IL PASSE MAÎTRE ES-ARTS
fiante, et dans Taigre une qualité tendant à Taigreur; raisons sans doute fort capables de contenter un esprit de di£Qcile persuasion ! Mais si tous faites les mêmes questions à un cartésien, il vous dira que comme encore que notre œil ne puisse pas apercevoir les diverses particules dont le corps de chaque liqueur est composé, ces particules néanmoins n'en sont pas moins véritables; il est constant aussi que leur configuration est très différente ; que les particules imperceptibles du lait et autres liqueurs douces, étant comme autant de petites boules, elles roulent et coulent commodément et agréablement sur les diverses parties de notre palais, d'où résulte la douceur, et qu'au contraire les particules du vinaigre étant comme autant de petites pointes aiguës comme celle d'une épingle, elles picotent le palais, et que c'est de là que résulte l'aigreur; raisons qui saisissent d'abord la compréhension de l'esprit le plus hébété et le plus lourd. Toutes ces pauvretés, dis-je, de l'ancienne philosophie et quelques autres choses à quoi je ne comprenois rien, firent que quand je passai maître aux arts, je n'étois encore, à proprement parler, qu'un vrai novice; et que sans la petite distinction dont me voulut gratifier M. Hugues, mon professeur, tant au baccalauréat qu'au magistériat (en considération sans doute de ma petite réputation dans les humanités) de me donner, à chaque année, la deuxième des quatre et cinq harangues qu'on avoit accoutumé d'y faire, c'est-à-dire celle pour remercier et congédier l'auditoire du matin, et où sans doute je n'épargnai pas ni mes hyperboles ni mes antithèses classiques ; cela, dis-je, excepté, et en quelque état qu'il fut, je n'aurois pas fait grand honneur à M. Hugues.
Lorsque je fus retourné auprès de ma famille après mes études faites, j'employai environ une demi-année chez mon tuteur à les repasser toutes, avant que de me rendre à Paris pour m'appliquer au droit, la profession de feu mon père (il étoit procureur au parlement) m' ayant insensiblement fait tourner de ce côté-là, sans songer si mes talents et mon génie
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y étaient propres , chose dont je parlerai plus amplement ciaprès. Oatremes humanités et les manuscrits de mon cours de philosophie, dans lesquelles se trouYoient maintes lacunes, je m'attachois par délassement à diverses autres lectures. Mon oncle, entre autres, quoiqu'il ne fût pas homme de lettres, s'étoit par curiosité amassé un recueil des principales cartes géographiques de Sanson (1), lequel il m'abandonna de lui-même, afin de m'occuper aussi à cette science. M. DouU m*en ayoit déjà enseigné quelque chose en me montrant la sphère, et je prenois assez de goût à ces sortes d'exercices, aussi bien qu*aux mathématiques qu'un maître arpenteur de notre petite yille, mais assez haMlc homme, me montroit. Mais ce qui me capti- Toit le plus, et que je ne me pardonnerois pas encore sans le solide fruit qu'après cela j'en tirai par occasion, et à d'autres égards que celui du divertissement, ce fut la lecture des romans et des comédies^ dont entre autres ceux de la Cassandre et de la CléopÀtre me charmoient si fort, que j'en perdois le boire et le manger. J'eus bientôt dévoré ce qu'en avoit auprès de lui un de mes intimes amis, et que je cousinois, à cause que nous logions ensemble et qu'il étoit frère propre de ma belle-tante. C'étoit, pour un homme sans étude, un des plus jolis esprits qu'on pût voir. Il étoit naturellement poète, faisant à toute heure et sur les moindres sujets, tantôt un sonnet, tantôt un madrigal, tantôt des stances. Tout cela me tourna encore du côté de la galanterie, et c'est-à-dire m'éloignoit d'autant de la solidité de mes véritables études. En un mot, je puis dire que si Dieu, à qui aussi je n'en témoignerai jamais assez de recon-
(1) Noos derons à Nicolas Sanson, le père, l'obligation d'avoir donné à la science géographique tout le lustre qu'elle a ai^ourd'hui parmi nous, non-seulement par ses cartes et par son travail, mais encore par les illustres élèves qu'il a formés. Ses fils, Nicolas, Adrien et Guillaume Sanson, et Pierre Moulart Sanson, son petit-flls, ont perfectionné cet art sur les vues et les mémoires de Nicolas Sanson, et nous devons avouer qu'ils ont donné aux cartes de leur père une grâce et une ciactilude que les autres géographes n'ont iwint encore surpassées. (Lenglct du Fresnoy, Méthode pour étudier la Géographie. T. I^ p. SOI; éd. de 1749.)
