‹ Mémoires inédits et opuscules, publChapitre 57 sur 178 · ROU REFUSE · texte numérisé non relu

ROU REFUSE

parler ù personne de tout ce qui venoit de se passer, parce que, supposé qu^il y eût jamais quelque chose de plus que tout cela à arriver de cette affaire, je ne voulois pas au moins que ce fût sans aucun concert entre madame de Sommerdick et moi, bien résolu comme j'étois de ne rien dire à cette dame de toute cette affaire, puisque je Tavois entièrement rompue en ce qui dépendoit de moi, et que dès lors je la youlois tenir comme chose non arrivée. Parole donc ainsi donnée de part et d'autre, M. d'Allonne et moi nous nous séparâmes.

Nonobstant tout ce silence ainsi promis et que de ma part j'observai très religieusement, je fus fort surpris que dès au bout d'environ quinze jours un de mes intimes amis (1), pour qui je n'avois guère de secret caché, me vint faire un obligeant reproche de ce qu'une affaire d'importance pour moi étant aussi avancée qu'il la prétendoit, étoit venue à sa connaissance par un autre canal que le mien, et deux jours après, le gouverneur des pages lui-même, qui depuis quelque temps avoit recherché mon amitié, et qui me venoit voir assez souvent, me vint faire le même reproche ; je leur protestai à tous deux , chacun en son temps, que par rapport à une connivence de ma part, il n'y avoit rien de plus mal fondé que leur plainte, et comme il étoit impossible que nous n'en vinssions pas aux éclaircissements, ils furent fort contents des miens ; et la Martinièrc lui-même, qui avoit le principal intérêt dans l'affaire (et qui en avoit fait confidence à l'autre), se trouva l'esprit moins inquiet qu'il ne l'avoit eu en m'abordant; je les priais au reste, en nous séparant, d'assoupir tous ces bruits autant qu'ils pourroient, en cas qu'on persistât à leur donner cours, et ils m'en donnèrent leur parole.

Si en cet endroit l'on est eu peine de savoir d'où pouvoient venii' tous ces bruits, puisque j'avois refusé tout plat M. d'Allonne et que M. d'Allonne m' avoit si fort promis de ne parler

(i) C'éioit \è docteur Poitevin , que je coniiaissois AiA Saoïnur, lieu de il IIA» sance où j'étudiois comme on a vu. [Note de tauteur,"]

CBS OUVERTURES. 179

de rien, je n*eii sauroia rendre d*autre raison que celle quej*allégnerai bientôt à Toccasion d'nn autre bruit répandu qui parvint encore jusqn*à moi, et dont voici le détail.

Au bout d'environ quinze jours après la conversation entre M. d*Âllonne et moi sur la proposition qu'il m'étoit venu faire ; eomme, un soir, madame de Sommerdick s'alloit mettre à table, elle me fit Thonneur, à l'ordinaire, de me prendre la main pour laver avec elle ; je lui laissai un moment prendre l'eau, et lorsqu'elle alloit tirer la serviette de dessus l'épaule de son maître d'hôtel, je m'en saisis le premier et la lui déployai sur les mains, après quoi je m'essuyai aussi à l'un des bouts ; elle me continua obligeamment selon sa coutume le petit air de refus du service que je lui rendois , et me regardant avec une toute autre attention qu'à l'ordinaire : « Je ne sais, me dit-elle, comment me prendre à un éclaircissement que j'ai à faire avec vous et qui m'embarrasse. — Un éclaircissement à faire avec moi, Madame, répondis-je aussitôt, et un éclaircissement qui vous embarrasse ? Serois-je assez malheureux pour avoir à cela une part criminelle ? — Oh ! me dit-elle, soupons premièrement, puis nous parlerons d'afhires. » Elle me fit l'honneur là-dessus de me servir une aile et une cuisse de poulet , et moi aussitôt : « Ah ! Madame, ces délicats morceaux ne me serviront que de peste et de poison, si vous n'avez la bonté de me tirer de la peine où vos paroles m'ont mis. — Eh bien, dit-elle, puisque vous le voulez, voici ce que c'est : on dit partout que vous nous allez quitter. — Moi, Madame , je vous vais quitter f voilà qui me surprend, car, jusqu'ici, je puis vous protester que je ne sais ce que c'est; et cependant, puisque cela me regarde si fort, je ne devrois pas être le denÔfer à en savoir des nouvelles. Mais encore, Madame, oserois-je vous demander où Ton prétend donc que j'aille au sortir d'ici? — On dit, reprit madamo de Sommerdick i que vous allez être secrétaire de M. le prince. — Moi, madame, ce fis^e, secrétaire de M. le

