide. Cet éloge mérité lui valut, de la part du nouveau Gouverneur, les témoignages flatteurs d'une bienveillance particulière.

Celui-ci, en efl'et, visita plusieurs fois Billaud dans sa retraite, et il chercha, par mille prévenances, à amoindrir, autant que possible, l'affreux dénuement dans lequel il l'avait trouvé plongé. Il voulut Tattirer à Cayenne, mais Billaud refusa, espérant toujours recevoir quelques secours de sa famille. La guerre avec l'Angleterre interrompait toutes les communications

entre la France et les colonies; aussi, il n'avait encore rien pu recevoir de ses parents, le 3 thermidor an VII. Ce long* silence de leur part était pour lui un supplice bien plus pénible à supporter que toutes les autres privations.

11 écrivait à sa femme, le 2 thermidor an vu, pour se plaindre de ne pas recevoir de lettres d'elle.

Il lui disait, dans sa lettre, que ce silence était une aggravation de ses maux :

(( Quel courage il me faut, disait-il, pour ne pas succomber ! »

Il ajoutait « qu'il n'oubliait point que ses souffrances avaient pour cause son dévouement à la République, et cette pensée était un soulagement pour lui; qu'il venait de quitter Siiinamary pour une habitation solitaire, qui convenait autant à son caractère qu'à sa situation et il la priait de témoigner à son père et à sa mère toute la tendresse que lui-même leur devait ».

(( Si, dans l'abandon où je me trouve, écrivait il le lendemain à son père, je suis encore

susceptible de recevoir quelque consolation, c'est surtout au plaisir d'avoir de vos nouvelles et de celle de ma chère maman que j'en serai redevable. Mais voilà près de deux ans que je suis privé de ce bonheur. Je ne doute pas que, dans cet intervalle vous n'ayez sûrement eu la bonté de m'écrire. Les témoignages d'amitié que vous me prodiguez dans votre lettre m'en sont garants. Probablement les suivantes se sont égarées, ou peut-être n'avez-vous pas trouvé d'occasions pour m'en adresser. Au surplus, je ne soufTre pas moins de votre silence. Il m'est afTreux d'ignorer la destinée de personnes qui me sont si chères. Que du moins, les vœux que je forme pour que vous jouissiez d'une bonne santé , soient exaucés ! Ils sont si ardents, que j'ose croire que leur instance ne sera pas vaine. Encore est-ce là un trop faible motif de tranquillité ? Ainsi, mon cher papa, daignez, par grâce, m'en procurer de plus réels, en me faisant parvenir de vos nouvelles. Il m'est déjà assez douloureux d'être séparé de vous, sans rendre cet éloignement mille fois

plus pénible, en y joignant un délaissement absolu.

(( En relisant sans cesse votre dernière lettre, je me dédommage, autant qu'il est possible, de la privation de celles que j'attendais ultérieurement ; au moins, les marques d'affection que j'y trouve, en me donnant l'assurance que vous me la conservez, deviennent-elles un puissant soulagement au milieu de tant de sacrifices. A bien des égards, je vous en renouvelle mes remerciements. Que puis-jc vous devoir de plus précieux? Tant que vous me croirez digne de votre estime, j'aurai votre àme pour refuge, et la mienne, en s'y épanchant, cesse d'être autant suffoquée. Croyez aussi que je m'efforcerai de mériter votre bienveillance, en m'attachant à ne pas démentir les vertus qui vous ont rendu si respectable.

'< Vous pouvez avoir à vous plaindre d'avoir mis sur la terre un modèle d'infortune, mais je ne crains pas que vous ayez jamais à rougir de sa conduite. Lorsque je m'applique, avec tant d'attention, ù la rendre irréprochable, je ne

il4 BILLAUD VAREKNE.

pense pas, mon cher papa, d'avoir besoin de vous détailler davantage mes sentiments, pour vous en convaincre. Quelles qu'aient été les situations bien différentes de ma vie, vous savez qu'ils ne se sont jamais démentis. Et comment pourraient-ils changer à votre égard, lorsque la sensibilité la plus profonde me pénètre pour vous et pour ma chère maman, de tout ce que l'attachement le plus inviolable et la reconnaissance la plus impérieuse peuvent inspirer. Veuillez vous charger, je vous en supplie, d'en transmettre l'expression à celle qui partage avec vous cet hommage. Dans ma jeunesse, cette tendre et digne mère a été si souvent et si heureusement mon organe auprès de vous, qu'elle m'a appris que je ne puis pas en choisir un meilleur auprès d'elle. »

Dans une autre lettre adressée à son père, le 17 thermidor an vui, il faisait de sa situation ce sombre tableau :

« Mon physique, usé par les revers, par les

chagrins, par la misère, par les infirmités, suites d'un climat dévorant et malsain, ne se maintient que d'une manière chancelante. Fréquemment, je suis assailli de maladies aiguës, et auxquelles il est inconcevable que j'aie pu échapper jusqu'à ce jour. Je vous dirai môme que votre dernière lettre, par son expression affectueuse et consolante, m'a causé une jouissance d'autant plus douce, qu'elle m'a trouvé au commencement d'une convalescence, à l'issue d'une fièvre accablante qui, dans le cours de frimaire dernier, et pour la sixième fois, depuis que j'habite la Guyane, m'a conduit aux portes du tombeau. Si je compte ces époques funèbres, ce n'est ni pour vous navrer, ni pour m'en plaindre, car le mal passé n'est plus rien. Et d'ailleurs, il semble que la nature m'avait moulé pour le sort qui m'attendait, puisque, quand j'ai à lutter contre une adversité, peutêtre sans exemple, j'ai du moins à lui opposer un courage et une constance à toute épreuve. »

A cette époque, le Conseil des Anciens eut à

llti lULLAUD VAEKNXE.

décider si Barère et Billaud Varenne devaient être considérés comme étant compris dans les exceptions faites à la loi d'amnistie.

Dans la séance du 14 thermidor an vu, Garât qui avait succédé à Danton comme Ministre, de la justice, le 9 octobre 1792, et qui connaissait bien la vérité sur les faits reprochés à Billaud Varenne, entreprit la défense de Barère et rejeta sur Billaud Varenne la responsabilité des exécutions sanglantes faites pendant la durée du Comité de Salut public.

« Si la loi qu'on vous propose, dit l'orateur, ne devait regarder que Barère, je voterais pour qu'elle fût rendue; mais elle comprend aussi Billaud, et je vote contre. »

Le Conseil rejeta cette résolution.

Ce fut à l'habitation de Chevreuil^ qu'une pauvre esclave noire, du nom de Virginie, créole de la Guadeloupe, se consacra entièrement aux soins et au soulagement du sort misérable de Billaud Varenne. L'empressement et le courage qu'elle mit à partager la détresse du proscrit, fut d'autant plus admirable et méri-

toire qu'il n'était pas calculé. Cette fille, malgré l'abaissement de sa condition et de son origine, était douce, d'une grande énergie et d'un jugement très sain. Souvent elle soutint le courage chancelant de Billaud, en lui rappelant ce qu'elle même avait eu à supporter d'affronts et d'outrages, sans qu'il lui fût échappé une parole de colère, mais aussi sans crainte ni faiblesse. (( Dans les crises politiques, dit Billaud Yarenne, les grands revers, en enflammant l'imagination, électrisent Fàmc et lui donnent de l'énergie; au contraire, les peines obscures et domestiques, qui découlent ordinairement de sources futiles et viles, en comprimant le moral, deviennent pour lui un poison sourd qui l'énervé et qui le tue. Combien de fois, pendant qu'une langueur morbifique me rendait incapable de pourvoir à mes besoins, l'infatigable activité de Virginie n'a-t-elle pas suppléé à mon insuffisance ! Tombais-je dans l'abattement, l'attentive afTection de Virginie me rappelait à moi-même, en me disant : Comment, Monsieur, c'est vous qui avez

affronté tant de dangers et qui paraissez succomber sous les atteintes de ces vermines (1). ))

Quoique Famour sacré du sol qui l'avait vu naitre fût toujours resté profondément gravé dans le cœur de Billaud, les changements politiques survenus en France, depuis son départ, lui avaient fait perdre, à peu près, tout espoir de revoir sa patrie. Cependant, bien souvent, dans sa retraite, il relisait, pour se consoler un peu des tourments de l'absence et de la séparation, les lettres affectueuses de ses parents, qui Fentretenaient toujours de son retour prochain. Mais bientôt arriva, dans les colonies, la nouvelle du 18 brumaire an vni ; ce coup d'Etat fut regardé par Billaud comme la véritable destruction des Institutions républicaines. Dès ce jour, il renonça au bonheur de revoir la France ; son cœur se ferma à Fespérance. Gagner sa vie à la sueur de son front, voilà désormais ce qui l'occupa et ce qu'il s'efforça de faire.

(I) Mémoires.

Le 17 nivôse an viii, Victor Hugues débarqua à Cayenne, avec les fonctions de Gouverneur de la colonie, en remplacement de Burnel.

Jean-Baptiste-Victor Hugues, né à Marseille en 1770, avait passé plusieurs années à File de Saint-Domingue. Il était rentré en France en 1793. Laiquelot et Lequimiot, représentants en mission, ayant institué, à Rochefort, le 8 brumaire an II, un tribunal révolutionnaire, avaient nommé Victor Hugues accusateur public; ils en instituèrent un autre à Brest, le 17 pluviôse suivant, et V. Hugues en fut aussi nommé l'accusateur public.

Le 20 pluviôse, il requit la municipalité de Brest de faire dresser, sur la place de la Liberté, la Sainte guillotine^ laquelle y demeurerait en permanence jusqu'à nouvel ordre.

V. Hugues, qui devait une partie de sa fortune à Famitié de Billaud Varennc, dont il partageait les idées, n'oublia pas notre proscrit. Le lendemain de son arrivée, il alla le voir, et il lui remit un grand nombre de lettres, tant de sa famille que de ses amis de Franco. \\ lui (if

remettre aussi quelques effets et un peu d'argent, de la part de Billaud père.

Billaud Varenne fut, dès ce moment, laissé en toute liberté ; il fut traité par le nouveau Gouverneur avec beaucoup d'égards. Bientôt, en se faisant fermier, il recouvra et il put exercer ses droits de citoyen français à Cayenne. Le 24 prairial an viii, il prit à ferme pour cinq ans le domaine de la citoyenne d'Orvilliers (1). Peu de temps après, ce bail fut prorogé pour sept années, par l'administration de la Marine, qui s'était emparée de cette propriété, considérée par elle comme domaine national, provenant d'émigré ou d'absent.

Cette habitation était située dans le canton de la Côte et dans l'île de Cayenne. Elle était abritée par une montagne qui s'étendait jusqu'à la mer. On y arrivait par un étroit sentier.

(1) La. comtesse d'Orvilliers, née Renée-Justine de Brach, veuve en 1764 de Gilbert Guillouet, comte d'Orvilliers, Gouverneur de la Guyane depuis la mort de Claude Guillouet, comte d'Orvilliers, son père, jusqu'au mois de mai 1703. Elle était absente et considérée comme émigrée.

taillé dans le rocher, et qui était commun à toutes les habitations voisines. La végétation, dans ces parages, était d'une richesse splendide ; la principale culture de cette propriété consistait en cotonniers, caféiers, magnocs et cacaoyers.

L'habitation se composait d'une maison de maître avec une terrasse en avant, un grenier, une salle, deux chambres et quatre petits cabinets ; une cuisine était attenante à ce corps de bâtiment. Il y avait, en outre, à côté de l'habitation du maître, douze cases, couvertes en paille et servant à loger les ouvriers cultivateurs ; plus une grande case pour sécher le cacao et pour faire la cassave.

Le prix du loyer de cette ferme fut fixé à 1200 francs par an ; mais comme Billaud n'avait rien pour répondre de cette somme, un colon, devenu son ami, J. Lambert, se rendit caution pour lui.

Ce fut le i"'' messidor an vin, que Billaud prit possession de sa ferme, et qu'il s'y installa avec Virginie, cette compagne dévouée, qu'il

s'était attachée et qui devait lui fermer les yeux, vingt ans plus tard.

Peu de temps après son installation, il s'empressa de prévenir son père de sa nouvelle position , par une lettre du 27 thermidor an VIII.

« Au lieu, disait-il, de vous parler de mes souffrances, je vous apprendrai cjue je viens, à la fin, d'atténuer celle qui m'était le plus pénible, parce qu'elle blessait davantage ma délicatesse. Jusqu'ici, commandé par la nécessité, et cherchant aussi un peu trop à soulager mes ennuis, en me berçant de chimères, j'avais vécu sans ressources et pour ainsi dire sans asile, ne devant qu'à la commisération la retraite qu'elle m'avait accordée sur l'habitation Chevreuil, Heureusement, l'affreuse détresse où j'ai été plongé pendant ma dernière maladie, m'a fait sentir l'urgence de m'arracher au moins à un état si précaire et si disetteux. Dès ce moment, j'ai banni de ma pensée toute illusion trompeuse, pour considérer ma situation dans son

exacte réalité. J'ai vu que c'était trop d'être exposé sans cesse à manquer de tout, et d'être, en outre, à charge à autrui. Cette pénible et honteuse extrémité ne convient point aux sentiments de l'éducation que vous m'avez donnée, et je suis encore à concevoir comment j'ai pu y languir si longtemps, quand il était en moi de ne devoir mes ressources qu'à mon travail. Revenu soudain de cet écart froissant et croupissant, pour ne plus avoir ni à en gémir, ni à en rougir, je me suis mis sans délai à recommencer encore une fois à gagner ma vie. Or le pays, ainsi que mes facultés, ne m'offrant qu'un seul moyen pour exécuter cette résolution, celui de l'entreprise du bail à ferme d'une habitation, je l'ai saisi sur-le-champ ; et, quoique je ne sois entré en jouissance que depuis deux mois, je m'en trouve déjà très bien. D'abord, mon existence cesse d'être onéreuse à qui que ce soit, ce qui est pour moi une vive peine de moins; ensuite, j'ai, avec le temps, de quoi satisfaire à mes engagements. De i)lus, sont annulés l'embarras et la diffi-

culte de pourvoir à mes l^esoins ; car, pour cela, ma ferme me fournit suffisamment. Je suis même délivré, tant que j'en jouirai, de l'inquiétude torturante d'un avenir me menaçant sans relâche des atteintes de la misère. Je n'ai jamais recherché la fortune, mais être continuellement dénué du plus strict nécessaire est un supplice qui, à la longue, ne peut être supporté par la plus ferme résignation. Voilà donc votre fils devenu un bon fermier, et cet emploi me convient d'autant mieux, que j'ai toujours passionnément aimé la vie champêtre. Aussi, depuis que je porte ce titre, il me semble que j'ai presque oublié tous mes malheurs; ou du moins, préoccupé des soins et des travaux de l'agriculture, ils absorbent en partie les idées sinistres de ma position. Je vis content, parce que je vis tranquille, et je me complais à vous l'annoncer pour faire partager à votre âme sensible l'allégement que la mienne vient de recevoir. •>•>

Pétant bien persuadé que par suite du nou-

veau régime établi en France, il ne pourrait plus y revenir sans danger, son seul désir, alors que la Guyane était devenue sa patrie, était de pouvoir acheter la petite propriété qu'il venait d'affermer.

« Par cela même, continuait Billaud, que le mieux que je goûte ne me montre le malaise d'où je sors que plus horrible , je redoute davantage d'y retomber ; et, quoique ma ferme soit de cinq ans, j'en aperçois d'avance le terme avec sollicitude. Ce qui augmente ce déplaisir, est l'embarras où je retomberais à l'expiration de mon bail, si j'étais forcé de déguerpir avant d'avoir pu profiter du fruit de mes peines et de mes dépenses , puisque ce domaine ne commencera guère qu'à ce terme à être en pleine valeur.

(( Enfin, la propension que j'ai de m'attachcr infiniment aux endroits où je demeure, entre pareillement pour beaucoup dans le regret que j'aurais à être dépossédé. Car, ici, cette habitude devient d'autant plus forte, que les soins que je

126 BILLAUD VARENXE.

me donne pour améliorer cette habitation me la rendent chaque jour plus agréable. Je désirerais donc pouvoir l'acheter, mais j'ignore à qui il faut s'adresser à cet effet. La ferme m'en a été passée par un citoyen de Cayenne, nommé Etienne Franconie, fondé de procuration de la citoyenne d'Orvilliers, veuve ou héritière du propriétaire, portant le même nom et ancien Gouverneur de la Guyane, il y a environ trente ans ; Macaye m'a dit qu'il avait laissé une veuve, un fils et deux filles, qui demeuraient à Rochefort. J'ose vous prier, mon cher papa, de vouloir bien prendre quelques renseignements à cet égard. Le propriétaire n'a rien reçu de ce domaine depuis peut-être dix ans et le porteur de procuration est en avance de 4,000 livres, représentant près de quatre années de bail, les frais ayant excédé les revenus. J'en donnerais de vingt à vingt-quatre mille francs, suivant que le propriétaire serait plus ou moins traitable. A ce dernier prix, je pourrais encore me tirer d'affaire, parce qu'ici, quoique les frais d'exploitation soient assez considérables ^ vu le grand

nombre de bras qui y sont employés, les biens, quand ils sont administrés comme il faut, rendent pour l'ordinaire plus amplement qu'en France. Cela tient à la variété des productions, dont les récoltes tombent successivement dans toutes les saisons, et, qui plus est, chacune d'elle est double. Par exemple, le cacao, le coton, le café se cueillent tous les six mois; de sorte que toutes les dépenses payées, j'espère avoir un excédent chaque année, au moyen des améliorations que je fais, qui me mettra en état de rembourser le capital sans un trop long délai.

