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PREMIÈRE CAMPAGNE

On arma trente vaisseaux de ligne à Rochefort et à Brest, leur rendez-vous fut, dès le commencement de may, aux rades de Bertheaume et de Camaret. Nous en sortismes peu de temps après, à la faveur d'un vent d'est. Ce vent nous devint contraire, dès que nous eusmes doublé Ouëssant, de sorte qu'il fallut bien du temps pour gagner jusqu'à l'islede Wight.

Nous mouillasmes à la rade Sainte Hélène", où le roy d'Angleterre vint voir les vaisseaux françois, dont il fut très content. On le salua en roy, c'est-à-dire à boulets. Les capitaines de vaisseau lui servirent de matelots pour luy aider à monter sur le vaisseau de M. le comte d'Estrées , aujourd'huy maréchal de France''.

Avant que nos trente vaisseaux sortissent de cette rade, on distribua les ordres et les signaux de M. le duc d'York, que nous devions aller joindre incessamment à la baye du Nord, mais les vents s'opiniastrant à l'est, il nous fallut estaler les marées \ et courir divers

' Rade de l'île de Wight, vis-à-vis Portsmouth.

' Jean, comte d'Estrées, vice-amiral en Ponant dès 1669, et depuis maréchal de Fi-ance. Il mourut à Paris, le ig mai 1707. On lit de curieux détails sur la réception de Charles II à hord du Saint- Philippe, dans un Mémoire du comte d'Estrées cité dans l'Histoire de la Marine française , II, 334.

' Estaler une marte se dit quand le navire, porté par un vent favorable et repoussé par la marée, lutte sous voiles contre l'effort de

bords jusqu'au Pas-de-Calais. Cela servit beaucoup h nous instruire de l'avantage qu'on peut tirer de mouvements faits avec ordre, sur quoy je dois dire que les Anglois, qui ont esté nos maistres, nous ont avoue que le vieux Tromp ' a esté le leur, et que c'est luy qui a mis en règle les signaux dont nous nous servons , et qu'avant luy tous les combats de mer se décidoient uniquement par la valeur, ou par la fortune.

Je dois dire aussy que nostre entrée dans la Manche fut une nouveauté très agréable et très avantageuse à la Marine de France; car, encore que vingt deux vaisseaux françois y fussent entrés du temps de Cromwel , et qu'ils eussent mouillé devant Dunkerque, ils y avoient acquis peu d'honneur ; parce que le cardinal Mazarin , par politique , avoit envoyé un ordre à tous les capitaines de rendre leurs vaisseaux sans combattre, ce qui fut exécuté.

Il est vray aussy qu'un moindre nombre de nos vaisseaux étoit depuis ce temps-là entré dans la Manche , pour se joindre aux Hollandois , qui avoient demandé du secours au Koy, dans la guerre qu'ils avoient contre l'Angleterre ; mais les mesures furent si mal prises que la jonction ne se fit point. On peut donc compter que ce ne fut qu'en 1672 que l'armée

la mer. Si la force du vent égale celle de la marée, le navire est dit étaler la marée ; si la mer l'emporte sui- le vent , le navii^e ne peut étaler la marée qu'à l'aide de ses ancres, et il les lève pour courir divers bords, ou bien il mouille alternativement pour conserver sa position. (A. J.)

' Martin Tromp, célèbre amiral hollandais, né en 1397, tué à bord en i655.

de France se montra dans la Manche , pour y partager l'honneur des deux nations qui s'en disputoient l'empire depuis cinquante ans.

Nostre diligence fut grande pour joindre l'armée angloise. Elle devoit estre composée de soixante vaisseaux de cette nation , mais il y en manquoit quelques uns , et je n'en comptay que cinquante trois au dessus de cinquante pièces de canon.

La jonction se fit à l'entrée de la Tamise, et M. le duc d'York % ayant bien reçu tous les capitaines françois, et tenu conseil avec les généraux , toute l'armée appareilla. Le jour mesme, elle mouilla sur le Galper, et le lendemain ayant eu nouvelles que les ennemis n'estoient pas encore assemblés, on jugeaïà ^propos d'aller à South wood-Bay faire de l'eau. Ruyter en fut averty, et se trouvant à l'entrée de la Meuse avec quatre vingt deux vaisseaux de ligne et quantité de bruslots , il vint pour nous surprendre , le sept juin , à la pointe du jour, mais ayant mis en panne à la vue de nos gardes', pour tenir conseil avec ses généraux, et avec le député des Estats qui estoit auprès de luy, il perdit du temps et on donna ordre à Cogolin , capitaine d'un vaisseau françois % qui estoit en garde avec

' Depuis roi d'Angleterre sous le nom de Jacques II.

=• On appelait gardes des bâtiments détachés en avant pour surveiller et signaler les mouvements de l'escadre ennemie. (A. J.)

