ON A DES ÉGARDS POUR ROU
des divertissements de page. 11 me repartit là-dessus quelque sottise sur laquelle m'étaut contenté de lui marquer mon mépris, au grand plaisir de tous ceux qui nous écoutoient, et qui ne feignirent point de lui dire que ce n'étoit pas à une jeune barbe comme lui à traiter de la sorte un homme comme moi, qu'il voy oit bien être considéré et recherché d'un chacun. Je cessai dès lors de me plus môler avec lui. Ou verra ci-après, comme je l'ai déjà insinué, à quoi tout ceci servit, et je passe à deux mots que j'ai à dire sur la distinction du traitement, qui, à la faveur des obligeantes recommandations de M. de Montausier, me fut fait à la Bastille tant que j'y fus arrêté. J'ai déjà parlé du grand nombre de visites que j'avois la liberté de recevoir ; mais outre cela, j'avois celle de la terrasse, que ni le chevalier d'Humicres (I), ni le marquis de Pomenar n'avoieut point, encore moins par conséquent tous les autres beaucoup inférieurs à ceux-là. Enfin, s'il veuoit à faire mauvais temps, depuis l'arrivée de ma femme (qui ne manquoit pas de se rendre auprès de moi tous les matins^ et y demeuroit jusqu'à onze heures du soir, le maître d'hôtel de la Bastille et toute sa séquelle (2) la ramenant avec eux, par la commodité du hasard, qui les avoit rendus mes voisins porte à porte), si, dis-je, il survenoit du mauvais temps, j'avois la liberté de la retenir toute la nuit avec moi, ce qui ne se pratiquoit pour aucun autre prisonnier. Je viens présentement au jour le plus agréable que j'eus jamais & la Bastille.
Le Tcndredi 3* d'avril 1676, il y eut à Charenton un jeûne que le dernier synode de l'Ile-de-France avoit indiqué. Gomme je ne pouvois être présent de corps avec mes frères en Christ dans cette action solennelle, je voulus du moins y assister par voie de fonction particulière et en esprit. Dès les premiers
(1) Dans le dénombrement des six principaux BasHllars fait ciniessus, le chenlier d'Humières ne parait point, parce que st détention ne fut que de trois ou quatre jours ; ainsi je n'ai pas eu matière de rien dire de lui. (Note de hauteur,)
(i) Tous tes gens [Note du manuscrit.]
81 IL CÉLÈBRB UH JEUNB
joun de Fétroite confidence qui s^étoit liée entre le cheyalier d*Aigremont et moi, nous étions convenus de manger toujours ensemble, en joignant les plats qu'on devoit nous servir & chaenn en particulier ; car depuis quelques années les prisonnier^ mangeoient séparément chacun dans sa chambre, à caose da quelque bruit qui arrivoit souvent entre eux, lorsqu'on les sei^ voit en commun. Nous obtînmes sans beaucoup de peine, le chevalier et moi, la permission dont je viens de parler, et cela avoit toujours continué ainsi tout le temps que ce gentilhomme resta prisonnier; mais depuis huit ou quinze jours il avoit été élargi; à condition de servir le roi à ses dépens pendant la prochaine campagne, et il y fut tué à deux pas du marquis de Bénel, son commandant, ce qui a été regardé de la plupart des gens, comme un coup aposté, pour faire trouver à ce pauvre malheureux, par une voie* plus sûre, la punition à quoi il n'y avoit pas eu moyen de le condamner par ceUe de justice.
Deux autres gentilshommes, qui vers ce temps-là avoient été arrétéi et conduits à la Bastille, et qui savoient le plaisir que nous nous étions fait, le chevalier d* Aigrement et moi, de cette communauté de repas, me prièrent de vouloir bien continuer avec eux la même société, à quoi je consentis en leur marquant que je tenois leur recherche à honneur. C'étoit donc avec ces nouveaux hôtes que je me trouvois lié lors du jeûne dont je parle. Dès le jeudi au soir, je fis connaître à ces messieurs, que je ne pourrais pas le lendemain avoir Thonneur de leur compagnie, parce qu'à dîner, je ne mangerois pas, et que quant au soir, je craindrois qu'il ne fût trop tard pour leur commodité. « Oh! Monsieur, si ce n'est que cela, me dirent-ils, nous vous attendrons jusqu'à dix et onze heures du soir. » Nous nous séparâmes là-dessus, et cependant je dis à mon petit valet d'avoir soin de retirer dès ce soir même ma vaisselle de la cuisine où il avoit accoutumé de la laisser, afin d'être toute portée là pour les besoins du lendemain. 11 le dit ainsi aux gens de la cuisine qui, ayant su de lui que je ne dlnerois pas ce jour-là par la rai
sopdu jeùqe : «Al)! par ^ainteVierge, s* écrièrent-ils tous avec de grauds ris, cela est tout à fait drôle ; ces huguenots, quand ils jeûnent, ils ne mangent point. » Cependant, après avoir lavé ma vaisselle, Us la livrèrent seloi) mon ordre, après quoi je me m|s au Ut.
