DES DEVISES
entre le sieur Carelsteen et lui, laquelle peut-être fit échouer tout le dessein et Faccord fait entre eux; car le sieur Cavalier m'avoit promis fort sérieusement une épreuve bien conditionnée de cette médaille avec plusieurs autres de sa façon, comme principalement celle de M. le baron d'Heeckeren et celle de M. Bumpf^ le père; et, de tout cela, je n'ai reçu que celle du baron, que j'ai encore auprès de moi, et laquelle est d'une beauté qui n'a guère d'égales; elle me fut apportée par un gentilhomme de très grande distinction, nommé M. de Frisendorf, qui me fit l'honneur de me la vouloir délivrer lui-même lors d'un voyage qu'il fit ici pour une importante commission dont il avoit été honoré par la cour de Suède. Le départ du sieur Cavalier étoit pour un voyage en Perse avec un envoyé de Sa Majesté Suédoise, laquelle vint à mourir presque aussitôt; et, depuis cela, je ne sais ce que ledit sieur Cavalier est devenu.
L'espèce de conformité et de rapport qu'il y a entre l'esprit de la devise et celui de l'énigme, me donne lieu de placer ici un billet instructif que j'écrivis un jour à un de mes amis sur le moi d'une énigme où il se trouvoit embarrassé, pourquoi il étoit bien aise d'avoir mon avis. Le sujet de l'énigme regardoit la manœuvre d'un barbier, et l'auteur avoit choisi pour mot le terme même de barbier; je n'approuvai pas cela, et voici ce que je lui en écrivis le lendemain , après y avoir plus mûrement pensé :
« Si M. **** m'en veut croire, il prendra pour mot de Fé- • nigme qu'il m'a communiquée le rasoir plutôt que le barbier ; « ma grande raison est que dans V énigme^ non plus que dans « la devise^ les personnes ne doivent jamais entrer, mais seule- » ment les choses. C'est la beauté de V énigme y comme c'est la - beauté de la devise; et cette beauté consiste en ce que, dans « vos images, tant pour l'un que pour l'autre, vous donnez «« agréablement le change à votre lecteur ou auditeur ; inno- » cente tromperie qui ne peut jamais manquer de plaire à Tes- ^ prit. On propose une chose, et on la fait parler comme si elle
â& DE LA HATtHE
« étoit une personne, c'est-à-dire quelque corps animé et nd- « sonnable ; cependant, c^estseolement une chose et une chose « inanimée; on si cette chose est un animal, ce n^est au mous « qu'un animal déraisonnable ; cependant tout ce qu'on lui tât « dire conyient également a Fnn et à Tautre. Une seconde mm SOU de la beauté prétendue, c'est que de la manière que je « Tentends, vous fEiites un jeu perpétuel entre le ffoprt et k « figwré, entre la vérité et V image, entre le corpe et reiprtf • Or « tous ces agréables jeux ne se rencontrent point quand on ftil « parler l^^penmnes dans les énigmes ; le sens est tout bobb^ « tout TÎde, et par conséquent pbt et insipide. Il y aune tni- « sième raison pourquoi les eho$e$ seules et non pas les jMr> « Mùnnee doivent entrer dans les énigmes, c'est que ceux qui s»* « Tent ce que c'est que la nature et l'esprit de Yénigwm, m k « deyineroient jamais si tous leur proposiei pour sigét ae « personne au lieu d'une chose; parce que leur esprit ne « chant le sujet proposé que parmi les choses, jamais ane « sonne ne se présenteroit à lui; bien au contraire, ces « la rejetteroient aussitôt si elle se présentoit à leur imagiii* « tion. Supposé par exemple qu'en lisant l'énigme d'hier, l'idée » de barbier se fût présentée à mon esprit, et que j'eusse pane « point penser à rasoir^ j'aurois rejeté cette idée de barbier^ pir « la raison que c'est une personne^ et j'aurois dit en moinoème: " Ce ne peut pas être là la pensée de l'auteur, car l'auteur est <' habile homme, il sait ce qu'il fait, ainsi il ne peut pas être «< tombé dans cette faute ; et ainsi j'aurois manqué à deTioer t l'énigme. Une quatrième raison vient encore de se présenter « à moi : c'est que si vous faites parler une persomie^ iln* \ il< « aucun sujet d'étonnementetdc surprise, au lieu qu en bisut « parler une chosey la considération de ce que cette chose e»t « par elle-même incapable de raisonnement et de discours « flatte agréablement votre imagination, et vous donne imniD- « quablemeut cette même espèce de plaisir qui se trouve par 1 exemple dans la lecture des fables, où l'on fait apir et raison-