‹ Mémoires;Chapitre 28 sur 77 · M. DE VALINCOURT · texte numérisé non relu

M. DE VALINCOURT

SECnÉTAinE CRNIÎRAL HE I.A MARINE, MEMBRE DK l'aCADÉmIE FRANÇAISE.

(Année 1725).

Le royaume de France est une péninsule , environnée , dans plus de la moitié de son étendue , de l'Océan et de la Méditerranée, et par conséquent la mer lui peut être très utile durant la paix, et très pernicieuse durant la guerre : donc il a besoin d'avoir en tout temps une Marine bien entretenue.

Durant lapaix. NulEstat dans l'Europe qui puissefaireun commerce plus avantageux par sa situation et par ses ports, parla quantité des choses qu'il peut fournir aux estrangers, soit de son crû, comme vins, bleds, sels, fruits, etc.; soit de l'industrie de ses habitans, toiles, étoffes, et toutes autres sortes de manufactures; par l'habileté de ces mesmes habitans pour la navigajtion , pour l'établissement des colonies et pour le commerce dans les pays les plus éloignés.

Il faut donc pendant la paix que le royaume ait un grand nombre de vaisseaux marchands, toujours en action, et un nombre proportionné de vaisseaux de guerre pour les protéger dans le besoin , et pour les faire respecter dans les pays estrangers. C'est pour cela que sous le règne précédent on envoyoit toujours dans la baye de Cadix des vaisseaux de guerre, et souvent une escadre entière, au re-

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tour des galions, pour protéger les François qui alloient relirer l'argent arrivé pour leur compte. C'est ce qui a' rendu le royaume si florissant durant quelques années du dernier règne.

On a vu. en un seul matin, sortir de Saint-Malo soixante et un vaisseaux, grands ou petits, dont cinquante pour la pêche de la molue et de la baleine , et onze pour les colonies de l'Amérique, ou les Indes orientales.il y a actuellement à ce mesme port de Saint-Malo cent cinquante vaisseaux sur la vase , qui pourrissent faute d'employ.

Les ports se ruinent et se comblent faute de réparations ; Bayonne, La Rochelle, Dieppe et plusieurs autres ne seront bientost plus en estât de recevoir des vaisseaux, si l'on n'y apporte un prompt remède.

De là vient en partie la disette d'argent , ou pour mieux dire le défaut de circulation qui ne s'entretient que par le commerce.

Durant la guerre. Toutes les costes du royaume sont exposées aux flottes ennemies, car il ne faut pas s'imaginer les pouvoir défendre avec ces foibles milices qu'on appelle garde-costes. Le siège de Toulon levé, comme par miracle ', le bruslement de Dieppe ', le bombardement de Saint- Malo ^, celui du Havre * et de Calais, * la descente à Camaret * en sont des preuves récentes.

' En 1707. {Histoire maritime de France, par M. Léon Guérin; Paris, Abel Ledoux , gr. in-8°, i843, 2« part., p. 278.) ' Le 12 juillet 1694. {Ibid., p. igS.) ' Le 3o novembre i6g3- {Ibid., p. 190.)

* Le 16 juillet 1694. {Jbid., p. igS.)

' En 1695. {Ibid., p. ao3.) Les Anglais ne firent de mal sérieux qu'à Dieppe, ce qui fit dire qu'ils cassaient les vitres avec des gainées. {Ibid., p. 2o4-)

* l.e 7 avril 1694. Toutes les précautions étaient prises; Vaubau

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Si l'on fait marcher des troupes de terre pour s'y opposer, on afFoiblit les armées ou les garnisons. Ces troupes arrivent après le mal fait, elles n'en peuvent jamais faire aucun aux ennemis , et elles ruinent le dedans du royaume en allant et en revenant.

Il faut donc des flottes dans toutes les formes, pour s'opposer à celles des ennemis qui en peuvent avoir plus d'une. Il faut des escadres pour escorter nos vaisseaux marchands ; il en faut pour attaquer ceux des ennemis, et interrompre leur commerce, en les contraignant à ne faire marcher leurs vaisseaux marchands que sous de grosses escortes. Si cela manque , les cosles du royaume sont exposées , notre commerce ruiné, et celui des ennemis se fait en pleine sûreté.

