‹ Mémoires;Chapitre 45 sur 77 · QUATORZIÈME CAMPAGNE · texte numérisé non relu

QUATORZIÈME CAMPAGNE

Je ne parleray point des divers raisonnemens que l'on fît l'hyver suivant sur la conduite que M. de Tourville avoit eue après le combat de la Manche. Je ne parleray point non plus du changement que la mort de M. le marquis de Seignelay ' apporta à la Marine; mais le Roy ne pouvoit la mettre en de meilleures mains que dans celles de M. de Pontchartrain, qui non seulement voulut entretenir en particulier tous les officiers-généraux , mais qui persuada au Roy de leur donner séparément des audiences particulières.

Les avis furent partagés sur les projets de la campagne prochaine; M. de Tourville proposa d'assembler les vaisseaux bien armés, de les tenir dans la rade de Brest, mouillés sur deux lignes, de nourrir les équipages de pain frais et de viandes fraîches, et de laisser les ennemis se consumer à la mer, parcequ'ils n'oseroient ny se séparer pour des entreprises , ny s'attacher à rien de conséquence pendant qu'ils nous sauroient en estât de tomber sur eux.

J'estois d'un autre sentiment, et je croyois qu'il ne falloit pas balancer à aller chercher les ennemis dans la Manche , et à garder sur eux l'air de supériorité que nous avions pris.

' Le marquis de Seignelay mourut le 5 novembre 1690, âgé do OQ ans.

La pluspart des officiers-généraux allèrent armer à Brest avec M. de Tourville; et j'eus ordre d'aller à Rochefort, pour y armer tous les vaisseaux et les mener au rendez- vous général de l'armée devant Belisle. Je montai le Victorieux , et quelque diligence que je fisse , je ne pus me trouver au rendez-vous qu'à la fin d'avril. J'y fus joint par plusieurs vaisseaux de divers ports, de sorte que j'en avois quarante sous mon commandement, quand j'appris que les ennemis sortoient de la Manche pour me venir combattre, tandis que j'étois séparé de M. de Tourville, et empescher nostre jonction. La pluspart des officiers-généraux et des anciens capitaines que je consultay estoient d'avis que j'entrasse dans la rivière d'Auray. Je ne fus point tenté de faire une si mauvaise démarche, et je pris la résolution de prendre le large, en cas que les ennemis se missent en devoir de m'attaquer. Je me llattois que jepourrois, ou les combattre sans beaucoup de désavantage , ou , en leur dérobant une marche , aller joindre M. de Tourville, ou par l'Ivoise, ou par le Ras, puisque ces deux entrées aux rades de Brest ne pouvoient estre occupées en mesme temps par des forces au-dessus des miennes.

L'avis de la sortie des ennemis hors de la Manche se trouva faux ; mais il estoit vray qu'ils faisoient tous leurs efforts pour en sortir avant notre jonction. Le vent estoit opiniastre au nor-ouès. M. de Tourville pouvoit s'en servir pour venir au rendez-vous, où je l'attendois; mais il tint un conseil, et m'en envoya le résultat, par lequel il paroissoit qu'on jugeoit à propos

que je fisse tous les pas pour la jonction , et qu'on ne croyoit pas devoir la faire au lieu où le Roy l'avoit ordonnée. Je tins de mon costé un conseil, et bien que tous les officiers principaux de mon détachement s'opposassent à la résolution que j'avois prise de faire ce que M. de Tourville désiroit de nous, je la suivis cependant, et malgré le vent contraire, je passay par le Ras fort heureusement.

J'eus sujet de me plaindre de quelques officiers qui n'observèrent pas assez exactement les signaux et le bon ordre, mais leur ayant fait connoistre leur faute, je ne voulus point en informer M. de Pontchartrain.

Quand toute l'armée fut assemblée à la rade de Brest, il se répandit un bruit que l'avis de M. de Tourville, quoyque combattu par des raisons spécieuses , avoit prévalu, et j'estois en mon particulier bien fasché de voir que l'honneur qu'on venoit d'acquérir dans la Manche, pendant la campagne précédente, seroit effacé par notre inaction; car d'espérer, comme M. de Tourville le disoit, qu'on sortiroit à la fin de la campagne, quand les ennemis voudroient se retirer, et que nous les combattrions sur Ouessant, je n'y voyois aucune apparence , et je m'imaginois toujours qu'il eust esté meilleur de les prévenir et de les combattre au commencement de la campagne, parcequ'on pourroit les mettre hors d'estat de se montrer, et en tirer de grands avantages pour la terre et pour la mer.

Enfin, l'opinion qu'on demeureroit sur deux lignes, l'une au Porzick , l'autre à la Cormorandiere , fut confirmée par les premiers ordres que l'armée reçut; mais.

