‹ Mémoires;Chapitre 29 sur 77 · M. LE COMTE DE TOULOUSE · texte numérisé non relu

M. LE COMTE DE TOULOUSE

20norembre 1724.

L'honneur que j'ay d'estre reveslu de la charf^e d'amiral de France , qui m'a fait commander plusieurs fois les armées navales , et l'honneur que j'ay eu d'estre à la teste du conseil de Marine , qui m'a fait entrer dans le détail de tout ce qui peut regarder le service de la marine, ne me permettent pas de garder le silence , et de taire ce que je crois nécessaire pour le service du Roy et le bien de TEstat, que je regarde comme une mesme chose, sur une matière, où mon inclination et mon devoir me font réfléchir depuis longtemps , et où je dois , par l'application que j'y ay eue, avoir acquis quelque expérience.

Il suffit de connoistre la situation de la France et des pays qu'elle possède au delà des mers, pour ne pas mettre en doute qu'une marine florissante lui est nécessaire , tant pour protéger le commerce que pour défendre ses costes, et estre en estât mesme de faire les entreprises qui se pouiroient trouver convenables, où le concours de la marine est nécessaire. — Il s'est rencontré quelquefois des avis différents sur l'usage le plus utile qu'on pouvoit faire des vaisseaux : les uns ont prétendu que des armées navales estoient d'une grande dépense et de peu d'utilité , parce

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que, disent-ils, quand on a gagné une bataille, il est rare d'en recevoir un bénéfice présent , et qu'il n'en est pas comme de celles que l'on donne sur terre , où une victoire vous rend quelquefois maistre d'une province, ou de quelque place importante ^ qu'ainsy il valoit mieux disperser les vaisseaux en escadres particulières, pour croiser tantost dans un endroit , tantost dans un autre , selon les flottes marchandes que l'on attend des pays éloignés, ou que l'on veut convoyer, en sortant de France, pour les mener aux lieux où l'on juge qu'elles seront en sûreté contre les corsaires ennemis. Ils ajoutoient que ces escadres protégeroient en mesme temps vos corsaires particuliers et donneroient lieu de faire assez de prises pour que le dommage que les ennemis en recevroient, les pressant plus de désirer la paix que ne pourroit faire la perte d'aucune bataille navale, dont le dommage ne paroist jamais tomber sur les particuliers, et par conséquent ne donne pas tant d'occasion de crier et de se plaindre; qu'outre ces avantages, les entreprises esloignées ne se peuvent faire , quand on arme des armées navales qui absorbent tous les vaisseaux.

Ceux qui estoient de sentiments différents pensoient qu'une armée navale opéroit presque tous les avantages que les premiers prétendoient tirer de ces escadres séparées , dont je viens de parler, parce que les ennemis ne peuvent disperser leurs forces, quand leurs escadres séparées seroient exposées à rencontrer l'armée navale, et qu'estant par là obligés à se tenir rassemblés, la mer demeure libre , tant aux marchands qu'aux corsaires qui leur font la guerre, où il a paru que nous avons l'avantage , le nombre des prises sur les ennemis ayant toujours esté beaucoup plus considérable que celles qu'ils ont faites sur nous. Ils ajoutent que les escadres proposées par les premiers ne mettent en aucune façon

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nos costes eh sure lé contre les descentes des ennemis, puisqu'elles seroient obligées de disparoistre dès que l'armée ennemie s'approcheroit , au lieu qu'une armée navale empesche celle des ennemis de pouvoir entreprendre j qu'elle dispense de la despense considérable qu'il faut faire pour tenir sur les costes un nombre de troupes qui pourroient estre utiles dans les armées de terre, et qui mesme ne rassurent guères &ur les descentes qu'on peut craindre , estant fort dispersées , et ne pouvant costoyer l'armée navale des ennemis, qui peut se montrer en peu de temps dans des endroits fort distants l'un de l'autre -, qu'enfin une armée navale donne aux ennemis la mesme appréhension pour leurs costes que nous pouvons avoir pour les nostres, étant en estât de porter promptement des forces considérables dans les lieux où on le jugeroit à propos , selon les connoissances qu'on auroit des endroits foibles.

Voilà en abrégé les avis différents, sur quoy on pourroit s'étendre beaucoup davantage , mais qui prouvent que la France ne peut se passer d'un nombre considérable de vaisseaux, à quelque usage que l'on juge à propos de les employer.

Si l'on pouvoit décider lequel de ces deux avis est le meilleur, et si celui qui est bon dans un temps doit l'estre dans un autre, il seroit aisé de se déterminer sur la force des vaisseaux qu'on devroit construire. Si l'avis de n'avoir jamais que des escadres séparées l'emportoit , ce seroit se jetter dans des dépenses aussi considérables qu'inutiles , de bastir des vaisseaux à trois ponts , qui ne seroienl pas propres pour cette espèce de service.