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- prince ! Ccax qui fagotent de semblables noaTelies n*ont « pas beaucoup de sens ; et que deviendra donc M. de Zuyle- « corn ? (1) car je n'ai pas oui dire qu'il soit mort; et d'ailleurs < un tel poste seroit-il pour un misérable comme moi ? — Oh ! « me dit madame de Sommerdick, si ce n'est pas pour M. le « prince, c'est donc pour madame la princesse. — Ab I ma- « dame, repri&je^ Toilà déjà bien du rabais, mais il n'y a en- « core là guère plus d'apparence, car madame la princesse a « pour secrétaire M. d'Allonne; et quoiqu'à ce dernier ^ard « la disproportion ne fùX pas si terrible, toujours est-il constant « qu'un homme comme M. d'Allonne n'est pas facile à débos- « qner ; et quand cela seroit, ce ne seroit toujours pas par moi « qui fais trop profession de l'honorer pour le traverser en la « moindre chose du monde. — Oh ! bien; mais, quoi qu'il en « soit, continua madame de Sommerdick, il y a quelque poste « à la cour dont il est grand bruit à votre égard, et je m'étonne « que vous en fassiez tant le fin, puisque tout cela ne peut pas « être à votre insu. — Ifadame, dis-je alors, j'ai eu jusqu'ici « toute sorte de raison de vous parler comme j'ai fait, et outre « la raison, il est encore très constant que je ne vous ai rien « dit qu'en toute vérité. D'abord, Madame, je n'ai rien compris « à votre discours ; bientôt après j'ai reconnu qu'une certaine « proposition, qui m'avoit été faite depuis quelques semaines, « et que j'avois absolument rejetée, i)Ourquoi aussi je ne vous « en avois point parlé, avoit fait plus de bruit que je ne m'y « étois attendu. Et je vois bien, Madame, que c'est de cette « affaire-là que vous voulez parler^ mais que je ne reconnaissois « nullement aux circonstances que vous y marquiez. » Là-dessus je fis à Madame de Sommerdick le détail de tout ce qui s'é* toit passé entre M. d'Allonne et moi, et la visite que Poitevin et la Martinière m'avoient faite sur ce sujet, avec mes prières

(1) Constantin de Zuylichem succéda à son père dans la charge de secréUire de M. le prince d'Orange^ et continua à exercer cet emploi jusqu*à a mort, en iWI (Dict. de Bayle, art. Zuylichem.)

AVEC MADAMB DK SOlOlBRDICK. 181

envers eux trois de contribuer tout ce qu'ils pourroient à Tétouffement de tous ces bruits qui ne faisoient que m'embarrasser. Madame de Sommerdick parut contente de tout ce que je lui diSy et nous en demeurâmes là.

Je Tiens à la solution que j'ai promise ci-devant sur la cause de tous ces divers bruits répandus au sujet d'une affaire que je croyois avoir amortie. M. d'AUonne m'avoit sans doute tenu parole^ mais comme ce n'étoit pas lui qui avoit conçu en chef le dessein de ce changement du gouverneur des pages^ ceux qui j avoient travaillé d'original ne s'en étoient pas apparemment fort cachés ; en un mot, on avoit chuchoté de cette affaire dans l'antichambre du prince et dans celle de la princesse, entre les gentilshommes de l'un et les filles d'honneur de l'autre. Un des principaux pages (M. Képel^ aujourd'hui comte d'Albemarle), qui se trouvoit assez ordinairement dans l'antichambre du prince, avoit eu le vent de quelque chose, et Tavoit communiqué à ses camarades, qui en avoient jasé chez la Martinièré même, lequel par là en eut connaissance et l'avoit aussitôt dit à Poitevin. Madame de Sommerdick, de son côté, en avoit été informée par les fiUes de la princesse, qui lui en firent confidence. En voilà beaucoup plus qu'il n'en falloit pour ce qui regarde la connaissance que Poitevin, la Martinièré et madame de Sommerdick m'en donnèrent à moi-même, ainsi qu'on a vu.

On pourroit s'imaginer qu'ici prit fin toute cette belle histoire , mais les choses n'en demeurèrent pas là ; seulement finit-il que , pour en rendre compte , je dise deux mots du voyage que ma femme vint bientôt faire en Hollande, et sur lequel je ne m'arrêterai pas longtemps.