!< Si je fais l'acquisition de cette propriété, c'est uniquement pour m'assurer, s'il est possible, la seule ressource qui, me délivrant de la gêne et de la pénurie, me dispensera de mettre votre générosité à contribution. Que du moins, s'il ne m'est pas permis de vous restituer à mon tour une partie des biens dont vous m'avez comblé, fassent le ciel et mon travail que je sois désormais dispensé de vous prier derechef d'en prolonger la série, trop aggravante au gré de ma délicatesse. »

Par un arrêté de Bonaparte, premier consul, en date du 5 nivôse an viii, il fut permis aux déportés du 12 germinal an ni et du 19 fructidor an V, désignés sur une liste officielle, de rentrer sur le territoire de la République. Le nom de Billaud Varenne ne figurait pas sur cette liste. Cependant, Victor Hugues avait reçu, en même temps, du Gouvernement l'autorisation d'appliquer cette loi d'amnistie à Billaud Varenne, si toutefois celui-ci désirait revenir en France. D'après un récit fait par le capitaine Bernard (1), qui était alors aide de camp de V. Hugues, celui-ci annonça cette heureuse nouvelle à Billaud, par une lettre que le général Bernard fut chargé de lui remettre. Voici dans quels termes il raconte son entrevue avec Billaud :

« Je montai à cheval pour aller porter mon

{]) Bernard (Jacifues), né à Draguignan en 1774. Nommé chef de bataillon en 180G, et général de brigade le 5 juillet

message à d'Urvilliers J'arrivai bientôt sous

ses immortels cacaoyers. J'attachai mon cheval au pied d'un arbre et je gravis l'escarpement sous le beau couvert de bois, jusqu'à l'établissement où Billaud Varenne faisait sa résidence. Je le trouvai sous la galerie de sa petite maison , sans étage ; il était couché dans son hamac. Aussitôt qu'il m'aperçut, il se leva, vint à moi et, m'abordant avec la politesse qui lui était familière, il me demanda, en voyant sur ma physionomie cet air de satisfaction que doit avoir tout messager de bonne nouvelle, ce qui lui procurait l'honneur de ma visite : la fin de votre exil, lui dis-je avec émotion; et lui donnant la lettre , j'ajoutai les compliments de félicitations du Gouverneur et les miens. C'était ma deuxième mission de cette nature. J'avais reçu, au dégrad de Cayenne, MM. Barbé-Marbois et Laffon de Ladébat, déportés, lorsqu'ils arrivèrent de Sinnamary pour retourner en France. Ce fut encore moi que le Gouverneur envoya porter aux autres exilés

les premiers secours et les premières conso-

lations. Reçu comme un sauveur à Sinnamary, j'espérais produire le même résultat à d'Orvilliers. Billaud Varenne prit ma lettre ; un sourire glissa sur ses lèvres ; mais ce n'était pas celui de la joie. Il me pria de me reposer dans son hamac ; il lut lentement, sans que je pusse reconnaître en lui la moindre émotion. Il était d'une haute taille, sa figure large et pâle ne révélait, par aucun signe extérieur, une âme aussi énergique. Sa physionomie était pleine de douceur, il portait une perruque de cheveux rouges, coupés à la jacobin. Son accent, ses manières annonçaient de l'affabilité et une distinction que son costume, plus que simple, ne pouvait effacer. Un pantalon, une veste de toile grossière, un chapeau à larges bords, de gros souliers : tel était le costume de ce Spartiate. Le hamac dans lequel je me balançais, en pétillant d'impatience de recevoir une réponse, était le seul meuble de la galerie. Une table et trois chaises communes, à moitié dépouillées , composaient le mobilier de la pièce intérieure de cette maison, occupée par

un des oligarques qui avaient gouverné la France. Et cet homme d'État tenait dans sa main un des premiers actes de la clémence de Bonaparte ! Quel usage allait-il en faire ? Les réflexions se présentaient en foule à mon esprit, et l'étonnement dont je fus saisi ne peut se décrire , quand Billaud s'approchant de moi , sans me dire un seul mot de l'ol^jet de ma mission, me pria d'accepter un verre de punch et de lui permettre d'aller répondre à la lettre du Gouverneur. Vous voudrez bien, me dit-il, le remercier de son empressement à me faire connaître les intentions du Gouvernement à mon égard. Rien dans ces paroles étudiées ne ressemblait à la joie que doit éprouver un exilé , en recevant la nouvelle de son rappel dans sa patrie. Pendant que Billaud Varenne écrivait, je parcourus les alentours de sa maison.

u Revenu à l'habitation, Billaud, qui avait terminé sa lettre, me la remit avec gravité, sans rien m'apprendre de ce que je désirais tant savoir. Mon cheval porta la peine de ce

132 BILLAUD VARENXE.

silence. Le Gouverneur, non moins impatient, parce qu'il connaissait notre Romain, m'attendait sous la galerie de la Maison nationale.

« Il prit la lettre, la lut avec empressement, et me la remit en disant : je m'y attendais.

« Billaud Varenne s'exprimait à peu près ainsi, dans quelques lignes tracées d'une main ferme : « Je sais, par l'histoire, que les consuls « romains tenaient du peuple certains droits; « mais le droit de faire grâce, que s arrogent a les consuls français, n'ayant pas été puisé à « la même source, je ne puis accepter V amnistie (( quils prétendent ni accorder (1), »

Ce qui vient confirmer l'assertion du général Bernard, en ce qui concerne l'amnistie accordée à Billaud et la permission qu'il avait obtenue de revenir en France, c'est un arrêté du 19 fructidor an viir, portant que « tous les individus condamnés à la déportation, autre-

(I) Nouvelle Minerve, 183S, tome II, p. 288.

ment que par des actes du pouvoir judiciaire, et qui sont actuellement à la Guyane française, seront transférés dans le plus bref délai possible dans les lies de Ré et d'Oleron, et mis sous la surveillance du Préfet de la Charente-Inférieure ». Or, si Billaud n'eût pas été compris dans l'amnistie du 5 nivôse an viii, il eût été indubitablement soumis aux exigences de l'arrêté du 19 fructidor de la même année et interné dans les îles de Ré ou d'Oleron. Cependant, il n'en fut rien : Billaud, laissé en toute liberté, dans sa petite habitation, fut traité par le Gouverneur avec les plus grands égards, comme auparavant.

C'est dans cette nouvelle situation que Billaud Varenne écrivit à sa femme une lettre, datée d'Orvilliers, le 21 vendémiaire an ix, et dans laquelle il lui apprenait qu'il venait de supporter une maladie très dangereuse ; qu'il avait été rappelé à la vie, et, faisant allusion à la grâce que lui avait olferte le premier Consul, il disait quil ne voulait pas souiller les quelques jours quil avait encore en perspective par une

déviation pusillanime; qu'il avait tout fait pour acquérir une réputation sans tache et qu'il avait sacrifié, à ce noble et véhément désir, ses affections les plus chères, son repos, sa sécurité, son bien-être.

Il déclarait «avoir un caractère qui, n'aspirant qu'à l'illustration, le rendait capable, disait-il, de triompher de la plus poignante adversité ; que pour n'être plus à charge à personne, il venait de se faire agriculteur et qu'il jouissait d'une tranquillité qu'il n'espérait plus ».

Il lui reprochait doucement son oubli et lui rappelait qu'elle ne lui avait point envoyé de livres, à lui, dont la lecture était la principale et la plus agréable occupation, et qui, en France, s'était composé si soigneusement une petite bibliothèque, sur ses épargnes.

Il ajoutait que c'étaient les mêmes livres qu'il lisait autrefois qu'il voulait relire encore : Homère^ Virgile, Salluste^ Cicéron, avec leur traduction ; Taciie, traduit par Dotte ville ; les œuvres complètes de Plutarque, traduites par Brotier, Montaigne, Charron^ Lock, Montes-

quicn, Jean-Jacques Rousseau, Mahlij^ Voltaire, Raijnal, Newton, Pope, Young.

Il donnait aussi la liste d'objets qu'il désirait, puis il remerciait d'un envoi que lui avait fait un de ses amis et qui lui avait permis de satisfaire « nne fantaisie que j'ai négligée dans la prospérité, dit-il, qui est l'envie, tu le sais, d'avoir de beau linge » , et il ajoutait quelques réflexions philosophiques à ce sujet (1).

Voici une autre lettre de Billaud Varenne, du 5 nivôse an ix, adressée à son père, et dans laquelle il lui exposait les motifs qui l'empêchaient de revenir en France, malgré les appels pressants de sa famille qui, depuis peu, le savait amnistié.

« Totalement livré aux travaux champêtres, j'y gagne encore la faculté de me distraire, sur le surplus de mes peines, et, si ce n'était pas le sensible regret d'être séparé d'une

(1) Catalogue des autographes, du IJ'' Michelin, 2'' partie. 1888, in-8°.

famille qui m'est aussi chère que la mienne, je pourrais dire que jq jouis actuellement d'une destinée qui doit me paraître d'autant plus douce, que je l'ai achetée par une masse bien terrible de tourments. Non^ ce nest pas^ après avoir été si violemment et si loiigiiement battu par la tempête, qiion doit quitter la plage qui permet d'y respirer en paix, quand on en a si grand besoin. Vous concevez que ma santé déjà assez frêle est horriblement usée, ne fût-ce que par les maladies graves et fréquentes que j'ai éprouvées. Et vous en serez persuadé quand vous saurez que, pour m'acclimater, j'ai eu une dysenterie qui m'a duré dix-huit mois ; et sûrement vous auriez reçu plus souvent de mes lettres, si je n'eusse pas été tant de fois à l'agonie, au départ des vaisseaux. Vu le dépérissement de mes forces physiques, je doute que je puisse supporter une longue traversée^ étant très fatigué du mal de mer; et moi, si sensible au froid, le climat de la France ne pourrait plus me convenir aujourd'hui. D'ailleurs, à vous parler franchement, je crois que

le vœu le plus sage que je puisse former, cest qu'on veuille inoublier. Du moins, je n'en demande pas davantage, et peut-être notre commune tranquillité tient-elle à l'accomplissement de ce souhait ardent. N'y aurait-il que cette seule raison, elle serait suffisante pour que ma détermination fût, autant qu'il dép(;nd de moi, irrévocable. Aussi ne voulant point qu'il reste de doute à cet égard, vous verrez, mon cher papa, par ma précédente lettre, que j'ai l'intention d'acheter l'habitation que j^ai prise à ferme.

(( Indépendamment que la situation de ce domaine est très agréable, mon goût dominant pour la solitude et la campagne, fortifié par les soins que je me donne depuis six mois, pour mettre ce bien en valeur, me le rendent d'autant plus précieux que c'est l'asile ou le refuge où j'ai cessé, dans cette contrée, d'exister si fort à la gêne. Quoique mon bail soit de sept années, c'est toujours une jouissance si précaire ! Et si j'étais dépossédé, ce serait un terrible malheur pour moi, puisque non seulement je

138 BILLAUDVARENNE.

retomberais dans la misère, mais de plus elle serait aggravée par le poids accablant des dettes qu'il m'a fallu faire en avances d'emprunts indispensables. Et même, à l'expiration de ma ferme, s'il me fallait y renoncer, comme ce sera positivement Fépoque de la pleine valeur des améliorations que j'y fais, je perdrais encore le fruit de mes déboursés et de mes peines, et j'aurais en outre le cuisant chagrin d'abandonner cette maison, après que la longue habitude d'y séjourner m'y aurait intimement attaché. Le moyen de prévenir ces revers et ces désagréments est de me rendre, s'il est possible, acquéreur de cette habitation. « Elle m'a été louée par le porteur de la procuration des anciens propriétaires, appelés comme elle d'Orvilliers. Depuis mon bail passé, cette maison est entrée dans la classe des domaines nationaux. Je me serais pourvu ici pour en faire l'achat, au lieu de demander simplement la ratification de mon bail , ce qui m'a été accordé ; mais il n'y a pas de loi qui autorise la vente des biens nationaux dans

les colonies. Il faut donc réclamer cette vente auprès du Gouvernement, c'est ce que je fais. Cette démarche n'ayant rien que de légitime, j'ose en attendre un plein succès. Puisqu'on doit savoir que je ne puis la payer qu'à l'aide des améliorations dont je m'occupe, je prie qu'on veuille m'accorder des termes, ce qui se pratique dans toutes les ventes de cette nature, et qu'ils soient graduels , pour être plus à portée de les acquitter, à mesure que les produits s'agrandiront.

(( Enfin , ne présumant pas qu'on ait l'intention que je la paye trop au delà de sa valeur, je consens à en donner jusqu'à 24,000 livres, au taux même du cours de l'argent en France, quoiqu'elle ne soit estimée que 20,000 livres, argent des colonies. Pour traiter cette affaire, je pense qu'il faut s'adresser à quelque Conseiller d'Etat, et s'il est vrai que Barère soit de ce nombre, je présume qu'il me rendra ce service important avec zèle.

» Si j'obtiens ce que je désire, de grâce

cessez de vous affecter si vivement de ma des-

140 BILLAUDVARENNE.

tinée. soustraite désormais aux atteintes d'une poignante pénurie : ce sera déjà un grand soulagement. Après l'éducation que vous m'avez donnée, concevez-vous ce qu'il m"a fallu endurer, quand j'ai été réduit à mendier, pour ainsi dire, jusqu'à la retraite que j'avais reçue de la pitié sur l'habitation Chevreuil. C'est là ce que m'a valu la folie de me nourrir d'espérances qui, à la vérité, étaient tout ce qui me restait, au comble du malheur; mais qui, examinées au flambeau de la raison, n'en étaient pas moins un délire. Je rends grâce à ce que l'adversité a de poignant, puisque c'est son excès qui m'a appris que je devais, par mon travail, pourvoir à ma subsistance, sans être à charge à qui que ce soit ; et je n'ai plus à rougir envers ceux qui veulent bien m'obliger, lorsque je me mets en mesure de les satisfaire à mon tour.

<( Sans doute, mon cher papa, il est déchirant pour mon cœur d'être privé de la satisfaction de vous serrer contre mon sein ; mais rappelez-vous, qu'après notre dernière entrevue,

nous ne pouvions même pas nous llatter de jamais entendre parler l'un de l'autre, et je regarde comme une insigne faveur du ciel qu'il me soit encore permis de recevoir de vos lettres et d'y répondre. Que cette consolation supplée donc aussi chez vous celles qui vous manquent. Qu'importe la distance, dès qu'on peut l'abréger par de si doux entretiens, et que d'ailleurs Tespace en est rempli par l'étendue d'une tendresse réciproque.

(( Puisse cette lettre ramener dans votre

àme un peu plus de sérénité, en vous donnant la certitude que votre pauvre fils est un peu moins infortuné qu'antérieurement. Il serait difficile, pourtant, qu'elle vous causât un contentement aussi vif que celui que m'a fait sentir votre précieuse lettre. Ce n'est pas seulement l'expression réitérée et touchante de votre attachement qui m'a pénétré du plus délicieux attendrissement ; l'assurance que j'en reçois que vous jouissez d'une bonne santé, ainsi que ma chère maman, m'a transporté d'allégresse, et c'est là ce qui maïKjuait ;\ la lueur du bien-

li-2 BILLAUD VARENXE.

être qui commence à poindre pour moi. Car votre pénultième lettre date d'un an. Au surplus, tout porte à croire que la guerre touche à son terme, et cet obstacle une fois levé, nous pourrons jouir dès lors moins rarement de la satisfaction si douce, pour des âmes sensibles, d'épancher à l'envi leurs tendres émotions.

« Sous ce rapport, mon cher papa, l'attente où vous êtes du retour de mon frère Henri en Europe, me complaît autant qu'à vous, et je souhaite avec bien de l'ardeur qu'il arrive de Saint-Domingue au printemps prochain, comme vous me dites qu'il vous l'a promis. Depuis dix-huit ans, ce me semble, qu'il est parti, il est temps qu'il vienne enfin respirer l'air natal. Je me féHciterai d'autant mieux de son séjour à la Rochelle, que le plaisir que vous en éprouverez contribuera à atténuer ce qui peut vous déplaire dans mon éloignement. En voyant autour de vous la plus grande portion de votre famille réunie, la joie que vous en aurez, je Tespère aussi fortement que je le désire, fera que vous vous apercevrez moins de mon

BIOGKAPHIK. 143

absence. D'ailleurs, elle ne sera que corporelle, et déjà, je me transporte en idée au milieu de cette heureuse réunion et j'en jouis en imagination, sinon aussi réellement, toutefois avec des sensations aussi profondes que si j'y étais.

« J'aurais eu bien plus de satisfaction, si mes récoltes plus avancées m'eussent permis de vous envoyer du café et du chocolat. Bien sûr que vos déjeuners de famille vous paraîtront plus savoureux, quand ils seront composés des productions que j'aurai moi-môme cultivées; à ce prix, le métier d'agriculteur ne me plaît que davantage, et je souris à la perspective d'avoir des denrées de ce genre à vous offrir à la première occasion. Que le plaisir soit égal de votre part en les recevant. Je vous le répète, mon cher papa, et je vous en adjure, ne me replongez pas dans la désolation par la pensée que vous soyez chagrin à cause de moi, lorsqu'il y a moins sujet que jamais

(( BiLLAUi) Yarenne. »

144 BILLAUD VARENNK.

Le même jour, 5 nivôse an ix (26 décembre 1800), Billaud Varenne écrivait aussi à sa femme une lettre dans laquelle il se félicitait de sa nouvelle profession d'agriculteur, qui le mettait à l'abri du besoin, et il lui déclarait qu'il n'avait aucune envie de rentrer en Europe : « puisqu'on a si violemment brisé les nœuds qui m'attachaient à l'espèce humaine, dit-il, on m'a dispensé de rester, de devenir envieux de les renouer. »

Il lui donnait des renseignements sur la propriété d'Orvilliers , lui envoyant un pouvoir pour l'acheter, et il lui recommandait, en terminant, de le remplacer auprès de ses parents et de les consoler en son absence.

Ce qui, jusqu'ici, avait beaucoup contribué à soutenir le courage de Billaud Varenne, c'était surtout le souvenir de ses parents et de ses amis; c'était l'amour de sa femme : celle-ci avait continué à correspondre avec lui, et toutes ses lettres étaient empreintes de la plus tendre affection pour lui. De son côté, il lui avait constamment été attaché; aussi quand, au com-

BIOGRAPHIE. lis

mencement de Tan x, il apprit d'une source certaine qu'elle avait fait prononcer son divorce, il en fut atterré. Ce coup lui fut d'autant plus sensible, qu'il était pour lui tout à fait imprévu, et la douleur qu'il en ressentit fut si profonde, que rien ne put désormais l'effacer.

