‹ Mémoires;Chapitre 24 sur 77 · SUR LE · texte numérisé non relu

SUR LE

Philippe le Valois, marquis de Villette, issu d'une ancienne famille de Normandie, est né en 1632.

Son père, Benjamin le Valois, seigneur de Villette, avait épousé Louise-Artémise d'Aubigné, dame de Mursay, fille du célèbre Agrippa d'Aubigné, aïeul de madame de Maintenon, gentilhomme élevé dans la familiarité de Henri IV, si connu par l'allure vive et franche de ses reparties et par l'agrément de ses écrits, où il a versé à pleines mains le sel de la plaisanterie française.

Madame de Villette était auprès de sa belle-sœur, dans la conciergerie de Niort ^, quand madame d'Aubigné donna le jour à Françoise d'Aubigné.

* Constant d'Aubigné, père de madame de Maintenon, était détenu à Niort sous la prévention de fausse monnaie. Agrippa , son père , en a fait le portrait le plus hideux. (Mémoires de la vie de Théodore Agrippa cVAubigné. Amsterdam, 1731, p. 212 et sniv )

ij NOTICE

Profondément touchée du malheur qui accablait cette famille, madame de Villettè, prenant l'enfant sous sa protection, l'emmena àMursay, et, lui prodiguant tous les soins d'une véritable mère , elle la fit allaiter sous ses yeux. Madame de Maintenon n'oublia jamais la dette de reconnaissance que, dès ses plus jeunes ans, elle avait contractée envers sa tante, aussi écrivait-elle à madame de Villettè , peu après la mort de Scarron : « Vous vous a moquez de moi de me remercier de la soumis- « sion que j'ai pour vous; je suis contente de moi «c là-dessus, et je n'ai certainement rien à me re- « procher sur les sentiments que je dois avoir, et « sur la reconnoissance que j'ai de toutes les « bontés que vous avez eues pour moi *. »

Ce sentiment d'une noble délicatesse ne s'affaiblit jamais dans madame de Maintenon; elle ne laissa échapper aucune occasion de témoigner sa reconnaissance à madame de Villettè, et de rendre à sa famille tous les services que mit à sa disposition la faveur extraordinaire à laquelle elle parvint.

M. de Villettè servait dans l'armée de terre quand il épousa , le 31 juillet 1662, Marie-Anne- Hyppolite de Châteauneuf , fille de Gaspard de

^ Lettre inédite à madame de Villelte, la mère, tirée des copies rasDUscrites de mademoiselle d'Aumale , 4' lettre , p. 245.

SUR LE MARQUIS' DE VILLEÏTE. iîj

Châteauneuf, seigneur de Dillay et d'Ardin, et d'Antoinette Raisiné

La fortune des deux époux étant modique , ils vivaient retirés dans leur château de Mursay, où chaque jour le jeune marquis regrettait davantage sa triste inaction. Madame de Maintenon, malgré son crédit et le zèle qu'elle mettait à l'employer, n'avait pu obtenir, pour son cousin, la position qu'il sollicitait. Elle lui écrivait, le 22 mars 1 668 : ce Je voudrois bien que vous fussiez employé, et ce je comprends qu'il est cruel, avec autant d'esprit « que vous en avez , d'être inutile , et de passer « votre vie dans une province; mais je doute que « vous rentriez dans l'emploi, étant aussi oubhé « que vous l'êtes , et n'ayant point de patron à la « Cour. Quant à la guerre, vous feriez une grande « folie d'y songer : on croit que la paix se fera « cet été^; mais, quand cela ne seroit pas, on se « ruine dans le service, et ce n'est pas le parti « d'un homme marié : si vous ne l'étiez pas , je « vous conseillerois de vendre Mursay, et de le « hasarder pour votre fortune; vous n'êtes plus

^ D'Hozier, Armoriai général, \" registre, 2* partie, p. 598 et suiv.

