VIE DE GARGILIIS MAMURRA
tenir, se mit, sans tarder, au service d'un jeune enfant de famille, pour porter ses livres en classe. Il avoit la mémoire non-seulement très heureuse , mii& presque divine, et il saisissoit d'abord, non-seulement les choses qui lui étoient présentées, mais celles même qui ne Tétoient pas , et les ayant une fois saisies, il les retenoit constamment; c'est pourquoi il étoit regardé avec une extrême distinction entre tous ses camarades; car, en fait d'enfants, la mémoire est une des plus grandes marques d'esprit , et les commencements de l'étude ne consistent presque qu'en cela. C'étoit aussi pour cela môme que les jésuites, qui avoient d'abord conçu une haute es- [>énince de ce jeune homme, l'avoient admis parmi eux. Incontinent après , Is l'envoyèrent à Rome, où il enseigna la grammaire pendant trois ans sous le titre de Père des cadets de haut appéiity et cela dans une très grande 'éputation ; mais il sortit enfin de là à cause de son peu de santé, et ce le fut pas seulement lui qui assura fortement à plusieurs de ses amis que féioM là la seule cause de sa sortie; mais le P. Sirmond lui-même, témoin lien plus authentique, nous a dit la même chose, afin que les médisants lacbent que ce qu'on a voulu dire là-dessus est très faux, savoir qu'il s'éoit dérobé sourdement pour avoir contrefait des lettres de recommandation I tons les recteurs des divers collèges de la Société, au nom du père proviniaà. La pauvreté est ingénieuse , c'est la source des arts ; et, comme a inrl bien dit quelqu'un, cest elle qui anime les arU et les sciences. Ma* nm donc, qui avoit ouï dire qu'Aristote avoit, en qualité d'opérateur, readn des drogues, et qui n'ignoroit pas que tout charlatan qui a tant soit Ml de caquet, quelque ignorant médecin qu'il puisse être, vient bientôt à lifser pour grand docteur, résolut (par son prodigieux penchant à courir ik et là, et vu principalement que son nom ne différoit que d'une lettre d'a- «c celui de Mazurra, l'un des plus célèbres bateleurs qu'on ail jamais vu) daller faire le métier d'empirique dans un lieu inconnu ; et ainsi il exerça la ffirfèssion vagabonde dans Avignon, où l'on n'avoit jamais entendu parler le loi, et ce fut là que débitant un certain remède , qu'il appeloit son panhymagogue, il y amassa une somme considérable, c'est-à-dire ,
Qu'il mil au tombeau creux Plusieurs gens des plus vigoureux.
Mais comme le gouverneur de la ville , lors d'une sédition qui s'étoit éleée peu après son établissement, eut commandé à tous les étrangers de roriir de la ville, il s'en vint à Paris, se faisant fort de son art. Ce fut là [oH se fit connaître à quelques petits savants qui lui conseillèrent de sejcer dans la plaidoirie, à laquelle il leur paraissoit assez propre ; et certaine- Beni il rétoit, du moins autant que bien d'autres ; (^r, comme nous avons lit, fl excelloit dans la mémoire qui, à bon titre, est appelée le trésor de 'éloquence. C'est pourquoi il étoit aussi fort propre à la profession du Iroit, que les maîtres de l'art oratoire ont toujours estimé nécessaire à tous eux qui parlent en public; car, comme la mémoire est principalement re-
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quisedans cette discipline, il pouvoit en trois jours, comme on dit, passer pour jurisconsulte. 