DE TOUT CE QUE JE PUIS AVOIR OUBLIÉ
DANS LKS r»EUX PARTIE? PRÉrÉDENTES.
!• — Article de M. de Hlarolles^
Lori^que j'eus achevé la traduction de Savédra, mentionnée ci-devant (tom. 1, pag. 3G), la connaissance du célèbre M. de Marolles, abbé de Villeloin, me fut procurée par des amis communs, ce qui réussit avec d'autant plus de facilité, que nous étions lui et moi fort voisins, demeurant également vis-à-vis les salles du collège des Quatre-IVations. Comme ce savant , aaprès de qui Ton avoit sans doute un peu trop fait valoir mon attachement à tout ce qui regarde les belles-lettres , voulut obligeamment s'enquérir de mes principales occupations, et qti*entre autres ouvrages, je vins à lui parler de mon Savédra, qui n'étoit point encore sous la presse, il en désira voir quelques échantillons. En les parcourant, il s'aperçut ({ue partout où mon auteur citoit des passages de vers latins, je me contentois de les rapporter comme lui dans leur idiome naturel , quoique son ouvrage fût en langue espagnole , ce qui ne m'avoit point fait hésiter à laisser ces endroits dans le même latin original, quoique ma traduction fût française. M. de Ma-
84 l'abbk de maroij.ks.
roUcs me demanda les raisons de ce si grand scrupule que je me faisois de tenter la structure de deux ou trois vers qui ne pouvoit tirer à de fort grands embarras, et il ne goûta aucune des deux que je lui alléguai. La première, celle que j'ai déjà insinuée, et qui résulte de Fexemple de mon auteur même, lequel n'en a pas usé autrement. La seconde, une maxime qu'on ne m'ôtera jamais de Tesprit, savoir, que quand on ne se sent pas cet heureux naturel, si indispensablenient nécessaire à la poésie, il ne faut point s'opiniàtrer à vouloir êtiv poëte en dépit des muses. 3L de Marolles me dit , contre la première de mes deux raisons, qu'il n'en étoit pas des François comme des Espagnols, en fait de livres et de pièces d'esprit qu'en Espagne, il n y a voit guère que les hommes « et mém les hommes d'étude, qui se lissent une affaire de mettre le ncj dans les livres ; que cela étant, un auteur trouvant en son che
min des citations et des autorités de passages anciens, u'étoi t pas obligé de se rompre la tête à mettre en langue vulgain toutes ces diverses citations ; mais qu'il n'en étoit pas de mômi en France, où les dames, sans se piquer de science grecque i^».i latine, se font inie sérieuse affaire de toute sorte de lecture vr^m\ leur languenaturelle ; etquc comme ou iiepcut pas hounétemei^B- 1 sedispenseï* d'avoir toute sorte d'égards pour ce beau sexe, r ■<' seroit hii faire mal sa cour que de hii présenter un livre tor^l hirdé de latin et de grec.
A l'égard de nui seconde raison, 31. de Marolles la coinba ^* loiL par le biàmc qu on dcvoit faire, en général, de cette ind » gne paresse si ordinaire à la pkipart des hommes, qui les en «pèche de s'éprouver eux-mêmes en fait de talent. Que bic^ n souvent tel se délie de sa capacité faute de l'avoii' sondé^iiî; qu'il en est de plusieurs pensées et de plusieurs traits d'esprit 1» comme de ces étincelles cachées sous la cendre, lesquelles s* ^ teignent si Ton n'écarte point ce qui les couvre , mais souffliL wt dessus, s'allument bientôt eu grand feu.
Toutes ces rei)résentations de 31. de 3laroHos, de In justctri>r
i/abbk pe m\uoi.les. 85
desquelles je nY'tois pourtant pas trop bien couvaiucu, furent néanmoins cause que, j)our ne pas trop paraître mépriser ses a\is, je m'appliquai peu à peu ù la traduction française de quelques-unes des plus courtes de ces citations dont je parle ; et comme on dit d'ordinaire qu'en forgeant on devient forgeron, je me trouvai en fort peu de jours parvenu tellement quellement à la métamorphose que j'avois entreprise.
