MÉMOIRE REMIS PAR LE COMTE DE COUGNY A M. LE TELLIER
J'apprens que dans l'affaire que j'ay avec Monsieur le Prince, beaucoup de gens me font parler, et que luimesme , pour avoir prise sur moy et prétexte de soustenir l'injustice qu'il me vouloit faire, me fait dire bien des choses dont je ne suis pas capable.
J'ay résolu sur cela de faire un mémoire de ce qui s'est passé depuis le jour que je me séparay de ses intérests , qui fut avec toute la soumission et le respect que je devois à sa qualité, et sans mesme prononcer un mot de plainte.
Cependant j'appris depuis et entendis mesme le lendemain, dans le cabinet de la Reyne-Mère^ que Monsieur le Prince se plaignoit de moy à quantité de gens qu'il avoit assemblés autour de luy, dont M. Bohier, premier maistre d'hostel de Monsieur, en estoit un.
Voyant qu'il prenoit le party de la plainte et de me descrier, je me sentis obligé de justifier ma conduite devant le monde, et de faire connoistre une partie des sujets que j'avois eus de me séparer de luy dans un temps où je croyois avoir satisfait à mon honneur, et où je pensois qu'il m'estoit libre de suivre mon inclination et de me remettre au service du Roy, que j'avois eu tant de regret de quitter.
Depuis insensiblement les choses se sont aigries, et j'ay essayé de temps en temps de me défendre sur ce que j'apprens tous les jours que mondît seigneur disoit à mon désavantage, et pour m'oster la considération et l'estime dont on doit estre si jaloux.
J'avoue que dans l'indignation que j'ay eue de voir tant de fidélité si mal reconnue, tant de services si mal récompensés, j'ay porté ma défense un peu loin : mais il y a des choses si sensibles qu'il est difficile de garder toute la modération qu'on voudroit , et particulièrement sur le chapitre du mestier dont on fait profession , et dont on croit s'estre acquitté avec quelque approbation et quelque honneur
Il arriva donc il y a quelques jours qu'on me rapporta que Monsieur le Prince disoit que j'estois un fort meschant officier de guerre.
Je respondis à cela que, si Monsieur le Prince avoit dit que j'estois un fort meschant courtisan, je n'aurois rien eu à dire là-dessus, mais que je m'estonnois fort qu'il me voulût dauber sur un sujet dont il avoit tiré tant d'avantage, et que je n'estois pas si meschant officier que je n'eusse sçeu prendre assez bien mon temps pour me sacrifier, avec un escadron, et me faire blesser et prendre prisonnier à la bataille de Dunkerque, pour lui donner le loisir de s'enfuir et de s'empescher d'estre pris, ce qui estoit presque inévitable , si je n'eusse fait ce que je fis , à la teste du régiment d'Anguien, comme tout le monde scait.
Enfin j'apprens que toutes les plaintes que Monsieur le Prince fait de moy consistent en deux points : Le premier que je me suis mal conduit dans l'affaire de l'argent d'Espagne, et l'autre que je me suis laissé aller à des discours contre le respect que je dois à sa qualité.
Au premier je respons qu'on ne peut pas garder plus de mesures, ni avoir plus de considérations pour lui que j'en ay eu , car bien que je sçeusse que c'estoit un bienfait et une récompense qui venoit immédiatement du Roy d'Espagne , par un accord passé entre les ministres des deux Couronnes , dont Monsieur le Prince, pour sa propre gloire vraysemblablement ne se dcToit plus mesler, je ne laissay pas de m'adresser à Caillet, son secrétaire, pour sçavoir ce que j'aurois à faire pour toucher mon argent, et Caillet ne me Toulant rien respondre, jepriay M. le président Viole ' de scavoir de Monsieur le Prince s'il ne trouveroit pas bon d'ordonner à celui qui estoit chargé des lettres de change de me délivrer mon argent; il respondit au sieur président Viole qu'il ne me devoit cet argent, ni par justice, ni par grâce, ce furent ses propres termes : par justice ^ parce que j'avois encore une des charges dont on m'avoit voulu récompenser, et que, de grâce, il ne m'en vouloit point faire.