Toutes ces considérations avoient engagé le cardinal de Richelieu à mettre dans son testament politique que le royaume de France doit toujours avoir une puissante marine , à quelque prix que ce soit, et, quoy qu'il en puisse couster.

M. Colbert , fidèle observateur des maximes de ce grand ministre , jusqu'à s'en attirer des plaisanteries de la part du feu Roy *, regarda l'establissement d'une marine comme un des principaux objets de son ministère.

Il a enrichi le royaume par le commerce de la mer 5 il l'a rendu redoutable aux ennemis par les armées navales , et capable de résister à l'Angleterre et à la Hollande jointes ensemble.

avait hérissé de canons celte baie , et les Anglais furent repoussés avec une grande perte. (Ibid., p. 191.)

» «Quand il s'agissoit d'une affaire importante, le feu Roy disoit souvent : voilà Colbert qui va nous dire : Sire, ce grand cardinal de Richelieu, etc. » (Note de la main de Valincourt.)

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Objet commun de toutes les puissances maritimes.

Toute puissance maritime , soit royaume ou république , doit avoir pour objet de rendre, autant qu'il lui est possible, son commerce plus avantageux que celui de ses voisins , et ses armées navales plus redoutables que les leurs -, c'est ce que dictent le bon sens et la politique la plus simple.

Il est donc certain que dans la plus profonde paix et durant l'alliance la plus intime avec nous, les Anglois et les Hollandois sont continuellement occupés du dessein de faire un commerce plus avantageux que le nostre , d'avoir des vaisseaux de guerre en plus grand nombre et meilleurs que les nostres, s'il se peut. Que font-ils pour y réussir?

Pour le commerce , ils ont des compagnies qui ne sont composées que de négocians babiles, et dont chacun d'eux seroit capable de conduire seul tout le commerce de l'Europe : ils n'épargnent rien pour soustenir les colonies qu'ils ont en Amérique ', et par là ils en tirent des profits considérables.

Il n'y a qu'à comparer cela à nos colonies, qui manquent de tout , qui n'ont ni forts en état de défense , ni soldats en nombre suffisant , et qui sont hors d'estat de résister à un coup de main *.

On ne parle point icy de la Compagnie '. Il faudroit un

' « Toutes les isles angloises sont en meilleur estât que nos meilleures places frontières. » (Note de la main de Valincourt.)

' « Il n'y a pas une seule batterie en estât. Les canons sont à terre et les affûts pourris. » (Note de la main de Valincourt.)

* La compagnie d'Occident, fondée par Lavv, à laquelle, en 1719, on réunit la compagnie des Indes.

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discours exprès pour montrer le tort qu'elle a fait au royaume, et qu'elle y fera toujours jusqu'à ce qu'elle soit entièrement supprimée.

Pour ce qui regarde les collèges d'am'irauté d'Hollande et d'Angleterre, ils sont composés des officiers de guerre les plus expérimentés et les plus capables d'exécuter par euxmesmes ce qui s'y résout. Il ne part pas une escadre et pas mesme un seul vaisseau de guerre sans que l'on aye réglé ses mouvements, examiné le pour et le contre de l'entreprise dont il s'agit, prévu les avantages que l'on en pourra tirer, les obstacles qui pourront s'y opposer et les moyens de les surmonter; et cet examen , comme je l'ai déjà dit, se fait par les gens les plus habiles et les plus expérimentés qu'il y ait dans l'Europe. [C'est contre ces gens-là que nous avons et que nous aurons continuellement affaire 5 c'est de leur capacité , de leur expérience et de leurs entreprises que nous avons à nous garder '.]

