‹ Mémoires;Chapitre 44 sur 77 · TREIZIÈME CAMPAGNE · texte numérisé non relu

TREIZIÈME CAMPAGNE

Celle de 1 690 fut la plus glorieuse de toutes pour la Marine de France, et, si la victoire que nous remportasmes dans la Manche n'a pas eu toutes les suites qu'elle devoit avoir, elle servit au moins à faire connoistre que nos forces, bien employées et bien ménagées, estoient au dessus de toutes celles qui s'estoient liguées contre le Roy.

J'armay le Conquérant ' à Brest. On fît , dans tous les ports , toute la diligence possible pour prévenir les ennemis, et on y réussit; car M. de Tourville, à qui le Roy venoit de donner la charge de vice-amiral, arma si viste à Brest, et fut si bien secondé dans les autres ports, qu'il se trouva à la teste de soixante quinze vaisseaux, le 2 du mois de juillet, par le travers de l'isle de Wight '.

Les ennemis, qui avoient leur rendez-vous à Spithead, n'y estoient pas encore tous assemblés, et il

' Le Conquérant étAÏtxxn. vaisseau de second rang, construit à Toulon en i688 ; il était armé de 80 canons et portait 600 hommes d'équipage. {Etat de la Marine pour 1690. Manuscrit des Archives de la Marine. ) (A. J.)

" « Le Roi manda à Monseigneur que nostre flotte estoit en présence de celle des ennemis, le 3 de ce mois au matin, devant l'isle de Wight. » { Journal manuscrit de Dangeau, à la date du 10 juillet 1690.} Ce fut le -2 juillet que Tourville reconnut l'île de Wight. ( Histoire de la Marine française sous Louis XIV , IV, SSg. )

s'en fallut de bien peu que nous ne les y surprissions , mais les vaisseaux, détachés à la teste de nostre armée, ayant fait signal de chasse sur quelques voiles qui couroient au su-ès (^sud-est) nous y fismes porter, et par là nous donnasmes lieu à des jonctions , qu'on auroit pu empescher, et qui , à la faveur de la nuit , se firent fort près de nous.

Les deux armées se trouvèrent le lendemain en présence, et j'espérois que le combat s'engageroit le jour mesme.

M. de Chasteau-Renault ', estant l'ancien lieutenant général, portoit le pavillon bleu au grand mât et commandoit l'arrière-garde. J'avois esté fait lieutenantgénéral, et je luy servois de vice-amiral. Nous avions ce jour-là l'avant-garde , et , comme j'avois la division de la teste , dont M. de Relingues montoit le premier vaisseau, nous forcions de voiles pour engager l'affaire.

Les ennemis ne s'en pouvoient plus dédire, quand M. de Tourville fît faire la contre-marche à toute l'armée, pour donner l'avant-garde à l'escadre bleue et blanche, qui naturellement la devoit avoir, parcequ'elle estoit commandée par M. le comte d'Estrées, vice-amiral. On peut juger du chagrin que, M. de Chasteau-Renault et moy, nous eusmes de perdre une occasion si favorable de combattre au poste avantageux que la Fortune nous avoit donné à la première rencontre des ennemis; et quoique M. de Tourville prit

' François-Louis de Rousselet, comte de Château-Renault, avait été promu au grade de chef-d'escadre en 1670. Il montait , dans ce comhat , le Dauphin-Royal .

pour prétexte qu'il n'y avoit pas assez de jour pour engager le combat, tout le monde vit bien qu'il avoit voulu favoriser M. le comte d'Estrées.