Mais, pendant que je suis sur cette matière, il me souvient d'une ou deux scènes qui, à divers égards, se passèrent entre M. de SlaroUes et moi , et dont, sans craindre de préjudicier le moins du monde au respect dû à la mémoire de 31. de ]>larolles, je ne crois pas devoir refus(»r le divertissement ù mon lecteur.
M. de 31arolles n'est i)as le premier grand homme et habile homme en qui plusieurs excellentes qualités ont été accompagnées de quelques petits faibles ; bien des gens, d'ailleurs , faute de se bien connaître, se font une affaire de ce qui ne leur convient point du tout, pendant qu'ils négligent telles perfections cachées qui seroient capables de leur attirer l'admiration d'un chacun. Tout ht monde se plaît à voir dans ï Art poétique de l'illustre M. Despréaux l'agréable peinture ((uil \ fait de ce Florentin, qui
De niéclianl médecin deviiu bon arcliili^cl»».
Ou peut dire à peu près quelque chose de semblables du fameux M. de Marolles. Il étoit universellement savant, et quoique entre autres parties des belles-lettres il possédât les poètes gn^cs et latins en un degré considérable, il n'avoit nullement le géuie des yovs, C'étoit assurément la moindre de ses qualités littéraires, et Je barbier si grand railleur du roi 31idas , dont {Mirle ce même illustre, dans un autre endroit de ses ouvrages ' r, ce barbier, dis-je, en enflant ses roseaux sur un autre
i\) J'irai civuser la t»?iTi% t'I, Ci»iiiim» celmrlmT,
Fain^ dire aux roseaux, par uu nouvel orf^anr :
Mûln.'ij h toi Midas a ttfs oreilles iPâni*. (l^li|(>au. Saihé» /.V,)
86 POÉSIES DP M. PS iuholi.es.
ton qu'il ue lit, eut pu leur faire dire avec guère moins do justesse qu'à cet autre égard :
Enfin, malgré Phébus, Marolles veut rimer.
M. de Marolles doue, pour en venir à la première des scè* lies que j'ai eu >ue, se mit un jour dans Tesprit, après s^ètre plusieurs fois essayé sur de petits fragments poétiques , que Tentreprise d'un poëme dans toutes les règles n'étoit point audessus de ses forces. S'il eût pris pour l'exécution de son dessein quelque endroit célèbre tiré de l'histoire ou de la fable, on n*auroit en tout cas point d'antre reproche à lui faire que de n'avoir pas assez contre-pesé ses épaules avec son fardeau ; mais ce qu'on ne peut assez admirer, est qu'il choisit justement pour son sujet la matière du monde la moins propre à un poëme , je veux dire les révélations de l'Apocalypse, entre-
prise pour l'exécution de laquelle il ne s'agit pas des enthou* siasmes fougueux d'un Apollon ou d'une Glio , divinités fantastiques et fausses, mais des célestes inspirations de cctti Sagesse éternelle qui est Tunique esprit de vérité.
Je ne fus pas des derniers à voir cet ouvrage. M. do 3farolles qui m'avoit pris en amitié, mo fit Thouiieur de m'en envoyei d'abord un exemplaire ; quelque estime que je fisse de tout ci qui sortoit do la plume de ce grand homme, j'avoue que je n'eu-=pas lu une vinij^taino do ces \ors apocalyptiques, que je ne pu ^=— ^ gagner sur moi d'aller plus avant , et toute la peine que je n^^-' pus m'épargniir fut celle du compte que j'aurois à rendre d^*-' mes pensées sur lo présont que j'avois reçu. Jusqu'ici il ne pa»- raît rien do fort comique dans lo fait dont je parle; mais voici o commence la scène promise. 11 fallut aller faire mes romerc' ments à 31. de Marolles, et dès les quatre ou cinq premiers jours= je nu» rendis chez lui pour m'acquitter de ce devoir; mais m(^ n compliment n'entra dans aucune reddition do compte sur cr'O que j(» ponsois de tout ce quim'avoit été envoyé. M. do Maroli^r-> <'opondau1 , ipii ufattendoit venir do moi inônu» sur 0(»t ailicLc?.
