DE L'AUTEUR
Peut-estre qu'un jour quelqu'un , après ma mort , s'avisera d'ouvrir ce présent livre, le prenant pour un livre de comptes, il est vray que c'est un livre de comptes, mais ce sont des comptes véritables, et où ceux qui viendront après moy trouveront peut estre plus à profiter que s'il contenoit ce qu'ils se seront imaginés qu'il devroit contenir; puisqu'il me semble qu'il y a plus d'avantage de trouver des réflexions formées par un père, qui a passé dans toutes les avantures de ce monde, et qui donne aux siens des avis pour leur conduite, qu'à examiner les parties d'un receveur.
Je commenceray, mes enfans et parens, à vous donner, pour première maxime, de ne jamais servir que le Roy, et pourtant de ne vous attacher jamais au Roy. Voilà deux choses qui paroissent opposées, et qui ne sont pourtant pas difficiles à concilier. Je veux donc
dire que je conseille à mes enfans, à mes parens, à mes amis, et à tous ceux qui ces présentes lettres verront ^ de n'estre jamais d'autre party que de celuy du Pvoy, qui est le plus juste, le plus raisonnable , le plus seur et le plus utile, selon Dieu et selon le monde; mais en même temps je leur conseille de ne s'attacher jamais à la personne du Roy, mais à ses ministres , car Toicy comme je raisonne : Si vous ne donnez point dans l'inclination particulière du Roy, vous n'avancerez rien, et serez pourtant toujours en butte aux ministres, qui verront que vous aurez pris un autre chemin que le leur, pour faire vos affaires, et ainsi vous seront toujours contraires.
Que si vous venez par hasard à estre fort agréable au Roy, ce sera alors que les ministres vous déclareront la guerre, et feront tant de batteries contre vous, et vous joueront tant de diverses pièces, qu'il faudra de nécessité que vous y succombiez; car ces gens-là, quoyque très mal d'accord d'ailleurs, s'accorderont toujours quand il s'agira de perdre un homme qui leur est suspect, et qu'ils croiront leur pouvoir faire quelque peine ; c'est la maxime du ministre d'aimer mieux perdre cent hommes Inutilement que de manquer à en abymer un qu'ils jugent, de cent lieues loin, pouvoir un jour gagner part aux bonnes grâces du maistre, si petite qu'elle puisse estre.
Il n'en est pas de même des ministres , car estant
bien avec eux, vous serez toujours bien avec le Roy, avec qui ils vous establiront toujours autant bien qu'il leur plaira, et vous ne serez jamais dans aucun danger de disgrâce, puisque ceux qui vous pouvoient ruiner, ayant été ceux qui vous auront establi, ils n'auront garde de ruiner leur ouvrage.
Je sçay de très bonne science que le Roy avoit aversion pour M. de Luxembourg et pour le maréchal de Rochefort ', et cependant nous avons vu que malgré les fautes de l'un et le peu de mérite de l'autre , ils ont été eslevés à la plus haute fortune qu'on puisse faire à la Cour, parce qu'ils s'estoient tous deux dévoués au très humble esclavage de M. de Louvois '.
Je ne veux pas m' ériger en Corneille Tacite, ni en Cicéron, mais j'ay cru devoir ce petit avis comme la pierre fondamentale de la fortune de ceux qui voudront chercher leur fortune à la Cour.
Ensuite je passeray à une briève narration de ma vie, non par aucun esprit de vanité , mais pour faire seulement voir à mes enfans et parens que, si je suis mort casanier, je n'ay pas vescu comme un casanier, et que tant que mes forces me l'ont permis, j'ai suivy la Cour
' Henri Louis d'Alvigny, marquis de Rochefort, maréchal de France en 1675, de la création qu'on appela la Monnoie de Turenne. Il avait servi en Hongrie sous le comte de Coligny.
» Le maréchal de Luxembourg ayant cherché à se soustraire à cette dépendance, Louvois s'en vengea en le mêlant à l'affaire des poisons. {Mémoires de La Fare, 2" série delà collect. Petitot, LXV, 256.)
et la guerre, sans avoir emporté autre avantage que la satisfaction de raoy-mesme, et la consolation de m'estre, dans quelque party où j'aye esté, toujours comporté en homme de bien, et fidèle a ceux à qui i'avois engagé ma parolle, ou justement, ou contre mon devoir.
DU
Je nacquis le jour de Noël 1617, à Saligiiy. Je fus tenu sur les fonts par Jean de Coligny, chevalier de Malthe, mon oncle paternel ', et par madame de Saint-Géran, ma bisayeulle paternelle ", mère du maréchal de Saint- Géran et de Françoise de La Guiche , ma grande mère paternelle ^.
A l'âge de dix ans je fus mis au collège des Jésuites, à Moulins, avec Gaspard de Coligny, mon frère aisné; nous avions un gouverneur, nommé Saulnyn, fort honneste homme, un page, nommé Petit, un lacquais, nommé Belot , et une servante, nommée Marguerite. Nous y demeurâmes un an et demy, ensuite mon frère fut mis page de la chambre du roy Louis XIIP, et on me ramena de Paris pour me mettre à un méchant
' Jean de Coligny-Saligny, chevalier de Malte, tué le 21 juia 1622, à l'assaut de Saint- Anthonin , en Languedoc.
' Suzanne-des-Serpens, dame de Chitain, mariée, en i566, à Claude de la Guiche , seigneur de Saint-Géran.
3 Elle avait épousé, en i584, Gaspard de Coligny-Saligny, premier du nom.
petit collège de Paioy-le-Monial % où je demeuray huit mois, ensuite de quoy on me mit à Paris au collège de Beauvais, où je demeuray deux ans.
En 1 633, on me mit page du cardinal de Richelieu, où j'appris assez bien mes exercices, excepté que je n'ay jamais esté bon hommie de cheval , quoyque j'y fusse fort ferme, mais j'avois la main rude.
En 1635, je sortis hors de page, et fus mis dans la mestre de camp ' du régiment des gardes, commandée par M. de Rambure. Estant à l'âge de seize à dix-sept ans, je tuai tout roide un soldat, à qui j'avois donné un soufflet et qui m'en avoit rendu un autre '. La guerre ayant été ensuite déclarée avec les Espagnols , je me mis dans la compagnie de Maleissie , où je fis le voyage d'Allemagne avec toutes les peines et les misères qu'il est possible de souffrir; car, au retour de Mayence, Galas, avec une armée beaucoup plus puissante que la nostre, nous suivit jusqu'à Metz, sans nous donner le loisir de respirer; il fut pourtant toujours battu dans toutes les attaques qu'il nous fit, et dans toutes les embuscades qu'il nous dressa; mais il ruina notre armée, dont le reste fut sauvé par le savoir-faire du duc de Weymar, car le pauvre cardinal de La Valette avoit perdu la tramontane, et, sans ledit duc, nous étions tous perdus, sans qu'il en fut échappé un seul ^.
' Paray-le-Monial, petite ville du Maçonnais, département de Saôneet-Loire. i y. -•
' La première compagnie d'un régiment s'appelait la mestre de camp.
^ Ce soldat s'appelait La Carcie. ( Petits Mémoires de Coligny. )
■* Tout l'honneur de la retraite de Mayence appartient au duc de Weymar. ( Mémoires d' Arnaud d'JmUUy, 2' série de la collection Petitot, XXTV, 68.)
Étant arrivé à Metz, je quittai le régiment des gardes, Tan 1 635, pour m'en aller, par ordre de mon père, voir ma mère qui étoit en Bourgogne, à la Motte- Saint-Jean , et que je n'avois vue depuis huit ans j après avoir demeuré quelque temps auprès d'elle, mon père me mena au siège de Corbie, prise par les Espagnols, qui avoient fait une grande irruption dans la France ' ; ensuite de quoy mon père, qui ne savoit que faire de moi, parce qu'il n'estoit en volonté, ni peut être en estât, de faire aucune dépense pour moi, s'avisa, tant pour cette raison que pour se raccommoder avec le cardinal de Richelieu, avec qui il estoit souvent brouillé, pour les attachemens fidèles cfu'il avoit à la personne du Roy, son bon maître; ce qui ne plaisoit pas au cardinal, qui vouloit que tout le monde fut à lui à quelque prix que ce fut, de sorte qu'il falloit, sous son règne tyrannique, que tous les gens de la Cour fussent infidèles ou malheureux; mon père s'avisa, dis-je, de me mettre dans les mousquetaires à pied, ou gardes dudit cardinal.
Ce fut poui' moi une mortification bien sensible, de devenir garde d'un homme de qui j'avois été page, et chez qui j'avois commencé à vivre avec les honnestes gens ; d'être obligé à reprendre le mousquet et à vivre avec des pieds plats, faire sentinelle et coucher sur la paillasse. Ce fut dans ce temps, en l'espace de dix-neuf mois, qu'après avoir pris patience cinq ou six, je
■ Cette invasion causa à Paris une grande épouvante. {Mémoires de Montgfai, ibid., XLIX, 126.)
8 MÉMOIRES m'abandonnay le reste du temps à toutes les débauches dont la jeunesse est capable , passant les jours au cabaret et les nuits au b , et faisant une vie horrible,
sous prétexte que j'estois malade de la fièvre-quarte. Je ne laissois pas de me garder de faire des actions infâmes, comme de filouterie et escroquerie, mais c'est un miracle que j'aye échappé de tant de querelles, soit à
l'hostel de Bourgogne, soit au cabaret, ou au b ;
car nous étions trois ou quatre qui voulions être maistres par tout. Dieu, par sa bonté et par les causes secondes, me tira de là; Beauregard de Champrond, mon oncle ', étant venu apporter la nouvelle d'un colonel lorrain, nommé Cliquot, et ayant appris par Cavoye, mon capitaine, la vie que je menois, me donna une compagnie de dragons, ou mousquetaires à cheval, dans son régiment de cavalerie. Ces dragons marchoient à la tête, pour mettre pied à terre et se saisir des passages, suivant les occasions qui se pouvoient offrir. Je pris ce parti avec joie; nous passâmes en Italie, et commençâmes nostre campagne par le secours de Chivas, que le prince Thomas de Savoye, qui avoit pris le parti de l'Espagne, avoit assiégé. Il fut obligé de se retirer, et, dans sa retraite, m'étant trop avancé, ma compagnie fut presque toute défaite et taillée en pièces, et moi pris et repris par les ennemis et par les nostres \
' Claude de Gadagne, seigneur de Beauregard, avait épousé, en i6o4, Eléonore de Saligny, tante du comte de Coligny.
' « L'artillerie espagnole tira sur l'escadron de Beauregard-Champrond. M {Mémoires de Montglat, collection Petitol, 2' série, XLIX ,
Nous visraes cette campagne de belles occasions, entre autres le combat de la Route % où, avec mes dragons, j'eus ordre de gagner une hauteur. J'y trouvai les ennemis qui y arrivoient aussi pour s'en saisir ; je les en chassai , gagnai le poste, et le conservai assez de temps pour être secouru; il étoit important, je fus loué pour cette action , comme j'avois été blâmé deux ou trois mois auparavant pour m'étre avancé assez mal à propos, mais M. de La Mothe, qui fut depuis maréchal de France , et qui étoit en ce temps une petite espèce de favori, rendit de bons témoignages de moi au cardinal, et lui dit qu'il avoit nourry un homme qui avoit un peu de feu, mais qu'il croyoit que je serois un jour bon à quelque chose; que j'aimois le service et que je me trouvois partout. La campagne faite, je quittai les dragons, et vins voir le cardinal qui me fit fort bon visage.
L'année d'après, qui fut en 1640, la Normandie s'étant presque toute révoltée, et Gassion y ayant presque tout mis à sac, et l'ayant remise en quelque sorte de devoir, mais les esprits estant demeurés fort altérés, tant d'un reste de révolte que des mauvais traitemens que les troupes avoient fait au pays, le Roy résolut opiniâtrement, et de son propre choix, d'y envoyer Gaspard de Coligny, mon père, dont il respondit au cardinal, qui n'aimoit pas mon père pour les raisons cy-dessus rapportées, avec des troupes, pour mettre le
' La journée de la Route , où le comte d'Harcourt battit les Espajnols, quoiqu'ils lui fussent très-supérieurs en nombre.
reste des pieds-nuds à la raison (c'est ainsi qu'on les appeloit * ), avec ordre néanmoins de porter, autant qu'il pourroit, les choses à la douceur; à quoy le Roi fut si bien obéi, qu'ayant déclaré d'abord qu'il apportoit la paix et la douceur, il ne fut plus parlé que de festins, de réjouissances et d'amour, et mon père, pour en donner l'exemple aux autres, s'en acquitta fort bien, et en cela il ne forçoit point son inclination. Mais il est très vray qu'en se divertissant il servit parfaitement bien le Roi , car il gagna si bien tous les esprits, et particulièrement ceux de la noblesse, qu'il y étoit adoré. Il y passa deux campagnes, où il fit fort bien ses affaires et passa fort bien son temps , car tout le monde le traitoit à l'envi avec une splendeur prodigieuse; mais surtout s'il y servit parfaitement bien le Roy, il s'y divertit encore mieux, et entre ses autres aventures il lui en arriva une assez plaisante. Il étoit chez le vieux président de Franquetot, à Cougné ou Cougny, dans la campagne. Son iils, qui exerçoit la charge de son père, avoit une femme fort belle et fort galante. Quoiqu'elle eut des engagemens avec son beau-frère, elle ne laissa pas d'en prendre avec mon père. Les heures étoient un point difficile pour le téte-à-téte pendant le jour; il crut que la nuit lui seroit plus favorable, et il proposa un rendezvous à la dame, laquelle, quoique couchée avec son mari, y consentit assez imprudemment; à cette imprudence s'en joignit une autre , c'est qu'elle désigna si
' Les révoltés de Normandie appelaient leur chef, Jenn-va-nudspieds, pour signifier que le poids des impôts les avait mis hors d'état d'avoir des chaussures. (Mémoires de Mont^Iat, déjà cités, p, 260.)