Supposons donc que ces deux puissances estant en guerre contre nous, tant d'habiles gens s'assemblent pour délibérer sur la manière d'attaquer la France par mer, et de lui causer les plus grands dommages qu'il se pourra, soit pour descendre sur nos costes, bruslernos places maritimes, s'emparer de nos colonies , ou traverser notre commerce , et que pour y réussir ils dressent Testât des vaisseaux qu'ils doivent mettre à la mer, de la manière dont ils doiventestre armés , des divers endroits où ils doivent les faire agir, du temps et des saisons qu'il faut prendre pour le faire avec succès, et qu'ils employent à ce projet tout ce qu'ils ont de lumières, d'expérience, de forces et d'argent. On ne peut douter qu'un pareil projet ne soit quelque chose de fort re-

' Ce qui est compris dans ces crochets est de la main do Valincourt.

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doutable pour la France, en quelque estât qu'elle puisse se trouver, et qu'elle ne doive de son coslé faire les plus grands efforts pour s'y opposer.

Si donc l'Angleterre et la Hollande envoyoient icy des espions pour s'informer exactement de ce qu'on prépare contre eux, n'auroient-ils pas lieu de s'étonner et mesme de rire , si on leur rapportoit fidèlement les choses suivantes :

Pour traverser tous vos desseins et pour vous attaquer vous-mesme, en vous oppose un jeune homme de vingtquatre ans ' , de bon esprit , qui a de très bonnes intentions , mais qui ne sait pas de quelle couleur est la mer, ni comment est fait un vaisseau , qui , depuis qu'il est en place, n'a fait autre chose que d'examiner si d'un écrivain on peut faire un commissaire, ou si d'un garde-marine il faut faire un enseigne, et si on envoyera celui-cy à Toulon et celuy-là à Rochefort-, du reste, il ne prendra conseil de qui que ce soit 5 les officiers de guerre seront exclus de toutes les délibérations *; mais il s'enfermera avec quatre commis, qui n'en savent pas plus que lui [et qui n'ont pas

■ Jean Frédéric Phelippeaux, comte de Maurepas, né en 1701, ministre secrétaire d'Etat de la Marine à l'âge de quatorze ans, quand le régent renvoya Jérôme, comte de Pontchartrain, son ])ère. ( Voy. les Mémoires de Saint-Simon, toni. Xllf, pag. 569, édit. de 1829.) i.e marquis de La Vrillière, beau-père de Maurepas, fut chargé de la Marine en attendant la majorité de son gendre, et, en ip'uS, à la mort de La Vrillière, Maurepas prit la direclion de son ministère. C'était un liomme léger; il le fut toute sa vie; il l'était malheureusement plus que jamais quand Louis XVi, à son avènement, l'appela à la direction des affaires.

' On avait d'abord écrit ainsi : « Du reste, il ne prendra conseil ni de l'amiral, ni d'aucun des officiers de guerre qui seront exclus, etc. » On a suivi la correction de la main de Valincourt, placée en l'interligne.

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tant d'esprit '.] C'est avec eux qu'il dressera le projet de la campagne qui va s'ouvrir et les instructions pour la flotte, si l'on en peut avoir une , et qu'il prescrira au général la conduite qu'il doit tenir.

On dira que c'est ainsi qu'en usoit le feu roi pour la terre et pour la mer, et qu'on ne peut rien faire de mieux que de suivre sa manière de gouverner; mais, sans blesser le respect qui est dû à la mémoire d'un si grand roy, ne peut-on pas dire que c'est ce qu'il y a eu de plus défectueux dans son gouvernement?

On ne parlera point icy des fautes grossières * de M. de Louvois , ni des malheurs que l'incapacité de M. Chamillard a causés au royaume ; il ne s'agit que de la Marine, et l'on peut en faire l'histoire en peu de mots.

M. Colbert forma le dessein de l'establir, et en vint à bout : c'estoit un génie supérieur, et qui n'avoit rien épargné pour acquérir toutes les connoissances qui lui estoient nécessaires. Son fils, élevé sous ses yeux, et ayant été dans tous les ports , s'y estoit instruit à fonds de tout ce qui regarde la Marine , tant par rapport au détail des arsenaux qu'aux opérations de la guerre [qu'il estoit très-capable de conduire par lui-mesme ^.] Il mourut , et M. de Ponchar- Irain , qui lui succéda , fit bien voir qu'un excellent esprit , joint à de bonnes intentions , ne peut suppléer à l'expérience que l'on n'a pas, et aux connaissances que l'on n'a pas acquises.