Nous allons indiquer dans quelles circonstances singulières et vraiment romanesques ce divorce fut demandé et prononcé.

Un riche armateur américain, naturalisé Français, Henri Johnson, né à Boston en 1744, fixé eu France depuis longtemps et devenu républicain exalté, s'était attaché de bonne heure à la ligne politique suivie par Billaud Varennc. Quand vint la réaction thermidorienne, il soutint secrètement Billaud par sa fortune; mais, connaissant sa fierté, il le fit toujours sans se faire connaître. Billaud Varenne avait, un jour, à faire imprimer une de ses défenses contre Lecointre. Il porta son manuscrit chez l'éditeur, dans un moment où Johnson se trouvait présent. « Vous le tirerez à 500 exemplaires, lui dit Billaud, je n'aurais pas le moyen de le faire

146 BILLAUD VAREXNE.

tirer à un plus grand nombre. » Lorsque Billaud fut parti, Johnson dit à l'éditeur : « Tirez-le à 2,000 exemplaires, je me charge des frais de ces l,oOO exemplaires supplémentaires que vous me remettrez à l'insu de Billaud Varenne et gardez le plus profond secret sur ce fait. »

Quand la réaction, grandissant contre les anciens membres du Gouvernement, demandait à cor et à cris par ses organes la tète de Billaud Varenne et celles de ses collègues, Johnson, qui craignait pour ses jours, lui fit offrir de le faire sortir de France. Billaud Varenne refusa énergiqueraent. Quand il fut condamné à la déportation, et tandis qu'il était encore enfermé au château d'Oleron, Johnson se présenta à sa femme et lui annonça qu'il était résolu à faire de très grands sacrifices, s'il le fallait, pour faire évader Billaud Varenne du château d'Oleron. Dans la position critique et douloureuse dans laquelle elle se trouvait, ne croyant pas devoir refuser une ofi're aussi généreuse, elle en fit immédiatement part à la famille de son mari, laquelle s'empressa de l'accepter, avec

autant de reconnaissance que de joie. Il ne manquait plus que l'assentiment de Billaud; celui-ci, prévenu secrètement, le refusa de la manière la plus formelle, en disant que la Convention nationale avait seule le droit de proclamer sa délivrance, en revenant sur l'injuste condamnation prononcée contre lui. Ce refus si catégorique ne découragea cependant pas Johnson; d'abord, il pria la famille de Billaud de le considérer comme un ami, qui ne craindrait désormais ni les sacrifices, ni les démarches les plus pénibles pour arracher Billaud au sort qui le menaçait.

Quand Billaud fut parti pour Cayenne, Johnson proposa à sa femme et à sa famille d'armer un corsaire à la Rochelle pour l'enlever de la Guyane et le transporter en Angleterre ou aux Etats-Unis. L'ofi're fut transmise à Billaud Varenne, cjui refusa encore de l'accepter.

I*]nfin, le 3 ventôse an iv (22 février 1796), M'"" Billaud Varenne reçut une lettre de son mari fjui l'engageait fortement, dans leur intérêt commun, à ne pas se rendre auprès de lui, et

dans une autre lettre du 9 frimaire an v (25 novembre 1796), de Sinnamary, adressée à son père, il s'exprimait à ce sujet d'une manière encore plus formelle :

« Je vous fais, mon cher papa et ma chère maman, mille remerciements d'avoir reçu chez vous ma malheureuse femme. Je n'attendais rien moins de la bonté de votre cœur, et c'est une grande consolation pour moi que de la savoir auprès de vous; avec le titre de votre fille, elle en a toutes les vertus. Je suis donc persuadé que vous la trouverez digne de votre bienveillance et de votre tendresse. J'ose même vous prier de ne rien négliger pour la faire renoncer au projet qu'elle a conçu de venir me rejoindre pendant la guerre. Il ne faut pas qu'elle soit la victime de sa générosité. Sans doute, je désirerais que tout cela pût se faire, sans qu'il vous en coûtât de l'embarras, des soins et de la dépense. Mais puisque ma mauvaise destinée veut que nous vous soyons sans cesse à charge, au moins ne sera-ce pas sans en ressentir la

plus vive reconnaissance ; vous savez que c'est le seul retour que des enfants peuvent offrir à leurs parents. Recevez donc celui que notre cœur vous présente ; et, quelque chose qui arrive, n'abandonnez pas l'infortunée qui me remplacera pour vous chérir, autant que je le fais moi-même. Avec cette certitude et celle de mériter et de conserver votre affection, tous les événements de la vie me seront bien moins pénibles à supporter, car le plus ardent de mes vœux sera rempli. Tels sont les sentiments que je vous dois à jamais et dont je vous prie, ainsi que ma chère maman, d'agréer l'hommage.

(( Votre fils très respectueux.

{( BiLLArD VaRENNE. ))

La femme de Billaud, ne pouvant rejoindre son mari, n'avait pas cessé de faire des démarches pour lui venir en aide et adoucir, autant que possible, sa captivité. Elle essaya vainement de lui faire parvenir des effets et do

loO BILLAUD VARRXXE.

l'argent, par des navires qui malheureusement furent toujours capturés. Johnson l'avait aidée, au moyen des relations et des protections que sa fortune lui avait acquises à Paris. Elle avait obtenu du Directoire, le 24 brumaire an IV (15 novembre 179o), Tautorisation de rejoindre son mari à la Guyane et aux frais de la République. Elle se rendit à la Rochelle, dans le voisinage du port où se faisaient les embarquements pour Cayenne et au milieu de la famille de son mari. A cette époque , les Anglais étaient à peu près maîtres de la mer. Outre les dangers de toutes sortes qu'offrait un si long voyage, il y avait encore à craindre pour la femme de Billaud, dès qu'elle serait arrivée, les terribles fièvres qui n'épargnent personne ; la position de Billaud Varenne n'en fût devenue que plus pénible et plus embarrassante. Le tempérament faible et délicat de ]y[me Billaud était un obstacle suffisant pour l'empêcher d'entreprendre un pareil voyage ; aussi des représentations bienveillantes lui ayant été faites à cet égard, tant par Johnson

BIOGRAPHIE. loi

que par la famille de Billaud Varenne, elle renonça à partir.

Ce fut alors que Johnson lui proposa de faire prononcer son divorce et de l'épouser, afin qu'il pût lui donner toute sa fortune, dont Billaud pourrait ensuite profiter. La femme de Billaud, malade et sans ressources, venait de perdre sa mère et ses deux frères ; elle se trouvait seule et sans famille, quand Johnson lui tendit une main protectrice et secourable. Elle aimait beaucoup son mari, ils avaient vécu heureux ensemble pendant plus de dix ans, et elle espérait encore pouvoir se réunir à lui. Elle ajourna longtemps sa réponse , puis elle fit connaître cette proposition au père de son mari, en lui demandant ses conseils. Elle parait en avoir obtenu au moins une approbation tacite. Enfin, se trouvant dénuée de tout, abandonnée de la plupart de ceux qu'elle avait connus au temps de l'élévation de son mari et obligée de se soumettre aux plus dures privations, elle finit par accepter la proposition de Johnson, (]ui devenait de plus en i)lns pressant, voulant,

disait-il, que toute sa fortune revint un jour à Billaud Varenne, malgré sa répugnance, et, comme il était infirme et déjà d'un certain âge, il pensait qu'il pourrait en jouir bientôt.

C'est plus de dix-huit mois après le départ de son mari que la femme de Billaud Varenne demanda son divorce. Elle obtint, le 25 nivôse an v, devant le Tribunal civil de la Seine, un jugement qui admit le divorce, pour cause d'absence du mari, et ce divorce fut prononcé devant la XP municipalité de Paris , le 29 du même mois (18 janvier 1797). Johnson réalisa sa promesse, par son contrat de mariage, signé le 8 pluviôse suivant, devant M® Dubos, notaire à Paris, contenant renonciation de la date du divorce et la donation qu'il fit à sa femme de la totalité de sa fortune. Leur mariage fut célébré à Paris, à la XP municipalité, le lendemain, 9 pluviôse an v (28 janvier 1797). La femme de Billaud Varenne habitait encore rue Saint- André-des- Arts, n° 43.

Voici la reproduction de l'acte de mariage, tel qu'il fut reconstitué, parmi les actes de l'état

civil, d'après un extrait délivré le 24 pluviôse an V :

(( Onzième arrondissement de Paris an v.

« Du neuf pluviôse an v de la République. Acte de mariage de Henry Johnson, propriétaire, né à Boston, en Amérique, domicilié à Paris, passage des Petits-Pères, n°9, division de Guillaume Tell, fils majeur de défunt Henry et de Marie Stuart sa veuve, domiciliée à Boston ;

« Et de dame Angélique Doye, divorcée de Jacques-Nicolas Billaud, née à Yerden, près Osnabruck, en Westphalie, fille majeure de défunt François et de dame Angélique Tebbing, son épouse.

(( Les époux ont déclaré à haute voix prendre en mariage, l'un Anne-Angélique Doye, l'autre Henry Johnson, en présence de quatre témoins majeurs.

(( Pierre-Antoine-François Dhang'ard, officier public, a prononcé que, au nom de la loi, les dits époux sont unis en mariage et a signé aux registres avec les époux et les témoins.

lo4 BILLAUD VARENNE.

c Collationné par moi, soussigné, officier public de l'état civil pour le onzième arrondissement de Paris. Signé Leblond. »

Dans ses Souvenues thermidorie?is, Georges Duval, auteur dramatique, écrivit (1) : « Il fut des femmes, il en fut beaucoup, qui jouèrent un rôle admirable dans la Révolution ; les exemples les plus éclatants de courage, d'abnégation, de dévouement ont été donnés par des femmes, et l'histoire transmettra à l'admiration de la postérité les noms de M"" de Sombreuil, de la fille de Cazotte, de M""^ de Lavergne, épouse du commandant de Longwi, qui, dans la fleur de la jeunesse et de la beauté, entendant prononcer la condamnation à mort du respectable vieillard, dont elle avait été la fidèle compagne, et voulant partager la gloire de son échafaud, proféra le cri de : Vive le Roi! au milieu du tribunal d'assassins, qui lui accorda à l'instant la faveur qu'elle sollicitait, et dont elle se montra digne,

(I) Souvenirs thermidoriens, t. I, p. 62.

par une fermeté qui ne se démentit pas, même sur l'échafaud, où elle répéta, à plusieurs fois, le cri de : Vive le Roi ! qui Ty avait fait monter. « Mais il fut d'autres femmes, et j'ai regret à le dire, que la loi du divorce ne présenta pas sous un jour aussi avantageux. Combien n'en vit-on pas qui, au lieu de s'associer aux périls de leurs époux incarcérés, cachés ou proscrits, s'empressèrent de profiter de la loi du divorce pour rompre des liens qui ne leur offraient plus que des dangers à courir ! Je n'en citerai qu'une, parce que je l'ai connue : c'était la femme de Billaud Varenne, qui fit sa demande en divorce le jour même où son mari fut condamné à la déportation, et qui se remaria huit jours après celui où il partit pour Cayenne. Et j'en sais quelque chose, car c'est moi qui rédigeai son contrat de mariage, dans l'étude de M*' DuIjos, notaire, rue Saint-Jacques, et qui fus l'un des témoins de son mariage, à la municipalité de la rue Mignon. En supposant que Billaud Varenne fût aussi peu aimable comme mari que comme personnage politique, il me semble

156 BILLAUD VARENXE.

que la citoyenne son épouse, d'ailleurs une des plus belles femmes que j'aie vues, aurait pu attendre, pour divorcer et convoler, qu'il fût arrivé à sa destination, c'était l'affaire de quelques semaines, et les convenances auraient été mieux gardées. »

Georges Duval n'était ni indulgent, ni aimable pour cette jolie femme qu'il connaissait. Il s'est montré bien injuste à son égard ou sa mémoire l'a bien mal servi.

La femme de Billaud suivit dans sa demeure Johnson, son nouveau mari; elle a déclaré plus tard que celui-ci, autant par dignité personnelle, que par égard pour Billaud Varenne, proscrit et malheureux, n'avait exigé d'elle que son amitié et d'autres droits que ceux de protecteur et de père adoptif. Ils ne cessèrent néanmoins de s'occuper tous deux à chercher à améliorer le sort de Billaud Varenne, ce qui avait été le but constant de leur union.

Les relations avec Cayenne étaient devenues presque nulles, à cause de la guerre et l'échange des correspondances s'en ressentait beaucoup;

le proscrit resta longtemps sans nouvelles. Au milieu de tous les tourments de l'exil et de la misère, il n'oublia jamais ses parents, ni sa femme, dont il ignora longtemps le divorce. Vers la fm de Tan vi, ayant reçu une lettre de son père, qui gardait le silence à l'égard de sa fenime, il en fut très inquiet. Aussi dans une lettre qu'il lui adressa, de l'habitation dite de Chevreuil, le 29 vendémiaire an vu (10 octobre 1798), il le suppliait de continuer sa bienveillance à l'égard de sa femme et il ajoutait :

« Il est possible que, poursuivie par le malheur, son âme aigrie vous ait paru moins susceptible de répondre aux bontés de la vôtre. L'excès de l'affliction conduit au désespoir, et le désespoir n'est lui-même qu'un vertige. C'est ce qui fait que les infortunés sont d'autant plus à plaindre que leur mauvaise humeur n'exhale que mécontentements qui déplaisent et qui lassent. Mais vous, si affectueux, si généreux, vous aurez distingué, vous aurez excusé ce qui n'appartient point au caractère. Celui de celle

158 BILLAUD VAKENNE.

malheureuse m'a toujours paru rempli de candeur et, dans la dernière lettre qu'elle m'a écrite, elle me parle de vous et de ma chère maman, avec tant d'intérêt, tant d'attendrissement, que si vous aviez quelques reproches à lui faire, je suis bien sûr qu'elle les effacera par l'attachement qu'elle vous doit et qu'elle vous porte.

« Cette recommandation en faveur de votre fille s'adresse donc aussi à ma chère maman. Vos sentiments étant uniformes, je ne vous sépare pas plus dans ce que je vous écris que dans mon cœur. Elle qui a tant désiré une fille, elle continuera d'accorder, j'en suis certain, l'amour qu'elle lui réservait à celle que je lui ai donnée

« Votre fils respectueux.

« BiLLAUD VaRENNE. »

A peu près à la même époque, M'"*^ Johnson reçut de Billaud Varenne une lettre dans laquelle il traçait un tableau déchirant de ses privations et de la misère à laquelle il était réduit.

Ce fut le cœur plein de l'affliction que lui causait cette pénible nouvelle qu'elle écrivit à M. Billaud père, le 25 pluviôse an vu (15 février 1799; :

« Cher Papa,

« Il est temps enfin de rompre le silence et de faire entendre à votre àme sensible la voix de Ihumanité. Je ne prétends pas que vous fassiez des sacrifices, mais seulement que vous me secondiez dans le désir ferme que j'ai de secourir le plus vertueux et le plus infortuné des hommes. C'est votre fils et l'ami choisi de mon cœur, dont l'injustice des hommes m'a séparée, après une union parfaite de dix années. C'est donc mon devoir, comme c'est aussi le vôtre, en qualité de bon père, de ne pas laisser périr de misère l'innocent. Je n'ai qu'une grâce à vous demander. Je vis retirée à la campagne, auprès de l'ami qui m'a prêté une main sccourable dans mon délaissement. Comme il est malade depuis plusieurs mois, je lui dois des

ItJU BILLAUD VA RENNE.

soins. Je suis donc éloignée de toutes nouvelles; mais puisque c'est du port de Rochefort que partent les bâtiments pour Cayenne, ayez la bonté de me prévenir quand il y en aura pour ce pays. Quant à l'argent qui lui était destiné, depuis une année, j'ai doublé la somme; ainsi nous pouvons envoyer vingt-cinq louis par la première occasion ; il en restera encore vingt-cinq pour une autre fois. Comme vous et moi, nous ne sommes que les dépositaires de cet argent, et qu'il appartient à Billaud, vous ne devez faire aucune résistance pour vous en occuper. Je vous supplie de me pardonner si je puis vous déplaire en quelque chose. Mon cœur ne connaît pour vous d'autre sentiment que celui de l'amitié et de l'attachement le plus tendre. Je vous demande aussi pardon de toute la peine que je vous donne. J'aurais désiré vous l'éviter; mais vous voyez que je suis dans l'impossibilité de le faire. Sans la maladie du citoyen Johnson, j'aurais été moi-même vous embrasser et vous délivrer de tous ces embarras. L'intention du citoven Johnson était

d'expédier lui-même un bâtiment dans ce pays ; mais je crois bien qu'il ne se relèvera jamais de sa maladie.

« Veuillez recevoir, ainsi que ma chère maman, les plus tendres embrassements de votre fille soumise.

(( Angélique ».

Billaud père lui répondit le 15 ventôse suivant :

« Je suis pénétré de voir les sentiments que vous conservez pour ce malheureux. Je désirerais que ma position pût me mettre dans le cas de lui donner quelque secours ; mais toute ma fortune, ainsi que celle de mon épouse, n'ayant consisté qu'en rentes qui m'ont été toutes remboursées en papier dans l'année, tant soit peu aisé que j'étais, je me trouve maintenant gêné, et, cependant, si je pouvais trouver une occasion tant soit peu sûre, je ferais des sacrifices

pour vous seconder.

162 BTLLAUD VARENNE.

« Le malheur est que ces occasions sont rares. On avait bien parlé d'un armement pour ce pays ; mais il est à craindre que la disette de marins ne vienne à le retarder. Cependant, si je parviens à avoir connaissance de son départ, je ne manquerai pas de vous en prévenir. Je suis mortifié de Findisposition de notre ami commun et souhaite qu'elle n'ait pas de suites graves ; car, maintenant, on a besoin de conserver ceux qui vous aiment, et ils sont si rares. »

]y[me Billaud Varenne, qui connaissait l'état de gêne dans lequel se trouvait Billaud père, lui répondit le 26 du même mois :

(( Je vous le recommande de nouveau, ne vous occupez pas de l'argent; faites-moi part seulement de la première occasion que vous aurez. Je suis d'avis, pour le moment, de lui envoyer 600 livres ; à la prochaine occasion, j'en enverrai autant. Vous ne me refuserez pas cette petite consolation, la seule qui me reste

BIOGRAPHIE. It33

sur la terre. Si j'ai conservé mes tristes jours, c'était dans l'unique espérance d'être utile à cet innocent opprimé. Pourvu que notre secours arrive encore à temps I Ah Dieu ! quel tourment pour mon âme ! avoir entre les mains de quoi soulager l'infortune, et ne pouvoir le faire !