11 présumoit terriblement de sa capacité à répondre an clients qui le consultoient sur les diverses matières de droit, ce qui seul , comme a fort bien dit dans ses écrits l'excellent empereur Adrien, est suffisant à cela. D'ailleurs il étoit doué de cette hardiesse qui manquoit à Isocrate et à Cicéron, hardiesse, dis-je, que ni la crainte n'abattolt, ni le bruit n'épouvantoit; à tout cela se joignoient d'autres qualités de hasard, comr la haute taille, l'ardeur des yeux, et entin une voix plus forte que celle de Trachallus et de Stentor; et la voix, comme on sait, est toute seule capable de donner du prix à Téloquence , ou du moins de la soutenir considénblement. Si donc à cet heureux naturel se joignoit encore l'exerdce, I n'y avoit aucun lieu de douter qu'en fort peu de temps 11 ne devint gmi avocat. Mais ce prudent et avisé personnage appréhenda sans doute qie si quelqu'un venoit à déterrer qu'il avoit exercé la profession vagaboade, il ne fût honteusement cliassé du barreau par ceux qui en faisoient toit l'honneur , c'est pourquoi il se contenta d*étre du nombre de ces praticirv qui, comme dit Fabius (lib. XII , cap. 3), se rangent autour des pllien, .ei fournissent des moyens de chicane aux plaideurs, quoique J'aie vu des fos qui soutenoient qu'il n'étoit avocat que de nuit, chose que comme je ne vinh drois pas nier tout à fait, aussi ne l'oserois-je pas trop opiniâtrement smtenir. On dit que Caton le Censeur, lors de cette célèbre ambassade ds trois principaux sages d'Athènes, après qu'il eut ouï parler Caméade, ta d'avis qu'on renvovAt au plutôt ces ambassadeurs, parce que, selon lui, M qu'un tel homme porteroit la parole, il seroit absolument impossible de f^ connaître la vérité d'un fait (Plin., lib, VII, cap. 30). Ce que Caton rewrquoit dans les discours de Caméade, nous l'avons plus d'une fois vu ditf ceux de Mamurra ; cl à dire la vcrilé, je liens en cela MM. du Parl^ nieni de Paris fort heureux , et qu'il n'en est (|ue mieux allé pour leur bono^ loi, (le <'e que cet homme n*a jamais plaidé devant eux, parce que, laniqB'il auroil eu la bouche ouverte, il leur auroit été très diflicile de découvrir la vérité.
C'étoit en ce temps-là l'ordinaire des avocats de Paris, lorsqu'ils a^oi^Bi alléjçué contre leur pariie adverse quelque passage des anciens qui lui itmvenoit assez à propos, d'ajouter imniédiaienienl après ce célèbre mot d'Horaft* [Serm.. ï, Sai. I, v. r>9el 7o; :
Sou< \in nom (l«'i,'uis**, <:'pst lni-m»'m»' qu'un joii»'.
Mais notre praticien (|ui ne se contentoit jwis de celte ressemlilamY el «1^ ce rapport à l'affaire dont il s'aj^issoil, alloil jusqu'à rechercher nièniflft noms des parties qui étoienl en dispute, dans les livres des anciens. Hi'^ài de quoi je ne puis mempéchcrde rapporter ici deux ou trois exemples. H} eut par hasard une plaideuse nommée Tessier; Mamurra avertit ra>oi'ald^ celle l'emme qu'il éloii parlé de son affaire dans la loi Tifiœ ( Digesl. Jf /"
Vï. OARGILIL'S MAUUIIUA. iH
11 y en eut une autre, du nom de Néra, femme connue dans tout le barreau par la quantité de ses procès ; il apprit à Tavocat de la partie adverse qu*il falloit entendre de cette femme certains vers de Tibulle sur Nexra. Tout cela le rendit recommandable à la plupart des jeunes avocats à qui ces sortes de jeux de mots et d'allusions de noms plaisoient ; et toutes les fois qu'il leur arrivoitde faire ensemble quelques petites débauches; car il n*est pas extraordinaire aux avocats
De chamailler ensemble et de trinquer ensemble,
ils ne manquoient guère de l'associer avec eux; et à peine en eùl-on trouvé un qui en quelque sorte ne tint à honte de n'avoir pas quelque place dans ramitlé de Mamurra, tant ces petits mami/mns (car c'est ainsi qu'on les appeloit) plaisoient à chacun. Mais enfin la cruelle disgrâce arrivée à ce plaisant homme, les chassa enfin du palais. Comme les juges d'un certain lieu earent un jour déclaré exempt de taille un certain nommé Méandre dont la noblesse étoit un peu douteuse, mais qui avoit rendu plusieurs services à sa fialrie, les gens de la paroisse en appelèrent à la Cour des aides. Comme la ressemblance des deux lettres n et u est assez grande et le changement de l'ane en l'autre très facile, il avint par hasard que sur Téliquelte