DU COxMTE DE COLIGNY. H
mal le costé où elle couchoit, ou mon père le retint si mal, qu'au lieu de mettre la main sur le visage de la dame, il la mit justement sur la barbe et le visage du mari, qui, par malheur, ne dormoit pas fort profondément. Le président, surpris de cette caresse, à heure indue, et qui d'ailleurs étoit peut-être dans quelque défiance, porte prestement sa main sur celle qu'il sentoit, et attrappe justement une bande des manches de mon père, qui portoit toujours des pourpoints tailladés. Le président fit un cry de guerre et de deffy, mon père se retira avec violence et menaces de le tuer ; voilà la maison en alarme, les gens de mon père se rangent auprès de lui, ceux du président se mettent auprès de leur maître, qui ce pendant gourmoit d'importance la présidente : enfin un ange de paix parut, qui, par son adresse, calma ce désordre efTroyable : ce fut une madame de Baudreville , fille du vieux, et sœur du jeune président. Elle se leva enjuppe au bruit qu'elle entendit, et, s'étant promptement informée du sujet, comme elle avoit infiniment d'esprit, elle inventa tout d'un coup une ruse fort adroite qui remit la tranquillité dans cette maison et dans les esprits. Car, sans avoir parlé à mon père, elle se mit à gourmander son frère de ses emportemens, et l'assura, en parole de femme d'honneur, et lui fit des sermens authentiques, que c'étoit une partie faite entre eux tous, dès le soir, que mon père iroit lui faire peur, et éprouver s'il craignoit les esprits, et qu'elle s'étonnoit fort que sa belle-soeur ne le lui eût pas dit, quand elle vit qu'il s'emportoit. La pauvre présidente, quoique gourmée, assura la
raesme chose, mais qu'elle avoit été si espouvantée de la fureur de son mary qu'elle avoit perdu le jugement, et par conséquent le souvenir de l'avertir et de le désabuser promptement. Le président fut si bien tourné, prêché et exorcisé, qu'il crut, ou feignit de croire ce qu'on lui disoit. Cependant l'équipage de mon père étoit en estât, et mon père, qui estoit averti de son costé, se faisoit tenir à quatre, et se plaignoit de ce que le président avoit ainsi pris de travers une petite gaieté entreprise de concert avec tout le reste de la famille. Le pauvre président, à qui le sang-froid et la raison étoient revenus, ne vouloit pas se rendre irréconciliable mon père, qui étoit maistre de la Normandie,- de plus il considéra sagement que si la chose alloit plus loin il se rendroit la fable de toute la province; il prit donc le parti de venir faire des excuses à mon père, lui qui les de voit plustost recevoir, si on en doit au moins recevoir d'un homme qui nous fait une si grave injure. Le vieux président, qui, quoique octogénaire, s'estoit levé au bruit comme les autres, amena son fils par la main dans la chambre de mon père, suivi du reste de la famille, car l'abbé, et encore une autre sœur, nommée
madame de % y étoit aussi. Mon père, après
quelques petites façons, reçut les honnestetés comme il le devoit, en fit aussi de son costé j les chevaux de carrosse furent dételés , les chevaux dessellés , et chacun s'alla coucher, et dormit qui le pût ; il n'y eut que la pauvre présidente qui ,
' Le nom est resté en blanc au manuscrit.
reçut des coups de poing de son mari ; mais l'homme propose et Dieu dispose. Le lendemain on se trouva dans une tranquillité fort grande, mais chacune des parties fut Lien trompée; elles a voient presque un égal interest à tenir cette histoire cachée; qui n'eut cru qu'une affaire, arrivée à deux heures après minuit, dans une maison de campagne, intra prwatos parietes , ne dut rester secrette? cependant, par je ne sais quel malheur, et par la fidélité ordinaire des domestiques, jamais affaire ne fut tant divulguée que celle-là ; elle fît tant de bruit, et elle est demeurée si fort dans la mémoire des Normands, que les antiquaires de cette province en parlent encore tous les jours, quoique l'affaire se soit passée en \ 641 , et qu'il y ait trente-sept ans qu'elle est arrivée '.
Je n'estois plus alors en Normandie , car au commencement de cette année M. le comte d'Harcourt m'avoit- donné une compagnie dans son régiment de cavallerie, avec laquelle je passai en Italie, où nous assiégeasmes et prismes Coni, et sur la fin du siège nous eusmes querelle pour le commandement, le marquis d'Équé, autre capitaine {et moi), pour la maladie du chevalier deMaugiron; il fallut qu'il obéit, dont se trouvant fâché, il me fit appeler trois jours après dans un village nommé Poiring. Il se servit de son gentilhomme et je me servis du mien. Nous nous battions fort matin dans un pré, la nuit avoit été très humide et l'herbe étoit glissante, nous n'avions que de petites
' Ou voit ici que le comte de Coligny écrivait cette partie de ses grands Mémoires en 1678.
épées fort courtes, nous nous battions de près, je lui passai mon épée sous le bras, et de la garde et de la main je le poussai si rudement qu'il tomba tout plat. Je croyois lui avoir passé mon épée au travers du corps , et une petite oie couleur de feu ' me l'ayant encore persuadé , car on n'est pas trop de sang-froid quand on se bat; le voyant donc par terre, je lui criai : « tu es « mort, rends l'épée. » Il me dit : « Coligny, je ne suis « pas blessé, fais-moi la courtoisie de me laisser rele- « ver » Je fus assez sot pour lui accorder ce qu'il me demandoit, mais je faillis à m'en repentir; car il me porta un coup qui me décousit toute la peau de l'estomac, et si je n'eusse fort prestement quarté % il me donnoit dans le coeur, car je suis gaucher. Comme nous nous chamaillions fort vertement, un nommé Champfort, qui a été lieutenant général de l'artillerie, fort honnête homme, qui nous avoit vu passer très matin , et s'étant défié de quelque chose, nous avoit suivi secrettement, nous vint séparer; il fit un grand plaisir à l'un et peut être à tous deux ^ Depuis nous avons été fort bons amis.
Nous passâmes encore en Piémont, l'an 1 642, mais M. d'Harcourt n'étoitplus général; M. de Longueville lui avoit succédé. Nous prismes Tortone, avec des fatigues horribles ; nous en eusmes encore plus à le ravitailler, et avec tout cela il ne laissa pas de se perdre. En
• On appelait petite oie un assortiment de rubans qui faisait partie tic l'habillement.
' Quarte, terme d'escrime qui équivaut à pirouette.
' Coligny raconte brièvement ce duel dans ses Petits Mémoires.
1643, nous repassasmes en France; le régiment d'Harcourt fut presque tout défait à la bataille de Rocroy, où je ne me trouvay pas, et je fus malade durant tout l'été.
En 1 644, Harcourt fut en Limousin et en Languedoc, pour quelques révoltes du Limousin, et sur la fin de la campagne on nous fit passer en Catalogne, où le maréchal de La Mothe, qui en étoit vice-roi, avoit fort mal réussi , ayant perdu la bataille de Lérida, ou d' Alcolegette ; et ayant voulu, après avoir été renforcé, assiéger Tarragone, il fut contraint de lever le siège. On le sortit de Catalogne, et, pour n'avoir pas voulu reconnoistre M. Le Tel lier, qui avoit succédé à M. De Noyers dans la charge de secrétaire d'Estat, ou pour d'autres raisons que je ne sais point ', il fut mis prisonnier à Pierre-Encise, k Lyon.
En 1645, M. le comte d'Harcourt vint en Catalogne, en qualité de vice-roy, où, pendant la première campagne, il fit des m^erveilles , gagna la bataille de Liorens sur les Espagnols, où il défit presque toute leur armée, et ruina le reste qui s'étoit retiré dans Balaguer. Son régiment, dont j'étois major, y fit très bien son devoir.
Ensuite l'armée étant campée à Termes, et moi avec trois régimens à Ménargues, je défis, moi soixantième,
' Le maréchal n'avait pas été heureux ea Catalogue , et Le Tellier, qui exerçait la charge de De Noyers, cherchait à détruire les créatures de celui qu'il voulait supplanter. (Mémoires de Montglat , audit lieu, XLIX, 456.) Le maréchal de la Mothe Houdancourt demeura prisonnier à Pierre-Encise jusqu'au mois de septembre 1648.
mais tous officiers, moi commandant, nous défismes, dis-je, et battismes tout net quatre cent chevaux en pleine campagne, qui est une chose fort extraordinaire et fort surprenante, dont on ne dit pas un mot dans la gazette ni à la Cour.
Il ne fut pas si heureux l'année d'après ; car, ayant assiégé Lérida, et le voulant opiniâtrement prendre par famine au lieu de l'attaquer par force , après six mois de blocus, le marquis de Lègnes surprit, la nuit, le fort de Rèbe, commandé par le comte de Merinville, maréchal de camp, et M. le comte d'Harcourt, s'opiniâtrant à le vouloir reprendre, fit périr la plus grande partie de son armée sans rien faire, et cependant la ville fut secourue des autres costés aussi bien que de celuilà, car pendant qu'ils nous tenoient tète avec une partie de leur armée, ils firent couler le reste dans la ville et nous levâmes le siège. J'y reçus un grand coup de pistolet dans le petit ventre. Mon péché me sauva, car j'avois mon gousset gauche rempli de poulets d'une religieuse; ils soutinrent le choc de la balle, qui, par ce moyen, ne fit que percer la peau et entrer dans le corps de l'épaisseur d'un doigt. M. d'Harcourt fut mal à la Cour et son régiment sortit de campagne.
En 1 647, le régiment d'Harcourt alla servir en Flandres, quoiqu'il eût esté presque tout taillé en pièces devant Lérida, et que nous eussions eu fort peu de temps pour nous raccommoder, il ne laissa pas de faire une fort belle action, et je puis dire, sous mon commandement, car Maugiron avoit quitté le service. Le régiment d'Harcourt sauva l'armée de M. de Rantzau,
qui , à Fan ière-garde, estoit toute mise en déroute par le marquis de Caracène, qui nous estoit tombé sur les bras, sur la digue de Dixmude, que nous avions suivie en revenant de faire sauter le fort de Nieuvendam, proche le Nieuport. Le cardinal Mazarin m'écrivit une grande lettre de remerciemens et me promit merveilles, mais la récompense qu'il me donna fut de me faire mettre à" la Bastille, l'hyver d'après, pour avoir un peu gourmande, dans Abbeville, l'intendant de Picardie, nommé Gamin. Voilà la récompense que j'eus d'une des plus belles actions qu'on puisse faire; car, avec le seul régiment d'Harcourt, je battis l'avant-garde des ennemis, et je rétablis les affaires; mais j'ai toujours été accompagné d'une destinée si bizarre, que, quand j'ay bien servi, j'ay esté maltraité, et quand j'ay esté parmi les Espagnols, et que je méritois chastiraent et la mort, j'ay esté le mieux traité et le plus caressé. Ayant esté fait deux fois prisonnier, estant Espagnol, pour le service du prince de Condé, j'ay esté traité d'une façon si extraordinaire et si obligeante, que je ne puis comprendre ni imaginer comment cela s'est fait, et si je le comprends, je ne le veux du moins pas dire.
Apres avoir passé l'hiver de 1648 à Abbeville, et estant sorti de la Bastille, M. le Prince prit le commandement de l'armée de Flandres, et assiégea Ipres, qu'il prit, mais il laissa perdre Tournay, qui valoit beaucoup mieux. Il est vray que, le 20 d'aoust, il gagna la bataille de Lens, en Artois, où j'eus un bras cassé par un colonel des ennemis, que je tuai à la teste de l'armée, un moment avant la bataille. Il m'estoit venu
appeler. Nous viiismes l'un à l'autre, mismes la teste de nos chevaux l'une contre l'autre, et tirasmes nos deux coups, dont, comme dit est, j'eus le bras cassé et lui fut tué, et un moment après j'eus un coup de mousquet du costé droit, dont j'ay porté la balle pendant trois ans, avec des douleurs horribles. J'eus plus de quinze coups sur moi et sur mon cheval ce jour-là.
En 1649, la guerre de Paris. M. de Chastillon et mon frère, le marquis d'Orne % furent tués à l'attaque de Charenton, pendant que j'estois allé en Normandie prendre congé de M. le comte d'Harcourt, parceque M. le Prince m'avoit donné le commandement et m'avoit fait mestre-de-camp-lieutenant du régiment de M. le duc d'Anguien, cavallerie.
Hinc mihi prima mali lobes ' .
C'est ce qui a esté cause que je me suis attaché à lui, et que j'ai fait beaucoup de choses contre mon inclination, et ensuite avec les Espagnols, sept ans, et deux fois prisonnier de guerre pour son service; et tout cela s'est terminé en une guerre mortelle et une haine irréconciliable entre nous; car s'il me hait en diable, je le hais en diable et demi; mais revenons.
Après la paix faite à Paris, on assiège Cambray, aux enseignes qu'on ne le prit pas; M. le comte d'Harcourt
' Gaspard, comte de Saligny, marquis d'Orne , capitaine -lieutenant des gendarmes de la Reine, tué au combat de Charenton, le 8 février 1649- {P^i^^ Anselme, VII, i5g, et Mémoires de Montglal , CoUect. Petitot, 2« série, L, i58.)
» Vir^. Mneid., lib. II, v. 97.
manqua cette place aussi bien que Lérida ; pour le venger, on entra dans le pays ennemi ; on prit Condé; on envoya un grand parti de quatre mille chevaux , commandés par le maréchal de Grancé et moi sous lui. Nous prismes Bossu, où il y a eu des filles et des femmes violées par les coureurs , avant que nous y fussions arrivés , et dans une grande cour, je vis plus de cent hommes, tout à la fois, qui se démenoient d'importance. Il y eut un officier qui m'amena une fille de douze à treize ans, fort belle, à qui, disoit-il, il
n'avoit pu rien faire, mais je la renvoyai.
