‹ Mémoires inédits et opuscules, publChapitre 29 sur 178 · LA MARQUISE DE VULARS · texte numérisé non relu

LA MARQUISE DE VULARS

moments de défaillance, et je Tai ouï plusieurs fois faire, et à moi et à d'autres, la description de ce funeste spectacle plus d*un an après Tafiaire passée, avec de si étranges émotions, que les syncopes de son esprit attaqué le rcplongeoient aussitôt dans les mêmes égarements qui TaToient si fort dérangé.

n n*auroit guère été moins frappé à la vue d'un autre spectacle, concernant encore la même dame, et qu'il n'apprit que longtemps depuis : ce fut la manière dont le lieutenant de la Bastille vint, le mardi 27 novembre 1674, vers les huit heures du matin, dans la chambre de cette dame, qui n'étoit pas encore levée, et cela pour lui rendre sa dernière visite (1). Pour être bien capable de se représenter cette scène, il faudroit que le lecteur sût que la figure du lieutenant La Grisolle étoit telle, qu*en un seul sujet et en un seul corps , il y avoit à proprement parler deux La Grisolle : celui de ces deux, qui entra alors dans la chambre de madame de Yillars n'étoit pas le La Grisolle ordinaire, qui n'avoit rien que d'assez serein et d'assez doux en son abord : c' étoit au contraire un visage morne et tout propre à jeter l'effroi dans Tftme la plus intrépide ; il étoit capable, en unmot, d'épargner à des criminels la douleur de mon-

(1) Nous a^ns pensé qu'à côté des détails que nous donne Jean Rou^ il serait inidroant de présenter quelques fragments du récit des dernières heures de la marquise de Villars et du chevalier de Rohan, tels que nous les extrayons du c Procès-Terbal de la prononciation et de rexécution de Tarrét de inort^ et de qoMtioDs contre les accusés et des circonstances qui s'y sont passées. »

c L*an mil six cent soixante-quatorze^ le mardy 27* jour de novembre; nous, Lovifl Le llasier, conseiller, secrétaire du roy, greffier en chef des requestes de son hostel et greffier commis par Sa Ms^esté, de messieurs les commissaires députex par ledit seigneur roy, par ses lettres patentes du 31 octobre dernier; nous nous ■oorniet transportes, sur les huit heures du matin, au château de la Bastille, pour proDODoer Tarrest donné le jour d'hier par mesdits sieurs les commissaires, auxquels monaeignenr le chancelier a présidé, portant condamnation à mort contre' le sieur Louis de Rohan et les nommés Guillaume du Ghesne, chevalier de Préaux, Anne Saran de Yillars et François-Affinius Van den Enden, et estant entrez dans la seconde cour dudit château, le sieur de la GrisioUe, lieutenant, nous auroit prié d'attendre quelque temps dans une salle basse où nous serions entrez, et sur les neuf heures du matin, estant allez dans ledit château^ nous aurions prié ledit sieur de U Grisiolle de fidre descendre dans la chapelle dudit ch&teau ledit fieor

TO LR Lll!t!Tk7(Àfrr Ik bhAottK.

ter à la potence où sur Téichafaud, tf il \tWt OtUtli Id VÎë de 8»U seul aspect. « Ah! môfa l)ieU, Monsieur ta Grisolië, s^écria tàà- * danie de Villars, que me venez-vous dire à Theuré qu'il bstf — « Ita-bil-lez-vous, Madame, lui dit-il d'iitie voix tràinànte et d^ttti « froidà glacer les âmes les Aolrts timides. —Mais encore, Mbli- « sieur de La Grisolle, qu'ya-t-il? est-ce que je serois jugééf — i Ha-bil-lez-voiis, Ma-da-itte, et me SuiVez. — Ah! mbû Died et « mon Sauveur! à quoi me réservez-vôtis'? Seigneul*, Hyez plllè k de moi! Une telle, dit-elle à sa femtUe de chambre, habitteiw hiol vite, « car je ne puis me soutenir. » Cdhclusiod, ^^ë Là Grisolle mena cette pauvre daule à Id chapelle, à la sortie Ûb làk)ûelle Texécuteùi^, qui parut, Ibi lia les maiiis let la ihetla s!&t

de Rohan et les trois antres condamnés^ et à Tinstant serait descendue dans ladite chapelle ladite Anne Sarran^ dame de Tillais, à laquelle ayant dil qné dôuH étions fiches que le devoir de notre charge nous obligeât de lui annoncer ohe anslf méchante nouvelle que celle de la mort^ elle nous auroit dit qu^clie venoit d^apprendre sa condamnation^ que nous iie devions pas de peiiie de la luy prononcer, que c^estoit un Juste diàtiment de Dieu, {tarce qu*cllo avoit esté longtemps dans one fâxtat^ religion, ayant été huguenote, et que Dieu la vouloit punir d'y avoir demeuré li longtemps. »