« Je roule mille projets dans ma tête pour le tirer de cette aifreuse situation. J'ignore si je réussirai, mais Dieu connaît la pureté de mes intentions. »

Le mois suivant, en germinal an vJi (avril 1799), une occasion favorable s'offrit pour faire passer au malheureux proscrit quelques secours en argent; mais le navire qui devait partir de la Rochelle reçut inopinément contre -ordre, et Billaud fut, cette fois encore, privé de ce qui nurait pu apporter quelque soulagement à son existence.

Au milieu de ces fûcheux contretemps, qui se renouvelaient sans cesse et jetaient le découragement dans le cœur de ceux qui pre-

164 BILLAUDVARENNE.

naient tant d'intérêt à l'infortune de Billaud Varenne, une lueur d'espérance et de bonheur vint ranimer sa famille désolée ; Barèrc était rappelé de son exil : « Mon fils étant dans la même position, écrit Billaud père, dans une lettre adressée à M™^ Johnson, et ayant l'avantage d'avoir subi avec patience la peine qu'on lui a infligée, il devrait jouir certainement de la même faveur; de sorte qu'après les bonnes intentions que vous m'avez témoignées à son égard, je ne fais nul doute que vous vouliez vous donner la peine de faire de nouvelles démarches pour obtenir en sa faveur la même grâce ; le temps paraît favorable. Mon seul désir maintenant serait de pouvoir l'embrasser encore une fois avant de mourir. J'estime qu'il n'y a rien à négliger pour lui faire accorder cette liberté, et soyez convaincue que je vous en aurai une reconnaissance éternelle, si vous pouvez être assez heureuse pour y parvenir. » M"^^ Johnson lui répondit, le 17 thermidor an vn (6 août 4799) : « Soyez persuadé que je n'ai pas attendu jusqu'à ce jour pour m'oc-

cuper de mon infortuné Billaud. On a demandé d'abord Barère, pour avoir plus facilement Billaud, Mais le crime redoute toujours de se trouver en face de l'innocent, et l'indigne Garât a fait rejeter la demande (1). Cet homme, très indulgent pour les royalistes, est impitoyable pour les républicains. J'ai été malade pendant deux jours de son infâme et absurde discours ; mais des âmes vertueuses ont ranimé mon courage, et j'espère être plus heureuse dans un autre moment

« Angélique. »

A toutes ces douleurs vint s'ajouter un malheur véritable pour M™^ Johnson : depuis quelque temps M. Johnson, son mari, était alité, atteint d'une maladie très grave à laquelle il succomba le 5 nivôse an viii.

« C'est l'àrae pleine de douleur, écrivait M'"*^ Johnson à M. Billaud père, et le cœur

(1) Su.ince du 14 tliormidor an vu.

déchiré, que je réclame vos prières auprès de la Providence, pour soutenir mon courage chancelant. Poursuivie constamment par le malheur, je viens de perdre celui qui me servait de père; son âme s'est envolée comme celle d'un ange. J'ai vu, seule, l'aspect de la mort, et la terreur est restée dans mon cœur affligé. Les derniers mots qu'il a prononcés, cet homme incomparable, ont été d'invoquer le ciel pour ma conservation et la conservation de ceux qui me sont chers. Pardonnez-moi, cher papa, de vous entretenir d'un objet aussi triste ; mais où pourrais-je déposer mes chagrins , si ce n'est dans le sein de celui que je regarde toujours comme mon père. Les apparences peuvent être contre moi, mais mon cœur est pur, et cj[uand vous saurez toute la vérité , vous rendrez justice à celle que vous nommiez autrefois votre fille

« Angélique. »

Cette mort affligea la famille Billaud, qui

ne pouvait manquer de reconnaissance envers un homme qui avait donné tant de preuves de sollicitude et de dévouement pour le malheureux Billaud. Elle avait conservé toujours quelques doutes sur la sincérité des sentiments de M'"^ Johnson envers son premier mari ; maintenant qu'elle se trouvait libre , jeune encore et riche , le moment était venu de connaître au juste la vérité à cet égard.

Johnson, en mourant, avait laissé à sa femme une fortune qui s'élevait à plus de 500,000 francs, somme importante pour cette époque, et représentée, pour la plus grande partie, par des immeubles situés à Paris et en Normandie.

La famille de Billaud ne lui avait pardonné cette union singulière qu'à une condition : c'est que d'un commun accord avec M. Johnson, elle consacrerait toute son existence et sa fortune à soulager le sort du pauvre exilé. Aussi, le 18 nivôse an vm (8 janvier 1800), Billaud père lui écrivit une lettre dans ce sens. Après lui avoir adressé quelques paroles

de consolation sur la mort de M. Johnson, il lui dit :

« Si vous avez perdu un ami qui vous a consolée dans vos peines, pensez qu'il en existe encore un, qui peut encore, je l'espère, avoir le bonheur de vous posséder. Mon seul souhait, avant de mourir, est de pouvoir l'embrasser encore une fois et de vous voir réunis. Dieu veuille, qu'avant ce terme, j'aie cette satisfaction. Je ne doute pas que, dans la circonstance, vous ne fassiez toutes les démarches nécessaires pour me la procurer, et, pour lors, le titre dont vous me qualifiez ne sera plus dans le cas de procurer des difficultés, et vous me trouverez à votre égard tel que je pense vous l'avoir toujours témoigné. »

Vers cette époque, Billaud Varenne avait été autorisé à revenir en France ; mais on sait comment il accueillit cette amnistie. Il ne connaissait pas encore le divorce de sa femme et nul dans la famille n'osait lui en faire la révéla-

tion. On craigriait d'ajouter à ses tourments la douleur terrible que lui causerait certainement cette étrange nouvelle. Sa correspondance semblait indiquer déjà, chez lui, de funestes pressentiments. Dans sa lettre du 27 thermidor an VIII, adressée à son père, il lui écrivait :

« A l'égard de ma femme, je vous avoue que le silence absolu que vous gardez dans vos deux lettres sur son compte, ne m'a point échappé, et connaissant la tendresse de votre cœur, il me paraît l'indication funeste que vous n'êtes pas satisfait d'elle, ou du moins, il me le fait appréhender. Je ne sais quel sujet de mécontentement elle a pu vous procurer; mais si elle avait eu ce malheur, quel qu'en fût le genre, songez, je vous en conjure, mon cher papa, dans quel gouffre d'adversité les revers l'ont aussi plongée. Ils sont trop rares ceux qui, en butte à des coups si terribles et si bouleversants, ont la tôte assez forte pour ne la pas perdre; et tel qui dans la prospérité eût mené toute sa vie une conduite exemplaire, accablé

l'O BILLAUDVARENNE.

soudain par Tinfortune et se laissant entraîner par le désespoir, se précipite de là dans les écarts. C'est alors qu'on a plus besoin que jamais des monitions de la sagesse, c'est alors que le délaissement des gens vertueux achève de concourir à la perte de l'être abandonné. C'est donc sous ce rapport, c'est au nom de la tendresse que vous me témoignez , c'est en comptant sur votre irrésistible penchant à vous intéresser à tout ce qui a des droits sur votre âme, que je vous rappelle ceux que lui ont acquis auprès de vous le titre de mon épouse. Si toutefois elle a été capable de manquer à ce qu'elle vous devait, pardonnez quelque chose à la morosité qui accompagne le malheur. On est bien près de déplaire à autrui dans la tourmente d'une affreuse situation qui fait qu'on devient insupportable à soi-même. Mais quand la force de l'orage a faibli, plus de calme restitue la réflexion et l'on est plus disposé à réparer ses déviations depuis la tempête. La retraite et l'obscurité, l'austérité de principes et la régularité de mœurs forment le modèle que je

m'applique à présenter à ma femme, il est vrai d'un peu loin, pour qu^elle puisse s'en pénétrer, en le contemplant. Que vos bons conseils l'y ramènent, si elle s'en est écartée ! A qui appartient-il davantage, qu'à la voix imposante de la paternité, de faire rentrer l'égarement dans le droit chemin! D'ailleurs, tant que nous avons vécu ensemble, il faut le dire à sa louange, sa conduite a constamment été sans reproches, et je suis loin de croire qu'elle ait ouiilié que l'observation rigoureuse des vertus est le premier devoir, comme l'unique source d'une satisfaction pure.

(( Je l'apprends par moi-même, puisqu'en dépit de l'aigreur de mes souffrances, j'en trouve l'ample dédommagement dans la sérénité et le témoignage consolateur d'une conscience intacte; dans la certitude que tant de persévérance et de fermeté opposées à tant de sacrifices douloureux me rendent de plus en plus digne de votre attachement et par conséquent de l'estime de tous les gens de bien ; enfin, dans l'espoir si flatteur et qui a toujours

172 BILLA.UD VABENNE.

été mon objet, de recueillir la gloire immortelle qui attend tôt ou tard l'homme probe, qui ne s'est pas plus démenti, étant assailli par les angoisses des revers, que lorsqu'il fut bercé par les prestiges séduisants de la prospérité

« BiLLAUD VaRENNE. ))

Pour dissiper les soupçons que commençait à faire naître en lui le silence gardé sur le compte de sa femme, son frère lui annonça que celle-ci, après un long éloignement, allait revenir à la Rochelle, dans sa famille. Billaud Varenne en exprima toute sa joie dans une lettre qu'il adressa à son père le S nivôse an ix (26 décembre 1800) :

« J'ai lu avec satisfaction, dans la lettre de mon frère Benjamin, que ma femme allait aussi se rendre à la Rochelle. Je ne doute pas qu'elle ne vous y prodigue toutes les attentions et tous les soins qu'elle doit aux parents de son époux, autant par sentiments que

par devoir. Ainsi cette réunion ne peut manquer de concourir à votre plus grand contentement, et moi-même j y participe; car la joie de mon cœur réside particulièrement dans le bon accord et l'union intime de tous les êtres avec lesquels les nœuds du sang me lient si étroitement. Que si par malheur il s'était élevé quelques nuages, n'écoutez que les impulsions bienveillantes de votre âme, et ils seront bientôt dissipés. Point de ressouvenirs amers dans de si doux rapprochements. Quand tout porte à se chérir, il est aussi enchanteur de ne songer qu'à s'en manifester les tendres témoignages, qu'il est navrant de les comprimer. »

En effet, M. Billaud père avait prié MJ^^ Johnson de revenir dans sa famille. Celle-ci répondait le 24 prairial an ix : « Votre lettre m'a transportée de joie; j'irai bientôt embrasser vos genoux. Je n'ai pu encore faire ce voyage, étant seule à la tête de toutes mes affaires, et venant d'acheter une campagne qu'il a fallu mettre en état, ol'ai fait construire un apparte-

174 BILLAUD VAUENNE.

ment pour mon cher papa et ma chère maman, que j'espère avoir un jour ou l'autre. Comme Billaud aimerait ce local au milieu cVune vaste prairie, un air pur, des points de vue enchanteurs !

« Adieu, mon cher papa, permettez que je vous embrasse mille fois, ainsi que ma chère maman et mon cher frère ; je me propose bien de le gronder, lui qui ne m'écrit jamais, lui qui écrit si bien.

« Votre soumise fille,

« Billaud Varenne,

« V® Johnson. »

Mais toute illusion, au sujet de ce divorce, devait bientôt cesser. Quelques mois après cette dernière lettre de M°"^ Johnson, ce terrible secret, qu'on avait caché si longtemps et avec tant de soin, était enfin parvenu à traverser les mers. Billaud Varenne avait tout appris à Cayenne, au mois de décembre 1801 (nivôse an x). Il en avertit son père, d'abord en quel-

BIOGRAPHIE. 17o

ques mots , dans sa lettre du 27 nivôse an x (31 décembre 1801), en rappelant l'envoi de sa procuration fait à sa femme : « ayant ignoré trop longtemps, dit-il, le mystère que le silence de vos lettres eût dû m'indiquer, c'est à une personne qui ne m'est plus rien, que j'avais envoyé mon autorisation pour conclure l'achat de ma ferme ». Puis il lui en parla un peu plus longuement dans une autre lettre du 8 germinal suivant :

« Le silence que vous gardiez sur son compte dans vos lettres , de même que l'entortillage des siennes et les conseils déplacés que j'y trouvais, m'indiquaient assez qu'il y avait quelque chose de malséant dans sa conduite ; mais de ces vagues soupçons à la réalité, il y avait loin sans doute. Et si ce n'était la bonté de votre cœur, qui a craint sûrement de trop affecter ma sensibilité, je ne concevrais pas que vous ayez été si longtemps sans me parler ouvertement à ce sujet, car il iiy a <iiic trois ?nois que je sais, (jue non

seulement elle a fait divorce peu de temps après mon départ de France, mais qu'elle avait épousé je ne sais quel vieillard, qui, dit-on, lui a donné beaucoup de fortune, et que même elle était veuve. Quoique je dusse m'attendre à cette indignité , après toutes celles dont on m'a abreuvé , ayant reçu cette nouvelle inopinément, elle ne m'a fait qu'une plus profonde impression. Enfin j'ai dévoré ce chagrin, comme tant d'autres, et je n'y songe plus. »

Quel calme et quelle dignité touchante il montrait dans ces quelques lignes, en recevant ce nouveau coup, en apprenant la rupture de l'union qu'il avait tant désirée, et qui l'avait rendu si heureux pendant longtemps. Il convient néanmoins de constater ici que Billaud Varenne fut évidemment mal informé sur les circonstances et sur le caractère de cette rupture. Des personnes se prétendant bienveillantes et bien informées , lui fournirent des renseignements inexacts sur ce divorce et sur la conduite de M""*^ Billaud Varenne. La ca-

lomnie et le mensonge furent mis sans doute en avant. La dénonciation fut faite par des ennemis de Billaud , lesquels savaient qu'en prenant cette route, ils le frappaient cruellement dans ce qu'il avait de plus cher. Lorsque des amis communs cherchèrent depuis à Féclairer sur les circonstances de ce divorce, il était trop tard ; le mal qu'on lui avait causé était devenu irréparable. Il ne voulut plus jamais accorder aucun pardon à celle qui désormais ne devait plus rien être pour lui.

Lorsque M™*^ Johnson apprit avec quel langage sévère et indigné Billaud avait apprécié sa conduite, elle en conçut un grand chagrin : « Ce qui me fait le plus de peine, disaitelle dans une lettre adressée à Billaud père, c'est de le regarder comme mort pour moi, et de ne jamais songer à le revoir. Je me flattais toujours d'une folle espérance et d'un avenir heureux; maintenant le voile est déchiré. Je ne vois plus que le néant et un ennui éternel. Au moins que le ciel fasse qu'il soit heureux, car il n'y a pas d'homme qui le mérite plus que lui.

178 BILLAUD VAKENNE.

Oui, mon cher papa, vous pouvez dire que vous avez pour fils le modèle de la vertu. Faisons notre possible pour adoucir son triste sort. J'ose vous prier de m'envoyer la malle et les quelques effets qui sont restés chez vous. Cependant, il y a dans cette malle un manuscrit que je vous prie d'envelopper et de garder. Il était sacré pour moi, il appartient à Billaud. Je ne puis mieux le placer qu'entre vos mains,

« Adieu, cher papa, permettez que je vous embrasse comme je vous aime, de toute mon àme (1).

c( Votre fille,

« V'''' Johnson, Billaud Varenne. »

Nous savons déjà que Billaud avait affermé la propriété d'Orvilliers, et qu'il avait l'intention de l'acheter ; que les anciens propriétaires de cette habitation, considérés comme émigrés, résidaient en France, et qu'il avait à plusieurs

{[) Lctlre de M'"'= Billaud Varcnnc du 22 tVuctidor un x.

reprises prié instamment son père et sa femme de les faire rechercher. Toutes les recherches avaient été vaines. Cependant les peines et les soins que Billaud Varenne s'étaient donnés pour restaurer et améliorer cette habitation l'y attachaient de plus en plus. Il écrivit donc de nouveau à son père, le 8 germinal an x (29 mars 1802) :

« Je suis très lâché que vos recherches des propriétaires de ma ferme soient restées infructueuses. Vous ne sauriez croire combien cela me gêne et me nuit en même temps. Ainsi que je vous l'ai marqué, j'ai pris ce domaine dans un état de délabrement absolu. Dès l'année dernière, il m'a fallu dépenser 6,000 livres pour commencer à le relever, et je n'y serais jamais parvenu, si je n'avais pas eu dix personnes engagées avec moi, qui ont doublé tout à coup les forces de l'atelier. Car ici, c'est moins l'étendue du terrain que la quantité de bras qu^on y peut employer, qui fait la valeur d'une habitation; aussi cette ferme, estimée seule-

ment 21,000 livres, lorsqu'on me Ta louée, vaut maintenant 40,000 livres, à cause des nouvelles plantations que j'ai faites et qui tierceront dans cinq ans, époque de leur pleine valeur. Vous voyez donc combien le retard de cette acquisition est à mon désavantage, et quelle perte j'essuierais si je venais à être dépossédé. Ce n'est pas tout; deux manufactures à cacao et à coton restent à construire et, ne pouvant pas édifier sur le terrain d'autrui, lorsque je n'ai droit à aucune indemnité pour les augmentations, je suis, en attendant, on ne peut plus gêné pour loger et pour préparer les denrées. Enfin, les autres bâtiments sont également très dégradés, et tant de dépenses exigent qu'au moins je ne les fasse qu'à mon profit. Telles sont les raisons, mon cher papa, qui m'obligent à vous solliciter derechef à faire de nouvelles démarches. Dans la situation dans laquelle je me trouve, je ne puis me promettre d'avoir une existence fixe et tranquille qu'autant que je serai muni d'un titre de propriété; et puisque je suis déjà accoutumé sur

BIOGRAPHIE. i81

celle-ci, qui me plait beaucoup, et qu'en outre je me suis donné tant de peines, et que j'ai fait tant de dépenses pour la mettre en bon état, il est tout naturel, qu'à tant d'égards, je la préfère à toute autre. Quant aux conditions, vous pouvez en offrir jusqu'à 30,000 livres, argent des colonies, soit à constitution de rentes, soit payables en trois années : le premier terme de 5,000 livres, le deuxième de 10,000 livres et le troisième de 15,000 livres.