Il est vrai que je n'ai jamais vu une si hardie , ni si jolie petite créature, mais je n'ai jamais voulu faire cela de par le Roi , ni par force , quoique d'ailleurs j'aie été assez mal vivant.
En 1650, je menai le régiment d'Anguien en quartier d'hiver en Limousin, et estant à Limoges, logé chez l'évesque, de la maison de la Fayette ', mon parent et un des plus honnestes hommes du monde, il m'advertit un soir, en grand et extrême secret, que MM. les princes de Condé , de Conti et de Longueville avoient esté arrestés, sur quoi, l'ayant aussi appris d'ailleurs, je me résolus à une entreprise hardie et difficile ; ce fut de retirer les troupes qui estoient répandues dans le Limouzin. Je donnai un rendez-vous secret aux régimens de Condé, d'Anguien, et aux gardes de M. le Prince , et m^archai en dépit de toutes les troupes du
' François Motier de La Fayette, évêque de Limoges en 1627, premier aumônier de la reine Anne d'Autriche, mourut à l'âge de quatrevingt-six ans , le 5 mai 167G. ^ ^^■^,, i .^a, .^^^ j ^wL , ub--i^:Al : f
Roi qui estoient en Auvergne, Limouzin, Bourbonnois et Nivernois, qui s'assemblèrent toutes pour me défaire , mais je conduisis ma marche de sorte que je passai en dépit d'eux les rivières d'Allier et de Loire. Je me rendis maistre avec six hommes de Vichy, où il y avoit deux compagnies de M. le duc d'Orléans en garnison , et je lis si bien que , sans perte , je gagnai Bellegarde % quoique j'eusse esté suivi par le maréchal de la Fer té Imbault , jusqu'au passage de la rivière de Loire, où il arriva un moment après que je l'eus passée, à Givardon proche Digoin. Il trouva mon page et mon trompette qui s'estoient amusés à boire, estant en pays de connoissance, à une lieue de la Motte-Sain t-Jean , qui est à moi. Il me les renvoya fort honnestement , estant fort de mes amis et de mon père. Je menai les troupes à Bellegarde sur la Saône, qui est une place appartenant à M. le Prince. Le cardinal Mazarin y amena le Roi , et à Dijon ; on nous bloqua , mais n'étant pas en estât de nous défendre, n'ayant ny armes qui valussent , ny infanterie , on se rendit , et quoiqu'on eût tiré notre parole de ne plus servir M. le Prince, prisonnier, je la tins en mon particulier non tenable, parce qu'elle estoit forcée, et malgré mon père , dont j'encourus la disgrâce , je fus trouver madame la Princesse à Mont-Rond, près Saint-Amand, en Berry, où, ayant esté conseillée d'agir pour son mari, elle prit la résolution d'aller joindre M. de Bouillon à Turenne ; elle voulut bien se fier de ce voyage à ma conduite. Elle partit à minuit accom-
' Bellegarde , dans l'aacien Forez , département de la Loire.
DU COMTE DE COLIGNY. 2t
pagnée d'environ quarante chevaux; elle fit environ cinq ou six lieues dans son carrosse qu'elle renvoya à Mont-Rond. Pour faire plus de diligence , elle monta en croupe derrière moi, sur un cheval qui s'appeloit le Brézé, qui venoit sans doute de son père, et valoit mille écus. La première journée nous fisraes dix-sept lieues, et allasmes coucher à Marcillac, chez un vieux et bon gentilhomme, nommé La Garde, qui nous fît du mieux qu'il pût, et sa femme, à qui j'avois dit que c'estoit une femme riche quej'avois enlevée , fit tout ce qu'elle put pour obliger madame la Princesse k m'épouser. Ilestoitbien vrai que je l'avois enlevée , mais on peut faire beaucoup de choses sans estre mariés ; la conduite que cette Princesse a tenue dans la suite ' permet au lecteur de juger tout ce qu'il lui plaira de nos aventures dans ce voyage ; mais qu'il prenne garde de blesser son honneur ni sa réputation, ni d'en tirer de fausses conséquences, comme d'autres ont fait , sur un combat qui cousta la vie au pauvre marquis de Cessac , fils du comte de Clermont-Lodeve,
• Une aventure avec un jeune page du nom de Rabutin, cousin du comte de Bussy, fit reléguer la princesse de Condé à Châteauroux, où elle demeura prisonnière jusqu'à sa mort. « Ce Rabutin, dit le duc de «Saint-Simon, étoit ce page poux' lequel madame la Princesse fut « enfermée à Châteauroux, d'où elle n'est jamais sortie, et où, après « tant d'années, elle ignora toujours la mort de M. le Prince, son mari, « gardée avec autant d'exactitude que jamais jusqu'à sa mort, par les « ordres de M. le Prince, son fils. » (Mémoires de Saint-Simon, Paris, 1829, IV, 371.) Cette anecdote est racontée par madame de Sévigné dans une lettre à Bussy Rabutin , voyez notre édition des Lettres de madame de Se'vigne', Paris, Biaise, 1818, I, 227. Voyez aussi le supplément de Bussy, i^^ part., p. 89
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dont je parlerai en son lieu. La seconde journée fut encore de dix-sept lieues. Je menai la Princesse coucher à Montaigu, proche Ravel, dans la Limagne d'Auvergne , chez la marquise de Bouille , ma cousine, mère de la duchesse du Ijude, qui nous fit grande chère , quoique surprise fort tard, et que la suite fut grande. Le lendemain nous partismes fort matin , car nous ne jugions pas à propos de faire grand séjour, et pour cause, et fusmes coucher dans la maison d'un des Canillacs , nommé le comte de la Mothe , ce me semble , qui n'y estoit pas. Le jour d'après , on alla loger chez le vicomte de Dienne-Canillac, qui fit toutes sortes d'honneurs et de bonne chère à madame la Princesse , et où elle fut contrainte de demeurer longtemps, et les incommoda beaucoup, tant par le mauvais temps, la difliculté des chemins, que pour n'avoir point de nouvelles du duc de Bouillon. On n'estoit point assuré qu'il voulut nous recevoir, car nous marchions au hazard. Je ne crois pas, par parenthèse, que M. le Prince ait jamais fait un seul remerciement au vicomte de Dienne , qui fit une grande dépense pour le long séjour. Enfin nous partismes , et après avoir franchi des chemins et des détroits fort difficiles, nous abordasmes la vicomte de Turenne ; et après quelques journées de marche, nous arrivasmes au principal manoir, où nous trouvasmes ledit duc de Bouillon, qui reçut et traita parfaitement bien madame la Princesse et tout ce qui la suivoit. On séjourna à Turenne quelques jours , pendant lesquels le duc prépara son équipage, leva de l'argent dans sa terre, qui est fort riche
et de grande étendue, qui ne paye qu'à son seigneur et point au Roi , fit des troupes de cavalerie et d'infanterie, tant de ses sujets que de ses amis, et nous marchasmes à bannières déployées droit à Bordeaux. Le bastard de la Valette ', fils du vieux duc d'Épernon, vint au devant de nous ; il fut combattu et battu , et perdit une partie de son bagage. J'oubliois à dire que le premier exploit que nous avions fait , fut d'enlever la compagnie des gens d'armes du prince Thomas, qui estoit en garnison k Brives-la-Gaillarde *; ellefut investie et se rendit sans combat , et les chevaux , qui estoient bons et en grand nombre, servirent à monter une partie de notre cavalerie, fraiche émoulue et qui ne dura guères. Depuis la rencontre du chevalier de la Valette, nous n'en eusmes plus d'autres jusques à Bordeaux. Il est bon de remarquer que le duc de la Rochefoucauld estoit venu joindre la Princesse à Turenne,^ avec cent cinquante gentilshommes Poitevins, ou soidisant, qui nous accompagnèrent jusqu'à Bordeaux ;». et puis se retirèrent chacun chez eux , excepté un très petit nombre qui demeura avec nous et se trouva au siège, comme il sera dit, mais n'y fit rien qui vaille, parce que personne ne vouloit obéir à son compagnon, et aux moindres occasions ils faisoient beaucoup de bruit, mais fort peu d'effet. J'ai souvent
• Jean Louis , dit le chevalier de La Vallette , fils naturel du duc d'Epernon, lieutenant général des armées du Roi, mourut en i65o, d'une blessure reçue en défendant l'île Saint-Georges , dans la Garonne, à quatre lieues au-dessus de Bordeaux. {Père Anselme, III, 8Gi .)
» Voyez les Mémoires de La Rochefoucauld, coUect. Petitol, LU , 5i, 2* série.
raisonné sur ce que c'est de gens disciplinés au prix de ceux qui ne le sont pas. Toute cette noblesse estoit composée d'hommes fort braves en particulier; cependant en gros ils n'estoient bons à rien, et faisoient même assez méchante contenance.
Il se présenta de grandes difficultés à Bordeaux ; la ville et le parlement furent bien d'accord de recevoir madame la Princesse et le duc d'Anguien , qui avoit sept ou huit ans , et qui avoit fait le voyage, déguisé en fille; mais ils ne vouloient point entendre parler de recevoir les ducs, ni leurs troupes, car c'estoit déclarer la guerre au Roi. Enfin la populace fut la maistresse et obligea le parlement et la ville d'ouvrir les portes à tout. Nous fusmes assez de temps en cet état tranquille, avant que le duc d'Epernon qui estoit brouillé avec ceux de Bordeaux fut arrivé avec son armée; nous occupasmes quelques isles et quelques postes aux environs de la ville , et nous barricadasmes le fauxbourg de Saint-Surin.
Mais comme ces occupations n'estoient pas grandes , l'oisiveté et la fantaisie engendrèrent les intrigues et l'amour. La Princesse estoit coquette ; madame de Gouville ' l'estoit beaucoup plus ; les filles d'honneur n'en avoient que le nom, pour lapluspart; chacun prit son parti. Le mien fut une jeune anglaise, nommée Gerbier, jolie au possible , et qui avoit assez d'esprit
' Lucie de Cottentin de Tourville, femme de Michel d'Argouges , marquis de Gouville; elle passoit pour très galante; le malin Bussy Rabutin l'a mise au nombre de ses maîtresses ; on pourrait même penser que c'est d'elle qu'il parle à sa cousine dans la lettre à madame de Sévigué, du 3 juillet i655.
pour le prester à quatre, et en avoir beaucoup de reste. Le marquis de Cessac, dont j'ai dit un mot, s'attacha à madame la Princesse , ou plustost la Princesse à lui ; car il faut que ces dames- là fassent plus de la moitié du chemin , si elles veulent avoir des galans , que le respect autrement feroit taire. Comme elle n'estoit pas fournie d'un grand esprit , ce défaut et la passion lui firent faire tant de minauderies indiscrettes que tout le monde connut aisément ses affaires. Cessac estoit honneste homme et de mes amis, il estoit de plus capitaine du régiment de cavalerie d'Anguien dont j'estois mestre de camp-lieutenant; il estoit jeune de vingt à vingt-deux ans , fort aimable en son esprit et en sa personne. Je connus qu'il s'alloit perdre avec M. le Prince, qui estoit aussi bien averti dans sa prison que s'il eût esté libre ; et je ne pus pourtant m'empescher de donner avis à Cessac avec d'assez bonnes raisons, qu'il ne falloit pas nous considérer comme nous estions dans le temps que je lui parlois , mais comme nous serions quand il faudroit rendre compte de nos actions à un prince qui ne seroit pas toujours en prison ; mais que, quand mesme il y auroit dû passer toute sa vie, cela seroit honteux à Cessac de deshonorer un prince malheureux, sous prétexte de le servir. Il reçut parfaitement bien mon avis dans ce moment-là; il m'en remercia , il me promit d'en profiter, et de régler à l'avenir sa conduite, en sorte que j'en serois satisfait et le public aussi, mais quoique je l'eusse engagé au secret , il ne put s'empescher de le découvrir à madame de Gouville , grande , jeune et belle , qui vou-
loit que tout le monde fut à elle , et je n'y pouvois estre, parce que Gerbier lui estoit opposée , et balançoit avec elle le nombre des amans , quoiqu'à la vérité Gouville fut plus belle qu'elle, mais l'esprit est un grand maistre en amour. Le malheureux Cessac présenta à la Gouville une occasion de se venger de moi , avec qui souvent elle avoit des prises et de méchantes railleries , où elle ne manquoit pas de réponses.