Les commis gouvernèrent la Marine, et elle commença peu à peu à tomber dans Testât où elle est aujourd'huy. Au peu de capacité et d'expérience se joignit , comme il arrive

' Les mots entre crochets sont de la main de Valincourt. ' Ce mot , ajouté à la marge , est de la main de Valincourt. ' Les mots enlic crochets sont de la main de Valincourt.

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toujours, l'envie d'estre obéi et de donner des ordres sans en connoistre les conséquences ; car le feu roy, ayant la modestie d'avouer qu'il n'entendoit rien à la mer, le secrétaire d'Estat s'en croyoit le souverain.

Il commença par démonter deux capitaines de vaisseau, pour un combat contre un Flessinguois, où ils avoientfait une manœuvre de gens de guerre et de gens de mer, mais dont les commis n'avoient pas compris le mérite. On fit sentir au seciétaire d'Estat le ridicule de démonter deux excellents officiers pour une action dont tout le monde les louoit-, ils furent rétablis sur-le-champ.

M. de Tourville s'estant plaint que la poudre qu'on fournissoit aux vaisseaux estoit mauvaise et ne portoit pas le boulet, un commis fit une response où on lui mandoit que, s'il trouvoit que la poudre ne portoit pas assez loin, il n'avoit qu'à s'approcher plus près des ennemis. On peut juger quel effet dût produire cette response dans un homme du mérite de M. de Tourville.

Peu de temps après arriva la bataille de la Hogue ', qui sera un monument éternel du danger qu'il y a de confier les affaires de la guerre à des gens qui n'y entendent rien. Le secrétaire d'Estat estoit fort indisposé contre M. de Tourville , et l'avoit mesme fait passer pour un homme timide , et qui craignoit d'entreprendre.

M. de Tourville, en homme dumestier, représentoit sans cesse qu'il n'estoit pas possible de tenir la mer en présence des ennemis , dont la flotte estoit trois fois plus forte que celle du Roy. Le secrétaire d'Estat, impatienté de ces représentations, engagea le Roy à donner un ordre escrit de sa main à M. de Tourville, d'attaquer les ennemis, forts ou

' Le ug mai 1692,

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foibles. On sait ce qui s'en suivit, et que, sans la valeur plus qu'humaine des officiers , tous les vaisseaux du Roy auroient été bruslés , sans qu'il en fût eschappé un seul.

Le Royestoit alors au siège de Namur, et je n'oublieray jamais ce qui me fut dit alors par M. de Beauvilliers , et qui me fit voir sur quel beau fondement on avoit engagé le Roy à donner un ordre si absolu.

M'estant trouvé, par hasard , seul avec M. de Beauvilliers, dans un coin de la tente du Roy, et lui parlant de l'inquiétude où l'on estoit pour la flotte dont on attendoit des nouvelles , il me répondit qu'il n'y avoit rien à craindre, que le Roy savoit combien les vaisseaux ennemis esloient supérieurs en nombre , mais qu'il savoit aussi que leurs boulets estoient beaucoup plus petits que les nostres , et que trois boulets des vaisseaux ennemis sur un des nostres ne faisoient pas tant d'effet qu'un de nos boulets sur un vaisseau ennemy. Je n'osay rien répondre à unsiestrange raisonnement, et je me contentay de plaindre le Roy de ce qu'on l'instruisoit si mal de ses plus importantes affaires.