« La prononciation finie, ledit sicdr de ftohah et Anne de Villtrs se seroleot levez, et ledit sieur de Rohan ayant demandé s'il ne devoit pas estre lié, Texéciitant se seroit approché de luy, qui lui auroit dit qu'ouy, mais que s'il vouloit, il le lieroit avec un de ses rul)ans. Sur quoy ledit sieur de Rohan auroit dit : « Non, non, mon ami, Jésus-Christ a été lié do cordes, je le veux estre aussy ; » et aurmt été lié de cordes, et ensuite il auroit demandé à quelle heure se devoit Caire l'exécution, sur quoy luy auroit été dit, que ce seroit sur les trois heures après-midy, et s'adressaut au Père Bourdaloue lui auroit dit : « Bon, mon père, j'ai encore du temps pour me réconcilier et m'entretenir avec vous. » Ladite dame de ViUart ayant esté pareillement liée et se trouvant seule auroit dit au sieur de Rohan : « Mootieur, vous aves assez d'un de ces boas pères (parlant des pères Talon et Bomxlaloue), permettez que j'en ave un. » Sur quoy le sieur de Rohan lui auroit répliqué: « Madame, je n'ay pas trop de tout. » Et nous aurions dit à la dame de Villars qu'il y avoit dans le château un docteur en Sorbonne, qui alloit venir, et le aeur Porcher seroit aussytost entré qui ce seroit assis auprès d'elle. »

[Procès de M. Louis de Rohan et de ses complices, Mss de la Bibl. imp.)

Voir aussi « les Particularités sur la conspiration et la mort du chevalier de Rohan, de la marquise de Villars, de Van den Ende, etc., tirées d'un manuscrit do l^abbaye royale ^ Sainte-Geneviève, publiées dans les Variétés histonqueM ei Ntiéraim. Tbme il, dans la collection P. Jaonet, 1855; et la Lettre de Baylo & Mi- «rtoU, &ùi II décembre 1674.

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réchafend, où le pauvre d'Aigremont lui vit fluir sa ([^rtiëtt djD la mauière que j'ai dit.

Je laisserai ici ce gentilhomme pour quelque temps; afltt de passer à la description de mes quatre autres confrères Mstillars,dont le plus considérable étoit le péi*c Af^ketnan.

Je commencerai son article par une circonstance nécessaire, mais j'eipédiehd en deux mots : c'est que dès qUc cette libëH;ë dé courm'eut été accoitlée, ily eut une permission entière à tous mesamisdeme venir voir, et que, dès ce tnothent-là, ma chhlnbl*ë ne Se désemplissoit point, en sorte que j'burs dire pliis{etU*s fois aui plus anciens hôtes de cette royale dëmeUrc, que jilihais ils n'àvoient vu pour eux. tous autant de visites eu tin mois qu'on eu voyoit à chaque jour pour mol seul, ce qui, outte la tonsidération du grand nombre d'amis que j'avois, venoit sans doute de l'intérêt, que généralement tous les frères (en GUtlst prenoient en mon affaire qui n'étoit qu'une affaire de religion. Je reviens au sieiir Ancheman.

Ce père étoit un ex-jésuite, qui ayant à devenir asses coUilU par tout ce que j'ai à dire de ce qui ^e passa entre lui et moi depuis le lendemain de ma sortie de geôle jusqu'à mon ehtiei* élargissement, je suis d'avis, pour être plus court, d'éUtami^i* ici le détail de notre connaissance réciproque.

Une des t)remières visites donc que je réçus^ depuis qu'il y eut permission de m'en faire, fut une de M. Anchémati, ^e je ne qualifierai pas autrement désormais, parce qu'à cause de son ex-jésuitiêtne^ dont je dirai bientôt les raisons, on ne Tappeloit point autrement à la Bastille même. D'abotd qu'il m'eut fidt demander la permission de cette visite^ j'avoue que j'y sentis en moi quelque répugnance. J'ai toujours été fort ànti" jésuite^ par la coimaissance que j'ai de longue main de toutes les pratiques de ce corps. Je m'imaginai d'ailleurs que le principal but de celui qui me recherchoit avec tant d'empressement étoit de me sonder sur la religion, comme quelques émissaires avoient défà feit. Mais le chevalier d' Aigrement qui étoit au-