du sac et même dans plusieurs des pièces qui y étoient enfermées on avoit écrit Méandre et non pas Méandre, L'avocat des paroissiens qui croyoit que la partie adverse s'appeloit effectivement ainsi, avoue que Méandre^ à la vérité, avoit très bien mérité de ses concitoyens, mais il nie cependant qu'il doive pour cela être exempté du tribut, et il commence à confirmer son dire par un eiemple tiré du fleuve Méandre, lequel lui avoit été fourni par Mamurra, saYolr que ce fleuve ayant un jour voulu être mis au nombre des dieux, quoiqu'il fût d'une fort grande commodité à toute la Lydie, qu'il rendoit nonseulement très fertile par la graisse de son limon, mais qu'il paraissoit de plus aimer avec tant de passion qu'on eût dit qu'il ne s'éloignoit d'elle que malgré lui, ainsi qu'il le monlroit par ses divers tours et retours , cependant, à cause de la prodigieuse somme à quoi auroit monté celte apothéose, les iiabilants de celte province s'y opposoient. l^endant que l'avocat des paysans étale avec chaleur tous ces beaux traits, un certain sot de procureur de Méaudre qui croyoit que tout le fort du procès consistoit eu cette homonymie, intiTrompit le harangueur, et avertit les juges que son client ne s'appeloit pas Méandre, mais Méandre, ce qu'il cria et recria plusieurs fols d'un ton fort animé, d'où s'éleva sur l'heure une si grande ris(*e, qu'à peine TaTOcat put-il achever son discours ; et depuis ce temps-là personne n'a plus eu envie de faire le mamurrin. Dès que notre homme eut fait cette remarcpie, il quitta prudemment le barreau; et ayant ouï dire que le cardinal de Richelieu, ce grand génie qui ne songe pas moins à l'avancement des arts et des sciences qu'à celui des frontières de l'Etat, cultivoit sérieusement la poésie et honoroil de ses faveurs tous ceux qui s'y attachoient, il tourna ses vues vers elle, et s'y abandonna tout entier, et cela avec d'autant plus, je
lï^ VIE
ne dirai pas de hardiesse, mais d'audace, que son dus n'ayant pas été pour une fois chargé de coups de gaule, il avoit éprouvé depuis longtemps, smvanl le conseil d'Horace [îrt poétique, v. 39 et iOj
... c^ qup s<'s deux «'u;iii!.\'; Pouvoioiit ou no i)ouv(>iont poitiM*.
Certainement, il n'y a rien qu'un travail opiniâtre ne surmonte. Le géoie de cet homme étoit plus éloigné de la poésie qu'esprit d'homme ait jamais été. Cependant, par un travail assidu et par une application sans reUkbe, il parvint enfin à pouvoir faire des acrostiches, des devises, des énigmes, do logogriphes, des vers en flûte, en cercle, en écrevisse, en écho ; dw len numéraux, léonins, rhopaliques, et généralement toutes ces ridicules soila de poésie dont il est beaucoup plus aisé de se moquer que de les imiter, d tout cela en dépit d'Apollon, de Minene et des Muses, tant est faux ce qri se dit d'ordinaire qu'on nait poète et qu'on ne le devient pas. 11 fit mai (les élégies telles quelles, comme le témoignent celles qu'il a mises en IIniière et qui, selon le caractère de cette sorte de poème excitant la éenékt pitié (4), sont tout ù fait pitoyables. Nous avons encore vu de lui ttnetngé- (lie en laquelle il avoit admirablement exprimé ces deux caractères qn'Ariitote recommande si fort à ses lecteurs, le pitoyable et thorrible. Or, qMi- (pfil se distinguAt dans toutes ces choses, cependant ce fut dans la sdeiee (les anagrammes qu'il le fit le plus; et véritablement je croirois dérober ({uelque chose à la réputation d'un si grand homme si je passois soussileiop cette admirable de Marazur, dont il tiroit d'autant plus de gloire, qu'oonv son allusion toute visible au nom de ce «célèbre bateleur Mazurra, dont il alfectoit si fort d'imiter la conduite, à la faveur d'un seul changement rfr lollre, il n'avoit été, disoil-il, que sept heures à la inollre en éial.
