DE LANGEY
de la bataille de Lcns, en 1648, puis sous le yicomte de Turenne, auquel temps il obtint son premier régiment; après cela sous le comte d'Harcourt, puis en Catalogne, sous le prince de
Gonti (en 1655), et, enfin, dans la campagne de , en
1656 (ou 1657), où il fut fait le plus ancien colonel de la cavalerie étrangère.
Peu d'années ayant cette dernière campagne du marquis de Langey (et c'est-à-dire en Tannée 1653), le seigneur de Mimbré, son père, à la faveur des grands biens qui, de deux ou trois endroits différents, dévoient tomber sur sa seule tète, comme étant fils unique, et héritier de plusieurs riches successions , songea de bonne heure à lui en procurer encore de plus grandes par un mariage des plus avantageux qui se trouvassent alors être de sa compétence, savoir avec la belle et jeune Marie de Saint-Simon , marquise de Courtaumer, riche et unique héritière aussi de son côté de plusieurs grands biens , et qui alloient à plus de 30,000 livres de rente , de sorte que cela joint à une plus grande somme qui pareillement le regardoit encore de son estoc, il se voyoit comme maître de 70,000 livres de revenu. On ne pouvoit pas voir un plus glorieux assortiment que celui de ce beau couple ; car si la marquise de Courtaumer étoit belle et parfaitement bien faite , le marquis de Langey éloit rhomme du royaume de la plus belle apparence, et pour la riche taille, et pour la beauté mâle du corps , et pour la délicatesse de l'esprit , toutes particularités que je ne marque avec tant de précision qu'à cause des tristes suites dont les agréables fleurs de ces commencements, en apparence si heureux, ont à la fin été flétries, et dont je parlerai plus amplement ci-après.
(1) L'auteur entre ici dans de longs développements que nous renvoyons à la feuille supplémentaire^ comme nous avons fait précédemment (t. I^ p. 190 et ci- Jpssus^ p. 95 et lAC).
170 II HARons
Le marquis toajours eirconspeet dans sa eondnite, aToil ca la discrétion de laisser Caire le premier pas, en fidt de lemariage, à celle qui FaToit si indignement abandonné, et eda pour la mettre dans le tort à tous égards ; et ce ne fut qu'après TaToir tuc couYoler la première à de secondes noces, qu'il pensa aussi aux siennes de pareil nombre; et même, ayant cela, il étoit allé faire un fort court Toyage à Saumur, pour y yw, et
rillustre madame la marquise de la Huce (1), aïeule du marquis de Yérac, et le marquis de Yérac lui-même, époux, soit devant cela, soit depuis, de mademoiselle Le Coq, sorar de M, Le Coq d*aujourd'hui.
Ce voyage étoit afin de conférer amiablement avec eux et
avec tout le reste de cette parenté, de tous les intérêts qu'il y
avoit à démêler entre lui et sa femme de ci-devant. En un mot,
ce ne fut qu'après le retour de ce voyage de Saumur, qu'il
^ conclut finalement son nouveau mariage.
Si les étroites bornes d'un Journal comme celui-ci pouvoient souffirir une histoire plus entière et plus circonstanciée de tout ce qui regarde le marquis de Langey, ce seroit ici le lieu de parler de toutes les procédures de Palais dont on le persécuta pour lui faire rendre compte de toute la gestion qu'il avoit feite, pendant la subsistance de son premier mariage, des biens de la marquise» de Courtaumer; mais comme ce détail seroit trop ennuyeux, je me contenterai de dire, qu'on ne ménagea le marquis dans quoi que ce soit, et qu'il souffrit beaucoup, jusqu'à être réduit à de très grandes incommodités par cette violente persécution (2). £nfin, la marquise de Boisse, après fort pea d'années de mariage avec son dernier mari, fut attaquée d'une
(1) On rap|>oloit coninuiiirinoiit et par sinprularito la gra.>d'hkre ▲ îî am, I>ari'o qu'rll»' n'avoil que (vi ;\^^> lors de la iiaissitnanle son ivlit-tils, le nur^uJ i\o VtVac, marié à nia(lemi)is<.'ll«' !.♦» Omj. Elle portoit, aussi bioii t|ue la lUtn' Jn marquis cK* Lanjîoy, 1»» nom iVAmie dr in Noue, i'tant tValcmonl touU^ douipetites-lillfS du rameui La Snue Drus de Fer. [Sote de C (tuteur. ;
(4) Par un arn^l du ... s<'plenibro 1075, conU'nant la liquidation do tout*»* !•»* sommi'8 particulières de la p«»stion du marquis de Langey, il fut jugtî redoToLk d«î S i\ 300,000 livres. [Noie de fauteur,]
DE LAIfGBT. 171
maladie qui ne finit que par une assez prompte mort, sans ayoir eu le temps de goûter les douceurs de cette couronne ducale dont elle s'étoit si fort entêtée^ et qui TaToit portée à une aussi étrange entreprise que celle dont on a tu de si tristes effets (1). Dans cet état qui cause d'admirables réTolutions dans les cœurs de tous ceux à qui Dieu ne Teut pas refu*^ ser miséricorde, elle eut un Téritabie remords de tout le mal qu*elle avoit fait au marquis de Langey, son premier mari; elle reconnut son péché, et TaToua hautement avec tous les regrets qu'on sauroit s'imaginer. On lui avoit donné pour avocat et pour conseil dans les soins de son procès, le fameux Jacques Gaillard, qui, par son habileté extraordinaire, s'étoit acquis un crédit dans le parlement auquel nul homme de sa profession n'étoit jamais panrenu, jusque-là que toute la cour, présidents et conseillers, s'en reconnaissoient comme mis par lui dans des entraTes par l'ascendant que, pied à pied, ils lui avoient laissé prendre sur eux, et au sujet de quoi ils disoient aussi qu'il n'auroit jamais de successeur dans cet extraordinaire crédit (2).