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près de moi, et à qui j'insinuai une partie de mon embarras, par la petite confidence que nous avions déjà liée, me dit qpe je ne connaissois pas le personnage; que je n'avois rien à appréhender de sa part, et qu'il n'étoit rien moins que ce que je pensois, mais un homme droit, officieux et de bon conseil, de qui, en un mot, j'aurois tout sujet de me louer, dès que je Taurois un peu vu ; il vous fait môme là, continua M. d'Aigremont, une distinction, qui ne lui est pas fort ordinaire; car il ne fréquente personne de tout ce que voyez ici de gens, et il faut qu'il ait quelque raison d'estime sur ce qu'on lui a dit de vous qui ne vous fait pas déshonneur. Gela me fit donc répondre à celui qui m'avoit été député, que je tenois à honneur l'obligeante offre qui m'étoit faite, et que je tàcherois de ne m'en pas montrer ingrat. Ainsi M. Ancheman ne fut pas longtemps sans entrer, M. d' Aigrement étant premièrement sorti afin de nous laisser dans une liberté plus entière. Après plusieurs honnêtetés réciproques et quelques discours vagues sur divers sujets mendiés de part et d'autre, pour ne pas faire languir la conversation, je pris la liberté de demander à M. Ancheman d'où venoit qu'un homme de sa distinction, et dont toutes les manières me prévenoient déjà si favorablement pour lui, se trouvoit dans un tel lieu; et j'appris par sa réponse que c'étoit justement parce qu'il a voit paru à ses supérieurs trop éloigné du caractère que j'appréhendois si fort en lui. Je vis, en un mot, que la candeur dont il faisoit profession n'accommodoit pas une société où ne règne que déguisement, fourberie et mauvaise foi, et je remarquai même bientôt qu'en fait de religion» le bon 31. Ancheman u'étoit pas trop entêté des fadaises de la superstition romaine. 11 me dit donc qu'il avoit déjà passé par quatre ou cinq de ces vœux par lesquels on é[)rouve les pères inférieurs, et on initie les plus avancés de la profession dans les plus aujcustes mystères de la sainte société; mais que comme les plus profonds secrets ne s'en découvrent qu'à mesure qu*on monte de degré en degré, la surprise qu'il fit pa-

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raitre sur de certaines propositions i^ lui faites (où la duplicité de cœur lui sembloit être trop indispensable), commença à donner de yiolents soupçons de lui; à cause de cela, il fut épié et sondé avec les plus grandes précautions ; enfin la persécution ouverte commençoit à éclater contre lui, lorsque madame de Longueville qui Testimoit, étant avertie du sort qui lui étoit préparé, vint obligeamment à le retirer auprès d'elle. Les bons pères qui, à cause de leur célèbre confrère de cette illustre maison, étoient obligés à de grands ménagements envers cette princesse, n'osèrent lui refuser la liberté de celui qu'ils vouloient traiter si impitoyablement. Cette générosité cependant de la charitable princesse ne procura pas au bonhomme Ancheman un repos de fort longue durée. Ce que cette vénérable société, ne peut faire par une voie, elle en vient à bout par une autre. Les jésuites, enfin, mirent tant d'indignes pratiques en œuvre, qu'ayant gagné quelqu'un des ministres d'Etat, et fait agir surtout le père La Chaise ou peut-être son prédécesseur Ferrier, ils firent mettre le pauvre M. Ancheman à la Bastille, où il étoit encore depuis plus de douze ou treize ans, lorsque j'y entrai; et je l'y laisse pour quelque temps, afin de parler de mes autres collègues de BastUle. Ce sont les deux Montant dré père et fils, et après eux le Prophète.

Montandré le père étoit de ces gens tout de salpêtre qui, à défaut d'autres persécuteurs , se rendent plutôt eux-mêmes leurs propres bourreaux que de manquer à se faire bien du mal sans aucune nécessité. Il étoit à la Bastille depuis plusieurs années, pour des gazettes à la main, dont il faisoit sa plus ordinaire occupation, comme étant son unique gagne-pain. C'étoit, d'ailleurs, un homme tellement coiffé du jésuitisme, que, 81 on lui eût présenté une chenevière affublée d'un bonnet à trois cornes et couverte d'une robe noire sans collet blanc , il se seroit agenouillé devant elle ; homme, d'ailleurs, sinon tout à fait dénué de génie, au moins d'un esprit si borné, qu'il n'étoit suppmtable que par le divertissement que donnoient quel*

