‹ Mémoires;Chapitre 7 sur 77 · AU CHATEAU DE LA MOTTE-SAINT-JEAK · texte numérisé non relu

AU CHATEAU DE LA MOTTE-SAINT-JEAK

Comme ainsi soit qu'un gros livre comme celuy-cy soit moins sujet à se perdre qu'un papier volant , ou quelque autre petit livre, rempli peut-estre d'autres affaires , j'ay résolu , me voyant dans le lieu de la Motte-Saint-Jean , avec assez de loisir, et attaqué de la goutte, qui a commencé de me persécuter dès l'aage de trente ans , et m'a tenu bonne compagnie jusqu'à ma cinquante-sixième année que nous comptons, le 27 janvier 1673; j'ay résolu, pour mon particulier divertissement, ou pour celui de tel qui, le trouvant un jour, y prendra peut-estre quelque plaisir, de considérer les diverses fortunes qui sont arrivées à moi Jean de Coligny, qui naquis à Saligny , le dix-septième jour de décembre 1617'.

Voicy mon portrait en peu de mots : Je suis d'une taille fort droite , fort aisée , fort grande et très-belle. Je suis gaucher au dernier point, sans qu'on m'en ayt jamais pu chas-

' Coligny a varié sur cette date ; il dit dans les Grands Mémoires qu'il est né le jour de Noël 1617 ; on a suivi les Grands Mémoires dans la Notice.

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tier. J'ay la main extraordinairement petite pour un grand homme , et les bras un peu trop longs : mais cela ne paroît qu'à moy ; la jambe fort bien faite , mais le visage fort irrégulier, le nez gros et mal fait , la bouche grande , les yeux beaux et excellents 5 le teint assez beau 5 dans la jeunesse le poil chastain : je suis devenu chauve de fort bonne heure. J'ay été fort adroit à de certains exercices , et fort maladroit dans d'autres. J'ay parfaitement bien dansé, quoique je n'aye jamais aimé la danse. J'ay été fort adroit à faire des armes, et il y a paru , car j'ay tué ou battu tous ceux quy ont eu affaire à moy.

J'ay suivy toute ma vie , tant que la goutte me l'a permis, la profession des armes , comme je diray cy-après. Mais pour commencer par les choses particulières, qui nous touchent de près et qui sont aussy une pierre de touche pour juger du courage des hommes, je diray donc que sans faire le fanfaron , je me suis battu cinq fois. La première étant soldat aux gardes , contre un autre soldat de la compagnie de Flavignac, La Carcie, lequel je tuai sur la place '. La seconde , contre un officier de dragons du régiment de la Luzerne 5 nous nous battismes à cheval , et fusmes séparés 5 son cheval étoit blessé quand on nous sépara , et il y avoit apparence que j'eusse été le maistre. La troisième fois, je me battis contre le marquis d'Équo : nous étions tous deux capitaines de cavalerie au régiment d'Harcourt. Je le portay par terre , et par courtoisie je le laissay relever, dont je faillis estre tué, car il me décousit l'estomac d'un coup d'épée , et , sans mon adresse et agilité du corps , il me perçoit d'outre en outre; mais il confessa qu'il n'avoit tenu qu'à moy de luy oster la vie , ou l'épée. Depuis nous avans tousjours été amis. Il étoit fort brave et fort fou.

' Mémoires, page 6.

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La quatrième fois, je me battis contre M. de Cessac , pour

madame laP ', dans le jardin d'un couvent qui est au

faubourg des Chartreux. Nous nous battismes avec des petits couteaux , comme j'ay tousjours fait dans tous mes combats ^ ayant les reins fort foibles , je ne voulois pas en venir aux prises. Je luy donnay deux coups d'épée , l'un au bras, l'autre au travers du corps, dont il mourut trois jours après.

La cinquième fois , je me battis contre un gendarme du Roy, nommé Martillière , qui vit encore. Ce fut pour mon père qui l'avoit fait casser. Il s'en prit à moy, après la mort de mondit père ^ nous nous battismes au bois de Boulogne : je pris pour mon second, mon écuyer, nommé La Brosse. Il prit le baron de Poncenet, qui vit encore. Ledit Poncenet fut désarmé par mon écuyer, et j'avois mis mon homme en mauvais état, qui gagnoit la coulisse, et ne tenoit pas pied devant moi". En ce temps-là, M. le Prince, à qui j'étois attaché , étoit fort mal à la Cour, et moy aussy par conséquent. Le cardinal Mazarin qui gouvernoit l'Etat , ne laissa pas de dire qu'il n'étoit pas juste qu'un homme de ma qualité s'exposât contre des gens de cette étoffe, et qu'il falloit faire le procès au gendarme ; mais il avoit alors bien d'autres choses à songer qu'à faire observer les édits du Roy. Ils en étoient, luy et M. le Prince, à qui se perdroit l'un l'autre , et M. le Prince se retira peu après en Guyenne , et