« Je suis profondément touché de tout

ce que vous avez la bonté de me dire d'affectueux, relativement à notre séparation. Soyez bien persuadé que rien ne m'affecte davantage, et si maintenant mon sort me parait rigoureux, c'est parce qu'il m'en fait une loi. Vous vous tromperiez si vous pensiez sérieusement que je ne songe en cela qu'à mon bien-être; il y a longtemps que ce mot ne m'est plus applicable. Mais après avoir été si rudement ballotté par les événements et par les hommes, l'éloignement le plus étendu est désormais ce qu'il me faut. Vivre en paix, sans troubler celle des personnes

qui me sont chères, voilà uniquement à quoi j'aspire

« BiLLAUD VaRENNE. »

Jusqu'en Fan xii, Billaud Varenne vécut assez tranquille sur la ferme de d'Orvilliers, sans avoir pu cependant en faire l'acquisition : « Depuis, disait-il, que j'ai embrassé la profession d'agriculteur, je jouis des paisibles agréments qu'elle procure. »

Le malheur qui le poursuivait presque sans relâche vint encore l'assaillir. Une loi du 30 floréal an x (20 mai 1802) rétablit l'esclavage dans les colonies rendues à la France par la paix d'Amiens. Cette loi ne fut appliquée dans la Guyane que graduellement. Un nouveau régime fut établi dans cette colonie vers le commencement de l'an xii, par suite de la suppression des listes des émigrés formées dans les Colonies et de la restitution qui devait être faite à ces derniers de leurs biens séquestrés, en exécution d'un arrêté du 28 brumaire

an XI. Il fut ainsi forcé de résilier le bail de sa ferme de d'Orvilliers.

De plus, il apprit que sa mère était morte le !♦"■ messidor an xn (30 juin 1804). Il écrivit à son père, le 27 floréal an xui (17 mai 180o), de rilermitage : « Ce n'est que dans un de ces voyages assez rares que j'ai fait, il y a quelques jours à Cayenne, que j'ai reçu votre douloureuse lettre du l'^'" thermidor an xn (20 juillet 1804). Les désagréments qui m'avaient assailli depuis dix-huit mois semblaient me présager un malheur infiniment plus amer et plus accablant. Moi, dont toute la consolation était, au milieu du déluge de chagrins qu'il m'a fallu dévorer pendant plus de dix ans, de savoir ou du moins d'espérer que le ciel accueillait les vœux ardents que je lui adressais pour la conservation des auteurs de mes jours, me voilà donc frustré en partie du seul bien auquel je fusse désormais sensible ! Toutefois, je ne chercherai point à aigrir votre propre douleur, en vous peignant celle dont je suis pénétré. Au contraire, mon cher papa, je vous adjure de

18i BILLAUDVARENNE.

rappeler toute votre raison pour supporter avec courage ce cruel événement. Songez que vous avez des enfants qui vous chérissent et dont votre existence forme tout le bien-être. Veuillez donc la ménager pour l'amour d'eux-mêmes. Ne sont-ils pas assez profondément affligés sans qu'un nouveau malheur, et le pire de tous, achève de les réduire au désespoir

(( BiLLAUD VaRENNE. ))

Billaud père, dans une autre lettre antérieure, où il laissait pressentir sa fin prochaine, avait engagé Billaud Varenne à lui faire parvenir sa procuration, pour servir en cas de malheur. Mais celui-ci la lui envoya, plutôt pour satisfaire au désir de son père et aux formalités à remplir en pareille circonstance, que pour en tirer profit ; car il y inséra la clause expresse de ne réclamer, en son nom, aucune succession :

« Parce que, disait-il, mon intention bien

formelle a toujours été, en cas que j'eusse le malheur de survivre à ceux qui m^ont donné l'être, de ne jamais réclamer ce qui pouvait me revenir, conformément aux lois. Assez et trop longtemps j'ai été à votre charge, pour qu'aujourd'hui je croie devoir me dispenser de restreindre vos facultés. Le Hls qui a des bras, et qui est capable de dépouiller son père ou sa mère, quoique autorisé par le droit écrit, qui n'est trop souvent que le sceau de l'iniquité, est, selon moi, un barbare qui outrage la nature et qui déshonore l'humanité. Je ne suis pas riche, sûrement, et je crois avoir prouvé que mon ambition ne fut pas celle de la fortune ; ayant donc vécu jusqu'à ce jour sans cette ressource, certes, je puis bien m'en passer encore; d'autant mieux, qu'à vous parler dans toute la sincérité de mon cœur, elle me deviendrait plus douloureuse que satisfaisante, en me rappelant à chaque minute la désolante perte que nous venons de faire ; et, de plus, elle m'apporterait sans cesse le poignant reproche de prolonger pour vous-même la vive sensation

de cette perte, par la différence que ce vide mettrait dans Tétat de votre maison. Permettez donc que je vous prie de conserver entre vos mains cette hérédité, et d'en disposer comme de votre bien propre. Au surplus, à tous les titres, elle est certainement à vous, puisque dans le fait, elle est le fruit de vos immenses travaux. Elle vous appartient d'autant mieux qu'elle vous coûte assez cher, lorsqu'il en est résulté ces affligeantes infirmités qui vous ont tourmenté les trois quarts de votre vie et qui ont miné votre santé.

{( Ainsi, je vous en conjure très affirmativement : que le dépôt dont j'ose vous charger, vous dispense désormais de vous occuper d'aucuns soins relatifs à sa remise. En agir autrement, ce serait me causer la peine la plus sensible, et j'en ai sans doute déjà assez dévoré sans y ajouter celle-là. Tout ce que je vous demande, tout ce que je suis on ne peut plus envieux de mériter, d'obtenir, ce sont les droits si précieux que la nature me donne sur votre affection ; et lorsque votre tendresse m'en a

prodigué tant de marques, soyez bien convaincu que je mets toute ma satisfaction à m'en reposer sur sa continuité. G^est pourquoi je vous prie, avec de vives instances, de ménager votre santé. Elle est maintenant le seul bien qui me reste et le seul auquel je tienne dans le monde. A cet effet, écartez loin de vous toute idée sombre et soucieuse, capable de l'altérer.

(f Fasse le ciel que vous viviez tranquille et heureux, autant que possible. C'est sans doute le plus ardent de mes vœux et celui qui peut me combler d'un contentement aussi vif que réel.

« Quels que soient les bruits qui courent au sujet de la triste destinée de mon malheureux frère Henri, je pense qu'il ne faut pas y ajouter encore une croyance entière. Plus une nouvelle est funeste, plus il est sage pour s'en convaincre et s'en affliger d'attendre une preuve authentique et infaillible; mais dans la supposition que ce triste événement soit positif, et qu'il soit également vrai que mon frère Henri ne se soit point marié, quoiqu'il eût eu ])hisieurs enfants d'une femme de couleur, ils ne

peuvent dans aucun cas troubler votre tranquillité, car il est contre les lois des colonies de pouvoir légitimer de pareils enfants. Tout ce qu'il est permis de faire en leur faveur : c'est, s'ils sont nés en état d'esclavage, de leur donner la liberté et de leur léguer des portions du bien dont on jouit dans la colonie où l'on réside seulement,

« Quant à moi, mon cher papa, je n'ai, grâces au ciel, d'enfants d'aucune manière. Je dis grâces au ciel, parce que je suis trop profondément pénétré des devoirs et des sentiments qui doivent animer un fds tendre et respectueux, pour ne pas redouter le titre de père, surtout dans un temps où la jeunesse parait si fort avariée. D ailleurs j'ai été pendant ma vie en butte à tant de revers, que je dois encore m'applaudir de n'avoir à les faire partager à aucun autre. Cependant n'ayez nulle inquiétude sur mon sort. Sans être ce que l'on appelle communément très prospère, du moins les grandes traverses que j'ai essuyées si longtemps, et qui môme récemment se sont ré-

veillées plus que jamais, semblent à la fin vouloir me donner quelque répit. Il est résulté du nouveau régime établi depuis environ dixhuit mois dans les colonies, que je me suis trouvé tout à coup aux prises avec la gêne la plus embarrassante, car le bail de ma ferme de d'Orvilliers a été résilié, comme celui de toutes les autres, et j'ai perdu par conséquent toutes les dépenses que j'avais eu la folie de faire sur cette habitation, dans l'intention où j'étais d'abord de l'acquérir. Comme je vous avais prié d'avoir la bonté de vous en occuper, je n'ai pas été sans inquiétude à ce sujet; connaissant votre bienveillance pour moi, j'ai craint que vous n'en eussiez fait le marché avant l'époque du changement opéré ici; ce qui me serait devenu très onéreux, à cause de la nécessité où j'ai été d'acheter un autre domaine. De sorte que tandis que la ressource de ma ferme me manquait, il m'est survenu un surcroit de dépenses, tant pour l'achat de mon nouvel asile, que pour l'acquit des nègres nécessaires à sa culture. N'aimant point A contracter des

engagements trop au-dessus de mes facultés, je me suis borné à prendre un terrain nu , beaucoup moins cher qu'une habitation toute formée. A la vérité cette entreprise est infiniment plus pénible; mais le travail ne me fait pas peur. Ce n'est pas tout : en arrivant sur ce terrain, situé sur le bord de la rivière du Tourde-l'Ile, il m'a fallu entrer en procès avec un individu qui , profitant de son abandon , en avait envahi la moitié, et qui élevait en outre des prétentions sur le reste. De plus, et pendant le cours de ce procès , il s'est découvert que mon vendeur n'avait pas eu le droit de me vendre, ce bien dépendant depuis plus de vingt ans d'une succession vacante, ce qui a donné lieu à un deuxième procès. Enfin pour terminer le récit de la plus grande partie de mes dernières misères, vous saurez, mon cher papa, que les fermiers évincés avaient reçu, à titre d'indemnité, une année de revenus. Mais ayant été contraint de profiter de cette année, pour commencer mon nouvel établissement, je mis à d'Orvilliers un économe pour surveiller

mes intérêts. Pendant mon absence, celui-ci s'est entendu avec les nègres, et ils m'ont volé presque toute ma récolte. Néanmoins, en dépit de tant de contrariétés et de pertes, je suis parvenu à peu près à les surmonter. D'abord les deux procès ont été définitivement jugés en ma faveur, et depuis quatre mois je suis paisible et immuable propriétaire de la totalité de mon héritage. Ensuite j'avais six nègres, concédés par le Gouvernement. Pour subvenir aux besoins les plus pressants, j'en ai vendu cinq, sans regret, parce que les noirs de d'Orvilliers, qui sont excessivement mauvais, me les avaient horriblement gâtés.

« Sur ce que j'en ai retiré, j'ai payé au Gouvernement le premier terme du prix des cinq nègres, montant à 2,636 livres, et j'en dois encore deux de pareille somme, payables en deux ans. De plus, j'ai payé le prix entier de mon habitation et j'ai acheté quatre autres nègres, ce qui me fait cinq, avec celui de mes anciens que j'ai conservé. De ces derniers, j'en ai payé deux comptant^ et pour les deux dont

192 BILLAUD VAREXNE.

je dois le prix, montant à 3,300 livres, c'est un ami qui m'en a fait l'avance et qui sûrement ne me gênera pas. Enfin, comme j'ai chez moi de superbes pâturages, j'ai aussi acheté comptant 10 têtes de bétail: 2 taureaux et 8 vaches pleines, qui me coûtent 2,000 livres ; c'est dans ce pays-ci un excellent revenu. En un mot, je paye comptant tous les travaux que je fais faire à la journée, en construction de bâtiments. Car ici n'ayant trouvé que la terre, il a fallu tout créer. Ainsi voilà au juste l'état de mes affaires. Je dois pour les nègres que je tiens du Gouvernement 5,272 livres, et pour deux autres nègres 3,300 livres, ce qui fait, au total, 8,572 livres; tel est mon passif. D'un autre côté, mon habitation dans l'état où je l'ai déjà mise, vaut pour le moins de 10 à 12,000 livres, et sa valeur serait du double, si par le défaut de négriers, à cause de la guerre, je n'eusse pas été quinze mois sans pouvoir me procurer de nègres ; ce qui a produit un retard très nuisible dans mes plantations. J'ai, de plus, cinq noirs qui valent 10,000 livres. De sorte qu'en les joignant à la

valeur de rhabitation, selon l'usage de la colonie, cela forme un actif de 20,000 livres

« La position où je suis est aussi agréable qu'avantageuse. Le paysage est fort joli, et la vie très aisée, à cause de l'abondance du gibier et du poisson.

c( La distance de Cayenne n'est que de 3 lieues, avec un chemin par terre et par eau. Pour tout dire, je suis aussi bien maintenant qu'on peut l'être dans un pareil pays.

« Je me plais à vous transmettre ces détails, autant pour vous satisfaire que pour votre propre tranquillité, soit en vous rassurant sur mon sort, soit en vous donnant moi-môme la certitude que, si je venais à mourir, vous ne seriez nullement exposé à être troublé, puisque si les circonstances, pour la première fois de ma vie, m'ont forcé à contracter des engagements, ce que je possède représente plus du double pour y satisfaire.

« A l'égard de l'excédent, je dois vous dire que j'ai, avec moi, depuis huit ans, une ménagère à qui je dois la prolongation de ma triste

194 BILLAUD VAREXXE.

existence, par les soins inouïs qu'elle a pris de moi, dans les maladies fréquentes et aiguës que jai éprouvées ici et lorsque j'étais dans un abandon et dans un dénuement absolus. Aussi, dès que le retour de l'esclavage fut arrivé, l'ai-je achetée et payée comptant et lui ai-je donné de suite la liberté. Je ne présume donc pas que ma famille puisse trouver mauvais, après les services précieux que cette fille m'a rendus et qu'elle continue à me rendre journellement, par Tordre et l'économie qu'elle fait régner dans ma maison et par la surveillance et la bonne tenue quelle maintient parmi mes nègres, que je tâche de la soustraire à la misère, en cas qu'elle vienne à me perdre, en lui assurant la jouissance du bien dont ici je pourrai disposer, et qui lui revient bien légitimement, ayant pour le moins autant contribué que moi, par ses travaux, à le gagner

« Bill AU D Varenise (1). »

(I) Lettre du 27 floréal ;iii \ui (17 mai 1805).

JJIÛGKAPHIE. 195

La ménagère dont Billaud parlait dans cette lettre et à laquelle il témoignait un si grand intérêt, était la négresse Brigitte, dite Virginie, créole de la Guadeloupe. Ce fut elle qui enseigna à Billaud Varenne les premiers éléments d'agriculture coloniale, qui le guida dans ses entreprises et dans ses travaux, et qui contribua si puissamment à faire de sa nouvelle propriété, à laquelle il donna le nom de l'Hermitage, une terre lucrative, en même temps qu'un séjour délicieux, au centre, aussi pittoresque que romantique, de l'empire et des richesses de cette même nature, dont la magnificence, sous la ligne équinoxiale, répand ses bienfaits en profusion (1).

Les colons, qui avaient leurs propriétés dans le voisinage de celle de Billaud Yarennc, venaient souvent lui rendre visite, et ils n'y étaient pas seulement attirés par la curiosité, mais surtout par les manières distinguées, quoique simples, de l'ancien conventionnel, et

( i) 3Ji)nuircii de Bilhiud Varcntic.

par sa conversation, qui était des plus intéressantes et des plus agréables.

(( Mon habitation, dit le général Bernard, était limitrophe de la sienne, et nous nous visitions quelquefois. Je le trouvais toujours au travail, tantôt Fherminette ou le ciseau de charpentier à la main, planant les bois de sa maison, creusant les mortaises, sciant les tenons, tantôt ralliant son troupeau ou faisant les trous pour ses plantations. Je lui offris, ainsi que l'avaient fait mes associés, le secours de mes nègres pour l'aider dans ses premiers travaux, mais il me répondit, en me remerciant, que sa résolution était de se suffire à lui-même (i). »

En général, Billaud Varenne n'aimait pas à parler politique, surtout de cette période révolutionnaire où son nom occupait une si large place. Cependant, s'il ne pouvait éviter un pareil sujet de conversation, son visage, d'or-

(1; « Liillaud Varenne à Cayenne )>, Nouvelle Minerve, 1835, t. II.

clinaire si plein de douceur, s'assombrissait tout à coup, et il prenait une expression sévère et imposante. Ses discours étaient alors très réservés et ses réponses ne satisfaisaient jamais la curiosité de ceux qui l'avaient interrogé avec tant d'avidité.

En 1806, Billaud reçut de son père, par l'entremise d'un colon, une somme de S, 000 livres, pour l'aider dans les travaux qu'il avait entrepris

« Mon seul bonheur aujourd'hui, lui écrivait à cette occasion ce pauvre vieillard octogénaire, le 8 juillet 1806, mon seul désir est d'adoucir vos peines et de vous aider, autant que possible, dans les travaux que vous avez entrepris Cette somme que je vous envoie était

chez moi depuis quelque temps en réserve, et maintenant je n'ai rien de plus à cœur que vous puissiez en profiter. »

Cet argent lui arriva dans un moment où il en avait le plus pressant besoin. Forcé de contracter des engagements pour faire des acquisi-

tions indispensables, Billaud était rassuré, sans doute, parles délais qui lui avaient été accordés pour les remplir ; mais, depuis, des circonstances inopinées lui avaient fait un devoir de s'acquitter sur-le-champ. Au milieu de ces nouveaux embarras, il eut d'abord l'intention de vendre son habitation , mais que serait-il devenu ensuite? et, après s'être donné tant de peines pour la former , il n'avait aucunes chances d'en trouver un prix convenable, à cause de l'état de gêne dans lequel se trouvait la colonie pendant la guerre avec l'Angleterre. Dans cet état de perplexité, se trouvant contraint de prendre un parti, il préféra avoir recours à sa famille, plutôt que de renoncer à son entreprise et de se trouver en retard pour le remboursement des billets qu'il avait été obligé de souscrire et qu'il se croyait moralement tenu de payer immédiatement, sans profiter des délais qui lui avaient été accordés. Il tira des lettres de change sur son père, pour une somme de 15,000 livres, présumée provenir de la succession de sa mère, et il parvint

à les faire escompter à Cayenne. La somme qu'il reçut ainsi lui servit, pour la plus grande partie, à payer toutes ses dettes, et, pour le surplus, à faire de nouvelles améliorations dans sa propriété.