OH LUI FAIT HOirra DB 8A PAIUE88B. 27
naissaneet n*eût pas mieux Teille sur moi que je ne Msois alors, je prenois tout le traiu de me faire un fort joli garçon (1).
Mon oncle, qui vojoit avec chagrin que je ne m'amusois qu'à la bagatelle, se contentoit, ne pouvant faire autre chose, TU que je n*étois plus en Tàge des rudes corrections, de me &ire honte de ma négligence, principalement ayant remarqué que j*étois sensible à Thonneur et à la gloire; de sorte qu'il me jetoit aux occasions des brocards assez lardants, comme par exemple, sur ce qu'il m'avoit surpris plusieurs fois aiguisant une jambette (sorte de couteau pliant) que j'avois, d'une manière fort appliquée et avec grande assiduité. Un soir que sa femme, en découpant la viande de notre souper, y montroit de la peine, faute d'un outil assez a£Blé : <c Quelle misérable « serpe, lui dit-U, avez-vous là? Prenez le couteau de mon « neveu, le couteau d'un fainéant coupe toujours bien. » Ce lardon me fit rougir, et je me dis tout bas qu'on ne me feroit pas encore longtemps de tels reproches. Effectivement, je pris dès l'heure une forte résolution de donner à l'avenir de toutes antres idées de moi. (2) [Mais je débutai par une saillie qui me fait encore rire quand j'y songe. Gomme l'entreprise de se rendre habile homme est une chose qui ne s'exécute pas du soir au lendemain, et que je ne voulois pas faire traîner longtemps l'espérance que je voulois donner de devenir quelque chose de plus que ce que j'étois, il me vint en l'esprit de dresser sur une feuille de papier un titre fastueux, comme le projet de quelque grand ouvrage que j'aurois eu en vue, et de laisser cela en voie sur la table où je travaillois d'ordinaire, quand cette rareté m'arrivoit, et sur laquelle, pour épier à quoi je m'occupois, on jetoit les yeux de temps en temps;
(1) L'auteur avait écrit ici à la marge de son manuscrit : a II faut donner un c autre tour à cela. »
(2) On lit ici en marge du manuscrit cette note de Tauteur : a On peut se passer « de tout ceci jusqu^à la un de la page i9^ à quatre lignes près. »
28 SON PROJET d'Écrire une histoire dc monde.
afin que réfléchissant sur ce titre si magnifique, on conçût une grande opinion de moi. Et voici quel étoit ce beau dessein.
Gomme en lisant mes fabuleuses Cassandre et Cléopâtre[\)^ j'étois particulièrement touché de ces curieux traits de véritable histoire, que Calprenède y a si heureusement enchâssés par-ci par-là, touchant ces grandes révolutions de la monarchie des Perses et de celle des Romains, que je ne connaissois que fort confusément par le peu que j'en avois vu dans mon Quinte- Curce et dans mon Florus, où même on ne voit ces choses qae par de légers lambeaux; j'avois souvent conçu de là un grand désir de voir toutes ces curiosités poussées beaucoup plus loin; et c'est ce que j'avois entrepris de faire. Mais avant que de mettre seulement le nez dans les véritables sources, où il me falloit puiser pour connoitre F histoire générale plus en son entier, on peut dire que, comme si j'eusse voulu écorcher l'anguille par la queue, je commençai mon ouvrage justement par où il devoit finir, puisque, quand on fait un livre, le titre de ce livre, qui dans la vérité est à la tôte, est pourtant la dernière chose à quoi Ton travaille. Ce titre donc si fastueux dont j'ai parlé étoit : « Abrégé méthodique de toute l'histoire du monde,
(1) Ce sont doux romans de Gautier de Costcs, seigneur de la Calprenède, qui curent, comme on sait, une jurande vogue. La première édition de Cassandre parut à Paris, en 1642, en 10 vol. in-S". Cet ouvrage fut réimprimé en 1648,1654 et 1660.
La ClëopAtre parut, en 1647, en 12 vol. in-8". 11 y eut des éditions subséquentes en 1656 et 1662. (Voir les Mémoires du père Nicéron, art. Calprenède, et le Dictionnaire de Moréri/, éd. de 1725, au mot Cosies.
Loret, annonce ainsi sa mort dans la Muse Historique, 20 octobre 1663 :
Comme il fait qu*à la mort tout cèd«, L*exccllcut ftieur de Calprenède Si renommé dans Tunifers Pour sa prose et pour ses beaux vers, A succombé sous cette Parque, Et de Carun pissé la barque ; Enfin, par la rigueur du sort, Cet admirable auteur est mort ; Mais personne ne peut débattre Que sa Cassandre et Cléopatro, Chères mcrrcilles de nos jours, Malgré sa mort vitrout toujours.