' Ce pourrait bien être madame la princesse Claire Clémence de Maillé. {Note de M. Garnier. ) La conjecture de M. Garnier était bien fondée. Coligny raconte ce duel avec beaucoup de détails dans les Grands Mémoires. {Voyez plus bas, page 26.)

» Ce duel est raconté dans les Grands Mémoires, page 5i . L'officier y est appelé Poncenai: ce peut être une erreur de copiste, d'un côté ou de l'autre.

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de Guyenne dans les Pays-Bas, parmi les Espagnols, où nous

avons demeuré jusqu'en janvier 1660, que la paix se fit.

Voicy pour la guerre :

J'ay été soldat aux gardes , mousquetaire , capitaine d'infanterie , capitaine de dragons , capitaine de chevau-légers , major, mestre-de-camp de cavalerie, maréchal de bataille, maréchal de camp , lieutenant-général et puis général d'armée. J'ay tousjours servy avec assiduité, honneur et succès. J'ay eu en diverses occasions quatre grandes blessures 5 savoir, à Lérida la cuisse percée d'un coup de mousquet, et le ventre percé d'un coup de pistolet-, à la bataille de Lens, en Artois , j'ay eu le bras gauche cassé d'un coup de pistolet , me battant en duel à la teste des deux armées , avec un colonel des ennemis que je tuay sur la place'. J'ay eu de plus un coup de mousqueton dans le coté droit, dont la blessure m'a duré trois ans, et dont j'ay eu grande peine à guérir, ayant porté tout ce temps-là la balle dans l'os qu'on appelle ilium; à la fin , au bout de trois ans, elle sortit par le moyen d'une pierre de cautère qu'on y appliqua.

J'ay eu dans le cours de ma vie des aventures bien diverses, plus de mauvaises que de bonnes.

J'ay été d'une humeur assez hautaine et difficile contre les plus grands , et fort affable aux plus petits. Je ne me suis jamais pu abaisser à courtiser bassement les ministres, pour faire ma fortune. Je n'ay jamais voulu faire ma cour qu'à mes maîtres. Je n'en ay jamais eu que deux, M. le Prince et le Roy : encore n'ay-je jamais regardé le premier comme mon maistre; mais m'y étant attaché dans sa fortune, j'ay cru que l'honneur et la générosité m'obligeoient à ne le point quitter dans son adversité. Il m'a tousjours estimé ,

• Mémoires, page 17.

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mais il ne m'a jamais aimé 5 et pourtant quand je l'ay quitté pour m'attacher au Roy, il a jeté feu et flammes contre moy 5 il a fait jouer tant de machines, qu'à la fin il m'a ruiné dans l'esprit du Roy, ayant été bien assisté par les ministres, qui ont craint que je ne me misse trop bien dans l'esprit du Roy. Il seroit trop long de se mettre à raconter toutes les intrigues et tous les ressorts qu'on a fait jouer pour me mettre mal dans l'esprit du Roy : mais ils ont pris un prétexte qui vraisemblablement ne devoit pas réussir. La bonne foi , que j'ay employée et la générosité dont j'ay usé en m'attachant au Roy, méritoient bien un meilleur traitement que celuy que j'ay reçu du Roy. Il est vray que je ne suis pas venu jusqu'icy sans avoir eu des bienfaits du Roy. Il m'en a faits pour quatre mille écus ; mais il me les a faits quand je ne les méritois pas, et ne m'en a pas fait quand je les ay mérités. Ce voyage de Hongrie, où j'ay fait triompher ses armées si glorieusement, m'a été tout-à-fait infructueux 5 au contraire, il m'a nui au lieu de me servir, par la malice de mes ennemi, de M. le Prince et des ministres. Tout cela s'est joint ensemble , de sorte qu'après trente-sept ans de service me voilà, quant à la fortune, au mesme état que j'étois quand je suis sorti du collège; excepté que je suis vieux, que je suis goutteux, et que je ne suis plus propre à rien qu'à songer à la mort. > J'ay parmi tous mes malheurs de grandes obligations à Dieu , premièrement de la constance qu'il me donne , car mes disgrâces ne me touchent presque point-, secondement de m'avoir donné une fort honneste et vertueuse femme , et fort bonne ménagère 5 troisièmement des enfans raisonnablement bien faits; en quatrième lieu, des amis qui ont tenu bon dans mes disgrâces , et finalement assez de bien pour pouvoir subsister sans estre à charge à personne, ejl