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quefois ses saillies. Elles étoicnt toutes singallërés^ tottùnë péf exemple de lui entendre faire là description du bottleTersement de toutes ses entrailles, quand, tous les soir8> &ur les dit heures, le porte-clefs yenoit, selon la coutume usitée à la BAdtille, fermer toutes les chambres à double tour, de citinte fj[ti'h la fiiTeur des ténèbres les prisonniers ne trouvassent quelque moyen de se sauver, ou du moins de foire du vacarme et des qnereiles, en profitant de la liberté qu*ils ont pendant lé jour (mais de laqueUe ils ne sauroient abuser alors ^ comme Us le pourt*nient fdire pendant la nuit): 11 dlsoit donc que tout t^ ({U'on peut s'imaginer des tourments de Tenfer n'eût pas pu lui donner tant d'horreur que ce qu'il sentoit dans led agitatidns de son corps, et dans les angoisses de son âme; an tintamarre de tons ces tours de clefs qUi continuoient de lë bottrreler plus d'une heure après que ce malheureux géAlier avoit fceâsé tout son btiiit.

Le fils de cet étrange personnage avoit quelque chose de beancoup plus modéré dans l'humeulr et dans l'esprit; son esprit même étoit assez agréable, naturel et vif; de sorte que si ia prison, déjà fort surannée, n'eût pas interrompu ses études, il fût apparemment devenu tout autre chose ; mais ils étoiettt là tous depuis dix ou douze ans, et le jeune homme- n'en avoit environ que vingt-deux. Je viens au Prophète.

G'étoit un simple soldat, qui, sans avoir jamais eu aucnne teinture de lettres, sinon qu'il savoit assez bien lire, s'étoit mis l'amour de la Bible dans la tête, jusqu'au point qu'avant qu'il fût ainsi resserré, il l'avôit tellement feuilletée, qu'y ayant trouvé quantité de choses qui, selon lui, ne s'accordoient pas avec son catéchisme à la romaine, il était toujours en dis^ pute avec quelqu'un, ne fût-ce que pour chercher à s'instruire et à mettre en repos sa conscience, qui ne s'accommodoit pas de tant de dogmes si opposés à un livre qu'on lui avouoit être la Parole de Dieu. Ceux de sa famille qui prenoient le plus d'intérût h te conduite avoient tâché plusieurs fois de le rame-

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der de dbn entéteibent) et^ n'jr ayant pu réussii*^ ils prirent Toecaision dé i}aelqiie sottise qui lui échaiipa pdur le ftire coffrer : une prison ordibaire leur eût coûté trop clier, car eette détention diitoit été ^Mt lear dos; la Bastille, d'tan autre eôté, d'est que pour des crimes d'Etat, et on ne met là que des gens tin peu distingués; mais ils tréuTèrent quelque appiii auprès du gouTemeur, lequel consentit à Fadmissidn de ce tiOutfel hôte comme par un esprit de charité , pour lui IMsser lltoir qtielkine plat de desserVice pris du rebut de tout le eommuti. La prétniille; que les parents de ce malheureux aboient intéressée au feit de sa prétendue hérésie, recommahdft fort qu'oh ne loi Udssât aucun livre, et surtout cet étrange et dangereux qâ*on àppeUe ta Bible ^ cbmnie n'étant propre, selon eùn^ qu'à perdre les gens, au Ueu que, telott d'âiitres dôeteurs, c'est la porte et le ehemin du salut^ témoin bet eddroit du t^saume CXIX ,

Ta i^rôle lest iAM côtnèé uH flàMbeâtt Guidant itaes pas, et comine ubé lumière^ Pour me montrer le chemin sûr et beau.

Notire soldat fut donc, pendant un temps fort considérable, priTé de toute sorte de bVres ; de quoi étant tout désolé et tourmentant un chacun pour obtenir une Bible, enfin on résolut de lui en donner une latine^ dans la pensée que cet homme, n'ayant jamais étudié, n'y pourroitrien comprendre, et qu'ainsi il n*7 atnit au^un risque à se débarrasser de lui par cet expédient, n dit d'abord qu'on se moquoit de lui; mais toutes ses fdaintes furent inutiles, de sorte que^ ne pouvant Mré autre cbuse^ il se mit, à force de temps, à lire de bout en bôut^ ce litre où il n'eiltendoit pas un mot^ et il le relut tant de fois , qu'enfin il lui arriva comme à cebx qui^ entrant dans un lieu fort obscur, d'abord ne voient goutte, mais ifasensiblement tietinent à distinguer Un peu les dbjets ; car, à l'aide de quelque légère réminiscence ite ce qu'il avoit lu autrefois dans une Bible de LottvAin^ il vint à ontcttdre û peti près certàitis êbdroits dont

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