ANECDÛTK A CE 81' JET. 87
n'entama aucune matière d'entretien, et ce fut à moi à en chercher non-seulement le début, mais à remplir incessamment les vides continuels d'une conversation languissante qui expiroit à tout bout de champ. Enfin , témoignant de ne vouloir pas abuser d'un temps précieux, comme devoit être celui de M. de MaroUes, je me levai pour prendre congé do lui; il;ue rendit ma salutation, mais en me disant avec im air tout chagrin, qu'il étoit surpris du silence que je gardois sur mes sentiments au sujet de son ouvrage. Il y avoit là, sans doute, de quoi embarrasser un plus habile homme que moi ; cependant je pris la balle au bond avec assez do bonheur, ])ar une défaite qui me vint dans Tesprit. <^ Monsieur, dis-je à fil. de MaroUes, je a n'appréhende pas que vous preniez pour incivilité ce qui n'est tt qu'un effet de respect et de prudence. Vous jugez bien de « vous-même, Monsieur, que ce n'est pas à un petit écolier « comme moi à juger des ouvrages de mon maître; je révère en « silence un mérite aux louanges duquel je ne puis atteindre, et «je baisse la lance, reconnaissant qu'il ne m'appartient pas « d'entrer en lice. — Oh! âlonsi'îur, à d'autres, me dit M, de •• MaroUes, je ne serai pas la dupe de votre ingénieuse défaite, « je vous entends sans doute beaucoup plus que vous ne vou- •• driez, et je vois fort bien que ce que je vous ai envoyé ne vous « a pas plu; c'est à moi à profiter de votre correction muette. » Nous nous séparâmes là-dessus, et dès le soir de ce même jour, étant allé veUler chez M. Claude, notre commun voisin, je lui fis récit de la peine où je m'étois trouvé : « Votre embarras, me
• dit-il, ne vous est pas particulier; j'en ai ma bonne part aussi - bien que vous, et tout le jirofit que je ferai de ce que vous « me venez de dire, est que je prendrai prétexte du peu de
* loisir que me laissent les diverses fonctions de ma charge pour '• ne lui faire mes remercîments que par procureur: aussi bien « cstril accoutumé désormais à l'irrégularité de mes visites. -» Enfin je ne puis me résoudre ni à h» louer contre ma pensée, .. ni à le redresser avec trop de IVancliisc». Il prendra mon pro-
88 iEAN TOITIN.
*( cédé comme il le jugera à propos. » C'est ce que me dit M. Claude. Je passe à ma seconde scène.
Mais avant que de l'entamer, il est bon de dii*c quelque chose d'une particularité domestique qui lui sert de fondement; voici ce que c'est :
Le sieur Jean Tout in ^ mon aïeul maternel, orfèvre joaillier, demeurant d'abord à Chùteaudun, et de qui le célèbre Félibie», dans le TraiU» de ses Primipes, etc., le continuateur de .Voréri dans son volume de Suppléments^ et le sieur Le Comte ^ dans le troisième tome de son Cabinet d'architecture, ont fait une mention assez honorable ( 1 ) , étoit allé un jour à une de ses métairies pour y faire relever une grange que le temps avoil entièrement ruinée; et comme entre autres ouvriers qui travailloient à cette réparation, mon grand-père en avoit fait venir de ceux qu'on appelle scieux de long (2), pour séparer une grosse poutre en plusieurs planches , il prit plaisir à les voir travailler dons sa basse-cour, assis sans façon sur un tronc d'arbre qui se trouvoit là abattu depuis quelque temps. L'attitude naturelle de ces deux liommes, dont l'un grimpé sur la poutre élevée tenoit h scie par en haut pendant que son compagnon la conduisoit en dessous, tenue et maniée par le bras, plut si fort à mon aïeul qui sa\oit dessiner fort galamment, que tirant de sa poche une pain? de tablettes qu'il } portoit ordinairement, il fit avec la pointe sur une des feuilles de ces tablettes, un dessin très mignon de ces deux figures, dont étant i)lus satisfait qu'il lu' s'étoit proposé d'abord, il se mit au bout de quelques semaines (dans ce temps de loisir (jue le séjour de la campagne lui four-
(I) l/al)l>«* (!'• M.'iroll''s, dans lo 8('.'' quairain d-' son Ln;c r/''^ <ri,ii,f^> ^i ,...\, t'ett/'>\ fail aussi lUnivr ruiiuiK'
. . . lioDoraut sa patrie Uaiis Tari du sorrurier et de rorfe\rerie, iuky TouTix, grand orfi:vre au cantou de Duiiois.