à peine avoit-on formé ces deux lignes, disposé des batteries, commencé à préparer des estacades, pom' se mettre à couvert des bruslots ennemis , quand on reçut l'ordre de sortir.

Cet ordre s'exécuta , sinon avec une joye universelle, au moins avec une promptitude fort grande. Nous prismes une route très opposée à celle de la Manche, et comme apparemment le Roy avoit commandé pour la sûreté de nos costes que nous taschassions d'attirer les ennemis au large , nous passasmes deux mois à tenir la mer, et sur ce que nous apprismes que l'armée Angloise et Hollandoise cherchoit la nostre , nous courusmes à quarante lieues du cap Finistère.

M. de Tourville m'avoit fait en sortant un chagrin auquel je fus fort sensible, car M. d'Anfreville ayant monté, au Port-Louis, un vaisseau neuf, et ne le trouvant pas assez fort de costé ', estoit obligé d'y faire un soufflage ', et par son absence, je me trouvois amiral du pavillon bleu. M. de Tourville escrivit, ou souffrit que M. de Vauvré escrivist à la Cour que M. d'Anfreville estoit un homme si merveilleux qu'on ne pouvoit se passer de luy, ny le remplacer, et il luy attira ainsi un ordre de venir monter un autre vaisseau, en atten-

' Un navire, portant mal la voile , ne résistant pas assez à l'effort du vent et se couchant trop sur le côté , était ait faible de côte'.{A. J.)

* « Soufller un vaisseau», ditAubin, danssonJDictiojuiairedeMarùie, (' c'est lui donner un second bordage par un revêtement de planches « fortifiées de nouvelles preccintes ( ceintures composées de longues « pièces de bois), ce qui se fait ordinairement aux vaisseaux de guerre, « lorsqu'ils ne portent pas bien leurs voiles , et qu'ils roulent en se tour- « mentant trop à la mer. »

daiit que de Mous ', son capitaine, eust mis le sien en estât de servir.

Je représentay à M. de Pontchartrain le tort que cela pouvoit me faire dans l'esprit du Roy, et quelque gracieuse que fust la réponse que je reçeus, j'eus bien de la peine à me consoler.

On prit un jour l'alarme, tant sur un faux avis donné par M. Pallas, que sur le tonnerre qui imitoit parfaitement des coups de canon. On assembla le Conseil , je m'opiniastray à soutenir sur le rapport de M. de La Rochalard % qui avoit laissé les ennemis à plus de vingt cinq lieues de nous, que M. Pallas s'esloit trompé. Les coups de tonnerre, qui imitoient le canon, recommencèrent; je soutins que c'estoit le tonnerre, mais on n'en voulut rien croire, et le Conseil finit un peu tumul tueusement.

Que peut-on dire d'une campagne , où l'on outra les précautions , pour obéir k la défense de combattre dans la Manche? Il fallut enfin revenir à Brest, car il n'y avoit point d'autre rade en Ponant, où l'armée put estre en sûreté. Je m'opiniastray encore qu'il falloit demeurer en ligne, aux rades de dehors de Brest, et comme M. de Tourville vouloit assembler le Conseil sur cela, je luy représentay qu'il ne le devoit pas faire;

' De Mons était capitaine de la promotion de 1689; il avait été fait lieutenant de vaisseau en 1680. (A. J. }

' Le chevalier delà Rochalard était capitaine de vaisseau de la promotion de 1689 , ayant été fait lieutenant de vaisseau en 1684. H fut tué sur les côtes d'Espagne en 16941 dans une affaire de peu d'importance, étant capitaine de pavillon du marquis de Villette , comme on le verra plus bas. (A. J.)

puisqu'il ne pouvoit douter que le Conseil ne conclut de rentrer, par trois raisons; l'une cachée, qui estoit celle de l'ennuy qu'on avoit d'avoir demeuré si longtemps k la mer, les deux autres apparentes, celle du désavantage d'estre obligé de rentrer à la vue des ennemis, et celle du prétexte de vouloir conserver au Roy des ancres et des cables. Je fus donc cause de ce que M. de Tourville fut grondé d'avoir trop liazardé, mais il fut bien aise d'estre grondé pour un tel ^ujet. Au fonds , nous ne nous estions exposés à rien qui pût tirer à aucune mauvaise conséquence, car si nous avions esté attaqués, nous estions postés de manière que nous eussions présenté un front égal aux ennemis, et que le vent qui nous les amenoit nous mettoit dans la rade de Brest, sans qu'il y put avoir la moindre confusion. M. de Tourville fit une autre faute qui luy fut reprochée, c'est qu'il prévint, pour nous faire désarmer, les ordres du désarmement. On m'avoit destiné pour aller en Irlande, avec M. de Chasteau-Renault, mais cette destination fut changée à mon égard, et je ramenay le Victorieux à Rochefort , où je l'avois pris.

: DU MARQUIS DE VILLETTE. \ll

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