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pour ayder un jour mes enfans à se rendre honnestes gens , et à voir si la fortune leur sera plus favorable qu'à moy -, et si mes jours , par la grâce de Dieu , ont encore quelque durée , je laisseray ma famille en assez bon état , ou au moins fort nette dans ses affaires. Cela ne sera pas fait sans de grands soins et peines , tant de la part de ma femme que de moy ; mais enfin j'espère que nos travaux ne seront pas inutiles-, mais si, dès mon retour des Pays-Bas, je me fusse tout doucement retiré de la Cour, j'aurois mis mes affaires en bien meilleur état qu'elles ne seront jamais. Je me suis pourtant avisé , quoyqu'un peu tard , qu'il ne faisoit pas bon à la Cour, et ceux qui voudront s'y opiniastrer verront bien pis.

En voilà assez pour aujourd'hui ; à une autre fois le reste.

Je ne reprends jamais la plume que ma première pensée ne soit de dire pis que pendre de M. le Prince de Condé , duquel, à la vérité, je n'en saurois jamais assez dire. Je l'ay observé soigneusement durant treize ans que j'ay été attaché à luy 5 mais je dis devant Dieu , en la présence duquel j'écris , et dans un livre fait pour l'honorer, et où je ne voudrois pas avoir mêlé avec l'évangile , qui y est contenu , une menterie. Je proteste donc devant Dieu que je n'ay jamais connu une ame si terrestre , si vicieuse , ni un cœur si ingrat que celuy de M. le Prince , ni si traistre , ni si malin. Car dès qu'il a obligation à un homme , la première chose qu'il fait est de chercher en luy quelque reproche par lequel il puisse en quelque façon se sauver de la reconnoissance à laquelle il est obligé ; qui est une chose diabolique ,

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et il n'y a peut-estre jamais eu que M. le Prince qui ait été capable de la penser, et qui plus est de la mettre en pratique Il ne cherche de plus qu'à diviser ceux qui sont près de luy, et il me disoit à Bruxelles : « Coligny, quand je seray <( arrivé à Paris , il y aura bien des gens qui auront de grandes « prétentions de récompenses •, mais il n'y en a pas un à « qui je n'aie à répondre et à lui faire quelques reproches « qui égalent les obligations qu'on croit que je leur puis « avoir. » C'est-à-dire, en bon françois, que devant de partir de Bruxelles, il étoit déjà résolu de ne faire justice à personne, et avant que les obligations qu'il avoit aux gens eussent cessé, il commençoit déjà à mitonner son ingratitude et à se préparer à ne reconnoîlre personne. Je voudrois bien savoir si le diable le plus exécrable d'enfer a eu de telles pensées 5 mais il n'en eut et n'en aura jamais d'autres-, il en est incapable. M. de La Rochefoucauld m'a dit cent fois qu'il n'avoit jamais vu homme qui eût plus d'aversion à faire plaisir que M. le Prince, et que les choses même qui ne lui coûtoient rien , il enrageoit de les donner, vu qu'en les

donnant il auroit fait plaisir. Le b qu'il est, et je le

maintiens b * sur les saints Evangiles, que je tiens en ma

' On voudrait pouvoir n'attribuer qu'à l'excès d'une aveugle passion les odieux outrages déversés par Coligny sur M. le Prince ; mais cet écrivain n'est malheureusement pas le seul qui ait formulé cette accusation contre le grand Condé. La duchesse d'Orléans répète à cet égard les bruits qu'elle avait recueillis à la Cour. On lit ce qui suit dans ses Mémoires : « Du temps de ses amours avec mademoiselle « d'Epernon, le grand Condé s'étoit rendu à l'armée et y avoit pris « d'autres goûts. A son retour, il ne pouvoit plus souffrir les dames. « Il disoit pour son excuse qu'ayant été malade, il avoit tellement été « saigné, qu'il y avoit perdu toutes ses forces et tout son amour. Mais « mademoiselle d'Epernon , qui l'aimoit sincèrement , ne se paya pas «rde cette défaite et prit des renseignements. Ayant été informée de la «< véritable cause de l'indifférence de son amant , elle en fut si déses- « pérée qu'elle renonça au monde et se fit religieuse au couvent des '< Grandes-Carmélites. « (Fragments historiques et Correspondniuc

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main. Le b donc, avéré, fieffé, n'a que deux bonnes

qualités , à savoir de l'esprit et du cœur. De l'un il s'en sert fort mal , et de l'autre il s'en est voulu servir pour oster la couronne de dessus la teste du Roy, je sais ce qu'il m'en a dit plusieurs fois, et sur quoy il fondoit ses pernicieux desseins ; mais ce sont des choses que je voudrois oublier, bien loin de les écrire.