Le jour estoit déjà fort avancé , et le mouvement que nous venions de faire n'estoit pas achevé , quand la nuit survint. Elle favorisa encore le ralliement de quelques vaisseaux à l'armée ennemie , qui se retiroit devant la nostre, en tenant; au plus près du vent, qui estoit su-ès. Nous la suivions par bordées, et nous demeurasmes ainsi quatre ou cinq jours, presque toujours en vue. Le lendemain de cette contremarche, nous allasmes M. de Relingues et moy, proposer à M. de Tourville un moyen , qui nous paroissoit infaillible, de rendre la bataille décisive. C'estoit qu'il nous permit de revirer sur la teste, ou sur la queue de l'armée ennemie , que nous voyions bien ne vouloir combattre qu'avec l'avantage du vent. Nous luy représentasmes aussy que ce mouvement seroit plus facile et plus avantageux, si le combat s'engageoit dans le temps que ma division seroit à la teste, ce qui arrivoit une fois le jour, par les diverses bordées que nous courions , en présence des ennemis. Une de nos meilleures raisons estoit que nostre armée avoit cinq ou six vaisseaux de plus que celle des ennemis , et qu'ainsy il y auroit de quoy l'occupper tout entière , pendant que ma division gagneroit le vent , pour mettre entre deux feux un pareil nombre de vaisseaux ennemis.

M. de Tourville approuva fort nostre dessein que nous communiquasmes ensuite à M. de Chasteau-Re-

nault; mais la manœuvre qu'il fit dans le combat m'a fait juger depuis qu'il n'eût aucune attention k tout ce que nous luy dismes; cela en valoit cependant la peine.

Nous fusmes servis à souhait par les vents , car à la chute d'une grosse brume, qui avoit duré trois jours , nous nous trouvasmes, le dixième juillet, à la pointe du jour, sous le vent des ennemis, si près que de part et d'autre on ne pouvoit plus s'empescher d'en venir à une bataille.

J'eus le temps de faire venir à mon bord tous les capitaines de ma division et de leur faire entendre que ceux qui commandoient les quatre vaisseaux de la teste dévoient forcer de voiles et tenir le vent, et que je les suivrois, sans m'engager à combattre, jusqu'à ce que nous eussions reviré sur l'avant-garde ennemie.

Je fis une faute que personne n'a remarquée ; je ne pensay point à placer mes bruslots à la teste de la ligne des vaisseaux ; si j'avois pris cette précaution, j'aurois assurément bruslé quelque pavillon ' ennemy.

Van-der-Putten , qui menoit l'avant-garde des Hollandois, arriva sur nous de fort bonne grâce, et le vaisseau de sa teste facilita extresmement l'exécution du dessein que j'avois; car au lieu de tenir le vent, et de forcer de voiles , pour attaquer M. de Relingues , il arriva sur moy à toutes voiles, et le feu qu'il me fit, auquel je répondis peu, ne m'empescha pas de me dégager et de suivre les quatre vaisseaux de ma division qui faisoient exactement ce que je leur avois ordonné.

' On appelait pavillons les vaisseaux qui portaient des officiers généraux.

J'avois permis à M. de Relingues de revirer, quand il le jugeroit à propos , sans mesme attendre le signal que je luy en devois faire. Il remarqua que le vent moUissoit, et cela l'obligea à revirer, avant qu'il en fut temps , mais comme je vis que nous ne pouvions couper que deux ou trois vaisseaux ennemis, je luy fis signal de remettre encore au premier bord que nous avions couru.

M. de Chasteau-Renault forçoit de voiles pour me suivre, et obligeoit par-là les ennemis à en faire autant de leur costé. J'en estois au désespoir, car c'estoit tout le contraire de ce qu'il y avoit à faire, puisqu'il estoit question de laisser gagner le vent à ma division seule, pour en tirer des avantages dans la suite.

Enfin le calme nous faisant craindre que la journée ne se passast, sans que nous y eussions part, nous revirasmes sur les ennemis, et nos huit premiers vaisseaux mirent tous ceux de la teste des Hollandois entre deux feux. Je fis ce mouvement fort à propos pour dégager M. de Chasteau-Renault, qui estoit si pressé sur le Dauphin-Royal, qu'une de ses batteries estoit abandonnée, et que deux ou trois des vaisseaux de sa division sortoient de la ligne fort désagrés.