Ainsi, Billaud délivré encore une fois des craintes de la misère , semblait avoir retrouvé la tranquillité et le bonheur. Sa famille et ses amis l'estimaient, et ils avaient conservé pour lui une grande affection. Sa femme, devenue M""^ Johnson, et même déjà veuve, conservait encore pour lui le plus vif attachement ; elle ne pouvait se résigner à renoncer k se réunir à lui. Cependant Billaud avait complètement rompu avec elle ; il ne lui avait plus écrit aucune lettre, depuis qu'il avait appris son divorce et son mariage avec Johnson; toutes les lettres qu'elle lui avait adressées, il les avait déchirées sans les lire. Quoique péniblement affectée de cette rupture et de cet abandon, elle conservait néanmoins tout son courage et toute sa dignité. Le 17 frimaire an xi, elle écrivait à Billaud père :

« Je n'ai reçu aucune nouvelle de Billaud; sans doute il m'a oubliée pour jamais. Je vois souvent de ses amis qui me parlent de lui, et c'est un plaisir bien grand pour moi. »

Elle n'avait pas cependant perdu espoir de recouvrer l'estime de son mari et de se réconcilier avec lui. Elle désirait bien vivement tenter un suprême effort, mais à qui pourraitelle confier la mission délicate de sa réhabilitation auprès de Billaud ? Les relations avec Cayenne étaient rendues rares et très difficiles, par la guerre existant entre la France et l'Angleterre. Peu de colons se hasardaient à venir en France ou à retourner dans la colonie , à cause des dangers que présentait la traversée. Elle rencontra une occasion inespérée, à la fin de l'année 1806. Le général Bernard, ancien aide de camp de Victor Hugues, voisin de campagne de Billaud Varenne à Cayenne et son ami, se trouvait alors de passage à Paris. Elle apprit qu'il devait bientôt retourner à Cayenne, porteur de dépêches du Gouvernement. Elle

BIOGRAPHIE. 20i

parvint à avoir une entrevue avec lui, et voici le compte rendu que le général Bernard nous a laissé de leur entretien :

(( J'étais lié, dit-il, avec un chef de division du ministère des Finances. Il m'invita à diner chez lui, en me disant que j'y rencontrerais Prieur de la Marne, ancien membre de la Convention nationale, et une dame, qui désirait beaucoup faire ma connaissance. Ma curiosité se trouvant vivement excitée, je me rendis à son invitation. Prieur de la Marne était eiïectivement au nombre des convives. Ce fut lui qui me présenta à l'inconnue, avec laquelle il me laissa en tête, à tête dans une embrasure de fenêtre. Le mystère me fut expliqué de suite, en apercevant, au cou de cette dame, un grand médaillon sur lequel étaient peints, avec une ressemblance frappante, les traits de Billaud Varenne. Je connaissais l'histoire de son divorce, et la beauté de M™*' Billaud justifiait à mes yeux la passion qu'elle avait inspirée à son mari. Elle vit Jjicn que le portrait lui épargnait l;i moitié do sa confidence, et s'adressant

202 BILLAUD VAREXXE.

à moi, sans embarras, elle me dit : Vous savez qui je suis. Monsieur, et vous reconnaissez les traits de votre voisin de campagne ? — Oui, Madame. — Mais cette perruque rouge, la portet-il toujours? — Oui, Madame. — Mon Dieu, que cette manie est bizarre et comljien elle lui a fait du tort ! Sa physionomie, naturellement douce, en a été changée. Vous allez le revoir, Monsieur, veuillez bien vous charger de cette lettre; mais j'attends plus encore de votre obligeance. Soyez mon avocat auprès de cet homme inflexible; obtenez de lui qu'il me permette d'aller partager son exil volontaire, puisqu'il n'a pas voulu profiter des bienfaits de l'amnistie. « Toutes mes lettres restent sans réponses, et je n'ai cessé de lui écrire depuis que la mort de mon second mari m'a rendu la liberté. Je sais tout ce qu'a d'afireux le séjour de Cayenne, et surtout la soHtude que M. Billaud s'est faite sur sa petite habitation; je sais aussi que je laisse le monde et ses plaisirs brillants ; mais un sentiment qui ne s'est jamais effacé de mon cœur me ramène auprès de mon premier mari

et je n'attends plus de bonheur que de notre réconciliation.

« Qu'il se rappelle la position dans laquelle il m'a laissée; je n'avais que 29 ans, un nom terrible à porter et aucunes ressources pour les premiers besoins de la vie. Un homme âgé et riche, touché de cette position déplorable, m'offrit sa main; je l'acceptai en usant de la loi du divorce. Il est mort; j'ai hérité de sa fortune et je désire la consacrer à. améliorer le sort de M. Billaud à Cayennc et me réunir à lui. J'adopterai aussi sa nouvelle patrie. Secondez mon projet, Monsieur, répondez à la confiance que je vous témoigne en ce moment, et employez toute votre éloquence pour vous faire écouter.

« Je promis avec chaleur à M"® Billaud de la servir de tous mes moyens auprès de son mari et je ne doutais pas du succès de ma mission, en admirant les beaux yeux de cette jolie affligée (1). »

{]) '< nillniid Vrironiif ù Cnypnnf », Nouvelle Minerve,

\m:i, t. II.

Le général Bernard partit pour les colonies, sur un navire neutre. Ayant d'abord touché aux Antilles, il y perdit une caisse de dépêches, parmi lesquelles se trouvait la lettre de M'ûe Billaud.

« Arrivé à Cayenne, reprend le général

Bernard, je profitai du premier moment de liberté, pour aller chez mon voisin m' excuser de mon étourderie et remplir la commission verbale dont je m'étais chargé. Mon accent révélait le plus vif intérêt. Billaud Varenne m'écouta avec une attention soutenue et il laissa échapper quelques larmes. Je crus au succès de ma démarche : je me trompais. Quand j'eus fini de parler, l'homme inflexible me dit ; Ne regrettez pas la perte de cette lettre ; je f aurais déchirée sans la lire; et il ajouta : il est des fautes irréparables. Après un court silence, le calme reparut sur sa figure, et il m'entraîna pour me faire juger des progrès faits par ses plantations depuis mon départ (1). »

(1) La Nouvelle Minerve, 1833.

M"'^ Johnson, en apprenant le mauvais résultat de cette dernière démarche, tomba gravement malade. Elle se rétablit néanmoins et elle écrivit alors à Billaud père une lettre dans laquelle elle exprimait tout son chagrin et son découragement. Ses relations avec la famille de Billaud se ralentirent à partir de cette époque ; Billaud père étant mort le 31 mars 1809, Benjamin Billaud, son fils, cessa de la voir et môme de correspondre avec elle.

Se retrouvant ainsi plus isolée que jamais, elle se remaria le 2 avril 1808 avec un riche négociant, Cousin-Duparc, beaucoup plus jeune qu'elle, et non moins riche ; elle mourut à Paris, le 14 février 181 S, laissant toute sa fortune à son troisième mari.

En 1808, Billaud père avait eu la douleur de perdre sa femme; son fils Henri, juge de paix à Plaisance, dans File de Saint-Domingue, lui avait annoncé son intention de rentrer bientôt en France; mais depuis 1800 il n'en avait plus reçu aucunes nouvelles, et les troubles survenus dans cette ile ne faisaient ([u'augmenter

206 lilLLAUD VA RENNE.

ses inquiétudes. Depuis, son fils avait appris que leur frère Henri était mort à Plaisance au mois de février 1801. Présageant sa fin prochaine, il écrivait à son fils, à Cayenne, au mois de juillet 1808 :

« Tout ce que je désire maintenant, c'est d'avoir de vos nouvelles. Il y a lieu de croire que, vu mon âge avancé, ce sera les dernières que je recevrai de vous. Tâchez donc de me les procurer le plus tôt possible, et soyez persuadé que je ne cesserai de vous être utile autant que mes facultés pourront me le permettre. »

Il avait conservé auprès de lui Benjamin Billaud, son plus jeune fils, né le io janvier 1768, lequel, ayant renoncé à la profession d'avocat, s'occupait de littérature.

Dans une lettre adressée à son frère aine, le 19 juin 1786, Benjamin lui annonçait l'envoi du manuscrit d'un ouvrage intitulé : Les mémoi?'es du comte de Warwick^ dont il était Tauteur et qu'il se proposait de faire imprimer. Il

se qualifiait d'homme de lettres, et l'Académie des belles-lettres, sciences et arts de la Rochelle l'avait nommé académicien titulaire le 19 prairial an xi. Une carte civique lui fut délivrée, comme homme de lettres à la Rochelle, le 22 août 1807. En réalité, il était sans occupations et il vivait très modestement chez son père.

Billaud père fut sur le point d'être privé de la présence et de la société habituelles de son fils Benjamin; ayant appris que celui-ci avait noué des relations irrégulières avec une jeune domestique de la Rochelle, nommée Jeanne Auger; qu'une petite fille née de ces relations, le 25 mai 1807, avait été reconnue par lui, il entra dans une violente colère, adressa à son fils les reproches les plus vifs et il se porta môme à des voies de fait sur sa personne. Celui-ci, ûgé de près de 40 ans, désolé de cette scène, et se sentant blessé dans son amourpropre et dans sa fierté, résolut de se séparer (le son père ; il informa Billaud Varenne de ce qui venait de se passer et de sa résolution^

La naissance de cette enfant, nommée Clémentine, fournit à Billaud Varenne l'occasion de calmer les contrariétés et les chagrins de son père et de réveiller dans son cœur les souvenirs de sa jeunesse. Il lui écrivit le 5 novembre \ 808 :

(( J'apprends, par mon frère, que vous avez maintenant sous les yeux un être qui ne doit pas simplement vous intéresser par la candeur de l'enfance. Outre qu'il est dans la nature de se complaire à se voir reproduire, Faimable Clémentine est votre portrait, et mon frère joint actuellement l'avantage et le mérite de pouvoir lui seul vous prodiguer tous ses soins et d'offrir encore à votre âme si bienveillante un enfant dont il est le père. Songez que c'est l'unique de votre famille qui en perpétue la race, du moins sans mélange.

« M. Benoit m'a bien dit que mon pauvre frère Henri avait laissé de très beaux mulâtres ; mais la différence de couleur en produit surtout en Europe, dans les sentiments ; et d'ailleurs, l'état déplorable de la colonie où ils sont, ne

permet pas de s'en occuper et fait même douter de leur existence. Pour moi, qui par tant de raisons n'aurais jamais dû sans doute me marier, à coup sûr cette idée ne peut pas me revenir aujourd'hui, et, dans l'âge que j'ai déjà atteint, ce serait une double folie dont certainement je ne suis pas capable. Il n'y a donc que l'aimable Clémentine qui doive concentrer toutes nos affections. Et, par suite, la mère de cette enfant ne doit en être que plus estimable à vos yeux. Ne vous voilà-t-il pas rappelé à votre premier âge, et, dans celui plus avancé, ces petits bambins semblent sourire davantage? Ce tableau, qui vous appartient par les liens du sang, doit d'autant mieux vous plaire qu'il n'est propre qu'à distraire les ennuis, dont on ne manque jamais d'être assailli plus ou moins. Moi-même, je n'ai pas oublié ces bonbons que votre bon cœur m'apportait avec tant de plaisir à la Sevreusc. Eh bien! vous voici en mesure de vous occuper de nouveau de ces doux passe-temps.

« BiLLAUD VaRENXE. »

210 BTLLAUD VARENNE.

En même temps Billaud Varenne écrivait à son frère, dans une lettre datée du 8 novembre 4808 :

« Oui, mon cher Benjamin, ta lettre m'a procuré encore bien plus de contentement que tu ne pourrais te Fimaginer; sans doute il est désespérant de vivre presque continuellement dans la plus cruelle incertitude sur le sort des êtres qui vous sont le plus chers; mais à cette anxiété était venue s'en joindre une autre, non moins suppliciante, pour moi du moins, et la crainte que j'aurais eue, sans ta lettre, en ouvrant celle de mon père, m'aurait fait payer cher le plaisir de la recevoir. Comme je lui rends compte succinctement de quelle façon j'ai été forcé d'acquiescer aux offres trompeuses de M. Macaye, je te renvoie à la lettre que j'écris à mon père, pour t'en instruire. Tu y verras que, sous tous les rapports, je n'ai pas encore cessé d'être malheureux. Au surplus, je compte que ton àme est trop généreuse pour ne pas penser, comme moi, que dans le pénible

embarras où je me suis trouvé tout à coup plongé , il a encore mieux valu que j'eusse recours à la bienveillance de ma famille que de me trouver en retard d'acquitter des engagements exigibles et contractés forcément. Ainsi, ayant reçu au delà de ce que mon père me destinait, j'espère que tu me rends assez de justice pour être bien assuré que je n'ai pas prétendu toucher cette somme au détriment de qui que ce soit. Mais cette explication achevée, passons outre; car, je te Fa voue, ce sont des charbons ardents qui me dévoreront longtemps, par le désespoir que j'ai dû ressentir quand ce mystère m'a été éclairci, avec la certitude de l'excellence du cœur de mon père, moins encore par la bonté d'avoir paru me démentir à ses yeux, que par la sollicitude de l'avoir exposé lui-même et à son âge aux déboires afl'rcux de la gêne.

« Enfin, mon bon ami, te voilà donc père, et père d'une si intéressante créature! ,1e t'en fais mon compliment du plus profond de mon cœur. Je conçois que mon père, gouverné par

ses anciennes idées, a eu de la peine à se familiariser avec celle de devenir le grand-papa de l'enfant d'une autre Agar. Mais je n'en aime que davantage ta chère Clémentine qui, après avoir suscité l'orage, a su bientôt le dissiper par ses grâces enfantines. En rapprochant les dates, j'ai peut-être autant contribué que toi, et non moins innocemment, à provoquer ce mouvement d'humeur de la part de mon père. Mais s'il s'est oublié un instant, permets-moi de te le dire : tu aurais commis une grande faute en te séparant de lui, et ce n'est certainement point dans le sens d'un intérêt sordide que je te parle ainsi. Cette pensée n'est pas plus dans ma tête que dans mon cœur. Mais que serait devenu ce respectable vieillard, si tu l'eusses aljandonné à son âge et quand ton attention et tes soins lui sont devenus plus que jamais nécessaires ! Lui qui, naguère, a eu le malheur de perdre la digne compagne de ses jours pendant près de soixante ans ; lui qui n'a plus que toi seul sur la terre pour remplir le vide terrible de cette funeste séparation ; lui, en un mot, qui t'est

encore, pour ainsi dire, plus attaché par l'habitude de vivre ensemble depuis quarante années que par les primitives impulsions de son cœur paternel. En peux-tu douter, mon cher frère? Une pareille séparation n'eût pas tardé à le plonger dans le tombeau ! Et toi-même, toi qui vis si sédentaire, dans quel isolement affreux ne te serais-tu pas trouvé, et que d'instants pénibles et désagréables tu te serais attirés par des souvenirs soucieux et déchirants ! Sans doute, mon père a des mouvements de vivacité, mais c'est à lui que nous devons l'existence, et si la mère de Clémentine te fait trouver quelques charmes dans la vie, à tout prendre, tu les dois à celui de qui tu la tiens. Enfin, c'est notre père : et de qui souffrira-t-on quelque chose, si ce n'est d'un être qu'on ne doit pas moins respecter que chérir ! Au surplus, tous ces sentiments sont au fond de ton àme, et, grâce à l'intéressante Clémentine, de part et d'autre tous les nuages sont dissipés.

« Tu conçois que je ne prends pas moins d'intérêt à celle que tu as trouvée selon ton

cœur. Sais-tu ce qui m'a fait sourire dans ta lettre? Ce sont tes efforts pour démontrer ton aversion pour le mariage, quand tu finis le roman par un dénouement conjugal. Car, s'il n'est pas tel dans Tordre civil, la nature, plus forte que la loi, ne le considère sûrement pas autrement. Mais il ne s'agit point de philosopher, et pendant qu'il en est temps pour toi, puisses-tu savourer toutes les délices de la plus tendre union qui existe, quand elle est pure et sincère ! Je n'ai plus qu'une recommandation à te faire : c'est de songer que, pour complément, il manque encore un second Ismaël (fils d'Agar), afm qu'il ne soit pas dit que notre nom s'éteigne. Peut-être un jour, celui qui le portera, aura-t-il plus à s'en glorifier qu'à s'en plaindre .

« Embrasse donc pour moi l'intéressante mère de l'aimable Clémentine, et dis-lui de ma part que la douceur étant le plus bel apanage d'une femme, je la conjure de ne pas manquer de patience envers le si respectable père du père de son enfant. Quant à celui-ci, je te porte

presque envie. Que ne suis-je un autre Gigès^ et bientôt l'ingénue Cié?ne?iti?ie verrait tomber autour d'elle une pluie de fleurs, de bonbons, de poupées. Elle goûterait de ces succulents ananas, dont la forme, extraordinaire pour elle, ne lui ferait que mieux aimer les enchantements. Ce serait encore plus étrange que le couvert de Zémire et Azov. Au reste, la mer ne sera peut-être pas toujours obstinément barrée, et puisque son oncle a les ailes coupées, du moins pourra-t-il lui envoyer un de ces jolis oiseaux verts, qui nichent partout dans son H ermitage, bien gentil, bien privé, qui babillera sur le doigt, comme Vert-Vert, mais un peu plus décemment ; à moins que les matelots, en passant le tropique, ne lui fassent faire aussi un second cours d'éloquence.