' Cette circonstance semble indiquer que cette lettre, qui porte seulement la date àw jeudi 22 mars, est de l'année 1668. Cette année-là le 22 mars tomba un jeudi , et la paix de Breda fut signée le 31 juillet. '^^- i ^ ' "" "'

iv NOTICE

« en ëtat de prendre de pareilles résolutions, et « je crois que le meilleur conseil pour vous, c'est « de vivre doucement. Les recommandations au- « près de M. de Louvois sont des chansons, si elles (c ne sont bonnes, et il n'y en a guères auprès de (c lui. Ils sont accablés de gens qui leur demandent « des emplois, et en tout on aime les gens qui « peuvent y faire de la dépense ^. »

On lit encore dans une autre lettre, écrite peu de temps après celle-ci : fc J'ai vu aujourd'hui M. de Louvois, qui ne trouve rien de faisable pour vous. La lieutenance-colonelle n'est pas à remplir; on ne fait point de cavalerie; on ne casse aucune des compagnies déjà faites; on ne fait plus de régiments d'infanterie; il ne se mêle point des aides de camp ; les officiers généraux ne sont point encore nommés ; c'est un emploi de dépense , et qui ne va à rien : vos demandes sont trop vagues. Voilà tout ce qu'il m'a dit, et il m'a mis dans un très-grand chagrin , car il est cruel que je serve mes autres parents et que je ne puisse rien pour vous^. »

M. de Villette, ne conservant plus d'espoir de ren-

' Lettre inédite à M. de Villette , tirée des copies manuscrites de mademoiselle d'Aumale , 7* lettre , p. 251.

* Lettre inédite à M. de Villette , tirée des copies manuscrites de mademoiselle d'Aumale, 8° lettre, p. 254.

SUR LE MARQUIS DE VILLEÏTE. v

trer dans l'armée, dirigea ses vues vers le service de mer. La guerre de trente ans, presque immédiatement suivie des désordres de la Fronde, n'avait permis ni à Richelieu ni à Mazarin de relever la marine française; il était réservé à Colbert et à Seignelay de la faire sortir de ses ruines, et de la conduire , presque en renaissant, à l'apogée de sa gloire. Mais la volonté de Louis XIV, secondée par deux grands ministres, ne suffisait pas pour atteindre ce noble but. On manquait d'hommes; la marine marchande fournissait, il est vrai, des pilotes et des matelots, mais les bons officiers étant en petit nombre, il fallait en former. On prit un parti qui ne pouvait peut-être réussir qu'en France; les cadres de la marine royale furent ouverts aux officiers de terre, et la plupart de ceux qui embrassèrent cette nouvelle carrière, devenus en peu de temps des marins-militaires de premier ordre, obtinrent un rapide avancement. Le comte d'Estrées, officier général, fut nommé lieutenant général des armées navales du Roi aux lies d'Amérique; Villette, placé d'abord au second et même au troisième rang, ne tarda pas à se distinguer, et devint chef d'escadre. Des recherches plus amples permettraient d'en signaler beaucoup d'autres. Ces nouveaux officiers, nécessairement étrangers aux vastes études par lesquelles on a de[)uis formé

vj NOTICE

les marins, apprirent en naviguant, en faisant des évolutions et en combattant : unis aux Anglais contre les Hollandais, ils observèrent leurs manoeuvres, les imitèrent, et se montrèrent bientôt capables de combattre leurs maîtres, souvent même de les vaincre.

Villette dit que ce fut M. de Seignelay qui lui donna le conseil d'entrer dans la marine*; il était redevable à sa cousine de cette bonne disposition du ministre. Promu, le 12 mars i6ji, au grade de capitaine de vaisseau , il servit en second sur le Fort, vaisseau du troisième rang, commandé par M. de Blenac. Deux ans après, livré à ses propres forces, Villette commandait l'Apollon, comme capitaine en premier ^.

A peine entré dans la marine, Villette fatiguait déjà le ministre de sollicitations prématurées, risquant ainsi, par une conduite indiscrète, de s'attirer un refus. «Prenez patience, lui écrivait sa « cousine, vers l'année 1673 ; espérez qu'une autre « année vous sera plus heureuse; mais comptez que « rien ne peut vous être si bon en ce pays ici que « de vous attacher à votre métier, comme si vous « vouliez être un matelot. Il ne faut point être si « actif, et ce qui paroîtroit propre à réussir pour-

^ Mémoires , p. 3.

= Ibid., p. 18.

