RELATION
ou RAPPORT DE JOAN DJES PRIETON , PILOTTE , MAIS SIMPLE PASSAGER SUR LE BASTIMEKT LA OURQUE , DE CARTHAGÈNE , DE 36 PIÈCES DE CANON.
Il dit que la Ourque , sur laquelle il estoit , estoit commandée par le capitaine Don Pedro Perero -, qu'elle fut attaquée, le 29^ juin (1696), jour de Saint-Pierre , par le vaisseau le Gaillard, seul , à dix-sept lieues , ou environ , de la Havane; qu'elle se deffendit quatre ou cinq heures; que de 260 hommes d'équipage qu'elle avoit , en ayant eu 80 de tués et environ 30 blessés , elle se rendit ; qu'il croit qu'il y a eu 24 hommes de blessés et quelques uns de tués sur le Gaillard, mais qu'il n'en sçait pas le nombre.
Il estime qu'outre quelque quantité de cacao, et de cascarilla , qui est leur matière pour les teintures , il pouvoit y avoir cent mille piastres , répandues entre les passagers , qui estoient dessus comme lui, ou dans le vaisseau.
Il adjouste que le 15* de juillet le bastiment d'advis , qu'on envoyoit de la Havane à la Vera-Crux , fut attaqué et pris par les vaisseaux de l'escadre du sieur Renau ' , et que le lendemain 16', on le mit sur le vaisseau le Regnault de Saint-Malo , de 18 pièces de canon, qu'on envoyoit sur la Sonde '', qui est la route que tient la flotte de Neuve- Espagne , parce qu'il la connoissoit bien ; mais que les
' Bernard Renau d'Éliçagaray. (Voyez la note des Mémoires du marquis de Villette , pag. \Si.) Renau était capitaine de vaisseau depuis i6gi. (A. J. )
' La Sonde est l'endroit où l'on peut mouiller auprès des Tortues- Sèches. C'est la route que tient d'ordinaire la flotte de Neuve-Espagne. {Note du marchai d'Estre'es. )
vents et les calmes les ayant empeschés d'y arriver, les vents estant contraires pour retourner joindre l'escadre, et les courants se trouvant fort vifs, ils entrèrent, malgré eux , dans le canal de Bahame , et déboucquèrent , ayant fait , à ce qu'il asseure , 80 lieues en 24 heures , sans avoir que très peu de vent, ce qui ne me surprend pas, la mesme chose nous estant arrivée, lorsque nous y passasmes.
Il estime qu'outre ce bastiment d'advis qui a esté pris , il en a pu passer un autre ; mais que comme on attendoit la flotte à la Havane à tous momens, et que mesme les rafraischissemens y estoient tout prests pour son arrivée , ce seroit un grand hasard , si ce bastiment d'advis l'avoit rencontrée , et qu'elle n'eust pas mis à la voile , avant qu'il eust pu arriver à la Vera-Crux , ce qui doit faire croire que ne changeant point de route, elle sera rencontrée par le sieur Renau.
Suivant son rapport, la flotte estoit composée du commandant, du vice-admiral , du contre- ddmiral, tous trois de 40 à 44 pièces, et accompagnée de douze vaisseaux marchands, dont les plus forts n'ont que 30 pièces.
L'armadade de Barlovento ' la devoit escorter jusques à la Havane , et cette escadre garde-coste est seulement composée du commandant, du lieutenant-général et d'un troisième commandant , tous trois de 40 pièces , et de trois autres vaisseaux de 24 , 18 et 14 pièces.
Tout cela doit , ce semble , donner de grandes espérances que l'escadre pust estre rencontrée par les vaisseaux françois , et que comme il n'y en a aucun dans toute cette flotte
' C'est-à-dire sur le vent. On nomme ainsi les Antilles placées audessus du vent, comme Antigoa, la Martinique, la Guadeloupe, etc., par opposition aux isles Hollandaises comme Bonaire, Curaçao, etc., situées près de Terre-Ferme , et que l'on appelle sous le vent.
qui approche de la force des nostres, il y a grande apparence qu'une grande partie ne pourra pas s'eschapper.
J'ay appris du capitaine du Regnault de Saint-Malo, que le sieur Renau avoit pris , outre la Ourque et le bastiment d'advis, cinq vaisseaux anglois, chargés de sucre et de bois de campesche , et qu'il les avoit laissés au port de Sainte- Alousie, en l'isle de Cube, sous la garde d'une frégate de 12 canons de Saint-Domingue, et qu'il avoit promis la liberté à la première terre , après avoir exécuté son dessein , à ce Joan Dies Prieton. Il paroist homme de bon sens, et il demande présentement la mesme grâce ; je suis persuadé qu'on ne la luy refusera peut-estre pas : on attendra toutes fois les ordres du Roy '.
" On voit à la marge ces mots tracés au crayon : bon, s'il l'approuve.