M. de Pontchartrain * ayant succédé à son père , le Roy

' (( Jérôme de Pontchartrain, secrétaire d'État de la Marine, eu estoit le fléau, comme de tous ceux qui estoient sous sa cruelle dépendance. Cestoit un homme qui avoit de l'esprit, du travail, de l'adresse, mais gauche atout, désagréable et pédant à l'excès,.... jaloux jusques de son père qui s'en plaignoit amèrement.... tyran cruel jusques de sa femme, qui, avec beaucoup d'esprit, estoit l'agrément, la douceur, la complaisance, la vertu même et l'idole de la Cour; barbare jusqu'envers sa mère, un monstre en un mot.... Un amiral estoit .sa beste, et un amiral, bastard du Roi, son bourreau ; il n'y avoit rien qu'il n'eust fait contre sa charge et pour l'empêcher de la faire, etc. w (Mémoires du duc de Saint-'Simon , éd. de 1829, tom. XIII, pag. 288.) Ce triste ministre succéda à son père, qui, nommé chancelier de France, i( laissa toute la charge du département de la Marine à cet héritier

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résolut d'envoyerM. le comte de Toulouse en Sicile. Le secrétaire d'Estat ne put lui donner que quatorze vaisseaux. Cestoit peu dans un temps où les ennemis avoient une flotte de quarante vaisseaux dans la Médilerrannée; mais ce qui paroistra plus étonnant, c'est que le premier article de ses instructions estoit , en cas qu'il sût où seroient les ennemis , (V aller se mettre en présence ,• c'est-à-dire , pour gens qui entendent le mestier, d'aller se livrer avec quatorze vaisseaux, pour esti'e enlevés et emmenés en Angleterre.

En 1704, le Roy ayant résolu d'avoir une flotte dans la Méditerrannée , où les ennemis avoient cinquante vaisseaux de guerre, chargea M. le comte de Toulouse d'aller prendre vingt-quatre vaisseaux , partie à Brest , partie en chemin , et de les amener à Toulon , où il devoit trouver les autres armés et prêts à sortir. Si les ennemis , qui en avoient cinquante-trois, eussent attendu ces vingt-quatre vaisseaux dans le détroit , ils les auroient pris sans peine , ou les auroient mis en morceaux. La diligence de M. le comte de Toulouse et le bonheur du Roy les garantirent de ce malheur. On rencontra la flotte des ennemis à vue , après avoir passé le détroit, et on eut besoin de toute l'habileté des officiers et des pilotes pour ne pas tomber entre leurs mains.

M. de Pontchartrain, pour se garantir du juste reproche que cela lui pouvoit attirer, jugea à propos de dire et de persuader au Roy que ce que l'on avoit cru la flotte des ennemis estoit une flotte de marchands , qui avoit fait peur à M. le comte de Toulouse , qui en reçut du Roy des reproches très-amers et nullement mérités. Cependant, il n'y avoit pas un seul vaisseau armé à Toulon , ni pas un sol

incapable, rapace, méprisable en tous points, qui portoit en lui la dislocation et la ruine delà grande marine royale fondée par Colbert. » [Histoire maritime de France, i^ part., pag. 23^.)

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pour faire les dépenses de l'armement, et les ennemis seroient demeurés maistres de s'emparer des places maritimes d'Espagne, si par un bonheur extrême, il ne se fût trouvé un vaisseau de Saint-Malo, venant de Cadix, où M. le comte de Toulouse prit d'autorité , et presque par force , cent mille piastres, sur son billet, avec promesse d'en payer l'intérest tel que les propriétaires le voudroient exiger.

Cette somme , jointe au prodigieux travail que M. le comte de Toulouse fit faire jour et nuit, estant lui-même continuellement sur les vaisseaux, et n'ayant pas voulu coucher une seule nuit à terre, le mit en estât de sortir, mais trop tard pour empescher la prise.de Gibraltar. Tout ce qu'il put faire fut de chercher les ennemis et de donner la bataille de Malaga.

[Le Roy, informé de tout ce qui s'estoit passé, fut sur le point de renvoyer M. de Pontchartrain , et depuis ce tempslà il n'y a pas eu d'armée navale*.]

Voilà par où la marine de France est tombée peu à peu dans l'annéantissement où elle est aujourd'huy, et cela plus par incapacité des ministres et par mauvais gouvernement que faute d'argent, car si l'on examinoit les comptes, on verroit que durant toutes ces dernières années, elle a plus cousté au Roy que du temps de M, Colbert et de M. de Seignelay, et il est aisé de voir que ce sera toujours de mesme, tant qu'elle ne sera pas dirigée autrement qu'elle ne l'est'.