Elle dit donc à ce malheureux que je le traitois en petit garçon et en écolier; que mes discours et les conseils que je lui avois donnés ne venoient pas d'amitié que j'eusse pour lui, mais plus tost d'une jalousie de ce qu'il estoit mieux avec madame la Princesse que moi , et que je lui voulois finement faire quitter la place par les appréhensions que je cherchois à lui donner de M. le Prince , lesquelles je ne prenois pas pour moi-même, puisqu'elle sçavoit fort bien que j'estois amoureux de la Princesse, et que dans le voyage que nous venions de faire, de Mont-Rond à Bordeaux, elle l'avoit fort bien connu. Un jeune homme , sans expérience et fort amoureux, est fort aise d'estre flatté dans sa passion; la Gouville avoit de l'esprit, elle me haïssoit, il ne lui fut pas difficile de persuader à Cessac ce qu'elle voulut contre moi; elle l'aigrit; il commença, par une froideur et par une affectation, à me fuir; moi pareillement, je devins froid aussi, à son imitation, et ne me souciois guère de lui parler. De la froideur on en vint à quelques discours ; on me rapporta qu'il disoit que je voulois faire le pédant, je dis qu'il ne valoit pas la peine que je voulusse estre le sien ,
mais qu'en effet il auroit eu besoin d'un gouverneur, parce qu'il ne sa voit pas vivre. Tout cela irrita les esprits de part et d'autre j enfin on en vint à une rupture manifeste. Un jour, en dînant avec cinq ou six de ses amis , il y en eust un , nommé le chevalier de Rivière , homme d'esprit et de mérite , qui lui fit une forte leçon sur sa conduite, lui conta quelques sujets particuliers qu'il avoit de se plaindre de lui, et lui reprocha qu'il se conduisoit mal avec tous ses amis; qu'il avoit rompu mal à propos avec le comte de Meille, et encore plus mal à propos avec moi, et conclut enfin, s'il ne changeoit pas de manière de vivre, que lui-même, Rivière, qui parloit, ne pouvoit plus estre de ses amis. Ce discours fit faire des réilexions à Cessac, qui tombèrent malheureusement sur lui dans la suite. Dans ce mouvement de colère qu'il avoit contre beaucoup de gens, je fus le blanc sur lequel il visa, pour décharger sur moi et y faire tomber les effets de sa vengeance. Il me trouva dans la cour de la maison de la Princesse, m'aborda fièrement, et me dit que tout le monde lui avoit dit que je le voulois faire passer pour un homme sans honneur. Je lui répondis que ceux qui avoient dit cela avoient menti, et que je n'estois pas d'humeur à vouloir oster l'honneur à personne , mais qu'il estoit vray que je n'avois pas trop sujet de me louer de lui, pour avoir pris de travers un avis que je lui avois donné de bonne foi et en ami, et comme je lui parlois assez long-temps, il me semble qu'il en devint plus audacieux, et me dit qu'il falloit que je guérisse les esprits. Je lui répondis que
je n'estois médecin ni des esprits, ni des corps, et que, s'il avoit quelque chose à me dire, il pouvoit parler librement. Il me dit donc que, puisque cela estoit, il seroit bien aise de me voir l'épée à la main. « Mon- « sieur, lui dis-je, puisque vous avez cette volonté-là, « il y a encore assez de jour pour vous en faire passer « l'envie. » Il estoit environ cinq heures du soir, dans les plus grands jours d'esté; il me dit qu'il y avoit déjà quelque temps que nous parlions ensemble, et que quelqu'un pourroit s'apercevoir de quelque chose. Pour esviter cela, nous prismes brusquement un rendez-vous sur les Chartrons , à un couvent de Carmes qui est dans ce faubourg. Il y a extrêmement loin du lieu où nous estions à ce quartier-là. Il y alla par un chemin, il avoit un cheval, et je n'en voulus point envoyer chercher. J'y fus à pied et m'y trouvai pourtant devant lui ; c'est que je n'avois pas la goutte en ce temps-là. Je fus quelque temps à me promener dans le jardin du couvent, où il arriva, a Monsieur, lui dis-je, nous en « sommes venus à un estât qu'il faut de nécessité que « nous nous battions ensemble, et quand il arriveroit i< que nous viendrions pour cette foisàestre empeschés, « ce que je ne crois pas, je vous déclare qu'il n'y a pas « de puissance au monde qui me puisse empescher de « tirer l'épée contre vous. Ceci posé, je vous ferai une u prière, c'est de me vouloir dire quel sujet vous avez « eu de me quereller et qui vous y a obligé? » Il me dit que c'estoit une nécessité inévitable, qu'il y avoit deux hommes contre qui il estoit animé, et qu'il m'a voit choisi comme y ayant plus d'honneur à gagner, et
qu'après il vuideroit l'affaire avec Meille. Je lui dis làdessus qu'il avoit pris un fort meschant parti pour lui; qu'il vengeoit la querelle et servoit aux passions de madame de Gouville, mais que Meille estoit fort en sûreté de lui, car je le tuerois infailliblement. Nous nous eschauffasmes sur cela, et fusmes prêts à nous retirer chacun un pas pour mettre l'épée à la main ; mais apparemment nous eusmes tous deux en mesme temps la pensée de respecter le lieu où nous estions, nous ne nous parlâmes plus, et il prit le parti d'aller voir si un frère coupe-choux ' ne viendroit pas nous apporter la clef de la porte de derrière de leur jardin, qui donnoit dans la campagne ; il vint à la fin , nous ouvrit la porte, et, après l'avoir ouverte, je lui demandai où il avoit tant tardé; il me dit : (c Monsieur, c'est « que nos Pères, à qui j'ai esté demander permission «d'ouvrir cette porte, qui ne s'ouvre pas souvent, « avoient quelque doute que vous n'eussiez querelle. » (Voyez ce que c'est que le pressentiment, ils connoissoient Cessac qui estoit du pays. ) Cessac lui répondit : «Point du tout, mon père, c'est que M. de Coligny, « que voilà, qui est maréchal de camp, veut aller visite ter un poste, et moi je m'en vais avec lui, comme « capitaine dans son régiment, pour apprendre mon « mestier. m A trente ou quarente pas de là, nous mismes nos pourpoints bas. Je lui portai d'abord un coup d'épéedont ma lame fut toute faussée et courbée, parce quej'avois trouvé l'os de son bras; je la voulus redresser sur mon ventre; au mesme temps il me porta un coup
' Un frère convers.
d'épée que je ne sais ce qu'il devint, car je n'estois point en estât de le parer ; il se trouva presque sur moi, car nos épées estoient extrêmement courtes; il balança à se résoudi*e s'il se jetteroit sur moi; il prit pourtant le parti de se retirer, mais sur ce temps là je lui donnai un coup d'épée au travers du corps jusques aux gardes, dont le sang sortit si abondamment qu'il ne fut presque plus en estât de défense. Le désespoir toutefois lui inspira deux ou trois fois de se vouloir jetter sur moi , mais je lui dis : « Cessac , tu en as assez , si tu tentes « cette folie-là, je t'en donnerai encore; » il me cria deux ou trois fois : u Achèves-moi. » Je lui dis que je n'en voulois rien faire, et que j'estois fasché qu'il se fut jeté dans cette extrémité avec moi. Dans ce moment-là, il s'aflPoiblit tout d'un coup, et me dit : « Ha, Coligny, i< soutenez-moi , je n'en puis plus. » Je lui dis que je le ferois volontiers, pourvu qu'il jettast son épée ; car la rage et le désespoir de la mort fait bien souvent que le vainqueur est tué par le vaincu. Il jetta son épée, et moi j'allai à lui pour le secourir : je l'embrassai, et me mis à pleurer aussi fort que j'aye jamais fait. Il me dit deux ou trois fois : « Ha! Coligny, ha! Coligny, « il ne dit que cela, mais cela vouloit dire bien des choses. Je le menai deux ou trois pas pour lui ramasser son pourpoint, mais il fallut l'asseoir sur l'herbe; je lui mis auprès de lui son pourpoint et son épée. Il me pria de lui aller chercher un confesseur dans le couvent qui n'estoit pas très loin, ce que je fis très diligemment, et je retrouvai le mesme frère que nous avions prié de laisser la porte ouverte ; a Allez, mon père, envoyez en
(f diligence un confesseur à M. de Cessac, qui est blessé. » Il se mit à me vouloir faire de grandes lamentations ; « Ha ! je m'en doutois bien ! — Allez , mon père , il n'y (( a pas un moment de temps à perdre. » Toute cette diligence n'estoit pourtant nécessaire que pour satisfaire le patient, car il vescut trois jours, m'envoya demander pardon ; il me le donna , demanda à me voir, avoua qu'il ra'avoit querellé m^al à propos, fit une mort bien plus belle et bien plus agréable à Dieu que n'avoit esté peut-estre sa vie, car le pauvre garçon estoit un peu impie, et débauché au dernier point; mais l'âge auroit corrigé cela. Tant y a que je fus dans une mortelle affliction de ce malheur, et j'aurai toute ma vie regret à la perte de ce brave cavalier, qui auroit eu, après la mort de son père, soixante mille livres de rente, et qui estoit parfaitement bien fait de sa personne. Dieu veuille que je meure aussi repentant de mes fautes que lui des siennes î Pendant ce temps-là, M. d'Espernon, qui s'estoit fortifié de troupes, vint attaquer les nostres, qui estoient campées dans un marais proche Blancaforl (un château qui est à M. de Duras) , commandées par du Chambon, maréchal de camp, qui, se trouvant le plus foible et sans canon, fut obligé de se retirer vers Bordeaux. Par hasard, ce raesme matin-là, M. de Bouillon, qui n'avoit aucune nouvelle des ennemis (car nous ne songions guère bien à nos affaires), m'avoit ordonné d'aller fortifier ce château de Blancafort. Je trouvai Chambon qui faisoit sa retraite un peu en désordre; je restablis, sans vanité, un peu l'afTaire; je fis couler des mousquetaires sur une chaussée, que j'avois reconnue
en passant, qui arrestèrent M. d'Espernon sur cul, en cet endroit-là. Chambon ne connoissoit point ce poste; s'il l'eût vu auparavant, il auroit aussi bien fait cela que moi, car il estoit bon officier. Tant y a que je donnai temps à ceux de Bordeaux de nous envoyer du secours, et les ennemis ne passèrent pas plus avant. MM. de Bouillon et de La Rochefoucauld y vinrent. Ce dernier duc faisoit une pitoyable figure au fait de la guerre à Bordeaux, quoiqu'il ait écrit dans ses Mémoires qu'il y avoit fait des merveilles, et qu'il ait cité les lieux où il n'estoit pas, comme aux barricades de Cauderanty '; je crois assurément qu'il a esté plus propre au lit et à la plume qu'à la guerre; ce n'est pas qu'il n'ait du cœur, mais c'est extrêmement vilain de se vanter de ce qu'on n'a pas fait. C'est le génie le plus bouché pour la guerre qui ait esté en France depuis il y a cent ans. Cependant, de l'autre costé de la Garonne, le Roi arriva à Libourne avec toute la Cour et une armée; le parlement et la ville de Bordeaux se trouvèrent engagés à une guerre où ils n'avoient point de part; ils virent bien d'abord qu'on les alloit assiéger et les ruiner; le parlement se rassembla pour résoudre ce qu'ils avoient à faire pour se tirer d'embarras. Un matin que toutes les voix alloient à faire sortir madame la princesse, ses troupes et toute sa séquelle de Bordeaux, un homme fort échauffé demanda à parler à messieurs, qui opinoient à huis clos; le greffier le repoussa; le Gascon s'opiniâtre à frapper à la porte de la grand' chambre ; le bruit obligea le parlement k
• Mémoires de La Rochefoucauld , déjà cités, LII, 4i>
demander à l'huissier ce que c'étoit ; l'huissier leur dit que c'estoit un opiniastre, qui vouloit à toutes forces entrer pour dire quelque chose d'important j on ordonna qu'il entrât ; il dit d'une voix haute et d'un air gascon : « Messieurs, je vous viens avertir que le chasteau « de Vaire est pris, et que M. Richon, qui en estoit « gouverneur, a été pendu aujourd'hui dans la place de H Libourne, à la vue de toute la cour, qui a assisté à ce « spectacle. » On croyoit au commencement que ce fut un fou, dont il y a grand nombre en ce pays-là. On le fit approcher, on le questionna, on le tourna de tous costés, et on trouva que la chose n'estoit que trop vraie. L'armée du Roi , commandée par le maréchal de la Meilleraye, avoit assiégé le chasteau, et y ayant fait une grande brèche , tandis que Richon capituloit , les soldats entrèrent dans le chasteau. L'heure des parlements est dangereuse; Montaigne le dit • et moi aussi. Le gouverneur fut pris, mené à Libourne et pendu pour exemple et terreur aux rebelles ; mais cette cruauté ne fit bon effet ni de part et ni d'autre; car les officiers ^ de l'armée du Roy firent une espèce de soulèvement , et déclarèrent qu'ils ne vouloient point servir pour s'exposer à estre pendus ; que nostre parti , quoiqu'il fût le plus foible, ne laisseroit pas de prendre des officiers et d'user de représailles, et que, si on ne prenoit un autre parti que de la corde, ils quitteroient le service. En effet on ne pendit plus d'un costé ni d'autre, après cette affaire dont je parle ; mais ceux de
' Essais, livre I", chap. 6.
Bordeaux rendirent le change, dès le mémejour, comme
je dirai bientost.
Il n'est pas possible de s'imaginer l'effet que cette nouvelle produisit dans le parlement et dans la ville. J'ai dit que le parlement opinoit , et que toutes les voix , ou du moins le plus grand nombre , alloient à prier madame la Princesse de sortir de Bordeaux , et la faire sortir effectivement; mais dès qu'ils eurent entendu la nouvelle de la mort de Bichon , ils dirent et crièrent tout d'une voix qu'il n'estoit plus question d'opiner, mais de quitter le bonnet et la robe pour prendre les armes ; et dès l'après-dîner, on vit tous les présidents et les conseillers, vestus de gris, avec des épées , et ils ne s'assemblèrent plus en parlement.
Il y avoit un gentilhomme , nommé Canolles , capitaine au régiment de Navailles , qui avoit esté fait prisonnier, et estoit dans lechasteau du Ha. Il m'avoit fait prier quelques jours auparavant d'obtenir de M. de Bouillon permission d'aller pour sept ou huit jours chez lui, sur sa parole, ce que j'avois obtenu; mais le malheureux ne s'en estant pas servi, pour quelque raison que je ne sais pas, le peuple s'émeut de sorte, sur le bruit de la mort de Bichon, qui estoit de la ville et fort bien apparenté, qu'il fallut leur livrer Canolles, qu'ils pendirent le propre jour que Bichon avoit esté pendu; et je peux dire que la mort de Bichon fut cause que le Boi entra dans la ville quinze jours plus tard qu'il n'eût fait , et elle irrita des deux cotés les esprits au dernier point, comme j'ai dit. Ce qui est encore de remarquable dans ce rencontre , c'est que
Richon et Canolles s'estoient battus deux fois l'un contre l'autre, estoient devenus bons amis, et furent pendus tous deux dans un raesme jour, et l'un pour l'autre. 0 détestable guerre civile ! je donne ma malédiction à mes enfans, s'ils prennent jamais d'autre party que celui du Roy.
