OIT
JOURNAL DE MA VIE
DBUXIBMB PARTIE
SAVOIR, DEPUIS MON ARRIVÉE £!n HOLLANDE*
Le partage qu'en cet endroit de ma vie j'ai fait des présents Mémoires est, à mon avis, fort à propos, et même très naturel ; c'est à peu près le milieu de la carrière que j'ai à fournir icibas, supposez qu'il plaise à Dieu de me l'accorder si longue ; car de la vigueur et de la plénitude de santé dont je jouis par sa grâce, il n'est nullement impossible que j'aille jusqu'au deuxième période de quarante-deux ans que j'avois quand je partis de France(l), et je suis d'une race oùl'on passe son siècle,
(1) Mon père mourut un an et quelques mois après qu'il eut écrit ceci^ étant mort le 3 décembre 1711, n. s., âgé seulement de soixante-treize ans quatre mois et vin^t-trois jours, étant né le 10 de juillet 1638; par conséquent il s'en falloit dix ans qu'il n'ait été aussi loin qu'il espéroit. Cela fait voir que toutes les espérances que l'on fonde sur le prolongement de la vie sont fort incertaines.
YUœ êumma 6rm# tpem not vêtat Inehoart longam.
Horat. Od., 1. 1, od. 4"; conf. T. I, p. 29. [Note du fils de fauteur.]
166 RliFLUIONS DE ROD
mon grand-père n'étant mort qu'âgé de plus de cent un ans, et mon tempérament étant entièrement le même qu'étoit le sien. Cela étant, je ne juge pas à propos de reprendre le fil de mon histoire sans me tourner d'une façon toute particulière vers celui à qui je suiâ redetàble de tant de bienfaits ; afin que comme la première partie de cet ouvrage a commencé par des sentiments de piété, il en soit de même de cette seconde.
Je dirai donc en assurance
Tous les merveilleux ftdts^
Seigneur, que tu m'as faits; Et maintiendrai la souvenance
De tes seules justiees
Et très grands bénéfices.
Enseigné m'a dès ma jettnesse ;
Tes merveilles aussi
J'ai dites jusqu'ici ; Par quoi en ma blanche vieillesse
Ne me délaisse encore,
0 mon Dieu que j'adore (4).
Il ne m'est guère arrivé de faire réflexion sur les divers accidents dont ma vie a été bigarrée (et ces réflexions n'ont pas été eri petit nombre) , mais particulièrement sUr ces deui patries que je puis dire avoir eues, Icontre l'ordinaire des hommes de n'eti avoir qu'une ( 1 ) , que je ne me sois remis dans l'esprit là transplantation d'Abraham , qui ayant , vers le milieu de soti pèlcritiagc terrien, été tiré par les ordres de Dieti , du pays dé sa naissance pour aUcr dans un autte où il n^aVoit jamais eu àucutie habitude, y éprouva pretnièrement le bohheui' de plusieurs bénédictions personnelles, et outre cela, la consolation d'une heureuse postérité. Dieu m'a traité conmie il fit autrefois Joseph : il m'a chassé de ma terre natale par une persécution
(1) Psaume LXXI^ p. 2, v. 2 et 3.
(î) S. B. Dix ou vinsrt mille autres réfugriés comme moi ne se peuvent |Mto dire, comino moi, avoir ces bienheureuses provinces pour seconde patrie ; je suis naturalisé par une chaîne nobie^ et je n'ai point de compagnon en cela. [Soie de routeur.]