^ Je n'aurois jamais osé ajouter l'article qui suit, tant il est ridicule , s'il n'estoit certain et nécessaire pour faire voir

' Cet alinéa est de la main de Valincourt.

' On lisait au manuscrit : « tant qu'elle ne sera pas dirigée par l'amiral de France avec le conseil des plus habiles officiers. » Valincourt a remplacé ce qui est en lettres italiques , par les mots qu'on lit dans le texte.

' Tout ce qui suit est de la main de Valincourt.

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les lumières de ceux qui sont chargés du détail de nostre commerce des isles.

Une des choses qui fait le plus de tort à nos colonies , c'est le commerce eslranger. Les Anglois et les Hollandois y viennent impunément vendre leurs denrées et leurs marchandises , sans que les plus sévères défenses l'ayent pu empescher jusqu'à présent.

Deux causes de cet abus :

1° Les gouverneurs, à qui on ne donne pas assez pour subsister là-bas, y suppléent en tolérant ce commerce estranger, moyennant des gratifications qu'ils en tirent.

2° La négligence des marchands françois à fournir les isles de vin , de farine , etc. Cette négligence, qui n'est que trop réelle, fournit toujours une excuse spécieuse aux gouverneurs pour tolérer ce commerce.

Champigny, gouverneur de la Martinique , officier sage et de grand mérite, et qui est ici actuellement, étant en conférence sur cela avec un de messieurs du commerce qu'il ne m'a pas nommé , lui dit qu'il estoit absolument nécessaire de tolérer le commerce estranger quand l'isle se trouvoit manquer totalement de farine , de vin et de bœuf, comme il arrivoit souvent. — Point du tout , dit le magistrat , avec une gravité et une brièveté de Lacédémonien , car vous n'avez qu'à escrire icy et on vous en envoyera. — Il ne manque plus que d'establir une poste qui parte trois fois par semaine de Paris pour la Martinique. Que diroit-on en Hollande ou en Angleterre d'un pareil apophtegme?

Estât des ports du royaume.

Il n'y a rien dans le royaume qui soit plus important que la conservation des ports , et rien à quoy on donne

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moins d'attention , parce que n'estant pas sous les yeux, Testât où ils se trouvent ne fait pas grande impression.

Les ports du Havre, de Bayonne, de La Rochelle, de Dieppe et plusieurs autres sont presque ruinés et se ruinent encore plus tous les jours.

Les officiers d'amirauté en escrivent; les négociants s'en plaignent , comme de la ruine totale du commerce. On escrit au bout de six mois à un ingénieur d'en faire son procès-verbal 5 il le fait bien ou mal , selon qu'il a plus ou moins de capacité j on trouve que la somme qu'il demande est trop forte ; on laisse là le procès-verbal , et le port continue à se ruiner. Ce qui cousteroit aujourd'huy vingt mille escus , en coustera demain quarante , et dans un an deux cent mille.

Voilà Testât où sont la plupart des ports du royaume, qui ressemble par cet endroit à une maison en décret, qu'on laisse périr, faute de réparations.

Si cette despense pouvoit se différer, ou qu'on pût la diminuer en la différant, l'économie seroit louable dans un temps comme celui-ci , mais au contraire elle devient tous les jours plus nécessaire, et en la différant on l'augmente.

Les négociants de Sibourre et de Saint-Jean-de-Luz sont obligés actuellement de payer aux Espagnols de grosses sommes , pour pouvoir mettre durant l'hiver leurs grands vaisseaux dans le port du Passage , ne pouvant plus les mettre dans le port de Bayonne. Que deviendront ces vaisseaux, s'il y a guerre?

C'est par les ports que la France fait sortir ses denrées et reçoit celles des estrangers.

Le moindre port ruiné fait perdre chaque année au Roy et au royaume dix fois plus qu'il n'en cousteroit pour le réparer.

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