Le siège de Bordeaux se forma ensuite tout-à-fait par la Meilleraye. Un jour, qui estoit le mien de maréchal de camp, le régiment des gardes vint attaquer la barricade du chemin qui va à Cauderans dans le fauxbourg de Saint-Surin. Je la defïendois fort bien, et, tandis que j'y estois fort occupé, un nommé Favas, capitaine au régiment de Persan, me tirant, me montra que des Suisses, qui estoient entrés par un autre côté, venoient droit à moi par derrière. Je me résolus d'abord à mourir (car je ne voulois pas être pendu); je pris la pique d'un soldat qui venoit d'estre tué; je m'en allai droit à l'officier qui estoit à la teste des Suisses ; il vint à moy, nous nous portasmes chascun un coup de pique, il ne me blessa point, je le tuay et passay sur le ventre des Suisses , à la mercy de mille mousquetades. Un brave officier, nommé la Bussière, qui estoit auprès de moy, fut jeté dans le chemin creux d'un coup de hallebarde d'un Suisse qui ne put percer son buffle, le SuivSse estoit à ma droite et la Bussière à ma gauche, je ne sçay comment diable cela se fit. Il y eût , durant le siège , quantité de belles actions, mais à la fin la bourgeoisie se lassa , le Roy forma des intrigues et on se rendit. On obligea madame la Princesse et les ducs de Bouillon et de la Rochefoucauld d'aller à Castillon voir la Cour. La Princesse se jeta aux pieds
de la Reyne, en demandant la liberté de son mary; la Reyne lui dit : « Ma cousine, cela se fera, mais il n'est « pas encore temps. » Madame la Princesse s'en alla voir ses terres de Maillé et de Brezé, et chacun se retira chez soi; mais ceux qui n'en avoient point, comme moi, furent bien empeschés, car mon père ne me voulut point voir, et jamais homme ne fut plus embarrassé de sa personne que moi.
En 1651, le cardinal Mazarin fut chassé de France, et les Princes furent délivrés de la prison du Havre, où le cardinal lui-même les mit en liberté; mais, ne s'estant pas accommodés ensemble, il continua son voyage et les Princes entrèrent triomphans à Paris. Il y eût plusieurs traités et propositions d'accommodement faits, mais la Reyne, n'ayant jamais voulu entendre à des arrangemens que le cardinal ne rentrât, et les Princes n'apnt jamais voulu y consentir, on en vint à la guerre.
Messieurs les princes de Condé et de Conty se retirèrent à Mont-Rond, car le vieux renard de Longueville ne voulut point entrer en guerre; mais la Cour les ayant suivis de près, il fallut desloger de Mont-Rond et de Bourges pour se retirer en Guienne. Le Roy entra dans Bourges et fit former le siège de Mont-Rond par Palluau ; Persan commandoit dans la place.
Dès que M. le Prince eut pris la résolution de se retirer de Paris, il envoya Ricous à Marie, où estoient ses troupes, pour dire à Tavannes et à moy de nous retirer avec elles à Stenay, et de nous joindre aux Espagnols; nous partismes, la nuit mesme, avec environ quinze cents hommes de pied et quinze cents chevaux, et mar-
chasmes en diligence jusques à Buzancy, où, ayant campé, et Tavannes voulant aller à Stenay le lendemain, et m'ordonnant d'y demeurer, je lui déclarai que, s'il vouloit y demeurer, il en estoit le maistre et que j'y demeurerois avec luy, mais que, s'il en partoit, j'en partirois aussi deux heures après, parce qu'il estoit impossible qu'on n'eut pas détaché des troupes de l'armée du Roy pour nous suivre; ce que je fis, et fort à propos; car le soir l'armée du Roy arriva à Buzancy, et nous eût tous taillés en pièces, si j'y fusse demeuré. Cela nous pensa brouiller le matin, mais Tavannes avoua le soir que sans moy tout estoit perdu; or, ce que j'avois fait n'avoit esté fondé que sur ce que les ennemis dévoient faire par raison. Je vins loger à Villefranche, qui est un petit bourg autrefois fortifié et à présent razé; nous n'avions encore aucunes nouvelles de la marche des troupes du Roy, mais nos fourrageurs nous en apportèrent de fort meschantes pour eux ; car l'un revenoit dépouillé, l'autre estropié; on croyoit au commencement que ce fussent des paysans, qui sont méchans et hardis en ce quartier-là , mais nous scûmes bientost que toute la cavallerie du Roy estoit arrivée à Busancy, d'où nous estions décampés le même jour au matin. En partant de ce lieu-là nous avions envoyé advis au comte de Grandpré de nous venir joindre, le croyant de notre party; il nous manda qu'il ne manqueroit pas de nous joindre le lendemain, ce qu'il fit aussi , mais ce fut pour nous charger. Ledit comte ne se peutpas laver d'une action comme celle-là, d'avoir quitté M. le Prince et changé de party sans l'en avertir, quel-
que sujet de plainte qu'il eût contre luy ; effectivement M. le Prince en avoit fort mal usé avec luy, et ne l'avoit presque pas regardé au sortir de sa prison, quoy qu'il l'eut servi et eut perdu pour lui son gouvernement de Mouzon , mais on ne devoit s'attendre a autre chose du plus ingrat prince du monde. Ce qui estoit arrivé à nos fourrageurs et quelques autres avis obscurs de l'arrivée de cinq ou six mille chevaux à Buzancy, nous obligèrent de coucher au bivouac, et d'envoyer aux nouvelles un party de cent chevaux commandé par Boisvilliers, capitaine au régiment d' Anguien. A la pointe du jour il arriva à nous fort maltraité ayant rencontré les troupes du Roy, qui s'estoient avancées pendant toute la nuit pour nous enlever à Villefranche. Le jour estant plus clair, nous vismes toute l'armée, qui se mettoit en estât de passer un défilé pour venir à nous; je vis qu'il n'y avoit point d'autre party à prendre que d'aller s'opposer à eux dans ce défilé que j'avois reconnu le soir en y passant. Ce n'estoitpas l'avis de Tavannes, mais le mien prévalut; nous marchasmes donc à eux; nous trouvasmes trois escadrons déjà passés que nous chargeasmes, et leur fismes repasser le défilé en désordre. Cependant nos bagages eurent le temps de se sauver et de passer la Meuse que nous avions derrière nous. Ils en eurent jusques aux aisselles et les petits au col. Nous jugeasmes ensuite à propos de faire aussi passer la Meuse à notre infanterie, pour s'aller poster de l'autre costé, afin de favoriser la retraite de la cavallerie. Les ennemis cherchoient cependant d'autres passages et en trouvoient assez. Il fut question de commencer notre retraite;
nous avions la Meuse à passer, chose délicate devant des ennemis beaucoup et trois fois plus forts. Nous disposasmes nos seize escadrons en deux lignes, dont l'une faisoit toujours teste, pendant que l'autre quittoit le terrain et alloit faire face à cent pas au-delà, et puis la première ligne marchoit dans les intervalles de l'autre et s'alloit mettre en bataille derrière elle, à la raesme distance. Cela fut fort bien exécuté; enfin nous arrivasmes au bord de la Meuse, toujours en soutenant une très grande et forte escarmouche; nous fîsmes passer la rivière à la ligne qui en estoit la plus proche, et qui s'alla mettre en bataille derrière notre infanterie. Des huit escadrons qui nous restoient, nous en fismes encore passer quatre au grand trot, ce fut aux quatre escadrons qui passèrent les derniers à souffrir une grande charge ; nous la soutinmes bravement etpassasmes encore la rivière, meslez dans l'eau avec les ennemis. Il y eut douze ou quinze des nostres et autant des leurs tuez dans ladite rivière. Nous avions garni une tour d'infanterie qui favorisa notre affaire; Piloisfut blessé dans l'eau ; enfin nous fismes la plus belle retraite qui se soit faite de nos jours, avec quinze cents chevaux contre six mille. Les troupes du Roy estoient commandées par Castelnau, Beaujeu, Manicamp et Quincé, qui ne firent rien qui vaille, car ils nous dévoient battre , ou du moins défaire huit de nos derniers escadrons. Après quelques conversations fanfaronnes, d'un des costés de la rivière à l'autre, chacun se retira. Nous allasmes loger à Mousa, et les troupes du Roy retournèrent joindre le reste de l'armée, proche d'Avennes et de Maries, d'où elles estoient parties.
Dans ce temps M. le Prince estoit sorty de Paris pour aller en Berry, et de là en Guienne, dont il avoit été fait gouverneur en sortant de prison , au lieu de la Bourgogne qu'on donna à M. d'Espernon. En partant de Paris il nous envoya ordre de joindre les Espagnols, ce que nous fismes, dont nos troupes eurent tant de regret , qu'en huit jours nous perdismes plus de huit cents chevaux qui se débandèrent, quoy que nous pussions faire. Nous en fismes mourir plus de vingt contre raison et contre mon advis, car il n'estoit pas juste de faire mourir des sujets du Roy qui avoient esté levés pour son service et à ses dépens. Pour remédier à cette désertion , on nous fit avancer bien avant dans le pais de Liège, et nous marchasmes entre la Sambre et la Meuse, et ensuite, dans le Brabant, à Gemblours, Hougarde, Chastelet, et autres quartiers, où la désertion cessa un peu. Nous passasmes l'hyver dans ces quartiers, et, au commencement de mars 1652, M. le duc de Nemours, estant venu à Bruxelles, en repartit avec une armée, composée de sept ou huit mille hommes, tant de nos troupes que de celles que les Espagnols nous avoient données, sous le commandement du baron de Clinchamp. Nous entrasmes par Fonsomme, marchasmes vers Beauvais, en tirant du costé de Mantes, dont le duc de Sully estoit le gouverneur, et nous avoit offert le passage sur le pont. Estant arrivés à deux journées de Mantes, un escuyer dudit duc vint trouver en diligence M. de Nemours, pour lui demander du secours, parce que les habitans de Mantes se soulevoient et ne vouloient point livrer le passage; je
fus commandé avec huit cents chevaux, et lis tant de diligence que j'arrivay justement dans le temps que les habitans commençoient à rompre le pont. Je me mis en bataille sur les hauteurs , faisant paroistre de loin beaucoup plus de gens que je n'en avois, ne faisant que deux rangs de mes escadrons, à qui de plus je fis occuper un grand terrain, sur une seule ligne; cela épouvanta les habitans et les réduisit à obéir entièrement au duc de Sully '. Dès le mesme jour je fis passer cinq cents chevaux au milieu de la ville, et me logeay au fauxbourg, du costé du pont, dont je me rendis maistre. Le mesme jour que j'arrivay d'un costé, le comte de Broglie arriva de l'autre, avec mille chevaux, pour donner secours à la ville, et s'en rendre maistre
' Le duc de Sully, gendre du chancelier, agissait ainsi par l'influence de son beau-père. Ce fait fut vivement reproché par Fouquet au chancelier Séguier, quand celui-ci l'engageait à s'expliquer sur le fameux projet de révolte trouvé à Saint-Mandé. « M. Fouquet, « piqué de ce discours , lui répliqua qu'il étoit vrai qu'il avoit servi « toujours l'Etat, et que d'avoir eu une pensée extravagante, qui n'étoit '< pas sortie de son cabinet, n'étoit pas desservir l'État; mais de se « trouver à la tête du conseil des ennemis du Roi , et de faire délivrer « des passages par son gendre, et ouvrir des portes à une armée étran- « gère, pour la faire passer au milieu du royaume, c'étoit cela qui étoit '( desservir l'Etat et le troubler. Il dit cela avec plus de chaleur que le « reste de son discours. M. le chancelier se sentit bien de ce reproche, « qui s'adressoit personnellement à lui, mais il ne répliqua rien, et " M. Fouquet, continuant son discours, rapporta les services qu'il n avoit rendus à M. le cardinal Mazarin, etc. » (Mémoires manuscrits de M. d'Ormesson, rapporteur du procès de Fouquet, bibliothèque de l'éditeur. Voyez aussi la lettre de madame de Sévigné à Pomponne, du 9 décembre 1664, tom, P", pag. 91, de l'édition Monmerqué de l8I8,in-8^)
pour le Roy, comme les habitans avoient désiré; mais estant arrivé trop tard, et la place nous estant demeurée, il fut contraint de s'en retourner, et passa et repassa dans le quartier des cent chevaux, sans s'apercevoir qu'ils y fussent. Leur négligence les sauva, ce qui a accoustumé de perdre les autres, car s'ils eussent eu une garde ils estoient perdus. Après nous estre reposés, l'armée de M. le duc d'Orléans et celle de M. le prince se joignirent à Jargeau. Mademoiselle, qui estoit à Orléans, pour faire déclarer cette ville contre le Roy, ce qu'elle ne voulut pas faire ', manda ces deux ducs et les autres officiers pour tenir un conseil. M. de Beaufort voulant que les armées retournassent du costé de Paris pour favoriser le duc d'Orléans qui y estoit, et le duc de Nemours s'opiniastrant à soutenir qu'il falloit passer la Loire pour secourir Mont-Rond et marcher en Guyenne, s'il estoit besoin, ils s'échauffèrent tellement, chacun à soutenir leur opinion, qu'ils se gouvernèrent mal devant Mademoiselle, et quoyqu'elle les eût accommodez sur le champ, ils restèrent tellement ennemis que cela cousta depuis la vie à M. de Nemours, qui fut tué en duel par M. de Beaufort, à Paris; mais cette mésintelligence porta grand préjudice aux affaires de M. le Prince, car on n'agissoit plus de concert, et ils estoient toujours d'avis contraires, de quoy M. le prince ayant eu avis , il résolut de partir de Guyenne, luy septième , et de se venir mettre à la teste de l'ar-
' La ville d'Orléans, sans blesser ouvertement l'autorité royale, garda une sorte de neutralité. {Mémoires de Montgiat , collection Petitof, 1' série, L, 326.)