' Le chevalier de Cogolin commandait l'Eole, de 38 canons {Hist. de la Marine française , II, 344)- Capitaine de vaisseau depuis i666, il fut fait chef-d'escadre de Picardie en lôgS. {Etats manuscrits de la Marine, aux Archives de la Marine.) (A. J.)

deux vaisseaux anglois, de nous faire les signaux de l'armée ennemie.

Nous estions mouillés avec si peu de précaution que Ruyter auroit poussé d'abord la plupart de nos vaisseaux à la coste , si après que toute l'armée eut appareillé, le comte d'Estrées eut couru le mesme bord que le duc d'York, qui ne fit aucuns signaux. Il ne prit pas garde que les François , qui faisoient l'avantgarde, estoient mouillés sous le vent du reste de l'armée , et qu'ils ne pouvoient éviter d'eschouer s'ils ne reviroient.

Milord Sandwich, amiral du pavillon bleu* et commandant de l'arrière-garde , qui estoit aussy mouillé sous le vent du corps de bataille, fut bruslé pour n'avoir pas fait comme nous, et pour s'estre trouvé trop pressé entre la terre et les ennemis.

Le combat dura dix sept heures , et il y fut tiré de part et d'autre plus de quatre cent mille coups de canon. Les ennemis perdirent dix sept bruslots et deux de leurs vaisseaux qu'on amena dans la Tamise. Ils ne laissèrent pas de se vanter d'avoir eu l'avantage du combat ; cependant il leur cousta sept mille hommes , et de nostre costé nous ne perdismes que deux mille sept cents Anglois et trois cents François, entre les-

' L'armée navale combinée était partagée en trois escadres : l'escadre rouge, ou corps de bataille, était commandée par le duc d'York; l'escadre blanche, française, était commandée par le comte d'Estrées; et l'escadre bleue, formant l'arrière-garde, était sous les ordres du comte de Sandwich. {Foyez ï ordre de bataille, dans V Histoire de la Marine française , II, 067. )

quels il n'y eut de f^ens de marque pour les Anglois que Sandwich et Digby, et pour les François que des Rabinieres', chef-d'escadre, qui portoit ce jour-là le pavillon de contre-amiral de l'escadre blanche. Desardents % homme de valeur et ancien capitaine , eut une jambe emportée. Quelques Anglois, et mesme quelques François mal intentionnés, accusèrent le comte d'Eslrées d'avoir fait une faute en se donnant la liberté de ne pas suivre l'amiral , et de prendre ses amures^ d'un autre bord, mais supposé que ce fut une faute heureuse ^, et il n'est pas besoin de prendre

' Il est appelé Des Rabesnières dans VÉtat abre'ge'de la Marine du Roy au i" janvier 1672, pag. 16. Il montait le Superbe, vaisseau de second rang , ayant 68 canons et 4^5 hommes d'équipage. M. de Thémines était son capitaine de pavillon. (A. J.)

" Desardents commandait le Tonnant, de 58 canons. Capitaine de vaisseau de la promotion de i65o , il fut fait chef-d'escadre de Guyenne en 167a ; on croit qu'il mourut ou qu'il se retira entièrement du service en 1675, car son nom ne se trouve plus porté sur VÉtat de la Marine de 1676. (A. J.)

' Prendre ses amures d'un bord , c'est orienter ses voiles de manière à recevoir le vent de ce bord-là. On appelle amures des tious pratiqués dans le plat-bord d'un vaisseau et dans la gorgère de l'éperon, pour y arrêter les cordages qui servent à bander les voiles. (A. J. )

^ Le marquis de Grancey, qui commandait l'Illustre, de 70 canons, dans une lettre à Colbert, où se peint au naturel le caractère français, fait bien connaître la manœuvre qu'on l'eprochait au comte d'Estrées : « Pour moi, je m'attendois bien d'entrer en danse, quoique le dernier «de ma ligne, et de parvenir à la plus forte meslée, lorsque, contre «l'attente de tous les gens du métier, M. le vice-amiral, au lieu de « suivre M. le duc d'York, qui couroit au nord, mit à l'autre bord, (f pour venir escarmoucher contre l'escadre de Flessingue , qui avoit '( reviré probablement pour nous amuser. L'on escarmoucha d'assez « loin pour que j'aie regret à dix-huit cents coups de canon que je tirai

sa défense, puisque le roy d'Angleterre, qui nous vint voir deux jours après , dans la Tamise , luy donna des louanges, en publiant que le party judicieux que le comte d'Estrées avoit pris , avoit partagé l'armée hollandoise et donné moyen aux Anglois de s'élever de la coste , où ils étoient affalés , et avoit empesché que plusieurs vaisseaux de nostre armée n'eussent le sort de mylord Sandvv^ich ' ; mais les François s'estoient assez justifiés eux-mesmes par leurs manoeuvres, puisque le lendemain du combat, ils s'estoient tous trouvés en ligne, à leur poste, dans le temps que les HoUandois se présentèrent pour combattre une seconde fois , et qu'un nuage épais sépara les deux armées*. Elles ne se trouvèrent plus de tout le reste de la campagne. ,