(Voir l«' Licre des- peintres, tMr. Nouv«*ll»» «'dilion. rpvii»' \m' (j. I)«i|»i.'-- -, l*.i. Jsrij. (>»ll««ti«>M Jaimot.) <1) On rrrit sricns, mais oiipn-iioJH'*' icieux, \Soie lO' fauffi'i.
SON RSTAMPK DES SOIRIRS DK LON<;. 89
iliââolt;, à sravor cette petite pièce à Tean forte. Etant allé peu après s'établir & Paris, où sa réputation Tavoit fait appeler pour être joaillier du roi, il fit tirer quelques épreuves de cette petite pièce , dont deux ou trois seulement furent par lui abandonnées à quelques curieux de ses amis, sans que ce petit ouvrage fût plus authentiquement exposé au grand jour. J'avois dès ma première jeunesse ouï parler plusieurs fois de cette petite histoire dans notre famille, et mon oncle (1 ), fils du bonhomme, dont je viens de parler, m'en avoit, plusieurs années depuis, souvent fait un grand plat, exaltant la petite gravure, dont cependant il ne pouvoit me montrer la moindre épreuve, parce cpie son plus jeune frère, à qui la planche, parmi quelques autres nip|)es, étoit échue en partage, Tavoit emportée en Suède, où il étoit allé faire voyage pour être i)eiiitro ou émail de la reine (îhristiue. Je reviens présentement à ma scène.
Elle regarde ce bruit assez universellement répandu parmi les curieux au sujet du fameux cabinet d'estampes que M. de» )IarolIes s'étoit amassé en plusieurs années avec beaucoup de ftoiu et de dépense (2), vioix Ton disoit comme un fait constant qu'il n'en manquoit aucune de celles qui avoient jamais été gradées soit en bois, soit en cuivre, soit au burin, soit à l'eau-
(1) Je itiHiU iju'il 8'ai»|Kîlail Henrij Ttmtin; il était frère de ma frrand-iiii'iv». Soie du filt de rmtteur, J
(i) l/abbé do 3kLirolli»s publia «n UUU\ iiii catalojjru»» do m^ livivs il'psiaiaiics pi ligurotf en taillp-^luiioo. Il hôiis apprend, dans la préfan-, qu'il avait retuioilli liSylUO pièTHSde plus de (i^OOO maltri,^ fii 400 ^Tands voliumn» oi plus de 120 im>tiU. Avant vondu nu roi, niovcniuinl 32,800 livres cotte immense rolU^ction^ il tniTailla depuis ù onlormorune antre, dont il publia le catalojirue eu iC72. (Voir aa Livre des peint re.i, etc. Eililion pr<*cit»*e, préface, p. 10.)
D«>jà,en W:m, il écrivait dans 8(îs Mémoires:
« Dieu ma fait la },'n\(e que pour aimer les imaKes, jo n'y ai point mis de »uliersCition, et j'en ai fait un recueil si prodij^'ieux, qu'elles se montent à plus do 7«y000 ; mais c'est d'images en taillc-doucu; sur toutes sortes de sujets. Je commeuçid à m'adonner eu cetu» sorte de curiosité dès l'aimé»^ 1G44; et je l'ai si bien cullivée depuis ce tem|«-là, et avec si ^^rande dépense pour moi qui n'ai pas l)eaui*oup de biens, que je puis dire sans exagération en avoir de tous les maîtres qn' 5ta* ii(f>nt pu trouv.T, tant K»aveurK que dessinateurs «t invent**urs, qui s«Mit au fiombre de plus de (puitre c4?nts.