SUR LE MARQUIS DE VILLETTE. t.j

« roit très-bien nuire auprès de gens qui veulent « que l'on sache se tenir en repos, et qui apte préhendent plus que toutes choses les gens in- « quiets et intrigants ^ »

Le marquis de Villette ne tarda pas à se montrer digne des grâces qu'il ne dut d'abord qu'à la faveur. 11 se distingua d'une manière particulière dans un combat livré aux Hollandais, commandes par l'amiral Ruyter, le 8 janvier 1676. Cette action a été appelée, tantôt le combat de Messine, tantôt le combat d'Alicur, ou de Lipari. Villette montait l'Assuré, vaisseau du troisième rang; il faisait partie de l'avant-garde , sous les ordres du chef d'escadre de Preuilly-d'Humières. Le comte de Mursay, son fils, âgé seulement de douze ans, servait près de lui en qualité de volontaire; tout enfant qu'il était il montra, dans cette occasion, un courage et un sang-froid dignes de l'âge mûr. Le récit de ce combat n'est pas dans le manuscrit des Mémoires; il y existe une lacune, qui paraît devoir être attribuée à la perte de quelques feuillets du journal du marquis : ne trouvant point de renseignements dans l'ouvrage de Villette sur l'une des plus brillantes actions de sa vie maritime, il nous a failli recourir à d'autres docu-

' Lettre inédite au marquis «le Villette , tirée des copies ruanuscrites de mademoiselle d'Aumale, 14* lettre, p. 261.

viij NOTICE

ments. Deux iccits du combat de Messine ont été conservés; l'un est de Du Quesne, l'autre du chevalier de Valbelle*. Dans sa lettre adressée a Vivonne, le lendemain du combat, Du Quesne ne parle point de Villette; Valbelle le nomme honorablement dans sa relation; mais, glissant sur les détails, il se contente de dire que MM. de Chabert , de Relingues et de Villette secondèrent bien M. de Preuilly, leur contre-amiral. Dn Quesne commandait le corps de bataille, le chevalier de Valbelle, monté sur le Pompeux, était un de ses matelots ^. Placés à une assez grande distance des deux autres divisions de l'escadre, ils n'ont pu voir que l'ensemble de l'action, et ils ne surent que plus tard comment les choses s'étaient passées. Si à ces considérations l'on ajoute la nature du caractère du chevalier de Valbelle, représenté par Villette comme un homme très- artificieux, qui savoit plus d'un métier, et hardi jusqu'à l'effronterie^, il sera difficile d'accorder une entière con-

* Relation du combat naval donné entre les vaisseaux du Roi , commandés par le sieur Du Quesne, et les Hollandais, commandés par Ruyter, le 8 janvier 1676, par le chevalier de Valbelle, dans VHistoire de la Marine française , par Eugène Sue. Paris , 1838 , t. III, p. 316.

' On donne ce nom aux vaisseaux qui doivent couvrir et assister en toute occasion le pauillon, ou le vaisseau du commandant de

la division.

' Mémoires , p. 17.

SUR LE MARQUIS DE YILLEÏTE. ix

fiance aux relations de cet officier, et il sera permis de penser que Valbelle, dans la crainte de se nuire, était peu disposé à rendre une justice complète à un rival, et qu'il a eu des motifs pour être avare d'éloges envers un capitaine dont le crédit lui portait ombrage.

Mais si les relations officielles sont trop concises, le chevalier de Chaumont^,envoyéàla Cour par le duc de Vivonne, fit bien connaître la conduite du marquis, et, par une distinction qui surpasse toutes les autres, le Roi lui-même prit le soin d'annoncer à madame de Maintenon la noble et courageuse conduite de son cousin. Madame de Maintenon s'empressa d'en informer en ces termes la marquise de Villette :

ce II faut vous faire compliment sur les merce veilles que M. de Villette a faites; j'en reçus la « première nouvelle par le Roy, qui me fit l'hon- « neur de me dire que mon cousin s'étoit signalé, ce Ce tesmoignage-là n'est pas à dédaigner; aussi ce me fist-il un sensible plaisir. Je n'oserois vous ce dire que vostre fils étoit sur le tillac , essuyant celé feu de quarante mille coups de canon, et ce criant au major, qui nous l'a dit : — Voilà les ee coquins qui fuyent. — Je ne doute point que ce

' Le même qui , en 1685 , fut envoyé à Siam comme ambassadeur du Roi. (Voyez les Mémoires de Choisy, t. LXIII , p. 21, de la 2« série de la collection ** * . îj ; i > -h/^ ir ?

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