' Pierre Viole , président en la quatrième chambre des enquêtes. (Catalogue des conseillers au Parlement, pag. 129, à la suite des Présidents au mortier, de Blanchard. Paris, Besongne, 1647, in-^ol.)
La chose s'est passée justement comme cela , et les gens de qui je parle sont en vie ; ils n'en disconviendront pas. C'est sur cela que j'ay esté obligé de demander justice au Roy d'une telle violence , car ce n'est pas à Monsieur le Prince à s'enquérir, ni prendre connoissance des libéralitez que le Roy d'Espagne m'a voulu faire. C'est une chose arrestée et stipulée par la paix qu'il ne peut changer, sans violer la justice et la foy publique d'un traité général; et pour l'autre point qui regarde ses plaintes du manquement de respect, j'avoue que j'ay dit qu'il n'estoit pas glorieux à Monsieur le Prince de se servir de son pouvoir pour opprimer un homme qui n'en pouvoit pas espérer de satisfaction ; que ceste vengeance estoit basse ; qu'il sçavoit les obligations qu'il m'avoit , et que ce n'estoit pas le plus bel endroit de sa vie de traiter de cette manière un homme de qualité qui avoit tant fait de choses pour luy, et que si nous avions esté de qualité égale , il n'en auroit peut-estre pas usé de la sorte i
Je dis dé plus à son secrétaire que cela estoit surprenant que Monsieur le Prince, à son retour en France , eût traité avec tant de modération ses plus grands ennemis, qui l'avoient outragé en sa personne, et qu'il passast sa colère sur ses amis, qui avoient sacrifié leur vie, leur bien et leur fortune pour luy.
Dans la plus grande chaleur de cette affaire, on m'avertit de tous costez de prendre garde à moy, et
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que Monsieur le Prince se pourroit porter à quelque extrémité contre moy. Je confesse ingénuement que je répondis à ceux qui me donnoient ces avis-là qu'il ne pouvoit prendre en ce rencontre qu'un de deux partis; l'un de me faire assassiner et l'autre de me faire un outrage de sa personne à la mienne. Que quant au premier, il estoit trop généreux pour vouloir deshonorer sa vie par une lascheté de cette nature, et que d'autre costé il avoit rendu la mienne et ma fortune si malheureuses que ce ne seroit peutestre pas la plus meschante récompense qu'il me pût donner que de finir l'une et l'autre , me voyant avancé en âge, sans avoir aucun establissement dans le monde, ny dignité.
Et pour ce qui estoit de me faire quelque outrage de sa personne à la mienne, que je ne luy conseillois pas de l'entreprendre, et que je n'estois ni de qualité, ni d'humeur à le souffrir, et qu'il falloit tuer les gens faits comme moy plustost que de les offenser.
Voilà sincèrement ce qui s'est passé en ce rencontre, où Monsieur le Prince a pris un party si injuste et si cruel avec moy, qu'il ne doit pas tiouver étrange le ressentiment d'un homme de qui il a ruiné la fortune et à qui pour récompense il déclare la guerre, au lieu de conserver la dernière reconnoissance pour de si grands et de si longs services, où j'ay dissipé une grande partie de mon bien. J'ay grand sujet de croire que si je n'avois point eu d'argent à toucher
des Espagnols, Monsieur le Prince ne se seroit pas plaint de moy; il m'auroit traité aussy civilement que Messieurs de Luxembourg ' et de Rochefort ^ ; mais ces malheureux douze mille escus ont fait tout le désordre.
