FONDATION DE
de montrer C[o*aajoord*hui je ne conserve pas le moindre cbagrin de cette affaire^ je déclare qne non-seulement je le reconnois pour un très galant homme, mais que même de la manière dont chacun sait qu'on vit dans les cours, il lui étoit presque impossible de s'empêcher de fsSre ce qu'il fit ; F éclaircissement que je demandois ne pouyoit se faire sans que toutes choses, étant bien éclaircies, M. d'Owerkerke et M. de Sommerdick en vinssent au coupe-gorge ; ce grand inconvénient étoit éludé par un démenti à moi donné de tout ce que j'avois dit et fait ; ainsi on y obligea M. d'AUonne, qui ne put pas s'en défendre: tout ce qu'à la plus grande rigueur on pourroit lui reprocher, seroit cette terrible hardiesse de démenti contre sa conscience; mais la cour et la théologie ont des principes entièrement opposés. En un mot, j'ai pour mon particulier seul quatre exemples de personnes de grande qualité , toutes fort sages, fort vertueuses, et d'une singulière piété, personnes d'ailleurs qui n'ont jamais eu aucune relation ensemble, lesquelles, en des occasions très délicates, m'ont également dit, en me confiant de certains secrets : « Au reste, ne dites cela à personne, car, « à toute extrémité, je vous déclare que, si vous le faisiez, je « vous en donnerois le démenti. » Yoilà donc comment le monde est tourné, et M. d'Allonne, dans toute cette histoire, ne me fit que ce que presque tout le monde fait, et, encore une fois, je ne lui en garde aucun ressentiment.
Ma femme, comme j'ai dit, ne demeura que dix jours avec moi;je la reconduisis jusqu'àBotterdam, oùje lui dis adieu en la mettant dans la barque de Bois-le-Duc, le vendredi 13 juin ; et quinze jours après, j'allai à Spyk avec toute la fomille de M. de Sommerdick, où je restai jusqu'au 29 septembre que je retournai seul à la Haye, huit ou dix jours avant que la famille y revînt.
Dans le petit voyage que j*avois fait à Rotterdam pour y embarquer ma femme de la manière que j'ai dit, je restai trois ou quatre jours dans cette ville, qui furent employés à voir
ï/icOtE ILLUSTRE DE ROTTEEDAM. 185
M. Paetz, à qui le sieur de Beaumont, Fan de mes intimes amis, ayoit fort parlé de moi au sujet de M. Jurieu dont je lui ayois dit mille biens ; et ce fut pendant ces trois ou quatre jours que je jetai; avec ce même M. Paetz, les premiers fondements de Férection de Fécole illustre de Botterdam , en faveur de HM. Jurieu et Bayle , dont voici , en peu de mots , toute Fhistoire.
Comme j'avois fort exalté au sieur de Beaumont tous les grands talents de M. Jurieu, et le bruit qu'avoit déjà fait en France la première édition de son excellente réponse (1) à M. Arnaud sur son prétendu Renversement de la morale de Jésus- Christ par les calvinistes, et depuis cela encore, les deux célèbres dialogues de la Politique du clergé (2), dont j*avois seul fEvorisé Fédition, le sieur de Beaumont, qui avoit un accès tout particulier auprès de M. Paetz, et qui avoit remarqué en lui un grand désir d'appeler dans FEglise française pour successeur à M. de Bochefort , quelqu'un de nos plus habiles ministres de France, à la faveur des terribles persécutions qui 8*enflammoient tous les jours de plus en plus contre nous, et qui en chassoient chaque jour un grand nombre Fun après Fautre; M. Paetz, dis-je, ayant appris du sieur de Beaumont les anciennes et étroites liaisons (3) qu'il y avoit entre M. Jurieu et moi, et qu'en un mot j'étois son unique correspondant en ces provinces, souhaita de me voir, et Beaumont me mena chez lui.
(1) Apologie pour la morale des réformés, ou Défense de leur doctrine sur la justification, la persévérance des vrais saints et la certitude que chaque fidèle peut et doit avoir de son salut. QuevUly^ 1675, in-8«. — « Au jugement de Claude, c'était on des plus beaux libres qui eussent paru depuis la Réforraation. » (Haag> France protestante.)
(t) La Politique du clergé de France, la Haye^ 1680^ in-13. (V. la note ci-dessus, p. 164.)
(S) J'ai plus de cent lettres de M. Jurieu sur des affaires du plus grand secret desquelles cent lettres, les sept, depuis la Tingt-deuxième jusqu'à la vingt-huitième (le tout inclusivement), font foi de toute ma manœuvre tant en la vocation de M. Jurieu à Rotterdam qu'en l'érection de V Ecole illustre, [Note de routeur.]