An printemps de l'année 1 681 , je lui mandai, après en avoir eo permission de M. et de madame de Sommerdick, qu'elle pouvoit se donner le divertissement de cette petite promenade, et elle y consentit. Elle arriva à Bois-le-Duc , où je l'étois allé attendre le samedi dernier mai 1681 ; et le mardi suivant, étant tous deux rendus à la Haye, je la présentai à madame de Som-

IIB IL SB mouiLui

merdick, qui ne Tonlot pat que je lui retinsse nne chambre ailleurs que chei elle« et elle y resta dix jonrs«

Ces dîJLJoars ne furent pas mal employés de part et d'autre. Madame de Sonmierdick goîtta bientôt le petit baUl de nm femme, dont même die fit en peu de temps sa confidente; oar, dès au bout de trois Jours, je fus fort surpris qu*au sortir de table, après diner, madame de Sommerdyckf ayant emmené ma femme dans sa chambre, elle lui conta, comme je rappris bientôt, toute l'affaire de d'Allonne, mais tout autrement qu'elle s'étoit passée ; en un mot, rien moins que comme une vision que je m'étois de moi-même mise dans la tête. Ma femme, qui ne reconnaissoit nullement mon personnage dans ce rôle, tou* lut aussitôt prendre congé de madame de Sommerdick pour me venir joindre, dans Timpatience de voir œ que j'aurais à dire ; de quoi cette dame, ne faisant nul doute : « Ah! mon « Dieu, lui dit^elle, tous voulez aller redire tout cela à votre « mari ; mais je vous prie de n'en rien faire. -«-^ Bien que tout « de ce pas, Madame, avec votre permiBsion, lui dit ma femme; « je ne reconnais point du tout là mon mari, et je suis bien aise

• de lui donner lieu de se faire mieux connoltre à vous4nème. • Ma femme vint donc incontinent me retrouver, et d*abord : « Quelle belle affaire, me dit^elle, est-ce donc que celle que ma* « dame do Sommerdick me vient d'apprendre? M. d'Allonne « nie comme beau meurtre tout ce que vous lui faites dire et

• faire ; seroit-il bien possible que vous eussiez imaginé une « telle chose? M. d'Allouue, m'écriai-je, nie de m' avoir parlé de « rien! nous allons voir beau jeu. » Et là-desstis je me mets en train de quitter ma femme comme elle venoit de faire auprès de Madame de Sommerdick ; elle me voulut retenir, comme Madame de Sommerdick lui avoit &it, et le tout pour les mêmes raisons, savoir que tant d'éclaircissement ne feroit que gâteries affiEÛres; que d'Allonne, étant un homme ancré de longue main à la cour, et moi un inconnu et sans appui, ce seroit pot de ierrt contre pot de fer^ etc. Mais je ne voulus rien écouter non plus

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que ma femme n'avoit fait, et je passe aussitôt à Fappartement de madame de Sommerdick, qui, m^ayant confirmé la chose, « Madame, lui dis-je, je ne laisserai jamais là une affaire de « cette nature; toute la gr&ce que je tous demande, c'est de « faire en sorte que M. d'Allonne et moi vidions notre différend « en TOtre présence; vous verrez bientôt qui aura perdu ou « gagné. » Madame de Sommerdick fit tout ce qu'elle put pour me faire changer de dessein, mais je n'eu voulus jamais dé* mordre. Je parlai à M. de Sommerdick, qui s'étoit déjà moqué de l'affaire, jugeant bien d'où le coup partoit, et que monsieur son beau-frère ne s'étoit pas fait grand scrupule de lui enlever on domestique dont il étoit content pour en faire sa cour à leur commun maître. Je me fis présenter à M. d'Owerkerke luimême pour le supplier de me mettre en état de me justifier devant lui; mais ce seigneur, qui étoit le véritable et premier ressort de tout ce mouvement, se donna bien de garde d'en venir avec moi à un si entier éclaircissement, et se contenta de me dire que je n'avois que faire de me mettre en peine, et qu'il ne seroit pas davantage parlé de tout cela, comme en effet il n'en fut rien dit depuis. M. d'Allonne se donna bien de garde de se trouver jamais tétc à tète avec moi, et ce froid dura cinq ou six ans. On verra par la suite comment nous nous rapprochâmes, et depuis cela nous ne nous fuyons plus aux occasions. A dire le vrai, je portois fort impatiemment dans l'abord le refus qu'on me faisoit de nous faire paroltre, M. d'Allonne et moi, l'un devant l'autre ; mais je me remis bientôt par la considération de ce que les fuites de ma partie étoient un visible gain de cause pour moi, car le peu de ménagement que M. d'Allonne me gardoit étoit une preuve toute visible que, s'il eût eu de quoi me couvrir de confusion, il ne m'auroit nullement épargné, et qu'au contraire la science certaine, ou pour mieux dire la conviction qu'il avoit de son tort, Tempéchoit de me donner sur lui une victoire si assurée ; mais, pour le justifier autant qu'il se peut, de toute cette conduite, et principalement afin

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