DEUXIÈME CAMPAGNE
La campagne suivante servit encore plus que l'autre à faire connoistre aux François les avantages qu'on peut tirer du bon ordre et de la bonne discipline. Je ne parlerai que légèrement de toutes les actions qui s'y passèrent, parce que je ne les ay pas veiies, et que j'estois tombé malade avant le premier combat.
On prétend que le prince Robert', qui commandoit l'armée , et qu'on accusoit d'avoir toute sa vie cabale contre le gouvernement et entretenu des intelligences avec les ennemis du Roy, son cousin germain , ménagea les Hollandois, et perdit par dessein les occasions de ruiner une partie de leurs forces navales.
Le jeune Tromp', du costé des Hollandois, et Sprak^ de celuy des Anglois, y alloient de meilleure foy. Le premier, par vanité, ou par nécessité, changea
' Robert, prince palatin, duc de Cumberland, grand-écuyer et vice-amiral d'Angleterre , chevalier de l'ordre de la Jarretière , mourut sans alliance, le 9 décembre 1682. En Angleterre, on l'appelait le prince Rupert, dififérence due uniquement à la prononciation anglaise.
' Corneille Tromp commandait l'avant-garde de l'escadre hollandaise. Fils de Martin, né en 162g, il fut nommé, après la mort de Ruyter, lieutenant-amiral -général des Provinces-Unies. Il mourut à Amsterdam, le 2g mai i6gi.
' Le chevalier Edouard Sprag. Le prince Robert, dans son rapport à lord Arlington, parle des hauts faits d'armes de cet officier, sans faire mention de sa mort. Le Mercure hollandois de l'année lôyS , pag. 227, contient une traduction de la relation du prince; on en lit une autre dans Y Histoire de la Marine française , III, 21.
trois fois de vaisseau dans un seul combat. Le vaisseau de Sprak fut rasé comme un ponton et luy tué. Les François qu'on rendoit suspects aux Anglois montrèrent aussy que la méfiance qu'on avoit d'eux , et qui estoit fomentée par les soins du prince Robert, estoit très mal fondée. Il y en eut pourtant qui démentirent un peu ce qu'on attendoit d'eux.
On avoit fait passer de Levant , dès le commencement de l'année 1 672 , six capitaines de réputation , que M. de Seignelay appelloit pour lors les bons oui>riers y Desardents, Grancey ', Preuilly% Tourville% Valbelle et Tivas'^. M. Colbert, qui avoit une fausse idée des actions de la mer, n'avoit pas esté satisfait de ce qu'ils ne s'estoient pas distingués à Soutli-Bay. Il avoit mesmes dit, en particulier, à messieurs de Grancey et de Blenac , que le Roy attendoit d'eux quelque chose d'audacieux et d'extraordinaire. C'étoit une faute à ce ministre que d'engager par là ces deux hommes à entreprendre de leur chef quelque chose , qui put renverser le bon ordre , d'où dépend uniquement le gain des batailles.
' Le marquis de Grancey était capitaine de vaisseau depuis i665 ; il fut fait cbef-d'escadre de Poitou et de Saintonge en 1672. (A. J.)
" Le marquis de PreuilIy-d'Humières, capitaine de la promotion de i663, fut fait chef-d'escadre de Languedoc en 1673, et lieutenant-général en 1677. (A. J.)
' Le chevalier de Tourville était capitaine de la promotion de 1667 ; il fut fait chef-d'escadre en 1675, lieutenant-général en 1682, viceamiral en 1689 , maréchal de France en 1693. Il était amiral du Levant en 1696. {Voyez V Abrège de la Marine du Roy pour l'année 1696, manuscrit sur vélin , aux Archives de la Marine.) (A. J.)
* ïivas, selon ÏÉtat de la Marine de 1672, commandait le Prince^ de 5o pièces de canon et 000 hommes d'équipage. (A. J.)
J'ajouteray aussy que sur les démêlés de M. le comte d'Estrées et de M. Du Quesne, on avoit fait servir dans la place du dernier, M. Martel/, ancien lieutenant-général , brave soldat et mauvais matelot , et fait passer de Toulon avec luy sur des vaisseaux du premier et du second rang Buous ' et Beaumont % qui se vantoient d'aborder l'un Ruyter et l'autre Tromp. Mais, loin de soutenir ces discours de vanité, Buous et Beaumont se perdirent de réputation ; Martel manoeuvra mal "^ ;
' Maitel, capitaine en i655, lieutenant-général en i656, figure encore sur VEtat de la Marine en 1679, mais son nom ne s'y voit plus en 1682. (A. J)
^ Le chevalier de Buous était capitaine dès i656. Il ne paraît pas avoir jamais servi comme chef-d'escadre. Dans VEtat de la Marine de 167g, il figure le troisième dans la liste des capitaines de vaisseau. Il ne paraît plus dans VEtat de 1682. Les États de 1680 et de 1681 manquent à la collection des Archives de la Marine. UEtat de 1672 porte le chevalier de Buous comme capitaine du Cheval marin , vaisseau de quatrième rang, de 44 canons et 25o hommes d'équipage. Le Cheval marin faisait partie de l'escadre de Levant ; de Buous le quitta pour suivre Martel en Ponant. (A. J.)