« Quoi qu'il arrive, il n'oubliera sûrement pas de lui dire souvent : l'oncle de Chouchou m'a déniché et élevé uniquement pour sa chère Clémentine

« Btli-aud Varenne. »

Une seconde fille, Zélie, naquit le 5 février 4809; Benjamin Billaud, malgré son insistance, n'avait pu obtenir de son père son consentement pour son mariage. Celui-ci étant mort le 31 mars 1809, il épousa Jeanne Auger le 5 juillet suivant. Mariés sous le régime de la séparation de biens, il fit entreprendre par sa femme un petit commerce de librairie à Sens, aussitôt après leur mariage ; mais ce commerce n'ayant pas produit les résultats qu'ils espéraient, ils l'abandonnèrent, l'année suivante, pour vivre à Paris de leurs modestes ressources.

Pour occuper ses loisirs, Billaud Varenne éprouvait encore le besoin d'écrire. Il voulait faire la description du pays qu'il habitait, ainsi que des ressources et des avantages que l'on pouvait y rencontrer. A cette époque, la Guyane française avait une population de 16,500 habitants, dont 700 blancs, 800 affranchis et 15,000 esclaves ; aussi, ajoutait-il dans la lettre qu'il écrivait à son frère :

(( On a communément en Europe une opi-

nion défavorable de la Guyane ; mais, accoutumé à voir les choses en observateur impartial, je n'ai pas tardé à m'apercevoir combien cette prétention était mal fondée ; et, me pénétrant de plus en plus du préjudice qu'elle portait à la France, surtout depuis la perte de Saint-Domingue, cet amour du pays qui m'a vu naître et qui ne s'éteindra qu'avec ma vie, m"a fait oublier que je n'avais plus la vigueur de trente ans; avec ma plume, encore rouillée par le défaut de Fliabitude d'écrire depuis près de dix années, manquant même de ce qui est indispensable pour ce genre de travail, surtout avec une mémoire moins heureuse, j'ai, depuis un mois, entrepris une Esquisse de la Guyane française. Mais il y a tant de choses à décrire, que ce sera encore un ouvrage volumineux, et d'autant plus long que je ne puis y donner tout mon temps. »

Ce besoin de travail intellectuel se faisait d'autant mieux sentir à cette époque, pour lUllaud Varenne, qu'il se trouvait de plus en i)his

isolé à la Guyane; son ami CoUot-d'Herbois était mort à côté de lui, dans un lit d'hôpital, après une année de séjour et de maladie ; l'abbé Brotier était mort le 26 fructidor an vi, aussi après environ un séjour d'une année, pendant laquelle ils avaient entretenu ensemble des relations très agréables, La supérieure des Sœurs de Gayenne, M°"^ Catherine Peynier, était morte des fièvres en 180S, à l'âge de 65 ans. Il avait été très douloureusement impressionné de la perte de cette vénérable Sœur, qui l'avait soutenu dans le malheur et qui lui avait si souvent prodigué des soins, des consolations et des encouragements.

Sur la fin du mois de décembre 1808, la colonie de la Guyane fut attaquée par une expédition anglo-portugaise; Victor Hugues, qui en était alors Gouverneur, capitula, à peu près sans résistance, le 12 janvier 1809, et il fut stipulé que la colonie serait remise aux mains des Portugais. Gette remise eut lieu immédiatement, dans les mains du colonel de Pinto de Souza, premier gouverneur portugais,

auquel Maciel Dacosta fut adjoint, au mois de janvier 1810, avec le titre d'intendant général et de chef de la justice. Les nouveaux fonctionnaires de la colonie témoignèrent à Billaud Varenne beaucoup de déférence et de bienveillance ; ils lui accordèrent une confiance toute particulière en lui demandant même des conseils. Ces marques d'attention inattendues pénétrèrent jusqu'au plus profond du cœur du proscrit; lui qui, par quinze années d'exil, n'avait pu éteindre ni même calmer la haine et la vengeance de tant de ses compatriotes, il trouvait tout à coup, chez des étrangers, la générosité la plus noble et l'amitié la plus franche ; il en fut aussi attendri que surpris.

En se livrant à ses occupations champêtres, il reconnaissait souvent que l'auteur d'Emile avait eu parfaitement raison de préparer son élève à toutes les chances de la vie, dans l'incertitude du sort qui pouvait l'attendre. Et, jetant un regard en arrière, il songeait à ses premières années d'exil, si douloureuses, si pénibles, et il les comparait aux jours de cnhno

et de satisfaction qu'il avait trouvés au milieu de ses nouvelles occupations. Il se demandait par quelle force humaine, par quel hasard providentiel il n'avait pas succombé sous le poids des maux sans nombre qui l'avaient assailli. Il avait été soutenu par l'espérance : c'est elle qui avait ranimé son courage et ses forces physiques; c'est elle qui avait réduit à néant la persécution de ses ennemis et lui avait permis de compter sur une juste réparation, en rapport avec les revers et les rigueurs qui l'avaient accablé. Mais l'espérance n'eût pas suffi pour l'empêcher de succomber dans cette lutte contre le malheur, si elle n'eût été soutenue et fortifiée par son caractère énergique.

Billaud apprit, en 1809, par une lettre de son frère Benjamin, que leur père était mort à la Rochelle le 31 mars de la même année. Il laissa à son frère le soin de continuer à gérer les biens de cette succession et de sauvegarder leurs intérêts communs.

En 1813, la propriété dans laquelle il était parvenu à vivre heureux et tranquille se trou-

vait en pleine prospérité ; il éprouva encore de nouveaux malheurs qui le mirent dans le plus grand embarras. Une épizootie lui enleva presque tous ses bestiaux, et il perdit aussi plusieurs nègres. Pour réparer autant que possible les pertes qu'il venait d'éprouver, il se vit forcé de contracter de nouveaux engagements. Son frère lui ayant fait parvenir, peu de temps après, quelque argent provenant de la succession de leurs père et mère, il put, à l'aide de cette ressource, acquitter toutes ses dettes.

Néanmoins, Texistence de Billaud Varenne s'épuisait tous les jours, par son état de maladie, malgré les soins que lui prodiguait Virginie et malgré le sincère attachement qui lui était témoigné par quelques amis fidèles. 11 redevint triste, en se sentant isolé et malade, loin de la France. Ce qui l'impressionnait le plus, c'était son éloignement de sa famille, dans laquelle il ne lui restait plus quun frère et un jeune enfant. Il écrivit à son frère le 27 mars 1815 :

IILLAUD VARENNE.

« Tous les liens qui m'attachaient à la vie ont à peu près été brisés, hormis ceux qui m'unissent à toi et que l'amitié ne cimente pas moins que la nature. Quand je compare, mon cher Benjamin, la longueur de mes lettres avec le laconisme des tiennes, je ne puis concevoir d'où vient cette différence. A peine me parles-tu de ta situation, comme si ta destinée pouvait m'ètre indifférente. Crois-tu donc que ce serait une faible consolation pour un homme abreuvé de tant d'amertumes, que d'être persuadé que tu coules des jours plus fortunés que les miens. Car tu es le seul frère qui me reste, d'une famille si tendrement aimée. A la vérité, époux et père, ce double titre doit remplir ton cœur d'autres sentiments et d'autres soins. A Dieu ne plaise que je songe à les improuver. Bien loin de là, je fais des vœux aussi ardents que sincères pour qu'ils concourent à ton bonheur ; et c'est pour y participer par la vive satisfaction que j'en ressentirais, que je désire en être complètement instruit. Ainsi, je t'en conjure, parle-moi beaucoup de toi, de ta digne épouse,

de ma chère Clérnerdine , et sois certain que,

lorsque je vous réunis tous dans mon àme, tu ne peux mieux t'y prendre pour adoucir mon chagrin d'être à 2,000 lieues de vous tous.

« Que de choses j'aurais encore à te dire, si j'écoutais la satisfaction que je goûte en m'entretenant avec toi ! Car, quand le cœur dicte, la fécondité de la pensée devient égale à son impulsion.

(( Dans l'isolement où je vis, tu dois

comprendre que je mets un grand prix à tout ce qui peut venir de toi. Quand on est séparé pour la vie, c'est bien le moins qu'on tâche d'adoucir, par d'affectueuses relations, ce qu'il y a de douloureux dans un pareil éloignement.

« BiLLAUU VaRENNE. »

lîillaud Varennc, pendant les premiers temps de son séjour à (Mayenne, n'avait reçu que rarement des nouvelles de sa famille ; il n'avait pas même eu la consolation de pouvoir s'entretenir avec son ami CoUot-d'ilerbois. 11 fut heureux

de rencontrer, peu de temps après son arrivée, Siéger, un jeune commerçant suisse, réfugié à Cayenne, et qui avait bien voulu compatir à son sort et lui tenir quelquefois compagnie. C'est par son intermédiaire et sur sa recommandation qu'il s'était trouvé en rapport avec Virginie, la jeune négresse, qui eut pour lui tant de dévouement. Peu de temps avant la rédaction de ses Mémoires, leurs relations avaient été plus fréquentes et plus étroites.

Billaud lui écrivait de l'Hermitage, le 29 février 1812, après l'avoir remercié avec effusion de ses bons procédés envers lui, de lui avoir prêté quelques livres : le Poème de Milton, et les Géorgiques, de Virgile, traduites par Delille, et de lui permettre de puiser encore dans sa bibliothèque ; il lui disait, qu'à ces façons d'agir, il reconnaissait un compatriote de Jean- Jacques Rousseau. Ce qui le touchait le plus, c'était la promesse qu'il lui avait faite de venir le visiter dans sa solitude : « Je conçois qu'il y y ait du courage à visiter l'asile d'un réprouvé. Cependant, vous n'y trouverez pas moins la

droiture la plus complète et la cordialité la plus intime; ce sera la réception de Jupiter chez Philémon et Baucis^ et ce qui me tranquillise, c'est que leur seul empressement fut plus agréable au Maître des Tonnerres que toutes les vaines somptuosités de la Phrygie. )> Il lui écrivait encore le 5 août 4812 :

(( Monsieur et bon ami,

« Grâce au ciel, vous l'avez scellée cette union sentimentale, qui manquait au bien-être que je suis parvenu à me créer, selon mes goûts ; et lorsque c'est à vous, à vous seul, que je dois le complément d'une félicité acquise par tant de maux, jugez quel est le degré de scnsilnlité que je voue à mon tour à votre généreuse bienveillance; aussi combien n'ai-je pas pris d'intérêt au récit des revers qui vous ont assailli à votre entrée dans le monde. Vous avez donc été pareillement la victime de la fausseté et de la perfidie. Heureux encore d'avoir reçu cette funeste leçon d'assez bonne

heure, pour avoir le temps d'en réparer le désastre. Comme je l'avais pressenti, c'est une analogie de malheurs qui nous a rassemblés dans cette contrée ; du moins, puisqu'elle vous a mis à portée de connaitre les hommes, n'en appréciez-vous que mieux une âme honnête et qui n'aspire qu'à savourer les doux charmes d'un sincère attachement.

« Comment avez-vous pu, mon bon ami, me recommander de ne pas oublier l'habitant des Alpes ? Est-il un jour, est-il une heure dans la journée sans que je songe à lui? Que vous êtes heureux que je vous sache si occupé ; autrement, ne pouvant me lasser de m'entretenir avec vous, vous recevriez encore aujourd'hui de moi quelques volumes. Suivant la permission que vous m'avez donnée, vous ne recevrez point la cassette par cette occasion, parce que je désire lire les ouvrages de notre ami commun, M. Boitm't, avec toute l'attention qu'ils méritent...

« BlLLAUD VaRENNE. »

BIÛGR.VPHIE. 227

C'est après la lecture des ouvrages de Bourrit, que Billaud Varenne entreprit la rédaction de ses Mé?noù'es, qui commencent par une dissertation sur un passage de l'un des ouvrages de ce dernier.

Une correspondance régulière s'était établie entre les deux amis, à partir de cette époque, et elle ne lut interrompue que par le départ de Billaud Varenne de la Guyane. Cinquante lettres de Billaud Varenne, adressées à Siéger, sont conservées dans une collection particulière.

La Guyane fut rendue à la France en 1813, en exécution des traités de paix; mais ce ne fut que le 8 novembre 1817 que le comte Carra Saint-Cyr, lieutenant général, en reprit possession pour le Gouvernement français. Billaud Varenne , mal renseigné sans doute , en apprenant la rentrée des Bourbons, craignit d'être l'objet de poursuites ou de nouvelles persécutions, de la part du gouvernement de Louis XVIII. Il ignorait l'amnistie générale accordée par la Charte constitutionnelle du

4 juin 1814, et le garantissant désormais contre toutes poursuites. En effet , le bannissement des conventionnels régicides, ayant voté la condamnation à mort de Louis XVI , ne fut prononcé, par la loi du 12 janvier 1816, que contre ceux qui avaient fait acte d'adliésion formelle au nouveau gouvernement de Bonaparte, ou qui avaient accepté de lui des fonctions, postérieurement à Tamnistie qui leur avait été accordée par l'article 11 de la charte, et dont ils s'étaient volontairement rendus indignes.

Billaud Varenne résolut donc de quitter promptement la Guyane, pour se réfugier aux États-Unis. Il vendit précipitamment son établissement de l'Hermitage, et il réalisa ainsi sa petite fortune, dans de mauvaises conditions et à vil prix, pour des sommes qui lui furent réglées à terme, par des traites de commerce payables en France. Il s'embarqua ensuite à Cayenne, avec Virginie, au mois de mai 181 G, sur un navire qui le conduisit à Newport, aux États-Unis, où il espérait pouvoir se fixer et vivre sans inquiétudes. Cette traversée fut pé-

nible pour lui, et son voyage lui fut très onéreux, en raison de ses faibles ressources. Après avoir parcouru inutilement et à grands frais une partie du nord des Etats-Unis, pendant qu'il y régnait encore un froid très vif et dont il eut beaucoup à souffrir, il arriva enfin à New- York, d'où il se proposait de se rendre à la Nouvelle - Orléans ; mais les renseignements qu'il recueillit, sur les ressources du pays, sur le caractère et les mœurs de ses habitants, le déterminèrent à renoncer à ce projet. Il ne voulait cependant pas davantage se fixer dans la partie des Etats-Unis, dans laquelle il se trouvait, ce pays ne pouvant lui offrir aucunes ressources, parce qu'il n'en parlait pas la langue usuelle et surtout parce que les Français qui l'habitaient lui paraissaient pour la plupart malheureux. D'ailleurs, la rigueur du froid qui s'y faisait alors sentir et à laquelle il était moins que jamais en état de résister eût suffi pour l'éloigner et l'obliger à chercher un autre asile.

Ayant appris que dans l'ile d'Uaïti, la partie

230 BILLAUD VARENNK.

de Port-au-Prince constituée en République en 1804, avait retrouvé, après une Jutte vive et prolongée , le calme et la tranquillité, il s'y rendit et il y arriva au commencement de l'année 1817. Il était accompagné de Virgmie , qu'il appelait publiquement sa femme et pour laquelle il paraissait avoir une profonde estime. Elle s'était attachée à lui dans le malheur, comme une autre se fût attachée à la fortune.

Pétion (1), Président de la République d'Haïti, lui fit un accueil très gracieux et, connaissant l'exiguïté de ses ressources, il lui conféra le titre de conseiller auprès du Grand Juge Sabourin, avec un traitement mensuel, et cela dans le double but de venir en aide à un exilé qui lui demandait asile, et de le lier à sa politique par la reconnaissance, en lui imposant implicitement l'obligation de ne publier, pendant son séjour dans la République, aucun écrit qui pût le compromettre auprès de la France.

(1) Pétion (Alexandre Sabès, dit), né à Port-au-Princo, le 2 avril 1770. Élu Président de la République d'Haïti le 9 mars 1807, et maintenu pour quatre ans en 1813.

Billaud Varenne acheta immédiatement une case et quelques pièces de terre, situées auprès de la ville de Port-au-Prince, et il s'y établit avec Virginie.

Il devint bientôt l'ami de Colombel, un jeune mulâtre né à Saint-Domingue, élevé en France, et secrétaire du président Pétion. Son nouvel ami avait été, avant 1815, le secrétaire du baron Ladoucette, préfet du département de la Roer, à Aix-la-Chapelle, et, depuis son retour à Haïti, il avait fondé et rédigé plusieurs journaux. Il était aussi distingué par l'esprit que par le cœur. Son attachement pour Billaud, vieux et proscrit, fut celui d'un fils tendre et dévoué. Il éprouvait pour lui autant d'admiration que de respect.

Grâce à son intervention et à son influence, Billaud, qui donnait des consultations sur le droit civil, fut chargé de la rédaction de VHïstoire de la Révolution de Saint-Domingue et, en outre, d'un ouvrage dans lequel il devait faire le portrait moral de Pétion, son bienfaiteur. Il rédigea ce dernier ouvrage, sous le titre de :

Questio)i de droit des gens. Les républicains d'Haïti possèdent-ils les qualités requises pour obtenir la ratification de leur indépendance^ par un observateur philosophe? Douze feuilles de cet ouvrage furent imprimées ; lorsque le Président Boyer succéda à Pétion, il fut effrayé de la violence des opinions de l'auteur et il en fit suspendre la publication. « Cet ouvrage, d'après le docteur Chervin, n'était composé que de véhémentes récriminations contre la France^ si effacée, disait l'auteur, qu'elle subissait le nouveau joug odieux des Bourbons et des Girondins^ introduits à la Chambre des pairs par Louis XVIII.

« La conversation de Billaud était riche de souvenirs nets et précis ; ses idées étaient originales, souvent bizarres, et quelquefois grandes et justes. Ses sentiments et ses opinions politiques n'avaient fléchi ni sur les hommes ni sur les choses, si ce n'est sur quelques points seulement. Par exemple, il avait changé d'opinion sur le 9 thermidor, qu'il appelait sa déplorable faute à lui, et il ajoutait :

« Nous nous sommes bien trompés ce jour-là 1 Nous avons recommencé, après cette journée, tous les chapitres de la réaction anglaise; on nous a infligé, comme on l'a fait à la mort de Cromwel, un système qui, sous l'apparence de la modération, nous a désignés comme des types de monstres, comme des loups à figure humaine, bons tout au plus à égorger. Ce système nous a conduits, à travers d'afi'reuses et d'implacables vengeances, des palinodies plus lâches encore, à la disette, la banqueroute, la vile banqueroute et les événements du 1" prairial, à des torrents de sang patriote et pur !