' François-Henry de Montmorency, duc de Piney-Luxembourg, fit ses premières armes à la bataille de Rocroy, en i643 ; il suivit ensuite M. le Prince, s* étant attaché à sa personne dans les différents partis qu'il prit. Il fut promu à la dignité de maréchal de France, au mois de juillet 1675. (Père Anselme, tom. VII, pag. 6i3.)
' Henry-Louis d'Aloigny, marquis de Rochefort, servit dès sa première jeunesse sous M. le Prince, qui le fit capitaine de sa compagnie de gendarmes. Après la mort de Turenne, en 1675, il reçut le bâton de maréchal de France. (Père Anselme, ibid., pag. 61 4-)
On a omis d'indiquer, dans la Notice préliminaire , une édition des Petits Mémoires, que Lemontey, de l'Académie française, avait préparée, dans l'ignorance où il était de la publication de M. Musse t-Pathay.
Naturellement porté vers l'esprit de système, Lemontey rencontra, dans l'opuscule du comte de Coligny, des idées qui coïncidaient avec les siennes. Il prit le comte au mot sur l'ambition démesurée du prince de Condé , et son dessein d'usurper le trône. Lemontey crut y voir la principale cause des troubles qui agitèrent l'Etat pendant la régence d'Anne d'Autriche , et il lui sembla qu'un système fondé sur cette base, encore inaperçue, donnerait à l'histoire de la Fronde une face nouvelle et plus piquante. Préoccupé de cette pensée , il ne reculait pas devant les conséquences extrêmes auxquelles pouvaient conduire les expressions, dictées par la haine, qui jaillissent de la plume du gentilhomme ulcéré. Afin de n'être pas accusé de prêter à Lemontey des pensées qu'il n'aurait pas eues, on citera ses propres paroles. « La Fronde , dit-il , n'a point encore eu d'historien « assez sérieux, et nous n'en connaissons que la surface et « le ridicule. Le but du prince de Condé ne sera bien révélé « que par la publication des Mémoires, encore inédits, « du comte Jean de Coligny, où l'on verra que ce pré- « tendu divertissement de gentilshommes n'allait à rien « moins qu'à renverser l'ordre de succession à la cou- « ronne ' . »
' Notice sur le cardinal de Retz dans les Œuvres de LemonUy. Paris, Sauteley, 1829, in-8% tom. III, pag. 277.
Ce fut aussi au marquis Garnier que Lemontey dut la communication des Petits Mémoires. Il les conserva dans son portefeuille pendant un espace de temps assez longj puis, voyant que MM. Petitot ne les avaient pas placés dans la collection des Mémoires relatifs à l'histoire de France, il se disposait à les publier, quand la mort le surprit. Son intention était de les joindre, comme pièce justificative, à la nouvelle édition de VEssai sur C établissement monarchique de Louis XIF. Lemontey est mort le 18 juin 1826 ' , au moment même où M. Musset-Pathay faisait paraître ses Contes historiques'^; les Petits Mémoires furent imprimés dans les œuvres de Lemontey,^, conformément à ses intentions.
MM. Petitot n'avaient pas jugé à propos de joindre les Petits Mémoires à leur collection. L'opuscule de Coligny tenait trop de la nature du pamphlet pour mériter de prendre place parmi les documents sérieux de l'histoire'. Cette opinion était aussi la nôtre, et nous y persisterions encore, si des Mémoires étendus et importants, retrouvés depuis, ne nous avaient paru mériter un beaucoup plus haut degré de confiance.
Avant de terminer, il ne sera pas inutile de donner ici quelques renseignements sur les manuscrits qui peuvent encore exister des Grands Mém.oi7-es du comte de Coligny.
On lit dans le catalogue du comte de Vence :
N" 924. Mémoires de Jean, comte de Coligny, lieute-
• Notice sur P. E. Lemontey, en tête de ses OEuvres, p. xiv.
=■ M. Mnsset-^Pathay adressait son livre à l'éditeur par une lettre du 17 juin 1826, demeurée jointe à l'exemplaire. Il lui disait que l'ouvrage n'était pas encore en vente.