Ce fameux avocat donc, avoit été donné, comme j'ai dit, à la marquise de Boisse, et il avoit embrassé ses intérêts avec la dernière chaleur. Mais cette dame, sentant que sa dernière heure approchoit, lui manda de la venir voir incessamment pour ce qui la regardoit dans les affaires de cette vie, comme
(1) L*ainé do ses enfants, quelques années après sa naissance, deyint marquis de Boisse, par la succession de son père au duché de la Force, et il épousa sa coudne, fille aJnéo du marquis de Saint-Simon, mariage par lequel ils se trouvent encore ai^ioiirdliui réciproquement marquis et marquise de Gourtaumer, parce qu'encore que le premier de ces deux jeunes époux fût véritable héritier de ce marquisat, & cause de sa mère, le père néanmoins de la jeune épouse, aussitôt après la mort de sa nièce de Boisse, avoit pris le titre de marquis de Gourtaumer. [Note de Fauieur,]
(t) rai vu plus de vingt fois, en Tallant solliciter pour mes propres afl^rcs, des trois et quatre carrosses de présidents e^ conseillers étendus dedans tout de leur long, et attendant, au cœur de Thivcr, dès les sept heures du matin, que sa porte s*ouvrlt, ce qui ne se faisoit tout au plus tôt qu*à huit heures, et tout cela pour le consulter sur leurs affaires particulières. [Note de routeur,']
d'autre côté cUc avoit fait faire à M. Daillé (1), l'on de ses pasteurs, à peu près la même prière, pour ce qui concemoit les afiaires du salut. Le premier de ces deux messieurs à qui eUe parla, fut le sieur Gaillard, afin que les intérêts mondains, comme les moindres, étant les premiers expédiés^ elle se ptt donner tout entière à ceux du ciel, comme les principaux. Elle dit donc au sieur Gaillard que Dieu lui ayant fait la grAce de changer entièrement son cœur, elle reconnaissoit le péché qu'elle avoit commis et contre Dieu et contre le marquis de Langey, son premier mari, et qui n'avoit pu cesser de Fétre, nonobstant toutes ses injustes poursuites contre lui ; qu'elle loi recommandoit, sur toutes choses, de lui rendre une justice entière et de mettre ordre à ce qu'il ne pût être lésé en rien. Après cela, elle se tourna vers M. Daillé, entre les mains de qui elle demanda encore une fois pardon à Dieu de tous ses péchés, et principalement du grand qu'elle avoit conunis contre le marquis de Langey, à qui elle le conjuroit instanunent d*al- 1er rendre visite pour lui être témoin et de sa sincère repentance et des fortes recommandations qu'il lui avoit vu faire an sieur Gaillard de lui rendre toute sorte de justice.