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J'entrai avec M. Paetz en de très grands détails sur tout ee qui regardoit M. Jurieu; et H. Paeti, à qui cet illustre étoit déjà un peu connu de réputation, m'engagea à lui proposer la tocation de Botterdam. Je témoignai à M. Paetz que par les propres intérêts de mon cœur et de mes affaires, aucune proposition ne me pouvoit être plus agréable que celle-là, mais que je n*y prévoyois pas de petites difficultés. « M. Jurieu, disois^e à M. Paetz, est actuellement dans une académie célèbre où il tient sans contestation le premier rang; il est appelé à Groningue, autre illustre académie, où on lui promet des postes fort distingués ; il a refusé Rouen ( 1 ), Tune de nos plus considérables Eglises en France, où on lui faisoit aussi espérer de très grands honneurs ; ainsi, je n'oserois lui proposer une Tocation de simple pasteur à Botterdam, où même, selon la coutume reçue dans ces provinces, il lui faudroit céder le pas à un H. Piélat que, sans doute, vousm'aTouerez, Monsieur, être fort au-dessous de lui ; ainsi, je ne me trouve pat peu embarrassée----Si c* étoit, me dit M. Paetz, le dernier de tous ces iatconvénients qui fût principalement capable d'arrêter M. Jo^ rieu, il ne seroit pas impossible d'y remédier. Je ne suis pas véritablement en état d'ériger une académie en cette ville, et même pareille chose est comme absolument impossible par toute la HoUande ; mais je me ferois bien fort de faire établir ce qu'on appelle une école illustre (2), et cela,
(1) Nous lisons dans la France protestante, que Jurieu accepta d'abord la vocation qui lui fut adressée par l'Eglise de Rouen^ et qu*il se disposait à aller occuper la chaire qui lui était ofierte, lorsqu'il reçut de divers côtés le conseil de sortir de France, pour échapper à la vengeance du clergé catholique, que ses derniers écrits avaient tout à fait exaspéré contre lui. G*est dans ces circonstances qu*il fut appelé à Rotterdam.
« I>» départ de M. Jurieu de Sedan, son arrivée on Hollande, sa vocation à Groningue et son étiblissement à Rotterdam, sont d.?s événements qui se suivent avec tant de rapidité et qui sont si fort enclavés les uns dans les autres, qu'on a de la peine k les arranger. » (I)ict. de Chauffepié, art. Jurieu, note K.)
(S) C'est ainsi qu'on appelle en ce pays ce c|ui a le nom d'académie en France ; car pour àvn appelé académie ici, il faut pouvoir conférer le degré de dodeiH' en
A L^Ami DB BATLS V^ JUBIEU. i9t
pour ainsi dire, du jour au lendemain. Il n'y aurait a eeia qu'une difficulté, mais à laquelle Toua^méme dès cette heures pourrez peut-*6tre nous indiquer un dénoùment, tu les grf^ndes habitudes que je vois que yqus avei paimi tous tos Français; c'çst que jusqu'ici il ne ^le parait jour qu'à Tégard d'un seul professeur^ et il en fitudroit tout au moiu^ deux ; M. Jurieu est tout trouvé en ce qui regarde la théologie^ pourriei-vous de même fournir quelqu'un pour la philosophie? — Ohl vi'aiment, Monsieur , repris-je, s'il ne tient qu'à cela, je crois dès à présent avoir tout ce qu'il vous faut ; je connais encore, & Sedan, un des plus habiles hommes non* seulement dans toutes les parties des belles^lettres, qui se puisse trouver en France et p^ut-étre partout ailleurs ; car, pour ce qui regarde la philosophie^ M. Bayle^ qui est le per-* sonnage que j'ai en VU0« se distingua avec tant de gloirci il y a environ dnq ou six ans, dans la concurrence qu'il eut, pour sa promotion, avec deux ou trois assez habiles oompéti'teurs, et en ce qui concerne les humanités, il parle et écrit ai purement et si facilement tant en grec qu'en latin, que je ne eroii pas qu'on put aisément trouver son pareil sur tous ces deux articles. — Eh bien, me dit M. Paetz, si vous pouvez me mettre en état de compter sur ces deux messieurs, je m'engage de ma part à procurer l'érection d'école iliuMtrê dont je vous ai parlé. » La chose fut donc dès l'heure comme arrêtée entre M. Paetz et moi, et j'écrivis dès le même jour à M. Jurieu, lui remettant le soin d'agir auprès de M. Bayle, qui étoit le philosophe et le philologue que j'avois en vue. Ma soUi-^ dtation réussit; j'en lis le rapport à M. Paetz, dans une nou« Telle promenade que je fis exprès de Spyk à Botterdam, pour mettre la dernière pierre à l'édifice que j'avois si heureusement commencé et avancé ; car tout ce manège de ci-dessus avec M. Paetz ne se fit pas dans une seule entrevue, mais en
todtet tàcàhéêi et 6tre ce que vous appelés univenité. » (Lettre inédite de Eaf le à aoo père^ cit6e par A. Sayous^ Hist, de la littérature françaiêêà féra%§êP,)
188 poimuiT DU caractIkx
plusieurs, à diverses reprises; conclusion, que feus ordre de mander tout à fait M. Jurieu et M. Bayle (1), qui, en eflfet, arriTèrent à Botterdam ayant la fin de Tannée 1681 .