90 LA COLLECTION u'eàTAMPE!» IiE M. DE MAROLLES.
forte. Un jour que M. deMaroUesct moi nous nous entretenions de la prétendue universalité de cette collection, je lui demandai si ce que j'en avois ouï dire a voit un solide fondement, et s'il étoit lui-même si fort persuadé de la perfection de son recueil, sur quoi il m'assura qu'on ne Tavoit jamais pu convaincre du contraire; et moi, alors, étant bien aise de me donner le diver> tissement du petit embarras où je me doutois bien quo je le jetterois par le récit d'un fait historique qui étoit incompatible avec sa prétention, je pris la liberté de lui dire que je crojoîs le pouvoir faire entrer en quelque défiance sur cet article. Il me parut un peu étonné de cela, et me pria de m'expliqaer plus au net; sur quoi je lui contai tout ce que j*ai dit ci-4essus de mon estampe des scieux de long, M. de Marolles, après quelque petit recueillement qu'il fit en lui-même, me pria de vouloir bien, vu les incommodités de son grand fige qui le rendaient comme immobile, monter sur un petit gradin destiné à atteindic jusqu'aux plus hautes de ses tablettes, et d'en tirer un grand in-folio qu'il me marqua. Il ne l'eut pas plutôt enti^ les main», qu'à la troisième ou quatrième ouverture de feuillet il me fit voir parmi une cinquantaine de petites pièces de la taille de celle dont je lui avois parlé, le morceau (juo je croyois lui devoir être absolument inconnu, et ainsi nie donna à moi-mèm(*la>ut' qui jusque-là niavoit été cachée, nonobstant toute la coniwhsance domestique que d'ailleurs j'en a\ois, et dont je croyois que quant à lui cela lui devoit être entièrement lettre close (l)- Je ne puis gagner sur moi de quitter cet article sans morqurr quo M. de 3Iarolles, qui autant qu'U pouvoit déterrer de particularités des talents et de la vie des illustres dont il aroitJ'i soigneusement ramassé les ou\rages, en faisoit des extrait'^ pour être insérés dans les feuillets où tontes ces estampe^
(1) I/abU'* tl(» Mamllts, «mi parlant «In l'im|K»rtanco d«» sa collection d't^tami»^ «iU', ilaiis S4^s M<^nn»in*^, h's noms d'iin»^ roiitaiiUMl'artisU's IVanrais. i-nlP' ml»^ <'»Mni d»' Jarcjucs Tonlin. Il rst probabh» «pi»* n< JaiMjUi s Tontiii ni»sl aiiii'^ «T* rai«*Ml d«» Hou, ({ir>ii|iril n»' iumis soit «'«niim (|u'avH<: lo |>r<^noni dp Jpan.
JEAN TOUTIN^ INVBNTRUR DE LA PElffTURE SUR ÉUAIL. 91
étoient légèrement collées par un des coins. Il se donna la peine d'en travailler un a plaisir à Thonneur de mon grand* père, sur tout ce que je lui dis de la réputation qu'il s'étoit acquise, comme Tunique auteur du merveilleux secret des portraits et des tableaux en émail, et dont pour écarter le soupçon de partialité et d'intérêt qu*on pourroit prendre contre moi, de m'en être un peu trop fait accroire sur ce chapitre, je me contenterai de rapporter ici un autre témoignage revenant h celui-là, et qni écarte absolument toute sorte de défiance sur l'article. C'est celui du sieur Felibienkla page 429 de ses Prin^ ripes, etc., savoir dans le troisième Livre qui traite de la Peinture ; voici ce qu'on y trouve.
« Avant l'an 1630, ces beaux ouvrages qu'on voit aujour- « d'bui sur l'or, et où Top fait en émail des portraits aussi bien « peints qu'à l'huile, étoient encore inconnus ; car ce ne fut " que deux ans après, que Jean Toutijs, orfèvre do Ghàteau- « dun, qui émailloit parfaitement bien avec les émaux ordinaires et transparents, et qui avoit pour disciple un nommé
• GiUBELiif , s' étant mis à rechercher le moyen d'employer des « émanx qui fissent des couleurs mates, pour faire diverses «• teintes, parfondre le tout au feu, et conserver une même « égalité et un môme lustre, eu trouva enfin le secret, qu'il « communiqua à d'autres ouvriers, qui tous contribuèrent en-
• suite à le perfectionner de plus en plus »• (1).