' Beaumont ne figure pas parmi les capitaines de vaisseaux nommés en 1672, dans VEtat de la Marine de cette année-là, manuscrit sur papier des Archives de la Marine. (A. J.)
'' Le marquis de Martel, en 1672, commandait la marine à Toulon. Madame de Sévigné mandait à sa fille, le i3 mai 1672. « M. de Marte tel a écrit ici qu'il vous recevroit comme la reine de France. » Il manqua à l'obéissance qu'il devait au comte d'Estrées , son supérieur, et fut mis à la Bastille le 5i octobre 1675. Le comte de Bussy-Rabutin nous a conservé le souvenir de ce fait dans un fragment inédit de ses Mémoires , que nous rapporterons ici :
« Le dernier d'octobre 1675, on mit dans la Bastille Martel, lieute- « nant-général à la mer, pour s'être brouillé avec le comte d'Estrées, « vice-amiral, et pour avoir été cause qu'on n'avoit pas absolument « battu les HoUandois dans les combats de cette campagne; et je serai « bien aise, en disant le sujet de leur brouillerie, d'apprendre les ordres
Grancey et Blenac ne se firent remarquer par aucune action particulière.
Les autres bons ouvriers de M. de Seignelay firent mieux. Tivas se fit tuer, en abordant Tromp, comme il avoit promis qu'il le feroit , quelque temps auparavant, dans un cabaret à la Rochelle'. D'Estivalle se fit aussy tuer au milieu des ennemis ".
« de la guerre à ceux qui ne les sçauront pas. Martel étoit un vieil « ofiicier de mer, qui, pour devenir lieutenant-général, avoit passé par « tous les degrés : il étoit brave et il savoit la marine , de sorte qu'il « lui fut fort fâcheux d'être obligé d'obéir au comte d'Estrées , quand « le Roi le fit vice-amiral ; car bien que celui-ci fût un homme de « grande qualité, très brave, et qu'il eût servi long-temps de lieute- « nant-général dans les armées de terre, Martel ne croyant pas qu'il « en sçut autant que lui à la mer, avoit eu peine à s'y soumettre. La « première chose qui l'obligea de s'en plaindre, fut que le comte d'Es- « trées, lui ayant envoyé un ordre, lui avoit mis : // est ordonné au sieur « marquis de Martel défaire, etc. Il vouloit qu'il lui mît : M. le mar- « quis de Martel fera s'il lui plais t, etc. Cependant Martel avoit tort, « car non-seulement le vice-amiral, qui a une charge, peut mettre : // « est ordonne', à un lieutenant-général, qui n'a qu'une commission; « mais même un capitaine de vaisseau, quand il commande comme plus « ancien, le peut mettre à son camarade qui le suit. C'est l'ordre de « la guerre , qui donne toute l'autorité au commandant , sans lequel il « arriveroit tous les jours mille inconvéniens. »{ Mémoires manuscrits et autographes de Bussy-Rabutin. Bibliothèque de l'Institut.)
' « Tivas , après avoir tenu tête à Tromp , et l'avoir si fort pressé « qu'il l'obligea de sortir de son navire et de se mettre sur un autre, «fut emporté d'une volée de canon. C'est très-grand dommage; il « étoit l'un des plus braves et des plus honnêtes hommes de notre « armée. » (Lettre écrite au comte de Russy par le comte de Limoges, à bord de la Reine, le 8 juin 1673, dans les Lettres de Bussy-Rabutin. Amsterdam, Zacharie Chastelain, 1768, III, 78.)
^ D'Estivalle commandait le Sans-Pareil , vaisseau de second rang, de 64 canons et 400 hommes d'équipage. Il avait pour second d'Amblimont, capitaine de vaisseau depuis i66g. {Etat de la Marine de
Gabaret fit à un de ces combats un abordage qui n'acquit d'honneur qu'au chevalier de Levy', et à quelques officiers, qui sautèrent avec luy sur le pont ennemy. Ils auroient enlevé le vaisseau, appelle le Dei^enter, s'ils a voient esté soustenus j mais M. Gabaret ne songea qu'à se tirer d'affaire, et il s'en tira en effet.
La fin de cette campagne pensa estre fatale aux François , qui soutinrent au Pas-de-Calais le plus furieux coup de vent qu'on ait jamais veu ; mais tout vint à bon port, et dans le dessein qu'on avoit de rejoindre les Anglois l'année suivante, on travailla de bonne heure à l'armement de trente vaisseaux, dont le moindre devoit estre de 56 à 60 pièces de canon.
1675, pag, 32.) Le Sans-Pareil, avant le 20 juin 167 1 , se nommait Ze Prince. (A. J.)
' Le chevalier de Levy, capitaine de vaisseau de la promotion de 1675, devint chef-d'escadre en 1682. Il disparaît des listes de la Marine en i685 (A. J.). Ce chevalier était sans doute de la maison de Levis.