On n'a jamais vu une armée de mer dans un si bel ordre que la nostre y estoit, quand le combat commença. On eut dit que les soixante-quinze vaisseaux, dont elle estoit composée, estoient tirés au cordeau '.

' Oa voit dans VHistoire de la Mâtine française la copie du plan dressé pendant ce combat par le petit Renau. Elle y est jointe à sa relation, dans laquelle il rend justice au marquis de Yillette. {Voyez t. IV, p. 567).

Les Hollandois ne purent soutenir long-temps le feu que M. de Chasteau-Renault leur faisoit de son costé, et nous du nostre. Ils se mirent en double et tombèrent dans ce désordre sur M. de Tourville, qui avoit combattu le mylord Herbert. Ce mylord n'avoit pas jugé à propos de se tenir ny près ny long-temps sous le feu du Soleil-Royal. Ainsi les pauvres Hollandois, que les manoeuvres coupées faisoient tomber sous le vent, se trouvèrent en méchante posture devant nostre corps de bataille, et les Anglois estoient devenus spectateurs de la triste avanlure de leurs alliés '.

Van-der-Couste , hollandois, fut pris par M. de Nesmond% et comme son vaisseau n'avoit plus de raast, et qu'il estoit percé comme un crible, ou le brusla. Nostre arrière-garde, commandée par M. le comte d'Estrées , fut pressée par l'escadre bleue des Anglois; les trois vaisseaux de la queue de nostre armée furent fort maltraités. Les commandans de ces vaisseaux se plaignirent de ce que M. Gabaret n'avoit pas, ou reviré, on mis en panne, pour les secourir; mais M. Gabaret, qui commandoit cette division, se crut obligé de suivre celle de M. le comte d'Estrées, qui régloit ses voiles et ses mouvemens sur M. de Tourville.

Cependant on continuoit à se battre avec chaleur, et dans beaucoup d'endroits, de si près, que nous

' On soupçonnait l'Angleterre d'intelligence avec la France ; celle-ci faisait en effet tomber sur les Hollandais tout le poids des combats de mer. Ce soupçon , que plusieurs circonstances semblaient confirmer , a été une des principales causes du désastre de La Hogue.

' M. deNesmond, chef-d'escadre, montait le Souverain. {Histoire delà Marine française , IV, 357. )

croyions remporter une victoire complète. Les navires anglois, qui, dès le commencement du combat, avoient tenu le vent , pour éviter M. de Tourville, arrivèrent long-temps après sur ma division, qui, après avoir reviré sur les ennemis, n'avoitpas gardé tout l'ordre qu'elle devoit, parce que M. de Septèmes' et M. de Pointis % qui estoient mes matelots , avoient cherché à se signaler par quelques actions particulières, en quoy ils avoient eu tort. Je m'apperçus qu'un bruslot, escorté par ces Anglois qui estoient au vent , faisoit porter sur moy à pleines voiles. Je dis à M. de la Rochalart, capitaine de mon vaisseau, qu'il falloit tenir le vent, pour arriver tout d'un coup quand le bruslot voudroit nous aborder. M. de la Rochalartme proposa une manoeuvre plus hardie, qui fut de faire préparer les canons des trois batteries du Conquérant , pour tirer en mesme temps sur ce bruslot. Je voulus bien faire cette épreuve, et pour erapescher qu'elle ne pust avoir des suites fascheuses, je fis embarquer Saujon dans ma chaloupe , pour aller prendre le bruslot à la remorque , en cas que nos canons n'eussent pas fait tout ce que nous nous en promettions. Le bruslot fut coulé bas , et nous demeurasmes au vent des Hollandois. Mais quelque temps après, ne m'appercevant point que toute l'armée ennemie avoit mouillé sous les voiles à l'estale de la mer^, je me trouvay seul

' M. de Septèmes commandait la frégate l'Eclatant. {Histoire de la

Marine sous Louis XIF, IV, SSy. )