Je ne sais si je ne pourrois point encore qualifier de scène une conversation grave où j'assistai un jour, en rendant visite à H. de HaroUes. Je trouvai auprès de lui quatre ou cinq eccléftiastiqnes d'nn ordre distingué, tous gens de savoir et d'esprit.
(1) « Diibié, orf^\T«% qui travaillait dans les pfaleries ihi I/)uvro, fut tin des pre- ^Un bières de Jean Toiitin ; Morlièro, natif d'Orléans^ mai* qui demeurait h ^oii, le suivit de |)n>s; 8'«5tant appliqui't particulièrement à peindre en émail sur ^bifiies et sur les l)Oltesde montres, il se mit en fp^nd créflit. Morli^re eut pour ^ûtdple Robert Vanquer de Blois, qui a Kurpas») tous les autres à bien dessiner et * donner de belles couleurs. 11 mourut en 1670.» (Fôlibien, Principt^x i/#» rarrhi- ''«i^Kre, Hf In tmifiiure et delà peinture. Livre in,p. 480.)
iH SENTIMENTS RELIGIBCX
lesquels coutiuuaut une conversa tiou sur laquelle ils étoient quaud j*entrai, ne me causèrent pas un petit élouuement de U liberté qu'ils se donnoient à fronder de tout leur cœur contre les superstitions romaines. Ils ne disoient rien qui ne fût tout i fait de mes sentiments; mais j'étois huguenot, et je ne lesregardois que comme papistes. M. de ^laroUes qui me connaissant à fonds ne me cachoit rien de ses sentiments, appréhenda du moins, par rapport ù ces messieurs, lesquels n* étoient pis obligés d'avoir en moi la même confiance dont il m'honorait, qu'ils ne trouvassent mauvais qu'il les laissât plus longtemps s'épanouir le cœur sur leurs sentiments les plus secrets, sans leur faire quelque signe de la religion que je professois, afin qu'ils y prissent leurs mesures. Il s'acquitta donc envers ea\ de ce petit devoir par quelques mots qu'il dit à l'oreille du plib proche de lui. Je ne m'aperçus do ce signal que par le silencf que la compagnie vint à garder tout d'un coup, et au chanfsemeut de propos sur lesquels on se jeta , après quoi tous ces messieurs bientôt se retirèrent.
Dès qu'ils furent sortis, M. de 31arolles me développa tout le mystère. < Vous avez eu là, me dit-il, une confirmation et « des exemples de ce que je vous ai avoué plusiem^s fois (k*
mes soiitiinents eu fait de relij^iou (1;, et dr la protestation
(l) La lar)?piir <'t la libôralit»*, qui (lisliiiKiiaicnt l«^s vm»s ivli^ii-U'^^s tl^- rabb.''!-* MarolU*s,s^ loiit s(»uvont yniv dans s«'s Mémoin^s. Citons JMitio aut»*fs |t»s na**-'*"" suivants:
« Do 1,1 M«» la (îontratlit'tinn) sont n.'cs imi parti»^ \t^ m-and«'s aniin<:i>iti'^ ^^-url-* «i«H'trin«», (|ui n'ont pa> oncnn' «•^•ss*' ; mais si nous avions un ih*u plus cliM'hanli'nous Signions UKiins ruiërcs; ot au lion i\o parlor d<» lassi^s oX do tir»T V^''\ '"i*^ fun so donniToit la main d'association, ot nous serions tous fn*res, |iarlaitfin''i-*' unis dans la faniillo du IViv célosto, qui, par sa soul«Mnisi5riiMrd»'. nousad-At-^ ;i la di},'nil«' d'î sos onfants et d'ôtn» lnTiti«»rs d(; s<»n royauino, ir uw i**aù<*'^ qu'alors ayant ilit qu«*lqut*s rhos«*s approolianl do cla, un Ikui jieiv iMpuciM, i|»-*- •'•toit à F(»rj?«'S. uio rôpliqua (pie lo zole do la maison do Dieu ne |nTnu»tti'ii [•»* ioujoui> d UF< r d'uno si grande douceur, et qu'il no falloit rien |«rtai:«T a^tv k-^ .ulversaires du papo ou matière de religion. Je lui roi>artis quo nous !►' «!!*■«'' rion do SaSainleU's et qu'il n'étoit (kis i^iestion do cela; mais qu»* laduu-iU'f.'v Wni^'uo et qu'elle onduroit tout«»s choses |»atieiiiinent ; qu'au n*»le c*«*tjii »^' rln>s«». rtpanp.' quo umis vr»ulii»ns t»nijoui*s juger sans otre inf«»rni«S d»? Iftii-i- '*