Il faut encore dire un mot , quand ce ne seroit que pour remercier Dieu de m'avoir laissé au monde jusqu'à présent, que nous comptons le 18 mars 1682, et cecy a été commencé le27 janvier 1673.

Je dis donc' qu'ayant relu ce qui étoit écrit et commencé en l'an 1673, il m'a semblé que ceux de ma famille qui pourroient y jeter les yeux, par hasard, pourroient croire et juger,

de madame la Princesse palatine, duchesse d'Orléans, mhe du régent. Paris, Paulin, i832, in-8°, pag. 345.) La Princesse palatine ne vint en France qu'en 1671 , époque de son mariage avec le duc d'Orléans; aussi s'est-elle gravement trompée en attribuant à une cause déplorable la retraite de mademoiselle d'Épernon. Devenue, par la mort de son frère, le duc de Candale, duchesse d'Épernon et héritière de sa maison , elle avait pris de l'attachement pour le chevalier de Fiesque, tué au siège de Mardick , en l'année 1646. « 11 fut regretté, «dit la véridique Motteville , d'une fille de grande naissance, qui « l'honora d'une tendre et honnête amitié.. . Cette sage personne, « peu de temps après cette mort, voulant mépriser entièrement les « grandeurs du monde, les quitta toutes.... et s'enferma dans le grand «couvent des Carmélites.» {Mémoires de madame de Motteville, Collect. Petitot, 1' série. XXXVIl , p. i85.) 11 existe aussi sur ce point délicat, que l'on voudrait pouvoir effacer de l'histoire, une chanson sur l'air des Landeriris , en latin macaronique, dont le premier couplet est attribué au duc d'Enghien. On laisse aux curieux le soin d'en faire la recherche dans les recueils manuscrits de chansons du temps qui se trouvent dans toutes les grandes bibliothèques. La maîtresse du prince de Condé était mademoiselle du Vigean, qu'il voulait «pouser après avoir fait rompre son maripige. {Mémoires de la duchesse de Nemours. Collect. Petitot, Q* série. XXXI V, p. lyoQ.)

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par le mot de disgracié, que j'aurois été effectivement disgracié; mais ce n'est pas comme cela que je l'entends, car je n'ay jamais été disgracié de la Cour ; tout au contraire ; le Roy m'a tousjours fait fort bon visage , et dans les voyages de guerre, m'a quelquefois fait l'honneur de me faire manger avec luy, mais j'ay voulu dire que le Roy n'ayant rien fait pour ma fortune , ni pour mon avancement , il faut de nécessité qu'on m'ait rendu de mauvais offices auprès de luy, car assurément il avoit de l'inclination pour moy, et m'en a mesme donné de bons témoignages; car il m'a donné, depuis l'an 1673 que j'ay commencé à écrire cecy, deux abbayes très-considérables, l'une de quinze mille livres de rentes, nommée l'abbaye de Saint-Denys de Rheims, et l'autre de huit mille livres de rente , qui est l'abbaye de l'isle Chauvet , en Poitou , sans compter des arrêts favorables, dont j'ay tiré plus de quatre-vingt-dix mille livres, et dont je n'aurois jamais touché un sol, sans la faveur de Sa Majesté. Je n'ay donc pas tant de sujet de me plaindre qu'on pourroit bien le croire , et si le Roy ne m'avoit pas honoré de sa bienveillance , il n'auroit pas donné à un garçon de treize ou quatorze ans vingt-trois mille livres de rentes en bénéfices; mais c'est qu'à ces bienfaits-là , les ministres n'y ont pas tant de part qu'aux bienfaits de la fortune et de l'avancement des gens à la Cour, où ils ne veulent point souffrir de gens qui ne soient leurs esclaves , ou du moins leurs créatures, et que je n'ay jamais été d'humeur à estre esclave ni créature de personne que du Roy mon maistre , à qui je me suis tousjours adressé pour toutes les affaires que j'aye eues, et je n'ay jamais trouvé la source de ses bontés taries pour moy, et le Roy est assurément un des plus fermes et des plus constants hommes du monde , et qui n'oublie jamais ceux à qui il a une fois voulu du bien.