Le lendemain, je me préparai de bonne heure à mes dévotions, et après m'être mis à genoux, puis relevé^ je préparai toutes les lectures que je me proposois de faire ^nt à F égard des trois sermons de neuf heures, de midi et de trois heures, que pour les chapitres et les psaumes d'intervalle qui dévoient partager cas trois actions. Mes chapitres étoient pris tant eu Esaîe qu*en Jérémie, Prophéties et Lamentations ; et mes psaumes étoient ceux qu'on chante ordinairement en de pareilles solenpités. Je m'étois déjà agenouillé une seconde fois, pour Gomuienceir mes fonctions à Tégard d'un tel jour, parce que la première n'étoit quie pour la pratique accoutumée de tout fidèle, selon le quatrain 0i connu:
A?ec le Jour commence ta Journée, De TEternel le saint nom bénissant, etc.
on, ponr puiser dans des sources plus pures que celle-là :
Aa point du Jour je quitterai ma couche, Et ton honneur PV^out, mon Dieu, mon roi, J^ cbapterai deç doigts ,et de la bouche.
Je m^étois donc, dis-je, déjà mis en état de commencer mes fonctions de jeùn^, lorsqu'un scriipule me passa par Tesprit au sujet de ce qni s'étojt passé depuis quelques jours entre Montandré et moi. Que prétends-je faire? me disois-je ; notre Seigneur ne nous a4-il pas dit : « Si tu apportes ton offrande à Taulel^ et que 14 U te souvienne que ton frère a quelque chose contse tPÎ, laisse-là ton offirande, et t'en va, réconcilie-toi premièrement avep ton frère et alors viens et offre ton offrande. » (Matth. Tf 23, 240 ^ réflexion que je fis sur ces divines paroles m^arréta quelque temps ; car je me disois : Je sens bien que par la grflce de I)ieu je suis tout disposé à obéir à ce pré-
84 SA RÉCONCIUATION AVEC MONTANORE.
cepte ; mais je uc^uis pas assuré de réussir. Que sais-je , si celui à qui j'ai à faire sera homme à prendre les choses par la bonne anse, et si, pendant que j'ai une bonne action en \ue, il n'en résultera point une mauvaise? peut-être mon homme regardera-t-il cela tout au moins comme une affectation d'hypocrite, se moquera de moi, et qui plus est, en triomphera, prétendant que je me recounois tout le premier être dans le tort, moi, dis-je, qui cependant ai tout seul sujet de me plaindre. J'étoisdonc là-dessus en grande perplexité ; mais tout d'un coup il me vint dans l'esprit de consulter mon bon ami Ancheman, en qui j'avois reconnu et une grande droiture et une posses^ sion entière de tout ce qui regarde les cas de conscience. Je montai donc à son appartement et lui fis confidence du scrupule qui me travailloit; aussitôt il me regarda d'un œil de satisfaction, et se jetant à mon cou avec une tendre embrassade : « Je vous recounois toujours, me dit-il, dans tout ce que vous faites, je suis bien éloigné de trouver à redire à votre scrupule, et il n'est pas juste que vous vous commettiez le moins du monde ; retournez dans votre chambre ; à peine y serezvous, que je me fais fort d'amener votre homme à vos pieds , de la manière dont j'ai résolu de lui parler. » Je retourne donc chez moi, et à peine avois-je fait deux tours de chambre avant que de me mettre sur mes livres, que je vois entrer M. Ancheman, suivi de Montandré, lequel me tendant la main d'une manière fort soumise : « Monsieur, me dit-il, il y a longtemps que je n'ai eu une aussi grande joie que celle que M. Ancheman vient de me donner; il y a déjà quelques jours que, réfléchissant sur la faute que je reconnais avoir commise envers vous, j'avois résolu de vous en demander pardon, etl'aurois exécuté, si je vous eusse cru disposé à me recevoir en grâce; de sort&que M. Ancheman m'en ayant donné l'espérance, j'y recours de tout mon cœur, et vous promets de vous en marquer ma reconnaissance par toutes les voies que je croirai vous être les plus agréables. »» A>imt répondu à cette honnêteté par une pareille,