liK L^\BKÉ DE MAHULLKS. U3
' entre autres que je \ous ai faite, de n'être pas le seul dans la r communion extérieure de l'Eglise romaine, qui en blûmoit les superstitions et le faux culte. Vous n'avez vu ici que qua- : trc ou cinq personnes du caractère dont on s'est si bien déc peint, mais il faut que vous sachiez que j'en connais, de pa-
• reils, plus d*une centaine dans Paris. Tous sont aux aguets,
• n'attendant que le premier coup de cloche pour travailler ' vigoureusement à une réformation après laquelle tous sou-
• pircnt. 5ous nous traitons nous-mêmes de lâches tous tant " que nous sommes, de n'avoir pas le courage de répandre nos « lumières, puisque c'est à ceux (jui ont le plus reçu de faire
• part de leur bien aux autres ; et nous confessons avec gé- « missement, que nous n'aurons, un jour, qu'un plus grand
• compte à rendre. C'est ce que tous pensent, et reconnais- « sent qu'il faudroit faire ; mais il n'y a i)crsonne d'assez hardi
• pour prendre sur soi d'aUer adachor le (jrclot, et voilà notre ■ mal. » Ce fut ainsi que se passa la conversation dont j'ai parlé ; et ce fut (puisque cela se trouve en mon chemin) dans quelque autre de cette nature, que j'ouïs conter un jour au même
linestion, et qu'il falloit interpréter avec charité 1»^ sens dos paroNs qui iiout pas «•ode clarté. » (Ed. de Uî6G, yà^Q 140.)
« La superstition s'attacha depuis à u no autre ixîtitc image de la Vicrj,'e, qui «toit contre une muraille dans la rue Saint-Honoré, auprès du cDuvcnt d<»s Gipiicn»; de sorte qu'on y vcnoit de toutes parts, et des jfens y faisoient dcspêleri- ■•88» pieds nus, et passoient des journées entières à genoux devant clic. Mais en- ^ les pères capucins l'cMèrcnt de li, et par ordre de M. de Paris, ils la mirent 'taune chapelle de leur église. Ce ne scroit jamais fait, si Ton vouluit dire touti's ^ sottises du peuple en c^ matières-là, ((uand il n'est pas éclairé de la Parole de ^^; et s'il y est timt soit peu secondé, il ne faut pas douter qu'en ce genre-là, ûnese porte bientôt h d'étranges excès. (/6iV/., p. 134.)
£nfin, Yoici comment Tabbé de Marolles raconte les derniers instants de son P*Pe:
■i^jprochant de la ûu, il prit en Ijonnc part ce que je lui dis de la misère de ^B^ vie et do la consolation que les gens de bien doivent prendre quand ils se ^"^t proches d'en être bienUit délivrés, pourvu qu'ils mettent leur espérance en '^ seul, qu'il falloit adorer et aimer do tout son cœur, et lui demander en toute «Himilité les grAces de ses misériœrdcs par les mérites de son Fils, qui lui avoit ^'fet et qui lui offre encore tous les jours son cor|»s et son satig en ponK'tuel sii- •^•ificc pour la remission do nos péchés. {IbiH,, p. 100.)