(( Oui, c'est au 44 germinal, date de la condamnation de Danton, et au 9 thermidor, que les patriotes ont fait les deux fautes qui ont tout perdu. Nos divisions ont brisé ces jours-là l'unité du système révolutionnaire; vous avez vu aussitôt l'influence revenir à des misérables, . écartés pour vol, enfin à tous les fripons, les briseurs (de scellés), les oligarques, les royalistes. Les amis de Tallien ne s'endormirent

23i BILLA.UD VAREXNE.

pas : ils avaient vendu notre cause, et nous firent dénoncer par Lecointre^ qu'ils proscrivirent ensuite avec nous ; par Saladin et Goiipilleaii^ qui avaient été nos séides, et qui offrirent nos têtes aux royalistes et à l'Europe. Nous étions pour les royalistes de lâches stupides, bien que nos actes fussent là ; bien que tout rayonnât de r éclat terrible de notre dictature et de nos batailles. Ainsi, nous, pauvres jacobins, nous qui avions châtié l'orgueil des rois, nous ne fûmes vaincus que par nos fautes et nos frères ; alors, nous fûmes jetés par eux aux flots de la mer en fureur, triste concession de l'ambition, de la cupidité et surtout de la peur.

« Je le répète : la Révolution puritaine a été perdue le 9 thermidor ; depuis, combien de fois j'ai déploré d'y avoir agi de colère! Pourquoi ne laisse-t-on pas ces intempestives passions et toutes les vulgaires inquiétudes aux portes du pouvoir? J'ai vu la réaction qui fit naître le 9 thermidor, c'était affreux; la calomnie venait de partout. Cela dégoûte bien des révolutions.

Nous, du moins, nous nous défendimes avec dignité. Duhem leur tenait tête tous les jours. Les amis qui les secondaient étaient Lejeune, Payait, Chasles, Goujon, Ruhl, etc., etc. Mais quelle tâche ! et puis nous avons disparu ! Mais Tébauchc révolutionnaire était sortie de nos mains et elle resta comme pierre tumulaire de l'ancien régime et plus forte que tous les partis réunis (1) ! »

Billaud Varenne, témoin des efforts que faisaient les anciens colons pour faire accepter les propositions faites par les commissaires de Louis XVIII à la République d'Haïti, de renoncer à son indépendance et à sa souveraineté, pour reprendre son ancienne condition de colonie sujette, dit à Pétion :

(( La plus grande faute que vous avez comte mise, dans le cours de la révolution de ce « pays, c'est de n'avoir pas sacrifié tous les « colons , jusqu'au dernier. En France nous

(I) Nouvelle Minerve, 1835, " Dernières années de Billaud Varenne ».

(( avons fait la même faute, en ne faisant pas « périr jusqu'au dernier des Bourbons (1). »

Les dernières opinions politiques de Billaud ne corrigeaient les anciennes que sur des points purement individuels. x\insi, la mort de Danton était alors à ses yeux un crime^ en raison des immenses services qu'il avait rendus.

(( Hélas ! disait-il souvent, j'y ai trempé trop directement et avec une haine affreuse. Le malheur des révolutions, c'est qu'il faut agir trop vite ; vous n'avez pas le temps d'examiner ; vous n'agissez qu'en pleine et brûlante fièvre, sous l'effroi de ne pas agir; sous \ effroi ^ je m'entends, de voir avorter vos idées. Danton et ses amis étaient d'habiles gens, des patriotes invincibles à la tribune ou dans l'action publique, et nous les avons massacrés ! Ils n'avaient pas comme nous, excepté le brave Westermann, le Murât de la République, les mains pures de trafics et de rapines ; ils aimaient trop le luxe, mais ils avaient le cœur noble et révolution-

(1) Audouin, Éludes sur Haïti, 1853, in-8", t. III.

naire ; vous saurez leurs services un jour, quand on fera l'histoire sincère de notre époque. Celle de M. Lacretelle n'est qu'une œuvre sans faits, une œuvre fardée de rhéteur. Je reste avec la conviction intime qu'il n'y avait pas de 18 brumaire possible, si Danton, Robespierre et Camille (Desmoulins) fussent restés unis aux pieds de la tribune. »

Billaud avait écrit encore sur une note :

« Les décisions que l'on nous reproche tant, nous ne les voulions pas le plus souvent deux jours, un jour, quelques heures avant de les prendre ; la crise seule les suscitait. Elles étaient prises au milieu des lassitudes de nos longues séances de nuit au Comité; nous ne voulions pas tuer pour tuer ; c'est trop stupidc ; nous voulions vaincre à tout prix , être les maîtres pour donner l'Empire à nos principes. De là, mille malheurs que vous dénoncez, que nous ne connaissions pas ! Au Comité^ nous ne perdions pas un moment de vue le grand but

que nous nous étions proposé ; et nous tous, le jour et la nuit, nous reprenions du même cœur et les mains fatiguées la tâche immense de la conduction des masses. Quelle tâche et comme tout marchait ! Danton, comme membre de la Convention, fut admirable de courage et de ressources en 1792 et en 1793 ; il avait fait le 10 août; il n avait pas voulu nominalement le pouvoir. Que de calme et d'activité puissante avait cet homme, quand les circonstances étaient difficiles ! Quelle étendue d'esprit ! Quelle facilité!

« Pendant deux ans nous marchâmes positivement à la tète de Paris; nous marchâmes et contre les départements fédéralisés, et contre les infâmes de la Vendée, et contre les satellites des rois de l'Europe. Dans cette sphère de tempêtes nous ne pouvions voir que le salut commun ; nous faisions de la dictature^ sans autre intitulé : Dictature ; nous le disions avec une voix ferme, que personne ne fit baisser en Europe : c'était une dictature, un gouvernement révolutionnaire, menant violemment à la

BIOGHAPHIE. 239

République. Relisez le Moniteur et le Journal de la Montagne. La dictature dans nos mains dissipa les obstacles ; nous battîmes les Vendéens et l'Europe ; nous écrasâmes les dissidences funestes. Oui , sans nos propres divisions, nous eussions conduit le pays à la République^ et à présent, une partie de l'Europe serait politiquement puritaine. Aucun de vous n'a vu les faits, les accidents très affligeants, sans doute , que l'on nous reproche ! Nous avions les regards portés trop haut pour voir que nous marchions sur un sol couvert de sang. Parmi ceux que nos lois condamnèrent, vous ne comptez donc que des innocents? Attaquaient-ils, oui ou non, la Révolution, la République? Oui ! Eh bien ! nous les avons écrasés comme des égoïstes, comme des infâmes. Nous avons été hommes d'État, en mettant au-dessus de toutes les considérations le sort de la cause qui nous était confiée. Nous reprochez-vous les moyens? Mais les moyens ont fait triompher cette grande cause. Reprochez-les-nous, j'y consens, mais dites aussi : Ils n'ont pas failli à

la République, à la plus sainte des causes, celle du droit humain, écrite jadis dans la fierté du front de l'homme et efïacée par les despotes. Nous, du moins, nous n'avons pas laissé la France humiliée , et nous avons été grands au milieu d'une noble pauvreté. N'avez-vous pas retrouvé au Trésor public toutes nos confiscations (1)? ))

Ce fragment résumait les dernières opinions de Billaud Varenne ; il portait sur les événements sur lesquels il avait changé ses appréciations .

Le président Pétion mourut à Port-au-Prince le 29 mars 1818; il eut pour successeur le général Boyer (2), qui témoigna à Billaud Varenne la même bienveillance et lui continua les mêmes secours.

Indépendamment du jeune Colombel, qui avait continué à le visiter souvent et à l'entou-

(1) Nouvelle Minerve, i83o.

(2) Boyer (Jean-Pierre), né à Port-au-Prince, en 1776. 11 abdiqua en 1843, et vint à Paris oîi il mourut la 9 juillet

rer de soins, Billaud Varenne s'était lié d'amitié avec un Français, Frédéric Martin (1) , secrétaire du général Bonnet (2) , ancien chef de bureau au ministère de la guerre, sous l'Empire, et arrivé aussi à Port-au-Prince au mois de janvier 1817. Cet ami, connaissant sa détresse , avait obtenu pour lui, du Président Boyer, en 1819, une somme d'argent qui avait rendu l'espérance à Virginie, et avait servi à prolonger l'existence de celui qu'elle appelait respectueusement Monsieur^ depuis qu'il lui avait défendu de l'appeler son maître.

A cette époque, Billaud remit à Frédéric Martin, comme témoignage de reconnaissance, deux maniiscints, auxquels il paraissait attacher une grande importance : l'un consistait en Mémoires sur quelques faits de la Révolution et

(l) Frédéric Martin, né à Rouen en 1777, est mort ù Paris, laissant en manuscrit un ouvrage intitulé : Un épisode de ma vie ou Dix années de voyage, Paris 1848. Cet ouvrage contient quelques renseignements sur le séjour de Billaud Varenne à Port-au-Prince.

{ï) Bonnet (Guy-Joseph), né en 1777, nommé en 1807 commandant général de l'armée d'Haïti, mort on 1813.

IG

242 BILLAUD VAHEXXE.

sur son séjour à Cayenne ; l'autre, en une Statistique de la Guyane^ avec la descrij)tion des principales productions naturelles de ce vaste pays{\).

A la fin de 1817, il avait appris, en même temps, la mort de Benjamin Billaud, son dernier frère, arrivée le 26 mars 1817, et celle de la femme de ce dernier, du 13 septembre 1816. Il écrivait, à Guillemet, un de ses amis, qu'il avait vu à Cayenne, et qui était retourné à la Rochelle :

<( Ainsi, pour surcroit de malheur, en survivant à toute ma famille, je suis condamné à pleurer sa perte jusqu'à mon dernier soupir (2). »

Avant son départ de Cayenne, Billaud Varenne se trouvait déjà attaqué d'une dysenterie chronique. En arrivant à Port-au-Prince , il

(J) Extrait des papiers de Frédéric Martin, dont nous devons la communication à l'obligeance de M. Pierre Margry, ancien conservateur des Archives du Ministère de la marine et des colonies.

(2) Lettre à Guillemet, du 23 mars 1818.

était tombé malade, soit par suite des fatigues de son voyage, soit à cause du changement d'air.

Il se rétablit un peu et il put se livrer à ses travaux ; mais l'insalubrité du climat lui causa de fréquentes rechutes, qui aggravèrent de plus en plus son état de santé. On s'aperçut tout à coup que ses facultés intellectuelles s'affaiblissaient; le temps avait creusé profondément ses joues et fatigué son cerveau. Sa figure, plus pâle que jamais, était devenue d'une maigreur effrayante : elle semblait plus longue, plus resserrée et plus expressive. Ses cheveux, autrefois noirs et plats, et qui simulaient la crinière du lion^ suivant des paroles historiques, étaient devenus tout blancs. Ses regards seuls avaient conservé leur premier feu, et quelquefois leur fixité terrible. On sentait bien, en l'approchant, qu'il y avait encore en lui quelque chose d'un grand caractère et un reste de fierté qu'il ne pouvait cacher. Il passait toutes ses journées dans un grand fauteuil, qui venait de France, et placé sur le devant de sa case, corn-

posée de deux pièces et d'une alcôve, le tout tapissé de quelques morceaux de papiers usés, mais fort proprement tenu. Lorsqu'il recevait des visiteurs, ses mains sèches et nerveuses cherchaient instantanément les bras du vieux fauteuil, dans lequel il était enfoncé, afin de soulever son corps et de pouvoir s'incliner devant son visiteur ; alors, il consentait difficilement à se rasseoir, malgré son affaiblissement. 11 habitait la chambre du fond, qui était éclairée sur un enclos et sur une plaine ; la première pièce était affectée à la cuisine. C'est là que, dans cette demeure plus que modeste, un des anciens Dictateurs de la France voyait s'écouler les derniers moments de sa vie. La maladie faisant chaque jour de nouveaux progrès, il fut obligé de renoncer à tout travail et particulièrement à VHistoire de Sai7it-Dominrjue^ qui, par la nature des faits et des arguments qu'elle présentait, avait violemment ramené son esprit sur ce qu'il appelait la justice de la Révolution française^ la rétrocession des droits de lliomme. Quelques personnes

éclairées, qui ont vu des fragments de cet ouvrage, entre autres le savant D^" Chervin (1), s'accordent à dire qu'il avait peu de mérite politique et littéraire. Billaud était trop affaibli, pour écrire avec son ancienne vigueur. Un petit nombre de ses pensées seulement avait de la grandeur, et ses pages fourmillaient de néologismes barbares (2).

Au mois de mars 1819, il éprouva une rechute inquiétante, dont il se releva cependant, grâce aux soins multipliés de Virginie, guidée par les conseils dévoués de M. Mirambeau, son médecin :

(( Je jouirais ici, écrivait-il à son ami Guillemet, d'un contentement parfait, y vivant dans une tranquillité profonde et environné même d'une considération très flatteuse, si ma santé, toujours mauvaise, voulait m'accorder quelque relâche. Mais je viens encore d'essuyer

(1) Chorvin (Nicolas), mombro do rAcarlrmio do m(!'docine Je Paris (1783-1843).

(2) Extrait de la Nouvelle Minerve, tome I, année 1833.

une quatrième maladie, plus terrible que les trois précédentes et qui m'a réduit à la dernière extrémité. Enfin, à force de courage et de bons soins, grâces au ciel, je suis parvenu à la surmonter, et, quoique excessivement faible pendant ma convalescence, je suis pourtant aussi bien qu'on peut l'être, dans un pareil état.

« BlLLAUD YaRENNE (!)• »

« A la dernière époque de sa vie, la société de Billaad Varenne était devenue douce, comme sa figure de vieillard. Rien en lui ne rappelait l'homme de 93, si ce n'est lorsque la conversation ramenait forcément sa pensée vers cette époque. Alors le squelette, devant lequel vous étiez assis, renaissait à son ancienne énergie : vous pensiez entendre sa parole âpre et mordante d'autrefois ; il essayait de sortir de son fauteuil et vous aviez pour quelques instants le Billaud Yarenne du club des Jacobins. Mais ces

(1) Lettre du 30 mai 1849.

BXOGRAPHIK. 247

réminiscences fortuites n'étaient que des éclairs et bientôt vous n'aviez plus sous les yeux qu'un pauvre vieillard épuisé et mourant. Quand Billaud sentit que sa maladie était mortelle, il prit le parti de se retirer à la campagne. « Je vais, dit-il au D*" Chervin, qui l'avait visité et soigné depuis son arrivée dans l'ile, je vais aller respirer pendant quelques semaines l'air des hauts lieux, l'air des mornes qui m'a guéri, il y a deux ans ; mais je me sens bien usé, bien usé, docteur. » M. Chervin lui demanda s'il habiterait la maison de campagne d'un de ses amis. « Non, répondit-il, je ne veux déranger personne; je suis un vieux républicain qui veut mourir libre ; le vent des montagnes emportera ma vie. Je me rends à une pauvre cabane des Mornes-Charbonnières, où je serai bien reçu. — Chez qui? — Chez la Négresse qui nous blanchit; je m'y reposerai dans un bien beau site; il ne faut rien de plus à un pauvre malade comme moi. Viendrez-vous me voir? — Oui. — Je voudrais bien vous revoir, docteur ; notre ami Colombel viendra aussi de son côté. —

Quand partez- VOUS? — Mais, dans deux jours, lundi. — Par quel route et quel moyen? (Il indiqua la route). — Le moyen est simple, ajouta-t-il, je serai placé sur l'àne qui porte le linge blanc à la ville. — Mais ce sera trop pour lui de vous et de sa charge habituelle ? — Oh ! notre amie a pourvu à tout : elle amènera deux montures. » Déjà Virginie s'occupait des préparatifs de voyage.

« J'écoute M. Chervin :

« Au matin indiqué, le 7 juin 1819, Billaud reçut la visite du docteur. Il était de bonne heure, les deux montures étaient placées devant la porte et chacun était prêt à s'acheminer vers les Charbonnières. Le fauteuil fut attaché sur le dos de l'âne, déjà chargé de linge ; alors, avec l'assistance des femmes, j'enlevai de terre le vieux Proconsul et je le plaçai sur la croupe du second âne, où il dit se bien trouver, mieux même que dans la case. Il souriait et paraissait un peu ranimé. Il me remercia et me pressa les mains, ainsi qu'à tous ceux qui l'entouraient. « J'espère vous voir ces jours-ci dans les

Mornes ; venez, c'est un Leau paysage ! Si je ne vous revois pas, soyez heureux 1 Adieu ! » Il était ému, et Virginie, accorte, à pied, faisait aussi ses adieux à ses voisins. Les voyageurs partirent, et tant qu'ils purent apercevoir leurs amis, ils continuèrent à leur adresser des signes d'amitié, puis ils disparurent dans les hautes herbes et les haies du chemin.

« Lorsque, sept ou huit jours après, le docteur voulut visiter le malade, on annonça à la ville que Billaud Varenne, de la Rochelle, ancien député à la Convention, ancien membre du Comité de Salut public, venait de mourir aux Mornes-Charhonnières. Son ag'onie avait été douce; Colombel était présent. Il était mort avec un peu de délire et en confessant, avec l'exaltation de la fièvre, que loin de se repentir, il mourait fier de Futilité et du désintéressement de sa vie. Ses lèvres bleues et livides se fermèrent, en murmurant ces paroles terribles du dialogue d'Eucrate et de Sylla : « Mes « ossements, du moins, reposeront sur une terre (( r/î(f veut la liberté; mais f entends la voix de

u la postérité qui m accuse d'avoir trop iiûnarjê (( le sang des tyrans d'Europe (1). »

Il mourut le 13 juin 1819, à 4 heures du soir, dans la maison de Jeanne Brousse, sa blanchisseuse.

Voici la copie de l'acte dressé après sa mort :

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