Mais ce (]ui passe toute créance, il n'avoit pas encore alors la moindiv li'inture de la langue iirec(|ue; car ce surnom de (irec (|ue >es en>ieuxlui (lonnoicnt en ce temps-là n'étoit que par antiphrase, à cause qu'il ne l'éloit point du toui. Ce reproche, sans doute, le piqua et le porta à réiude decellf' langue. 11 y fut encore porté par ses amis qui ne ccssoient de lui dire qu'on homme qui ne savolt pas le j:rec ne pouvoit jamais passer pour savoir aucune chose. Mais Maniurra qui éloit fort in^'énieux trouva sur ce sujet uw méthode abrégée et tout à lail nonvclle. Car ayant ouï dire que Pluiarqur. par la connaissance (|u'il avait des affaires de Rome, étoit par\cnu à l'intiv ligence des termes latins, il se mit tout de nuMue dans l*c>prii que si. uk Ini.^, il se pouvoit façonner aux mo'urs et aux manières des f îrecs. il anjurroit aisément la connaissance d»? la langue grecque '/'/rf^* Coihpar. Dtfh" sthen. etCicrr.j. Il commença doncdèslors à banqueter à Li greique, à uiiu-
(l) ... Eh'fjin fh^fjih: Cdrumn. [On'fl. m Snpiiho Vlim-uiy \.l i|.» l ♦jiiir XXI. ... Miscra'ji/r^- "/ryti:. [ll'jrnf. Unor. I, 3iî, 2 il ;^. .
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Ur à la grecque, aimer à la grecque, conlractor d'une foi grecque, payer aux calendes grecques; que dirai-je enfin? Il ne faisoit plus rien qu'à la grecque ; et Tespérance ne trompa pas l'homme ; car de cette manière, en très peu de mois, il fut aussi savant en grec qu'il Tétoit en latin ; il devint enfin un si grand Grec, qu'après marché fait à une certaine somme il succéda au fameux Goulu en la chaire de professeur royal en langue grecque, et ainsi, presque en m^>me temps, ce qui ne se peut assez admirer, il apprit et il enseigna le grec. La plupart des professeurs aiment à se voir une foule d'auditeurs, jusque-là que bien souvent ils en ont à gages; Mamurrra, qiUDt à lui, se contenta d'un petit nombre, comme un homme qui n'étoit pas exorbitammenl avide de gloire; bien loin de cela, souvent un seul lui suffis soit, duquel il avoit coutume de dire : Cet homme et moi sommes iun et fanireunassez grand théâtre (Ctcero, de Claris Orator,), C'est ainsi qu'Antimaqoe de Claros, après avoir prie quehiues amis de venir entendre un de ses poèmes, voyant que tout ce monde, excepté Platon, l'avoit abandonné: Eh 6/en, dit-il, Je ne laisserai pas de continuer, car Platon et moi en vaions mille autres. Il y a bien plus, c'est que lors même qu'il n'avoit personne il en avoit encore assez, car quand il n'y auroit eu pas une unie dans son auditoire, il n'en montoit pas moins en chaire, se parlant du moins à lui-même et aux murailles. C'est ainsi que le joueur de flûte Antigénide (Cicero, in Bruto), lorsque le peuple bàilloit et se morfondoit à l'entendre, rommandoit à son disciple Isménias de chanter pour lui et pour les muses. Cest aussi de cette sorte qu'Antisthène étant interrogé sur le gain qu'il avoit fait à l'étude de la philosophie : C'est, répondit-il, de me pouvoir parler à mai'méme(^). Ainsi avons-nous appris que Pyrrhon s'entretenoit quelquefois avec lui-même, et que d'ailleurs comme ses auditeurs l'eurent un jour abandonné avant qu'il eût fini son discours, il ne laissa pas de le continuer. Mais pour ne point parler des soliloques de saint Augustin, Démosthène, en qoeique endroit, est repris par Cicéron de ce qu'il avoit bien appris à parler aux autres, mais fort peu à lui même. Ceux-là donc n'étoient-ils pas tout à faK ridicules et ignorants de l'antiquité de blâmer comme un vice en la personne de Mamurra cette synautologle dont nous parlons, et de le tourner en ridicule à cause d'elle P Car on sait que r'étoit leur ordinaire de l'appeler, par raillerie, la voix de celui qui crie dans le désert ; et ils disoient en comptant les bancs et les murailles de son auditoire qu'il avoit sept disciples, dont le silence étoit merveilleux, quoiqu'on dise d'ordinaire que les murailles parlent , et il avoit de coutume en entrant de les saluer ainsi :
tionû'^ur do Mamurr:i toas les sept écoutants, Quatre murailles tt liuis bancs.
Ce n'est avec guère plus de justices et de raison qu'ils lui ont reproché d'avoir quelquefois eu son cheval pour auditeur, car on a bien publié qu'Am-
fl) Vnler. Mnxim,, lib. lU. cap. Vil. Lacrfius in cnrum vitis.
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