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Voilà ce que j'ay cru devoir ajouter à ce que j'avois écrit, afin que ceux qui viendroient après moy sachent que je n'ay pas quitté la Cour par aucune disgrâce , et que je me suis retiré dans ma maison seulement à cause du mauvais état de ma santé et de la goutte , qui m'a enfin réduit, depuis près de trois ans, à ne point marcher du tout. Il est vray que j'ay bien reconnu que, n'étant point le valet de messieurs les ministres , il n'y avoit rien à faire pour moy à la Cour,

et aussy à cause de M. le Prince 5 car encore que le b

n'ait aucun crédit pour faire le bien , il ne laisse pas d'estre comme le diable, qui, ne pouvant jamais faire du bien , ne laisse pas de pouvoir faire beaucoup de mal. Quant au reste , je crois qu'il n'est pas mieux dans l'esprit du Roy qu'un autre, et qu'il a plus besoin de se conduire sagement que personne qui soit à la Cour, car il a affaire à un homme qui ne lui en laisseroit pas passer, et qui sait de quel bois il s'est chauffé , et qu'il n'a pas tenu à luy qu'il n'ayt osté au Roy la couronne de sur sa teste pour la mettre sur la sienne. Mais Dieu aime trop la France pour luy avoir donné un tel maistre. Ce seroit bien alors qu'on auroit été misérable et dans le dernier désespoir 5 car, outre qu'il est extresmement soupçonneux et méchant , c'est qu'il n'y a pas au monde une ame si avare que celle de ce b -là.

Mars 1684.

Me voilà parvenu dans un âge bien plus avancé que je

n'avois lieu de l'espérer, puisque je suis en l'année 1684, et

par conséquent dans la fin de la soixante-septiesme année de

ma vie; et cependant je n'en suis pas plus sage, plus ré-

DU COMTE DE COLIGNY. liij

formé, ni plus dévot ; mais ce sont des grâces qui ne viennent que de Dieu , et que je luy demande de tout mon cœur. Au commencement de cette présente année, j'ay eu plus de peine que je n'en avois eu en toute ma vie par les persécutions que Bercy, maistre des requestes , m'a faites sur le sujet de ma rente de la maison de ville, de six mille livres de rente par an, dont il demandoit une infinité d'années de restitution d'arrérages; mais m'étant adressé de nouveau au Roy, il m'a donné un arrêt tel que j'ay pu le désirer, pour arrêter les persécutions dudit Bercy, qui est un maistre-fou, en fort petite estime dans le monde , mais fort riche , fort apparenté dans la robe et dans l'épée mesme, et dont la petite nièce est femme de M. de Seignelay, qui m'a pourtant favorisé au préjudice dudit^^wm de Bercy. Il peut avoir plutost suivy les inclinations du Roy que les siennes; mais quoiqu'il en soit, je luy suis obligé, et il est à croire aussy ' d'autre part qu'il a eu égard aux bontés que M. Colbert, son père , avoit pour moy, et aux protections qu'il m'avoit données dans la même affaire dont il a été chargé par le Roy depuis la mort de son frère. Je n'ay pourtant pas été sans inquiétude cet hiver dernier, de voir que la plus grande affaire, la plus considérable , et la seule que j'aye, et même la plus dangereuse , fut tombée entre les mains d'un homme qui a épousé la nièce à la mode de Bretagne du plus grand ennemi que j'aye au monde, ma partie ledit Bercy. Mais l'assistance de Dieu et la faveur du Roy m'ont sorty avantageusement de tous mes embarras , au moins pour trois ans, à compter depuis le 24 mars 1684. Ce terme achevé , moy, ou ceux qui viendront après moy s'en tireront le mieux qu'ils pourront ; au pis aller, quand je seray mort fej a les vignes qui poun-a : chacun a ses peines. Si, en cela, j'en laisse quelqu'une à ma succession , je leur laisseray d'autre part de

liv PETITS MÉMOIRES

quoy faire prier Dieu pour moy, si le cœur leur en dit -, mais il ne faut guère se fier aux enfants , car le siècle n'en produit guère de reconnoissants. Ils jouissent commodément des travaux de leurs pères , sans se mettre guère en peine si leurs âmes sont en repos ou non : c'est donc à nous de songer, tandis que nous vivons , à nos affaires du costé du Ciel : mais hélas! le temps coule et nous courons à la mort, sans faire les réflexions en tel cas requises.