' M. de Pointis commandait le Courtisan. ( Ibid. ) ^ On dit que la mer est k l'estale quand, ne montant plus, elle est ur le point de descendre. Estale, ou eslalo en espagnol, du latin

stare. ( A. J )

partny eux, et j'essuyay pendant deux heures le feu de sept ou huit vaisseaux ; enfin , le flot m'ayant éloigné d'eux, je me ralliay à l'armée. J'envoyay M. de la Rochalart à M. de Tourville , pour rendre compte de ma manoeuvre, et luy dire que je luy pouvois répondre qu'il y avoit peu de Hollandois en estât de combattre le lendemain.

M. de Tourville envoya à la Cour et ne dit rien de moy, si ce n'est que j'avois bien soutenu l'avant-garde des ennemis'. Une louange si peu méritée me fascha extresmement , mais je n'en fus averty que long-temps après.

M. de Tourville fit la nuit suivante le signal d'appareiller, et l'ayant fait luy-mesme, il suivit de fort près l'armée ennemie avec sa seule escadre. Messieurs d'Estrées et de Chasteau-Renault n'avoient point esté avertis de ce signal, et ce fut un malheur efï'royable , car M. de Tourville, qui eut peut-estre bien fait d'engager un second combat, ne jugea pas à propos de le faire ; il mit en panne, et mouilla ensuite pour attendre le reste de son armée.

Celle des ennemis estoit fort alFoiblie,* je fus détaché le lendemain, pour aller à la coste d'Angleterre , faire brusler neuf ou dix vaisseaux qui avoient esté obligés d'y eschouer. Ils se brusièrent eux-mesmes, l'un après l'autre, à mesure que j'en approchois.

' « On ne peut être plus satisfait que je ne suis de tous les capitaines. « M. de Yillette, qui éloit le troisième ou le quatrième vaisseau de « l'avant-garde , commandée par M. de Château-Renault, a fort bien « soutenu. » ( Lettre du comte de Tourville au marquis de Seignelay, du II juillet 1690, dans V Histoire de la Marine française , IV, 36i. )

Je rejoignis M. de Tourville auprès de la Rye', où il estoit mouillé. J'aurois bien voulu le trouver au- delà du Pas-de-Calais, et je lui ay toujours ouï dire qu'il l'auroit passé , s'il avoit eu des pilotes-pratiques de la mer du nord, et si, dans les escadres de MM. d'Estrées et de Chasteau-Renault, on avoit eu de l'attention pour le premier signal d'appareiller.

Nostre armée , n'ayant plus d'ennemis à combattre dans la Manche, alla mouiller devant le Havre, et mettre à terre nos blessés.

Nous allasmes quelque temps après à la baye de Torbay. Les galères y vinrent avec nous, et servirent à une petite descente qui ne mérite pas qu'on en parle icy ' ; cependant l'alarme fut grande à toute la coste ennemie que nous voyions garnie de troupes \

On se retira de bonne heure pour aller se rafraîchir à Brest, et l'on désarma bientost après.

' Rye ou Rhye , petit port à l'embouchure du Rother, dans ie comté de Sussex.

' Tourville vint mouiller à la baie de Torbay à la fin de juillet, et il fit opérer un petit débarquement à Tinmouth , afin de faire brûler douze vaisseaux qui s'y étaient réfugiés. Il avait d'abord chargé Villette du commandement de cette expédition ; mais le comte d'Estrées le lui ayant demandé , il révoqua le premier ordre. On comprend le silence de Villette. ( Voyez la Lettre de Tourville du 5 août i6go, dans V Histoire de la Marine sous Louis XI V, IV, 5']']. )

' M. Eugène Sue a publié une lettre adressée par le marquis de "Villette au marquis de Seignelay, dans laquelle ou lit le récit du combat du lo juillet i6go, dit le combat de Deveziers. Cette lettre sera placée à la suite des Mémoires , au nombre des Pièces justificatives , comme un supplément indispensable.

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