' OEuvres de Lemontey, tom. V, pag. 177.
* Voir une note sur les Mémoires de l'abbc de Choisy, t. LXIII , pag. 206 de la 2' série de la collection Petitot.
nant général des ajmiées du roi, depuis 1636 jusqu'en 1681 . In-folio, manuscrit * .
On ignore ce que sera devenu ce manuscrit.
Un autre renseignement est parvenu à l'éditeur. Il se trouve au procès-verbal de la séance du comité des chartes et chroniques, établi près de M. le ministre de l'instruction publique, à la date du 23 juin 1 839. On y lit ce qui suit :
« M. Pierquin de Gembloux signale deux manuscrits « appartenant à un habitant du département de l'Indre. « L'un est écrit en entier de la main du comte Jean de « Coligny; il lui paraît contenir des détails curieux et in- « connus relatifs au grand Condé. Le Prince est très-mal- « traité dans ces Mémoires plus que scandaleux, dont le « manuscrit a été transmis de génération en génération , « avec défense de le publier. Un autre volume contient des « lettres adressées par divers personnages au comte Jean de « Coligny, lorsqu'il était ambassadeur, m
Le comité n'a pas pense que ces indications fussent suffisantes pour amener une publication, et l'on n'a pas été plus loin.
Il y a environ treize ans qu'une communication analogue nous avait été faite.
M. le comte de Salaberry, ancien député, ayant lu dans la collection Petitot la note sur les Mémoires de Choisy, indiquée plus haut, nous adressa, le 10 avril 1830, les renseignements suivants :
« Le comte de Coligny a pu écrire des souvenirs sur les « marges d'un missel ^ mais ce qui mérite plus le nom de (( ses Mémoires , sans être même ainsi intitulé , c'est un
■ Catalogue des livres, tableaux, dessins et estampes de feu M. le comte de F^nce, Paris. Prault, 1760, in-8", pag. 80.
l46 ADDITION A LA NOTICE.
« gros manuscrit, ou plutôt un journal, un registre ma- « nuscrit , écrit d'un bout à l'autre , de deux pages l'une , « et au bout du gros volume en sens inverse , de sorte que « la moitié du manuscrit est de haut en bas , et l'autre de « bas en haut. Ce manuscrit, qu'on doit appeler les Mé- « moires originaux, contient, à leur lieu et place, nombre « de lettres autographes de Louis XIV, de Monsieur, du « prince de Condé et d'autres personnages du temps, avec « lesquels le comte de Coligny a eu des relations. Ces Mé- « moires, qui sont adressés à son fils, se terminent par cette « moralité : — « Mon fils, que mon exemple vous instruise, « en ne m'imitant pas , et si vous voulez parvenir, tenez- « vous toujours en bonne posture auprès des ministres du « Roi. » Ce manuscrit original est entre les mains de M. Des « Méloises , secrétaire général du département de Loir-et- « Cher, qui le tient de famille, sa mère, néedeFresnoy, en « ayant hérité, comme dernière descendante des Coligny.»
Cette communication officieuse nous donna un grand désir de connaître ces Mémoires de Coligny, si différents des Petits Mémoires ; mais il fallut y renoncer, puisque la famille qui possédait le manuscrit s'opposait à sa publication .
Dans ces entrefaites, nous avons acquis une copie des Mémoires de Coligny, dont la reliure est aux armes du marquis de Langheac, cousin des Coligny-Saligny, par son père, qui était de la branche des Coligny-Crescia. Tout nous porte à croire que la copie, ainsi conservée dans la famille , a été faite sur le manuscrit original.
Nous n'étions pas autorisés à publier ces derniers renseignements quand la Notice a été mise sous presse ^ c'est ce qui nous a empêché de faire connaître alors ces détails, à l'égard desquels le silence ne nous est plus recommandé.
(Mars 1843.)
TABLE DES MATIERES