SUR SA flBk 167
des pltt^ injustes qui se paissent '^ir; ùh m'aToit dépouâlé du phki appdreut de mon bien, comme ce patriarche le ftit de àon hocqueton chamarré; je tins ici, en un mot, il j a trente anB> sans atoir guère de plus doux cheyet que la pierre sur laquelle Jacob s'eudormit< J*étois comme Moïse obsédé dans une sédui-i* saute Egypte , où la tentatioh étoit grande par les promesses qu'on me faisoit diB grands honneurs auxquels ma fragilité eût pu më faire sùcôôuiber $ côfaime cela est arrité a tant d'autres; Dieu tu'eh châsse ^ côuuné il fit les Israélites ^ et ma fuite étdit eomtne uu Uaufitige dé toute sorte de fortune ; mais c* étoit potur me conduire à UU Véritable port de salut, c'ést-â-dire dans une teri'e découlante de Uit et de miel, et abondante en toute sorte de délices. J'aTois, conmie Jôb^ été dépouillé de tous ines biens{ mais parce que Dieu m'avoit mis dans la bouche ces paroles de résignation dé son patient seryiteUr : « Le Seigneur Ta ^ donné , le SeigneUr Ta ôté^ son saiht nom soit béni » ; il m*a rendu au double et atéc un asscUsoUneUient d'honneurs qui ne se reUcontroient point dans mon preniiër état^ tout ce que Tin^ justice des hommes M'avôit rari. Ainsi je puis dire à tous égards^ comme j*ài déjà fait (1), que fëtois perdu si je n'êUsie pus été perdu. Et ayec Datid :
Si le Seigneur pour moi n'eût point été. Si lé SélgtiéUr ïhôïï droit n^èût point porté, Quand tout le môtide k grand' fureur venant Pour me meurtrir dessus moi s'est jeté, J'allois sans doute être mis à néant (CXXIV, 0*
Mais :
Comoie un oiseau du filet se défait
De l'oiseleur, je me vois éctiappé,
Aompaht lé lacs qui m'eût tôt attrapé;
Voilà comment le grahd Dieu «ttii k fait
Et terre tot ciel, m'a tout développé (CXXIY, 7).
En partant de Paris pour Sedan , je me trouvai avoir pour
(1) T. 1 (ci-dessos, p. 40).
188 IL s'arrâti a liégi.
principale compagnie H. Le Faucheur ( 1 ), pastenr deMaëstricht, qui ayant à retourner chez lui, devoit passer à Liège aussi bien que moi. Nous y arrivâmes le jeudi 26 septembre, vers midi. J'employai une bonne partie de l'après-dlnée à une visite chez les jésuites, à laquelle m'avoit engagé un de leurs novices qui, s' étant trouvé dans la même voiture avec nous depuis Sedan, s'étoit fait une fête de me donner la connaissance de quelquesuns de ses supérieurs. Sur ce qu'il leur dit de moi (à cause de plusieurs controverses que nous avions eues par le chemin, et où je Tavois un peu embarrassé), ils se firent de leur côté une affaire de me traiter avec beaucoup de circonspection mais sans dispute, à cause sans doute de ce que le novice leur avoit rapporté de mon trop grand attachement à mes principes pour en être aisément ramené.
Au sortir de cette maison, dont on me fit voir toutes les curiosités, j'allai à la comédie, et comme j'avois mis sur moi un habit assez propre qu'en partant de Paris je m'étois fait faire dans la plus galante mode d'alors, la considération de ce que je paraissois là un nouveau venu, et encore d'une cour sur qui les yeux de toute l'Europe sont tournés, fit que m' étant fait donner une place sur le théâtre parmi tout ce qu'il y avoit là de gens des plus distingués, ceux d'entre ces messieurs qui se trouvoient le plus proche de moi m'engagèrent bientôt en conversation, d'abord sur les nouvelles du temps, ensuite sur les ouvrages d'esprit. Comme je fus assez heureux pour ne leur pas donner des idées de moi fort désavantageuses, un d'entre eux ayant su mon auberge, s'ofrit obligeamment de m'y remener, disant que c'étoit aussi la sienne, et qu'il se faisoit un plaisir de continuer, eu soupant ensemble, la conversation que nous avions eue à la comédie dont nous sortions ; et je sus bieutot que le gentilhomme avec qui j'étois, étoit fils d'un des prin-
(!) n s'appelait Frédéric Le Faucheur (Actes det synodes des Eglises tocUlonnea) nous ignorons si quelque degré de parenté l'unissait au célèbre ministre de Charentou, Michel Le Faucheur, mort à Paris en 1657.