mée pour remettre les affaires; joint qu'il estoit amoureux de madame de Chastillon, ce qui luy fit faire, dans la suite, beaucoup de fautes contre la guerre et contre ses propres intérêts. Il arriva inopinément, comme l'armée marchoit et alloit camper à Lorris , où s'estant informé de Testât de toutes choses, il advisa qu'on avoit perdu, par le discord, beaucoup d'occasions irréparables; néanmoins, voulant essayer de rétablir les affaires, il commença par prendre Montargis dont il fit l'attaque, et dans ce temps l'armée du Roy, commandée par M. de Turenne etHocquincourt, s'approcha de luy et se logea sur le canal de Briare; M. le Prince enleva la nuit l'armée du maréchal d'Hocquincourt qu'il défît presque toute, où M. de Nemours, faisant des miracles de sa personne, fut fort blessé et porté à Chastillon. L'armée de Turenne n'eut point d'eschec, et M. le Prince, marchant à elle pour la deffaire, trouva M. de Turenne en bataille sur des hauteurs, ayant devant soy un défilé que M. le Prince ne put jamais passer, quoyqu'il eut tenté de le faire, et, ayant commencé de s'y engager, M. de Turenne débanda quinze escadrons qui l'obligèrent à le repasser bien viste. M. de Turenne nous tua cinq ou six cents hommes de son canon, et rendit là un grand service à la France; car s'il eût esté battu, la Cour, qui estoit à Jargeau ', ne sçavoit que devenir et estoit à la mercy de M. le Prince; tous les bagages estoient chargés et les carosses
' La Cour n'était pas alors à Jargeau, mais à Gien. L'effroi fut très grand; Anne d'Autriche montra beaucoup de calme. {Mémoires de Mont^lat, coUeclion Petitot, L, 335)
prêts pour se retirer je ne sçays où, car Orléans luy eût fermé les portes, si M. de Turenne eut esté battu comme l'avoit esté Hocquincourt. Notre armée revint camper à Montargis , où M. le Prince la laissa pour aller à Paris voir madame de Chastillon, plustost que pour autre chose, et il ruina ses affaires; car, ayant ensuite fait marcher son armée à Estampes, M. de Turenne la vint charger et la battit, un jour qu'elle avoit fait revue devant Mademoiselle. Afin de ne pas faire l'historien, j'en laisse le détail à ceux de ce mestier-là, pour ne parler que de ce qui me regarde. Quelque temps après il m'avoit envoyé ordre d'aller en Bourbonnois, pour secourir Mont-Rond, sans me donner des troupes que trop tard, et lorsque cette place n'estoitplus en estât d'estre secourue. Nous marchasmes cependant avec mille chevaux, le marquis de Levy, Briord et moy, mais la composition estoit déjà faite ; nous ne laissasmes pas d'aller donner dans les batteries du camp de Palluau, depuis maréchal de Clerambault, mais, comme nous n'avions point d'infanterie, nous ne pusmes faire aucun effet; il ne tint qu'à Palluau de nous tailler en pièces, mais il se contenta de demeurer dans son camp, disant qu'il vouloit prendre la place. Nous n'avions aucun lieu de retraite ; Briord ramena les troupes à Paris , et luy et moy chacun chez nous , où Palluau m' estoit venu visiter quelques jours auparavant; mais il en usa en vray galand homme et amy, car il entra dans Saligny où il ne fit aucun désordre ; il y dina etm'escrivit un billet, disant que je sçavois bien qu'il estoit de mes amis , qu'il me prioit de me retirer
de la province, puisque je n'estois pas en estât de luy résister, n'ayant aucunes troupes, M. le Prince m'ayant sacrifié sans me rien tenir de tout ce qu'il m'avoit promis. Je ne laissay pas de demeurer, Palluau revint une seconde fois, et je fus obligé une seconde fois de me retirer dans les bois ; il ne fit encore nul désordre , et, ce qui est de plaisant, c'est qu'il logea dans les villages de mes voisins, sans vouloir toucher aux miens, dont ils crioient comme des enragés, et ils avoient raison. Il revint cette deuxième fois pour favoriser des bateaux qui portoient des poudres, qu'il faisoit descendre de Rouanne sur la rivière de Loire, et qui passoient au pied de la Motte-Saint- Jean.
Après la prise de Mont-Rond, je demeuray chez moy attendant les ordres de M. le Prince; mais j'eus avis qu'il s'estoit si mal conduit à Paris, qu'ayant fait beaucoup de fautes , et particulièrement celle d'avoir fait mettre le feu k la maison de ville ', il avoit esté obligé d'en sortir, parce que tout Paris s'estoit souslevé contre luy. Il marcha avec son armée du costé de Champagne, prit Sainte-Menehoult, Rethel et Chasteau- Portien, se retira en Lorraine et attaqua le chasteau de
' Il est trop constant que les Princes, ne trouvant pas les députés de Paris assez dévoués à leurs intérêts, dans l'assemblée du 4 juillet i652, se retirèrent de l'hôtel-de-ville en disant au peuple : « Ce sont des « Mazarins , faites-en ce que vous voudrez, » et que, par ces atroces paroles, ils livrèrent les magistrats et les bourgeois qui s'étaient réunis, à leur demande, aux violences de la populace et d'une soldatesque mutinée. (Voyez le récit de ces tristes événements dans les Mémoires de Conrart publiés par nous dans la collect. Petitot, 2" série, XLVIII, p. ii6 et suivantes.)
Voy, où je le trouvay, et lui menay des poudres que je lui amenay de Neufchasteau ; sans cela il n'eut pas pris Voy. La chose serolt trop longue à raconter ; tant il y a, qu'estant arrivé à Commercy, je trouvay toutes les troupes tellement animées contre lui, que tous les officiers le vouloient quitter. Il estoit fasché du mauvais estât et succès de ses affaires, il ne sçavoit à qui s'en prendre, il maltraitoit les officiers, il les injurioit, il en disoit pis que pendre, disant que les bras leur estoient tombés. Je fus employé par luy pour essayer de raccomm.oder tout cela, j'en vins à bout heureusement, mais il estoit si insupportable, que huit jours après, estant auprès de la Chapelle, je faillis à le quitter moy-mesme, parce qu'il se prenoit à moy de ce qu'un colonel irlandois n'estoit pas bien logé; nous eusmes de grosses paroUes, je luy dis que je n'estois pas maréchal des logis. L'armée marcha toujours; on arriva aux environs de Mariembourg ' ; il alla à Phllippeville pour establir, sur le Liège % des quartiers d'hyver à une partie de ses troupes , et me laissa avec une poignée de gens pour prendre Couvin, ville du pays de Liège ^, où il y avoit plus de quinze cents hommes ramassés, portant armes; néanmoins je fis tant par ruses, faisant toute la nuit battre des tambours à la valonne, fran-
■ Mariembourg , petite ville du département des Ardennes, à quatre lieues de Rocroi.
' Petite rivière qui se jette dans la Meuse, à Liège, et lui donne son nom.
' Couvin, petite ville à trois lieues de Rocroi , fait aujourd'hui partie du département des Ardennes.
çoise, allemande, italienne, espagnolle, lorraine et autres, que le lendemain matin, avant que d'avoir connu ma foiblesse, ils se rendirent; je les fis désarmer promptement et mettre toutes leurs armes dans une église, et quand ils eurent reconnu notre petit nombre, car je n'avois qu'un bataillon et deux escadrons, ils pensèrent enrager. J'y m.is en garnison le colonel Miche. Il y avoit dedans pour cent mille écus de biens dont je ne voulus pas profiter d'un denier. M. le Prince fut ravi; j'ay pourtant eu motif de croire qu'il ra'avoit laissé là pour y recevoir un affront, car il m'avoit encore exposé en Bourbon nois, et le tout parce qu'il croyoit que j 'a vois été amoureux de madame la Princesse, et l'a toujours cru, et ne m'a jamais aimé, ni moy luy ; mais je n'ay pas laissé de faire mon devoir, et de luy être fidelle, pour ma satisfaction particulière et pour l'intérest de mon honneur.
1653. — Un mois après, comme j'eus estably des garnisons dans tous les lieux qui en pouvoient porter, car le prince s'estoit retiré à Namur, et je commandois tous les quartiers d'entre Sambre et Meuse, et m'estois mis dans l'abbaye de Florinnes, le colonel Miche, qui estoit Liégeois , estant allé chez lui et ayant laissé dans son quartier de Couvin son major, que la goutte prit, le chevalier de Montégut, gouverneur de Rocroy, à l'aide des habitans, qui avoient donné leur parole, et qui ne sont que des traitres et vrais Liégeois , surprit Couvin et enleva le major et tout ce qui estoit dedans. J'y perdis cinq beaux chevaux de service et beaucoup d'autres équipages (|ue j'avois distribués
en plusieurs endroits. M. le Prince m'escrivit de l'aller trouver, ce qu'ayant fait, il me dît qu'il falloit de nécessité que je reprisse Couvin; je luy dis que je ferois ce que je pourrois; il me promit pour cela douze cents hommes et cinq cents chevaux qu'il obtint a grande peine des Espagnols, qui n'en donnèrent pas la moitié, encore fort secrètement, parceque l'électeur de Cologne, qui est aussi évéque et prince de Liège, leur a voit déclaré hautement que s'ils favorisoient M. le Prince à prendre des quartiers d'hyver dans le Liège, il ne donneroit point sa voix au fils de l'empereur, pour estre éleu roy des Romains, pour lequel effect on tenoit la diette à Ratisbonne ; de sorte que les Espagnols, qui appréhendoient cela, et qui, d'autre part, n'osoient désobliger M. le Prince, de peur qu'il s'accommodast avec la France, luy promirent tout ce qu'il voulut, à la charge de n'en rien faire. Ils ne voulurent former que des détachemens : trente hommes de Nam.ur, vingt de Charlemont, et ainsy du reste, et tout cela ne composa pas trois cents hommes et trois cents chevaux, au lieu de douze cents hommes et cinq cents chevaux qu'ils avoient promis. Cependant me voilà engagé devant Couvin, par l'ordre exprès de M. le Prince, et, comme je battois la place espérant toujours qu'il me viendroit du monde, Beaujeu, qui étoit venu à Rocroy avec trois mille hommes pour quelque autre dessein, ayant sçu que j'estois là, me tomba inopinément sur les bras. J'avois envoyé Ravenel avec ses trois cents chevaux à l'entrée des bois et du chemin qui conduit à Rocroy ; dès qu'il vit paroistre
les ennemis , sans me donner aucun advis , il s'enfuit d'un autre costé, de sorte que tout cela me tomba dessus sans que j'en eusse aucune connoissance. Je payay de ma personne et de mon infanterie, qui fut toute taillée en pièces, et moy pris prisonnier et conduit à Rocroy, de là à Rheims, où je demeuray deux mois, et ensuite j'eus permission de m'en aller aux eaux de Bourbonne et de là chez moy, où je demeuray dix-neuf mois; à le fin je fus échangé contre le comte de Grandpré, qui avoit esté fait prisonnier par Duras '.
J'avois oublié qu'en 1651 , estant allé trouver M. le Prince à Paris, après tant de bons services rendus , il me fit un assez maigre visage, au lieu de remerciemens ; je fus tenté de l'abandonner, mais dans ce temps mon père estant venu à mourir en Cour, et la Reine-mère, qui avoit plus de bonté que je ne raéritois envers elle,
• Le comte de Brienne mandait à M. Picque, notre résident en Suède, le i8 avril i653, la nouvelle de l'avantage remporté par les troupes du Roi sur celles du Prince de Condé. Voici le passage de sa lettre qui se rapporte entièrement aux mémoires que nous publions :
« Je ne vous fais celle-ci que pour vous faire part d'une nouvelle
« assez considérable, qui nous fut apportée avant-hier par un courrier « despesché extraordinairement de la frontière. C'est la défaite de « quatorze ou quinze cents hommes, tant cavalerie qu'infanterie, des « troupes de M. le prince de Condé, par M. de Beaujeu, qui, ayant eu « advis qu'ils estoient entrés dans le pays de Liège, vers Rocroy, pour « attaquer un petit château dont j'ai oublié le nom ( Couvin), et s'étant « aussitôt avancé vers eux , les a chargés si brusquement, qu'il en a « taillé en pièces une bonne partie, fait plusieurs prisonniers, mis le « reste en fuite, et pris deux pièces de canon. Entre les principaux cf prisonniers se trouve M. deColigny, qui étoitun des commandants, « avec quelques capitaines de cavalerie. » {Lettre orig^inale de M. de Brienne. — Bibliothèque de l'éditeur. )
m'offrit, si je voulois m'attacher au Roy, de me donner le guidon des gendarmes pour l'exercide , ce qu'ayant refusé, on ne laissa pas de me le récompenser et de m'en donner le brevet, à la charge que j'en traiterois avec Chalmazel. Le maréchal de Villeroy eût ordre d'en clorre le marché qu'il taxa à cinquante mille écus; j'en aurois eu bien davantage d'un autre, mais je voulus favoriser Chalmazel que le Roy avoit choisy. Cependant c'est une grâce extraordinaire que la Cour me voulut bien faire, après tout ce que j'avois fait contre elle , et la Reyne dit tout haut que j'avois bien servi le Roy auparavant, que je n'estois pas mal intentionné, et que tout ce que je iaisois n'estoit que par un faux honneur qui me décevoit. M. le duc d'Orléans m'y servit aussi fort bien, disant à la Reyne, qui au commencement se faisoit un peu tenir, ces mêmes paroles : « 0, madame , c'est un digne héritier, il ne « faut pas lui refuser le guidon. » Sur ce que la Reyne disoit en plein cercle, quand elle sçut, le soir, la mort de mon père' : «Hé bien, dit-elle, si Coligny eût « continué de servir le Roy et ne se fût pas attaché à « M. le Prince, il auroit eu le guidon des gendarmes, « et il ne l'aura pas estant contre le service du Roy, « comme il est, et, ayant fait tout ce qu'il a fait, il a « plus donné de peine luy seul que tous les autres ; « et M. le duc d'Orléans , sans en avoir esté prié, luy répondit les paroles susdites.