a pour faire comme les autres. Nous fîmes quantité de petites bordées , « tout ainsi comme si nous eussions été de l'escadre de Flessingue , « revirant avec eux. Bien des gens croyent que si nous eussions couru « un bon bord, nous les eussions mis plus proche de nous ; mais pour « moi, Monseigneur, je suis de ces gens qui ont foi pour les généraux « et leur capacité, dès qu'il est écrit et signé Louis, et ce que les autres « attribueroient à une grande faute dans le métier, j'aime mieux l'at- «tribuer à quelque ordre secret, ou k quelque délicatesse du métier, « qui passe ma capacité et douze ans d'expérience que j'ai à la marine » {Lettre du marquis de Grancey à Colbert dans l'Histoire de la Marine, II, 412). La vérité est que le comte d'Estrées avait des ordres secrets de ne point hasarder les vaisseaux du Roi et de se méfier des Anglais. {Ibid.,111,%.)

' Mylord Sandwich montait le Roy al- James. Après un combat terrible, il s'était tiré du milieu des Hollandais; mais n'ayant pu éviter un brûlot qui s'attacha à son bâbord, son vaisseau sauta. {Relation du duc d' York. Histoire de la Marine. II, Sgo.)

* Le chevalier de Feuquières , simple volontaire à bord du Terrible, commandé par Du Quesne, ajoute le dernier trait au récit du marquis

On commença à dire après ce combat que tous ceux de mer ne pouvoient estre décisifs. L'envie de M. Du Quesne ' contre M. le comte d'Estrées commença aussi à esclater. M. Gabaret" et M. de Blenac cabalèrent de leur costé, et ils résolurent d'escrire à M. Colbert contre les généraux , et de faire entrer d'autres capitaines dans ce dessein. Je descouvris la chose et je fis connoistre à M. Gabaret combien ce qu'il alloit faire estoit mauvais et dangereux.

de Villette. « Je mandois à M. de Pomponne que c'étoit avec injuste tice qu'on disoit que M. Du Quesne n'avoit pas fait son devoir, ayant « fait aussi bien qu'on pouvoit faire, et ayant été aussi près des ennemis « que les autres. Enfin nous étions des coquins qui n'avions pas un « coup dans notre bord ; cependant il s'est trouvé que nous en avions « au moins cinquante ou soixante. Il n'a tenu qu'à M. le comte d'Estrées « que nous n'en eussions davantage , ayant abandonné les Anglois « aussi vilainement que nous fîmes. Cependant ils sont contens de « nous, parce que par un bonheur extrême, nous leur avons retiré de « dessus les bras l'escadre de Zélande, qu'ils appréhendoient plus que « les autres. . . . Cela a fait de grandes divisions dans l'armée et de grands « ennemis au comte d'Estrées, qui pourtant est venu dans notre bord « dire qu'il n'avoit jamais parlé de cela, et qu'il étoit tout prest d'aller « dans tous les autres vaisseaux leur dire la même chose.... C'étoit une « chose épouvantable que de voir le vaisseau du comte de Sandwich , « qui étoit le plus grand et le plus beau vaisseau de l'armée, en feu. » ( Lettre du chevalier de Feuquières au marquis de Feuquières , tirée du chartrier de madame la duchesse Decazes, et insérée dans V Histoire de la Marine, II, 4740

' Abraham Du Quesne, né à Dieppe en 1610, fut nommé capitaine de vaisseau en 1607, chef-d'escadre en 1647, et lieutenant-général en 1676. {Etat abrège' de la Marine du Roy au i^'. janvier 1675, au dépôt de la Marine.) (A. J.)

' Louis Gabaret, capitaine de vaisseau en i653, fut fait lieutenantgénéral en 1 689. ( Etat abrège' de la Marine du Roj en 1 690 , manuscrit sur papier. Archives de la Marine.) ( A. J.)

Après qu'on se fut un peu raccommodé , l'armée de France et d'Angleterre alla mouiller sur le Doggerbank', pour y attendre la flotte des Indes orientales. On n'en prit qu'un vaisseau richement chargé, qui tomba par un temps de brume dans Tescadre de France , et dont le Roy fit présent au roy d'Angleterre. L'on essuya sur ce banc quarante six jours de mauvais temps, sans aucune interruption.

M. le comte d'Estrées me choisit à la fin de cette campagne ponr en venir rendre compte au Roy.

' Banc des Chiens. C'est un banc de sable considérable qui est situé entre la côte d'Angleterre et celle de Hollande.

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