Si , au contraire , l'utililé des armées navales est reconnue, ces vaisseaux à trois ponts sont absolument nécessaires. Pour parler sans prévention , je crois qu'il y a

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des occurrences où les armées navales ne conviennent point, comme il y en a aussi où elles sont absolument indispensables , non-seulement pour l'usage présent qu'on en peut tirer, mais pour la réputation 5 ce qui me paroist mériter une grande attention, estant certain qu'un royaume sans armées navales , ni possibilité d'en mettre une sur pied d'une année à l'autre , passera toujours pour estre sans marine , et par conséquent sans pouvoir de s'opposer à ses ennemis dans la plus grande étendue de l'Univers.

Il n'en est pas des armées navales comme de celles de terre. La France , peuplée comme elle l'est , et le trésor bien garni , le Roy peut lever en peu de temps des troupes nombreuses, au lieu que toute sa puissance et ses trésors ne peuvent construire d'un jour à l'autre le nombre de vaisseaux de la qualité nécessaire.

Il faut donc s'y prendre de loin , si l'on pense comme moy qu'il y ait des occasions où les armées navales soient utiles , puisque c'est tacitement renoncer à en avoir jamais que de cesser de travailler à construire des vaisseaux de l'espèce nécessaire pour les composer.

Tout ce que j'ay dit jusques icy est pour remettre la matière devant les yeux.

Ce qui m'oblige à en parler à présent, quoique je ne dise rien de nouveau , et qui ne puisse avoir été dit en toute occasion , c'est qu'il m'est revenu que l'on songe à diminuer les fonds destinés pour la Marine , et que par la connoissance que j'ay des despenses journalières que l'on ne peut diminuer, et des armements indispensables pour envoyer aux colonies ce qui leur est nécessaire pour y entretenir des frégates, qui empêchent le commerce étranger, donnent la chasse aux forbans et soutiennent sur le grand banc nos pêcheurs de molue, que les Anglois troublent sans

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cesse , quand le Roy n'y envoyé pas de vaisseaux ; pour montrer sur les costes de Barbarie le pavillon françois, et faire voir aux Barbares qu'on est en estai de se venger d'eux, si l'envie leur prenoit de nous déclarer la guerre , ce à quoy ils sont toujours disposés par l'idée qu'ils ont que le grand commerce que nous faisons au Levant leur donneroit lieu de faire beaucoup de prises sur nous -, et aussi pour envoyer des escadres à Cadix, chose que l'on croyoit fort utile pour donner du relief aux marchands eslablis dans ce pays-là , et qui y font un commerce utile à la France , et que l'on a pourtant cessé d'envoyer, durant quelques années, pour n'estre pas en estât de fournir à tout. « Je vois donc que ces dépenses absorberont tous les fonds, et mettront hors d'estat de construire des vaisseaux, et de suivre le projet que M. le duc d'Orléans avoit arresté , sur le compte que je lui avois rendu , de construire suAPisam" ment de vaisseaux pour estre en estât d'avoir , au besoin , une armée navale de cinquante vaisseaux de ligne, savoir : quatre de 100 canons, six de 90, vingt de 74, et vingt de 64 , sans parler d'un nombre de vaisseaux moins considérables, de différentes espèces, et dont le Roy a déjà un assez grand nombre , tant pour la suite nécessaire des armées navales que pour le service des colonies et les armements particuliers, où les gros vaisseaux ne conviennent point. Le projet de l'armée navale a esté suivi, et le Roy a actuellement trente vaisseaux de ligne construits, ou qui seront achevés dans le courant de l'été prochain. Il seroit dommage de laisser ce projet imparfait, et il est impossible de le suivre si l'on diminue les fonds ; car, outre que les despenses journalières et les armements nécessaires consumeront presque tout, on sera obligé d'employer le peu qui restera à l'entretien des vaisseaux déjà construits; de là les

Ixviij MÉMOIRE AU ROY SUR LA MARINE DE FRANCE, constructions abandonnées, et les ouvriers dispersés, sans espoir de retour, parce qu'ils iront dans les pays où ils trouveront à gagner leur vie; enfin , tout espoir perdu de voir jamais à la France une Marine , je ne dis pas comme elle l'a eue , mais comme tout homme qui voudra réfléchir conviendra qu'elle ne se peut dispenser de l'avoir.

J'oubliois un raisonnement que l'on m'a fait quelquefois pour l'inutilité d'une armée navale.

La France , dit-on , peut-elle avoir assez de vaisseaux pour être maistresse de la mer contre toute l'Europe ? Si cela ne se peut , à quo'y bon faire une grande despense pour une armée qui n'osera jamais se montrer ?

La response est aisée à faire. La France n'aura-t-elle jamais de guerre que ce ne soit contre toute l'Europe? Et ne suffit-il pas que, pourvu qu'elle ait pour elle une puissance maritime (j'entends l'Espagne ou la Hollande) , elle soit en estât de tenir contre d'autrtis? Je ne parle point de l'Angleterre , parce qu'estant la plus forte sur mer, si elle estoit pour nous, la chose seroit sans difficulté.

Je crois avoir touché tous les points que je me suis proposés; J6 ne présume point assez de moy pour penser que mes idées sont meilleures que celles des autres; mais, s'agissant d'une chose à quoy j'ai tant de raison d'estre attaché, et dont je prévois la perte, je crois, en disant ce que je pense, m'acquitter du devoir d'honneste homme, et du sujet le plus attaché au Roy, ce que je seray toute ma vie.

DE

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