Ce fut là le dernier acte de la vie de Marie de SaintSimcm^ marquise de Court avmcr et Baisse ; elle ne passa pas deux jours après la déclaration de dernière volonté qu'on \ient de voir (2;; mais cette déclaration n'eut pas à beaucoup près tout l'effet que la mourante avoit désiré. Quelque réputation de droiture et d'équité (juc le sieur Gaillard eût acquise pendant tout le cours de sa vie, les adversaires du marquis de Langey surent si bien le tourner du côté de leur intérêt, qu'on ue lui rendit rien moins que la justice tant recommandée par la défunte ; et c'est
(1) Le côlôbrc Jean Daillé, un des pasteurs de rEjrlise réforintv de aiarenu^'i. (Voyez Haag, France protestante,)
(i) EUe moiu'ut en 1670, à riiniol df lïMlaade, tM'l«'bre aulx^ri^o sur lequaiM-i* l.uiuîiis, proche? le eolU'ge des Quai n'-Nat ions, dans le nn^nie apjMirlenient «m*i niuunit |nMi après V landi;rave di» liasse, GvHhminc, le 1" nov»'iûbr«^ IrtTo. .V-/f tU fauteur.]
bE LANGEÏ. 173
proprement ce qui fit ce grand désordre des affaires du marquis de Langey, dont nous avons parlé ci-dessus. Il se retira tantôt dans Tune de ses terres, tantôt dans l'autre, et principalement dans celle de la Boche (à une Ueu de Ghâteaudun), où sa grandemère, madame de Téligny, étant morte depuis peu, il en 'étoit entré par là en possession, d'autant plus qu'il y espéroit trouver, dans quelque cache souterraine, des trésors que tout le monde estimoit devoir être comme infinis, parce que cette dame ayant, outre de considérables sommes ramassées depuis longtemps, plus de 15,000 liv. de rente, dont très assurément elle ne dépensoitpasparan 400 écus, tous ces domestiques disoient qu'elle enterroit tout cela à mesure des payements qui lui étoient faits, tant par ses fermiers que par tous les autres engagistcs qui manioientson bien.
Le marquis de Langey donc s'enferma pendant longtemps dans un grand enclos qu'il avoit fait faire autour du château de la Boche, et à l'aide de gens affidés fit déterrer et fouiller partout, mais enfin abandonna toutes ces recherches, sans avoir jamais pu trouver rien de ce dont il s'étoit flatté si fort. L'on a cru qu'une vieille confidente de la bonne dame défunte, laquelle devoit avoir la principale connaissance de toutes les niches et cachettes de sa maîtresse, les avoit vidées avant que le marquis put venir à la Boche ; mais tout cela n'est que soupçon, sur quoi il y a d'autant moins de fondement à faire, qu'il n'a jamais paru que cette domestique, depuis sa retraite, ait fait plus grande piaffe dans le monde, mais qu'au contraire elle est morte dans sa médiocrité ordinaire.
Le marquis cependant venoit de temps en temps faire des courses à Paris pour les procès qu'on continuoit incessamment de lui faire, et jamais il n'y venoit qu'il ne me fît l'honneur de m'en avertir, afin que j'allasse au-devant de lui avec un carrosse jusqu'à 3Iontrouge (1), d'où il renvoyoit son équipage
(I) Montrouge est à uiic Ucuc de Paris, sur le chemin do Bourg-la-Reine. [Sote de routeur,]
chez loi, et montant tons denx dans celni que je lui avois amené, nous nous en retournions souper à Paris.
Ce fut à Tun des derniers de ces Tojages qu'ayant depuis quelque temps et dans le loisir de sa retraite, autant que peuvent s'appeler loisir les occupations dont on le traTersoît inoessammenti travaillé à deux ouvrages, F un touchant le métier de la guerre^ Tautre sur Tabrégement de la chicane^ où on ne Tavoit rendu que trop intelligent, et sur lesquels ouirages il m'avoit souvent fait Thonneur de me consulter pour ce qa'on appelle le mettre en œuvre en fait de compositions ; il me prit (quoiqu'il ffiit parent de feu madame de Montauaier, et très estimé du duc, son mari) ; il me pria^ dis-je, voyant le grand crédit que j'avois auprès de M. le duc de Montausier, de présenter à cet Ulustrc seigneur ses écrits , afin de soomettie ces deux ouvrages à son jugement, et voir ensuite ce qu'on en pourroit foire, tant auprès du roi, qui depuis peu s'étoit fût une grande affaire de ses deux codes, qu'auprès demonseigneiir le Dauphin à qui ces autres instructions militaires poavoîent être utiles. Le marquis de Langey eut d'autant plus lieu de se promettre un heureux succès de son entreprise^ que M. Gonrart^ dont je lui avois procuré la connaissance, avoit donne un fort grand applaudissement aux deux ouvrages dont je viens de parler et dont j' avois fait la lecture devant lui. Nous allAme? doue ensemble à Saint-Germain pour voir M. le duc de Montausicr, de qui j'avois obtenus la permission de cette visite. Je lui fis la lecture des principaux endroits de nos deux pièces, après un exposé préalable de tous les deux plans. Gomme généralement parlant non-seulement Tassiette d'esprit de différentes personnes produit des envisagcments fort divers , mai* (jue même une seule et môme personne se trouve quelquefois en des situations d'esprit tout à fait différentes , il arriva que M. de Montausier, dont tout le monde sait que l'humeur étoil des plus singulières, ne trouva pas la première de ces dou\ pièces, quoiqu'il Testimàt on état d'être par lui pixxluite cl
DB LAMGBY. • 475
recommandée à Sa Majesté, qu'il se doutoit pouvoir bien ne la pas regarder du même œil que lui. M. de Montausicr se contenta donc de donner beaucoup de louanges au marquis, mais en continuant toujours de battre la retraite. Ce résultat chagrina sans doute le marquis , quoique je tâchasse de lui représenter qu'il portoit sa vue trop à gauche.
