‹ Mémoires inédits et opuscules, publChapitre 129 sur 178 · II · texte numérisé non relu

II

ce qu'il avoit accoutumé de dire à ses parasites lettrés : Mecum eemate (soupez avec moi). Il disoit que le Idmotin étoit ainsi appelé parce qoe ce pays étoit pour faire mourir de faim, comme qui diroit XtfiAç h y et tout de même la capitale Limoge, comme Ai/mO yociei, ainsi que Bodin rassure {Boâl^ nff5, lib. y^ de Repub,), Il tenoit aussi pour constant que les pâtés n'atoieit tiré leur nom que de ce qu'ils appâtaient les gens; et les gâteaux, en litii placentœ^ que par ce qu'ils plaisoient au goût ; d*où vient le dit commun^qpe, pour plaire à tout le monde, il faudroit être gâteau feuiUeté. Que ie mot de gobelet venoit de ce que ce qui étoit dedans étoit bon à gober; et, oelni de vigne f de ce qu'elle faisoit mener une vie digne. Il donnoit de là divinilé ai vin, et disoit particulièrement de celui d'/^i que son nom ne veoolt que et ce qu'il étoit un vrai vinum Dei. Ces grands repas, qu'en France on wnmm festins^ n'étoient pas, selon lui, appelés des Jours ûeféie^ vu que, pour s'y abandonner, il n'étoit pas besoin d'avoir égard, ni à fastes, ni à néfastes, comme disent les Romains, mais de layê^^mo/ioft, si l'on pcovoit se servir de ce terme, ou la diligence qu'il falloit y avoir à bien boire et liîai manger, mais en n'y apportant pas néanmoins une telle précipitation qn'on en vint à tinir trop i6i; festin^ disoit-il, afestinando^ sed ulntb. Il ne fut pas oublier son quolibet sur le garde des sceaux Marillac ; cbacun sait qaH étoit ennemi outré des buguenots. Comme en ce temps-lâ le commun ém médecins se trouvoit en dispute sur la cause d'un érésipéle^ dont œ mgi»trat étoit cruellement travaillé, Mamurra, arrivant lâ-dessus, prononça mê" sitôt que ce mal venoit ab heresipellenda; et c'est sur un semblable Jea de mots qu'il donnoit aux cuisiniers le titre ûejuris periU, non ponr An qu'ils régloient le droit et l'entendoient, mais qu'ils savoient assaisonner le jus et les sauces, non quod jura conderent, sed condireni. Au reste, H n'étoit nullement un homme du commun ; car, en la plupart des choses, il avoil du rapport avec les plus fameux personnages de l'antiquité, ce qui sf trouvera vrai si Ton compare ce que nous allons dire avec tout ce que nous avons déjà représenté ci-dessus ; car, par exception, Tincertitude où il étott à l'égard de son père, c'est-à-dire de savoir au vrai à qui il devoit le joor, il la tenoit de Télémaque; l'obscurité qui régnoit dans tous ses discours, d'Heraclite; sa finesse de langue à reconnaître le terroir de tous les^los, de Démocrite; son emprisonnement, de Sacrale; sa force à bien porter If vin, de Catan ; sa réduction au métier de poète à cause de sa pauvreté, û' Horace; ce que ses vers sembloient être faits en dépit Aïs Muses, de Cicéran; son habileté à contrefaire toutes sortes de signatures, de rrw;^reur Tite; ce (ju'il avoit jeté le froc aux orties, d'Érasine, de HabeUùs, de Jules Scaliger, de Manluc, de Buchanan, de Thevet et de Bodin ; il tenoit aussi û* Hector tie n'avoir jamais quitté V Iliade,

Il fut grand sectateur et grand admirateur du style de Gorgias^ ce famen rbétoricien, (jui se vantoit de pouvoir sur-le-champ parler de toutes choses; cl cela se recueille généralement de tous s<»s discours et éi-riis; mais, du reste, il ne pouvoit approuver sa façon de vivre, car Gorgias s'abstint toute

DE GARGILIUS MAMURRA. 163

sa Tie de diner en y\\\e(Lucianus in ilfacr.); et il attribuoit à cette frugalité le bonheur d*une aussi longue vie que la sienne. Effectivement, il alla Jusqa*aax 4 07 ans complets; mais Mamurra, au contraire, n'étoit pas plus aise que quand il mangeoit ailleurs que chez lui, et, s'il eût été réduit à faire autrement, il disoit qu*il n*auroit pas vécu deux jours.

Mais, enfin, Mamurra nous fut enlevé tout d'un coup; mais ayant encore cette destinée commune avec de très grands hommes, d'être mort entre les plats et les pots, ainsi que Platon, Cbrysippe etArcésilas.Et, puisque nous sommes tombés sur cet article, il ne faut pas dérober à ceux qui viendront après nous,

Encor qu'au souvenir ce coup çoil effroyable, {Enéide, II, 12.)

les particularités d'un accident aussi merveilleux que funeste et tragique. Je dirai donc que, comme les cuillers dont on a coutume de se servir dans les plus grands festins lui paraissoient de beaucoup trop petites, il en fit faire une fort grande pour lui en particulier, qui, afin d'être portée plus commodément, s'emboltoit entre bassin et manche, par le moyen d'une vis et d'un écrou. Or, il arriva que le Jour que ce rare homme finit ses courses parasitiques, étant à table, vis-à-vis d'une bisque excellente, et en ayant enlevé une bonne lippée-, soit que l'emboîtement se fût relâché de luimême sans qu'il s'en aperçût, à cause de sa trop grande hâte; soit que les deux pièces de l'assemblage eussent été toutes délabrées par le trop fréquent service qu'elles lui avoient rendu, il avala avec la lippée de soupe tout le bassin de la cuiller, qui étoit venu à se séparer par l'effort de la main, et ainsi s'étrangla tout d'un coup, sans donner d'autre signe de vie dans ces derniers abois,

^ . . , ^ d'abandonner Argos.

Que le cuisant regret ^^ ^^^^ ^^ ^^ ^^^ ^^^^.^^^ ^^ ^^^^

11 fut fort regretté de la plupart de ceux qui le connaissoient, à cause du divertissement qu'il leur donnoit par toutes ses plaisanteries; mais il le fut principalement de tous ses disciples, ce qui parut bien par les magnifiques obsèques qu'ils lui firent. Le poêle qui couvroit le corps du défunt étoit environné de guirlandes, de tasses bosselées, de brocs dont les anses étoient k demi rompues et de plats vides encore tout dégouttants. Tous les parasites en général, tant de la ville que des environs, accompagnoient les deux cùtés du brancart, étant précédés par tous les candidats de la profession qu'il avoit embrassée, portant tous les enseignes de ce digne art; et le convoi étoit fermé par les traiteurs, par les vendeurs de marée, par les rôtisseurs, cuisiniers, poulaillers, pâtissiers, poissonniers, boulangers, jardiniers, fromagers, confituriers et cabaretiers. Cette lugubre cérémonie ayant cessé, M. Lurconius de la Mouche prononça aussitôt l'oraison funèbre, qu'à cause de sa longueur nous ne mettrons point ici, mais dans laquelle les plus beaux traits qu'on peut dire ne furent pas épargnés. Il fut enterré dans la

place Maubert, entre la Boucherie et le Marché au poisson, et voici l'épitaphc qu'on mit sur sa tombe, qui est la même qu'il avoit dressée de sa propre main, lorsqu'il éloit encore parmi nous; on la grava en lettres d'or sur un grand marbre, comme une pièce qui méritoit d'être lue, non seulement là, mais partout:

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