■ Gaspard de Coligny-Saligny, père de l'auteur des mémoires, était capitaine-lieutenant de la compagnie des gendarmes du Roi. Ainsi il commandait la compagnie, le titre de capitaine n'appartenant qu'au Roi.
Trois ou quatre jours après cinq ou six gendarmes, députez de toute la compagnie, me viennent trouver et me prient de restablir gendarme un nommé Martillière, que feu mon père avoit fait casser, lequel avoit fait grand bruit, et s'estoit defFendu dans toutes les juridictions, mais dans le temps de ce procès mon père estoit venu à mourir. Je leur répondis que Martillière avoit eu de grands emportemens, et avoit manqué de respect à mon père, qui n'avoit rien fait qu'avec justice; que j'avois trop de respect pour sa mémoire pour restablir un homme que mon père avoit fait casser, car ce seroit blasmer ce que mon père avoit fait; mais que toutesfois, s'il estoit assez honneste homme et assez brave pour tirer l'épée avec moy, je verrois après ce que j'aurois à faire pour un homme pour qui j'aurois de l'estime. Ils me firent chacun une grande révérence, sans me répondre un seul mot, et portèrent ma réponse à Martillière, qui, le lendemain, ne manqua pas de me faire appeler par un nommé Poncenat; je luy dis qu'ils m'allassent attendre à la Maison-Rouge, à Chaillot ' ; une demi-heure après je me mis dans mon carrosse avec mon escuyer, nommé La Brosse. Nous les trouvasmes au rendez-vous; il les fit mettre tous deux dans mon carrosse, et nous nous en allasmes nous battre dans le bois de Boulogne. Jusques-là Martillière avoit tenu la meilleure contenance du monde,
■ Maison de plaisance, située sur le bord de la Seine. Il n'en reste plus aucun vestige, ayant été détruite pour construire le quai. Cette belle habitation a été gravée par Perelle, d'après le dessin d'Israël Silvestre.
mais, au dégainer, ce ne fut plus la mesme chose, car il se battit fort mal et ne tint jamais pied, de façon que cela donna loisir à mon second de désarmer le sien, qui ne se battit pas trop bien non plus; nous leur emportasmes leurs épées, en nous mocquant d'eux, et leur disant mille vilainies. Je me reraiis dans mon carrosse avec La Brosse, et les laissay à pied au milieu du bois de Boulogne, en leur disant qu'ils n'estoient pas dignes de rentrer dans le carrosse d'un homme comme moy ; ce qui me les fit encore plus mespriser, c'est que Poncenat, se plaignant de son malheur, je lui dis : (( Monsieur, il ne tiendra qu'à vous d'essayer à resta- « blir votre honneur, car, si vous voulez , on vous « rendra vos épées, pour voir si vous les garderez mieux « que vous n'avez fait. » Les vilains saignèrent du nez et refusèrent laschement le party honorable qu'on leur ofFroit; toutesfois, ayant appris six mois après que Martillière parloit avec grand respect de moy, et sachant d'ailleurs que mon père luy avoit fait quelque injustice, je lui envoyay cinq cents écus qu'il reçut avec de grand remerciemens, comme d'une grâce que je luy faisois très grande '.
1654. — Je partis donc de chez moy, de La Motte, avec trente chevaux d'équipages, toute ma vaisselle d'argent et tout l'argent que je pus trouver, pour m'en retourner en Flandres, ne croyant pas jamais devoir revenir en France, et abandonnant tout avec plaisir pour M. le prince de Condé, qui m'a depuis fait mille
' Le comte de Coligny parle de ce duel dans ses Petits Mémoires ; le second de Martillière y est appelé le baron de Poncenet.
outrages , jusqu'à me retenir vingt mille écus que les Espagnols ra'avoient donnés à la paix, pour se venger de ce que je l'avois quitté pour m'attacher au Royj mois il en sera parlé plus amplement quand il en sera temps. Je passay par Paris, où M. Le Tellier me fit toutes sortes d'offres, de la part du cardinal Mazarin, si je voulois m'attacher au Roy ;^ mais je n'y voulus jamais entendre, ni luy répondre un seul mot. J'arrivay à Péronne, où je fus quelque temps en attendant que l'heure fût prise pour ajuster l'échange de Grandpré et de moy; ce qui estant fait, j'arrivay vers le mois de décembre à Bruxelles, où je fus fort bien reçu. Mais dans sept ans que j'ay demeuré avec M. le Prince, en ce pais là, nous avons eu souvent des affaires qu'un autre eût dû prendre au poil pour se retirer, mais je ne l'ay jamais voulu faire, quelque sujet que j'en aye eu, que la paix n'ait esté faite, et que je n'aye eu accompagné le Prince en France. Comme on ne faisoit rien l'hiver à Bruxelles, je pris occasion de m'en aller voir la Hollande avec cinq ou six officiers. Je fus resgalé à La Haye par les princes de Tarente, l'amiral Obdam , Brederodes, le chevalier de Rivière, et plusieurs autres gens de qualité, tant, que je ne pus jamais m'empescher d'estre huit jours durant yvre, les uns me reprochant que j'avois bien voulu boire chez les autres, et pourquoy je ne voulois pas boire chez eux.
En 1655, nous fusmes sur la deffensive; M. de Turenne assiégea Landrecy, et nous le laissasmes prendre et manger notre pays.
En 1656, nous reprismes Saint-Ghislain '. M. de Turenne et le maréchal de La Ferté assiégèrent Valenciennes. Don Juan, qui commandoit dans les Pays-Bas, et qui est un homme vigoureux, s'estant joint avec l'armée de M. le Prince, nous approchasmes des lignes, nous campasmes à Lacaye de Fontaine, et nous mismes du canon sur une hauteur qui battoit le camp des ennemis, au quartier des Lorrains; nous demeurasmes un mois campés en présence et à la portée du canon des ennemis ; au bout de ce temps-là on résolut d'attaquer les lignes des ennemis; nous fismes toutes les mines d'attaquer le quartier de Turenne; mais, à l'entrée de la nuit, nous passasmes l'Escaut sur cinq ponts de bateaux qu'on fit en extrême diligence, et nous allasmes tomber sur le quartier du maréchal de La Ferté, qui ne s'y attendoit pas; aussi fut-il fort mal défendu; son armée fut taillée en pièces et luy prisonnier. Jamais il ne s'est fait une si pitoyable défense, point de précautions; nous fusmes fort long- temps près de leur camp, sans entendre autre bruit que ceiuy d'un chien qui estoit plus vigilant que les hommes ; ils estoient accoustumés de nous voir un mois durant, sans rien entreprendre, et ils ne nous comptoient plus pour rien. Turenne se retira au Quesnoy avec son armée, saine et sauve, mais il oublia son canon, partie de ses bagages,
• Erreur de l'auteur. Les Espagnols furent obligés de lever le siège de Saint-Ghislain. (Voyez les Mémoires de Bussy-Rabutin , Paris, 1696, in-4°, II, 98, et les Mémoires de Montglat, 2' série de la collection Petitot, LI, 10.) Cette petite ville, sous l'Empire, faisait partie du département de Jeramapes.
et, qui pis est, la garde de la tranchée, et il fit une retraite précipitée et honteuse, à laquelle personne ne le pouvoit obliger que la peur ' .
Les Espagnols assiégèrent Condé par blocus , et le prirent. Je fus envoyé avec un camp volant de trois mille chevaux pour empescher que M. de Turenne, qui s'estoit retiré à Barlaimont, n'assiégeast Chgrlemont,, Philippeville , Mariembourg, Avesnes, La Capelle, Rocroy, le Catelet, ouLynchampt% c'est-à-dire l'une
• Ce passage doit être lu avec précaution, car l'auteur n'est pas d'accord avec les autres mémoires du temps. Montglat dit que Turenne envoya ordre à l'infanterie, qui gardait la tranchée, de se retirer et d'abandonner le canon des batteries, ce qui fut exécuté. (Montglat, ibid., p. 8.) Et on lit, dans l'histoire de Turenne, qu'il envoya en diligence à la tranchée pour faire retirer ses troupes, mais qu'il était trop tard, et qu'on en perdit la moitié. {Histoire du vicomte de Turenne, Paris, 1735, in- 4°, I, 5440
* Le château de Lynchampt est situé à l'extrémité de l'arrondissesement de Mézières, département des Ardennes, sur la frontière qui touche à la Belgique. Il a eu , dans l'histoire, ses temps de célébrité. Nous empruntons la description des Ardennes et de ce vieux château à un livret rare et curieux que le hasard nous a fait rencontrer. Arduena regio inviis saltibus est impedita , longo terrarum tractu soli sterilis atque infœcundi, prœterquam avenarum, quarum nulla est
feracior terra : montes habet prœruptos atque minaces ■■ depressas valles. In mediis nemoribus aluntur equorum indomiti grèges, ac nobilium equarum, ad genus propagandum. Eam regionem incolit genus honùnum asperum, incultumque, et Francorum prceter nomen ignarum,... In ejus regionis confinio erat Lycampœus mons, saxeus, prcecelsus, maximeque directus, omni ex parte altitudine prœruptus atque asper ; ipsius jugum in augustum dorsum cuneatum, paulo aitiore
Jastigio, eâ parte quce vergit ad orientem. Hujus radiées Symoisflumen (le Semoys) allait. Reliquis ex omnibus partibus colles, mediocri interjecto spatio, sed non pari altitudinis fastigio , hune montem cingunt. Abesi Masseriis (Mézières) paulo amplius passuum octo milUa. ( Ly-
de ces places. Je l'empeschay, mais, ayant esté rappelé à l'armée, et, au bout de quelque temps, La Suze ayant esté commandé pour faire la mesme chose que j'avois faite, au lieu d'aller où il devoit estre, il s'amusa à rôder par des villages et laissa investir La Capelle que nous ne pusmes jamais secourir, ce qui fut une belle chose à Turenne d'avoir pris une place, avec une armée battue, à la barbe d'une armée victorieuse.
En 1657, M. de Turenne se mit en campagne de bonne heure et investit Cambray ; mais, malheureusement pour luy, M. le Prince se trouva campé à Bossu, avec cinq mille chevaux de ses seules troupes, et, dès qu'il eut receu la nouvelle que Cambray estoit investy, il marcha en diligence , passa par Valenciennes et par Bouchain, et, la même nuit, il força le camp des ennemis, qui n'estoit pas encore bien retranché, et entra avec ses cinq mille chevaux dans Cambray, à la barbe de M. de Turenne, qui fut obligé de se retirer bien viste et de lever le siège. On a toujours remarqué qu'il craignoit de rencontrer M. le Prince, et croyoit que son génie estoit au-dessus du sien.
En 1658, M. de Turenne assiégea Dunkerque de fort bonne heure. Les Espagnols et M. le Prince furent
campaei castri munitissimi obsidio atque excidium, authore Joanne Lodoico Micquello, Rhemo. Parisiis, apud Benedictum Prévost, i555, in-8°, fol. 6 et 7.) Henri II fit prendre et démanteler ce château en j55o. (Continuation de V Histoire de notre temps ^ par Guillaume Paradin, Paris, iSyS, ia-8°, fol. 6.) Il faut bien que ce vieux château eût été réparé, puisque, en i655, le parti espagnol craignait que Turenne ne cherchât à s'en emparer. 11 y existe encore aujourd'hui quelques raines des tours, des plates-formes et surtout de la chapelle.
surpris, car leurs trouppes n'estoient pas prestes, et toujours tout leur manquoit; ils firent néanmoins toutes les diligences qu'il leur fut possible; ils mirent ensemble douze mille hommes, et se vinrent camper le 13 de juin à Furnes. M. le Prince et le maréchal d'Hocquincourt se détachèrent, avec quatre mille chevaux, pour aller reconnoistre les retranchemens de Dunkerque , et le maréchal y fut tué de plus de sept cents pas par trois Suisses, qui estoient dans une méchante redoute palissadée; luy, qui avoit tant essuyé de coups tirés de près, fut misérablement tué de cette façon. Il luy avoit esté prédit par une religieuse qu'il avoit autrefois aimée, qu'il mourroit dans trois mois, ce qui luy arriva; il avoit la lettre dans sa poche, le jour qu'il fut tué; M. le Prince l'a veue, et bien d'autres aussi. La prédiction ne fut que trop vraye pour lui, qui mourut aussi espouvanté dans sa mort qu'il avoit été brave dans sa vie, ce qui fait voir la foiblesse humaine '.
Le lendemain quatorzième, nous nous approchasmes du camp de Turennefort imprudemment, sans canon, sans pain, sans pics ni pelles; aussi n'y demeurasmesnous pas long-temps. Ce fut l'émulation qui estoit entre Don Juan et M. le Prince qui causa tout le mal, car l'un pour l'amour de l'autre, personne ne voulut représenter la faute qu'on faisoit de s'approcher si près des ennemis, estant si foibles et en si mauvais état.