A peine M. Jurieu étoit-il arrivé et établi à Rotterdam, aussi bien que son illustre collègue, avec qui il étoit alors étroitement uni d*estime et d'amitié (état bien éloigné de ce qui arriva depuis), que madame de Sommerdick et moi nous nous brouillâmes pour des sujets assez légers, et pour F éclaircissement desquels il fallut que M. Jurieu intervint.
Quelque délicate que soit la tractation d'une matière comme celle-ci, les règles de sincérité que je me propose d'y suivre, font que je ne balance point à y entrer; mais pour cela il me faut employer deux mots à donner ici le véritable caractère de M. et de madame de Sommerdick (2).
Le premier étoit de ces hommes roides et comme tout d'une pièce, qui ne savent ce que c'est que de gauchir ni de fléchir ; brave, mais un peu téméraire ; homme de bien sans doute, mais qui n' étoit pas de la morale la plus rigide ; de très bon sens et d'assez grand esprit, mais sans façon, et à qui la nature toute seule, sans l'aide d'aucun art, avoit donné presque tout ce qu'il
(i) Des Bfaizeaux^ dans sa Biographie de Bayle, ne présente pas les choses de la même manière ; il dit qu'un jeune homme de Rotterdam^ M. Van Zoelen, parent de M. Paêtz^ qui avait logé avec Bayle à Sedan^ fut la cause de son appel à Rotterdam^ et que ce fut Bayle à son tour qui fit venir Jurieu^ alors son ami et son collègue à l'académie de Sedan. — M. Sayous a inséré dans son Histoire de la littérature française à rétranger une lettre inédite de Bayle^ écrite à son père peu de temps après son arrivée en Hollande ; nous y lisons : « M. Van Zoelen a mis tellement M. Paèts dans nos intérêts^ qu'il travailla à faire une place de ministre pour M. Jurieu dans l'Eglise française, et à faire naître l'envie au magistrat d*ériger
ici une école illustre. » « Il fit si bien qu'il fit déclarer par le magistrat aa
consistoire qu'il falloit appeler M. Jurieu, ce qui a été exécuté. A mon égard, il m'a fait donner le titre de professeur en histoire et en philosophie, dans la nouvelle école illustre. »
Il nous parait difficile défaire concorder exactement le récit de notre auteur avec les témoignages également dignes de foi que nous venons de rapporter; aus8i,suii mettre en doute sa véracité, sommes-nous disposé à croire qu'il s'est exagéré à lui-même la part d'influence qu'il a pu avoir dans ces pourpariers.
(t) Voir la note de Bayle sur M. et madame de Sommerdick, dans soo Dîcfto»naire, art. Àarsewt,
DE M. DB SOMMERDICK.. 189
y avoit de bon en lui; homme entièrement ennemi de la bagatelle et du faste, jusque-là qu'U alloit, sur cet article, à un excès qui ne se pou voit pas aisément approuver; j'en marquerai deux ou trois traits, après avoir dit au préalable qu'il n'étoit nullement propre à la cour, à cause de ces qualités roides dont j'ai parlé, ce qui faisoit qu'il n'y étoit guère aimé, et que pour lui il ne s'y plaisoit point du tout ; homme au reste absolu dans ce qu'il vouloit, sans que personne eût le crédit de lui en faire rien rabattre et qu'il étoit fort âpre sur le point de l'intérêt, toutes qualités qu'on reconnaîtra dans les deux ou trois traits que j'ai promis et que voici :
Comme six ou sept mois après ses noces, faites en France, il emmenoit sa nouvelle mariée dans son pays, il y eut une gelée si forte que tout le £hin étoit glacé jusqu'à pouvoir souffrir les plus pesants charrois. M. et madame de Sommerdick arrivèrent avec tout leur train sur les bords de la Meuse, dans l'endroit où cette rivière est le plus au large, savoir, vers Rotterdam et Yzelmonde, et étant sur le point de la passer dans leur carrosse à six gros chevaux en un temps où le dégel approchoit, en sorte que plusieurs trains avoient déjà renoncé à l'entreprise de ce passage, madame de Sommerdick, quoique tout effrayée et en pleurs^ ne put jamais obtenir de son intrépide époux qu'on prît un autre chemin. « Vous vous moquez, « Madame, répondit M, de Sommerdyck, il ne faut pas avoir « de ces faiblesses'; allons, allons, touche, cocher, etc. » Le cocher toucha donc, mais en tremblant lui-même, voyant la glace trembler et craquer sous les roues du carrosse et les pieds des chevaux; et la vérité est que dès le lendemain matin il n'y avoit pas un seul glaçon sur toute la Meuse. Voilà le premier trait, et qui regarde la valeur téméraire. Le second que je vais dire regarde l'aversion de toute sorte de parure, et l'empire absolu dans toutes ses volontés. M. de Sommerdick étant arrivé en Hollande, mesdames ses sœurs mirent dans l'esprit de sa femme (qu'elles voyoient aimer autant le faste et l'é-