Etant dès le même jour retournés ensemble à Paris , nous alIAmes le lendemain faire nos condoléances à M. Gonrart, qui aussitôt nous marqua son étonnemcnt, et deux jours après s'en expliqua plus particulièrement par une lettre qu'il jugea à propos d'écrire au marquis sur l'article. Voici quelle étoit cette lettre, mais en forme de billet, parce que M. Gonrart, pour certaines raisons, dans lesquelles je n'entre point, n'écrivoit guère des lettres dans toutes les formes.
A Monsieur le marquis de Langey.
n 3 octobre 4673.
« On réitère volontiers, Monsieur, les remèdes dont on s'est bien trouvé une fois. J'ai donc reçu avec joie et avec respect cdui que vous m'avez feit l'honneur de m'envoyer, et comme il a trouvé ma tète moins ébranlée qu'elle ne l' étoit quand vous m'envoyâtes le premier, je ne doute pas qu'il ne la raffermisse entièrement. Je n'ose toutefois me promettre qu'elle le soit assez dès aujourd'hui pour répondre juste à une chose
fort délicate que j'ai lue dans votre lettre ; car quelque parti que je prenne, je ne puis m'empéchcr d'offenser en quelque
Borte une personne de grande qualité, de rare mérite, et pour qui j'ai une extrême vénération. Comment donc me sauveraije. Monsieur, entre ces deux précipices? Je ne saurois changer d'avis sur ce qui vous regarde, non pas tant de peur de me faire tort, en paraissant inconstant, que de peur de vous en faire, eu jugeant moins favorablement de vous que je ne devrois. Je ne puis aussi condamner le jugement d'un des hommes du royaume qui en a le plus, et qui m'a donné sujet
« de Tadmirer tant de fois. Pour me tirer de cet embarras, voici « ce que j'ai résolu de faire, si tous le trouvez bon; je ne bli- « merai ni le marquis^ ni le duc, ni Touvrage, ni celui qui en a « jugé avec précipitation ; mais je blâmerai la cour où Ton ne « peut presque jamais rien faire avec application, et où Ton « passe légèrement par-dessus les choses qui se présentent ai « foule ou qui ne sont pas appuyées d'une forte recommandan tion. Vous savez mieux que moi, Monsieur, que c'est un pays <« où la fortune règne aussi bien que les monarques, et quel- <t quefois même plus absolument qu'eux; qu'elle a part à toutes « les choses qui s'y font, et que comme les jugements d*one '( aveugle ne peuvent être éclairés ni solides, Une faut pass'éloih *i ner si elle en rend qui ne sont pas toujours équitables. C'est n en une occasion comme celle dont il s' agit qu'on peut appeler « de son juge endormi ou inappliqué à lui-même éveillé ou al- <i tentif . Je suis tellement persuadé qu'il auroit jugé très avan- « tageusement de la pièce dont il falloit qu'il jugeât, si vous ei « eussiez été le porteur vous-même (2), que je ne craindrai « point de dire que nous ne sommes pas, lui et moi, de contrai- « res sentiments ; et qu'ainsi sans lui déplaire je puis demeurer " dans ma première pensée, aussi bien que dans la résolution « de tâcher, par mes respects, à mériter Thonneur de voire " amitié, et l'avantage d'être avoué de vous, Monsieur, pour « votre très humble et très passiouné serviteur,
« COXRART. »
Jj'étroitc conlidcuce, dont par tout ce que dessus il parait (jne le marquis de Langey m'honoroit, Tavoit porté dès Tannée 1GG8 ou 1GG9 à me faire confidence d'un dessein, qu'à Toccasion de la guerre de Candie, il avoit de reprendre les armes pour dissiper les chagrins dont les continuelles poursuites de ses ennemis raccabloicnt tous les jours de plus en
(1) M. Coiirarlavuit «)ublié(ouen faisuit s<;iablant) que le marquis ul iU"i «.ii*/.* •MiîïOiublc à cotlo visite. [Sotc fie Cnuteuv.]