Fait , ce 8 d'octobre 1684 , à la Motte-Saint-Jean.

Peut-estre voicy la dernière fois que j'écriray dans ce livre-cy, car me voyant sur le point de partir pour aller voir mes enfans à Paris , après avoir essuyé trois mois de goutte fort rigoureuse, et qui a achevé de me mettre à bas et fort afFoibli , il n'y a pas d'apparence que je puisse revenir ici , joint que, quand je le voudrois, je ne le pourrois, parce que je ne puis plus trouver de foin à acheter pour mes chevaux , et que de plus ayant séjourné ici plus de six mois , j'ay tant fatigué mes courvoyables à me charrier mon bois, mes vins, mes blés, à mener les fournées, qu'ils ne peuvent plus y fournir. Il faut les laisser reposer, car en ce pays de montagnes, où la maison est située, les charrois sont bien plus pénibles aux bœufs qu'ils ne le seroient ailleurs : joint que les rivières, qui ont été grandes toute l'année, m'ont empesché de tirer du service de mes sujets , qui sont en grand nombre de l'autre costé de la rivière de Loire. Quoyqu'il en soit je n'attends qu'un peu de temps plus doux , un peu plus de beaux chemins , et un peu de santé pour m'en aller

DU COMTE DE COLIGNY. Iv

d'icy. Mais ce sont trois choses bien difi&ciles à rassembler, dans une saison comme celle-ci, que nous comptons le

8 janvier 1685.

Signé C

Encore faut-il que je dise trois grands malheurs qui me sont arrivés, et dont je n'ay point parlé. lÉi n^ïca

Le premier fut la mort malheureuse du pauvre messire Henri de Maupas Du Tour, évéque d'Évreux , oncle de ma femme, qui se tua, le jour de Saint-Laurent 1680, en revenant de dire la messe à Saint-Laurent , paroisse près d'Evreux. Les chevaux, qui étoient jeunes, s'emportèrent, mirent son carosse en pièces, qui en se versant et se brisant le jeta dehors aussi tout brisé, et il en mourut deux jours après, sans avoir parlé et sans avoir reconnu personne que moy, qui arrivay le même jour de ce malheur à Evreux , pour être témoin d'une si misérable mort ' .

Le second malheur qui m'est arrivé, ce fut la mort de mon jeune fils, garçon de grande espérance, qui mourut à Paris, la nuit du 29 au 30 juillet 1682, à l'âge de quinze ans. Je fondois sur luy le relèvement de ma maison , car l'aisné a pris la profession ecclésiastique et paroît vouloir y persister, et moy je le laisse en liberté de faire ce qu'il voudra, car c'est son affaire plus que la mienne.

• On lit dans la GalUa christiana (tom. X, pag. 619) : Henricus Cauchon de Maupas Du Tour cessit in gratiam sequentis ( Ludovici Joseph Adhemar de Monteil de Grignan) mense februario , an. 1680, œtatis annum agens 80, quo anno dum e pago non longe dissito, quo populum cœlesti verbo reereaturus perrexerat , Ebroicas revertitur, equorum quatuor impetu abreptus , dum rheda se proripere tentât, lapsus et rôtis protritus, e terra f ère exaniniis levatus est, et post dies duos, sacramentis ecclesiasticis munitus, atiimam exhalavit , 12 Augusti anni ejusdcm.

Ivj PETITS MÉMOIRES DU COMTE DE COLÏGNY.

Le troisiesme et le plus grand de tous mes malheurs est la perte que j'ay faite d'Anne de Maupas Du Tour, ma femme, qui mourut à la Motte-Saint-Jean , d'une longue maladie , le 16 may 1683 , c'est une si grande perte pour moy et pour ma famille , que nous la devons pleurer tant que nous vivrons , avec des larmes de sang. Je ne suis pas assez habile pour faire son panégyrique 5 c'est pourquoy je n'en diray que trois mots : elle étoit prudente, habile, et vertueuse. Bonne ménagère -, elle n'a jamais su ce que c'étoit que colère et vengeance , ni de parler mal de qui que ce soit au monde. Ma consolation est que je la reverrai bientôt en Paradis, s'il plaist à Dieu. '^^ ^'*J

Fait, ce même jour, 8 janvier 1685.

Signée

Adieu paniers , vendanges sont faites.

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