' Charles de Monchy, maréchal d'Hocquincourt, fut tué de cinq coups de mousquet, en voulant reconnaître les lignes de l'armée française, à Dunkerque, le i3juin i658. {Père Anselme, VU, 5540
Le lendemain quinzième, Tuienne nous donna la bataille, estant sorty toute la nuit de ses retranchemens. L'aile droite des Espagnols plia la première , celle de M. le Prince tint bon quelque temps, mais il fallut plier comme l'autre. J'estois dans les dunes ayant, avec mon seul escadron d'Anguien, toute l'infanterie ennemie devant moy, qui ne me disoit rien , ni moy à eux ; je ne pouvois voir en quel état M. le Prince estoit, parce qu'il estoit dans un fonds; j'y envoyay, on me rapporta qu'il avoit chargé les ennemis deux fois, et qu'à la fin les ennemis l'avoient repoussé et mis en désordre. Je fis marcher la droite de mon escadron et je le fus joindre ; j'y arrivay de si bonne heure, qu'arrestant les ennemis sur cul, je donnay loisir à M. le Prince de changer de cheval , le sien étant blessé , et de se retirer ; il me doit sa liberté. Comme je vis qu'il n'y avoit plus personne que moy en bataille, et qu'avec tant d'ennemis sur les bras j'avois aussi reçu ordre de me retirer, je fis signe derrière moy à mes gens de se retirer, comme j'en voulus faire de mesme; voulant tourner mon cheval, il donna de la croupe en terre, ayant la cuisse rompue ; je demanday un autre cheval, mais celuy qui m'en menoit un, avoit esté tué d'un coup de mousqueton, mon cheval pris et luy dépouillé, de sorte que, dans cet embarras, les ennemis tombèrent sur moy, et deux officiers de Grandmont m'offrirent quartier que j'acceptay, et tandis qu'ils me faisoient des honnestetés, un nommé La Palu, capitaine au régiment de Grandmont , me tira de deux pas un coup de pistolet dans le visage qui me brusla toute la joue,
dont je porte et je porteray les marques; les balles donnèrent dans ma cravatte, qu'elles mirent en pièces sans me blesser; je crus qu'il m'avoit tué, car le feu m'avoit éblouy et osté la vue, mais ayant tasté ma joue et connu que je n'estois pas blessé, je luy dis : « Voilà «une belle action, d'assassiner un homme qui n'est « pas en état de se deffendre ! » Ces deux officiers, fort honnestes gens, luy dirent : « Monsieur, que faites- (( vous? c'est M. de Coligny que nous avons pris, et il est « homme d'honneur. » Entendant cela, il passa outre, sans me faire aucune malhonnesteté. On me mena dans le fort de Mardick avec Bouteville, Romainville, Ricons et plusieurs autres prisonniers; j'estois encore blessé à une cuisse, et ma joue me faisoit une grande douleur; tout cela, joint ensemble, n'est pas trop commode. On mit les autres prisonniers sur un vaisseau anglois, où ils furent assez maltraitez, mais moy, par cette estoille quej'ai desjà dit m'avoir toujours accompagnée, d'avoir esté bien traité des ennemis et maltraité par les amis, on me permit d'aller à Calais. M. le comte de Soissons me fit l'honneur de me prester son carrosse; toute la Cour, grands et petits, me vint voir, et le Roy estant tombé dangereusement malade, on crut que je pourrois former quelques intrigues contre les intérêts de M. le cardinal; c'est pourquoy on me permit d'aller chez moy, quand je fus un peu mieux.
J'y demeuray deux ou trois mois, après lesquels je fus eschangé avec Bouteville et S ', contre M. le
' Nom incertain ; on lit Seralue au manuscrit , ce qui est évidemment une erreur de copiste. 11 faut peut-être lire Saint-Luc.
maréchal d'Aumont, qui avoit esté pris en voulant prendre Ostende; je m'en retournay en Flandres, où je trouvay M. le Prince à Tournay. La campagne finit, et nous nous en allasmes à Bruxelles, où j'eus un si grand démeslé avec M. le Prince que je luy fis demander mon congé par le président Viole ; mais il me contenta et me satisfit de telle manière que je demeuray avec luy.
En 1 659, la tresve se fit entre les deux couronnes et ensuite la paix. Pendant qu'elle se traitoit, on me donna sept ou huit mille hommes, pour les faire subsister aux environs d'Avesnes , où je ne voulus jamais faire mon profit d'un sol , ce que je pouvois fort bien faire.
Nous passasmes l'hiver à Bruxelles , et justement, le premier jour de janvier 1660, M. le Prince et nous tous en partismes pour revenir en France par Avesnes, La Gapelle, Liesse, Ver vins, et allasmes à Coulommiers voir monsieur et madame de Longueville , qui n'estoient pas trop bien ensemble. M. de Longueville disoit le diable de sa femme, en présence de M. le Prince et en pleine table, sans que le Prince fist semblant de s'en soucier. Nous partismes de là pour aller à Chastillon, où M. le Prince passa mieux son temps que nous ' . Au bout de deux ou trois jours nous poursuivismes noslre voyage, n'estant que quatre dans le carrosse de M. le Prince, sçavoir : luy, Boutteville,
• M. le Prince passait pour être alors dans les bonnes grâces de la duchesse de Châtillon ; c'est ce que font entendre les chansonniers du temps.
Guitaud et moy. Durant le voyage, M. le Prince me gagna cinq cents pistoles à un jeu que je ne sçavois pas, mais plust à Dieu qu'il ne m'eust volé que cela! Nous nous embarquasmessur le Rhône, à Lyon. M. le Prince nous fit payer notre part du bateau où nous nous estions embarqués avec luy. Arrivez en Avignon, M. de Longueville prit le devant pour aller à Aix, où estoit la Cour, et nous y arrivasmes un jour après luy. Il vint force gens au-devant de nous. M. le Prince fut bien reçu extérieurement, mais dans le fonds fort mal; le cardinal le logea chez luy ; nous fusmes tous fort bien logés, et toutes les portes de chez le Roy et la Reyne nous furent toujours ouvertes, tant que nous fusmes a la Cour; le lendemain que nous fusmes arrivés, M. le Prince nous présenta au Roy et à la Reyne, qui nous fit très bon visage. La Reyne dit, en nous regardant amiablement : « Je pense que ces Messieurs sont bien « aises d'estre icy; pour vous. Monsieur, dit-elle en se « tournant du costé de M. le Prince, je vous avoue que (( je vous ay bien voulu du mal , et vous me ferez bien « la justice d'avouer que j'avois raison. » M. le Prince ne luy répondit pas un seul mot, dont nous fusmes surpris; car il y avoit cent choses à respondre. Il luy pouvoit seulement dire qu'il estoit bien malheureux d'avoir déplu à Sa Majesté, et d'estre tombé dans sa disgrâce ; ou bien luy dire qu'il avoit bien payé la faute qu'il avoit faite de luy avoir déplu ; ou bien encore s'excuser, ou même se plaindre respectueusement qu'il n'avoit pas mérité le traitement qui l'avoit jeté dans le désespoir, dont il estoit bien fâché , mais qu'il répare-
roit par ses services les fautes qu'il avoit faites ; mais rien. Le Roy remit au choix de M. le Prince de le suivre au mariage, ou de s'en retourner à Paris. Il prit le dernier party et fit plaisir à la Cour, et de vray il n'y eust fait guères de plaisir, car il y estoit allé avec des chevaux de Blavet.
Pendant le temps que nous fusmes à la Cour, fort bien vus de tout le monde, le cardinal nous voulut voir en particulier, c'est-à-dire Marsin, Persan, Bouteville, Rochefort et moy. Je ne sçay pas ce qu'il dit et ce qu'il fit aux autres, mais, pour moy, on ne peut jamais au monde faire plus de caresses qu'il m'en fit. Il me fit asseoir dans un fauteuil auprès de luy ; en entrant dans sa chambre, il vint au-devant de moy, dès qu'il entendit nommer mon nom, et dit : « Où est-il , ce Coligny, (( que je l'embrasse, » et ensuite, estant assis auprès de moy, il me dit qu'il estoit ravy de me voir, que j'estois en grande estime auprès de la Reyne et de luy ; « Je ne « vous veux pas parler en ministre, je vous veux parler i< comme un honneste homme, vous avez fort bien fait (f d'avoir servy fidellement M. le Prince, et je vous « demande pardon de vous avoir voulu tenter; je sça- « vois bien que vous n'en feriez rien , mais je devois « cela à moy-mesme, dans le poste où je suis, de faire « ce que je pouvois et ce qui dépendoit de moy pour « attirer un homme comme vous au service du Roy. » Je luy dis que c'estoit une grande satisfaction pour moy de me voir dans l'estime et dans les bonnes grâces de Son Éminence, que puisque j'avois fait mon devoir dans un méchant party, il pouvoit juger que
je le ferois encore mieux dans le service du Roy et dans le sien, si jamais il me faisoit l'honneur de me commander quelque chose pour son très humble service particulier, et s'il me procuroit quelque occasion de servir le Roy; que je mourois d'envie de réparer les choses passées , et après on en vint à des discours de choses indifférentes qu'il ne sçavoit pas, et à d'autres qu'il sçavoit et qu'il ne croyoit pas que je sceusse. Enfin la conversation finit par mille protestations d'amitié de sa part, et des assurances de chercher les occasions de me servir et de m'avancer ; et le même jour, comme il jouoit avec le Roy à cul-bas ', le Roy, tout d'un coup me regarda fixement, et se mit à parler à l'oreille du cardinal, en me regardant toujours en souriant; le cardinal crut que cela me mettoit en quelque petit désordre; pour m'en sortir, il me dit tout haut que le Roy disoit que j'avois un trop grand collet. Je regarday mon collet et dis assez haut : « Il est vray {( que mon collet est un peu à l'espagnol, mais je puis « assurer le Roy que je n'ay rien gardé d'espagnol en « les quittant que ce collet, et que tout le reste est (( fort bon françois. » Tout le monde se mit à rire, et le cardinal, après avoir fait trois ou quatre fois de la teste un signe d'approbation, me répondit que le Roy en estoit bien persuadé , et se mit à parler à l'oreille du Roy de quelque chose à mon avantage que je ji'entendis pas bien ; j'entendis quelque mot qui me fit
• Espèce de jeu de cartes ayant du rapport avec le jeu du commerce; il se jouait entre cinq ou six personnes.
comprendre qu'il disoit au Roy que je n'estois pas toutà-fait une beste.
Nous partismes donc de la Cour, et nous vinsmes coucher à Orgon, où M. le Prince faillit à mourir d'une colique néfrétique , dont il fut délivré le lendemain , ayant jette la nuit un gravier. Nous revinsraes en carrosse à Lyon, où la ville donna un grand disner à M. le Prince, qui alla coucher à la Bresle et de là à Rouanne, où il vouloit s'embarquer j mais la rivière se trouva toute prise en une nuit. J'avois envoyé un page en poste à Digoin, qui est à moi , avec cent pistoUes pour avoir des provisions et les régaler ; mais la glace me sauva de cette corvée^ et bon nombre de provisions perdues de Rouane à Chasteau-Morand, où le seigneur du lieu (petit falot qui m'avoit escript trois ou quatre lettres pour obliger M. le Prince à aller chez luy), régala le Prince si pitoyablement que j'en rougissois pour luy. Je ne sçay pas de quoy les gens s'avisent de se procurer ainsi des affronts.
La Cour revint du mariage et nous fusmes au-devant d'elle à Amboise. L'année 1661 se passa à Fontainebleau, à Paris, à Saint-Germain. Le Roy fit une entrée fort triomphante à Paris, en 1660.
Les chevaliers du Saint-Esprit furent créez en 1 661 . Nous eusmes une grande escarmouche sur ce sujet, M. le Prince et moy; mais il me fit tant d'honnestetés qu'il me gagna encore. Quelque temps après m'estre marié ', Guitry me vint un jour trouver et me fit un
' Vers cette époque , le comte de Coligny épousa Anne-Nicole Cauchon de Maupas, fille du baron Du Tour. {Pèf-e Anselme, VU, iSg.)
long discours, me disant que tout le monde s'estonnoit que je fusse demeuré attaché au prince après l'injustice qu'il m'avolt rendue de ne m'avoir pas fait chevalier de l'ordre ; qu'on attribuoit a quelque espèce de bassesse de l'avoir souffert ; que je devois au plustost quitter M. le Prince pour m'attacher au Roy. Je luy répondis là dessus que si je croyois que le Roy eût mes services agréables, je les luy offrirois avec la dernière joye, mais que je me croyois fort inutile et de nulle considération auprès de Sa Majesté; que j'estois trop vieux et incommodé pour chercher un nouveau maistre; qu'enfin je ne me pourrois résoudre à faire ce pas là. Il me tourna, il me pressa de tous les costez pour me persuader, et voyant que je demeurois toujours ferme, il m'avoua enfin avec peine, que le Roy luy avoit commandé de me parler. « Ha ! Monsieur, « luy dis-je , c'est une autre affaire ; le Roy songe donc « à moy, il n'y a point à marchander à cela. Je suis à (( luy, et je ne demande que huit jours à prendre mes « mesures pour sortir honnestement d'avec M. le i< Prince. » Guitry me dit encore que le Roy l'avoit chargé de sçavoir de moy ce que je demandois pour me dédommager des pertes que je pourrois faire en quittant M. le Prince ; je luy dis pour réponse que je ne marchandois point avec mon maistre; que si, dans la suite du temps, je luy rendois quelque service, il feroit ce qu'il luy plairoit, mais que de ce moment là , je ne luy demandois rien, me trouvant trop heureux que Sa Majesté eût agréables les assurances de mes très humbles services. Je sçavois bien que M. le Prince auroit peine
à recevoir ma harangue , c'est pourquoy j'attendis jusques au huitième jour à luy parler. Je le trouvay à table, et n'ayant point voulu manger avec luy, j'attendis qu'il eut soupe; après luy avoir demandé un petit mot d'audience, qu'il m'accorda fort aisément, en faisant sortir tout le monde, je luy dis : « Monsieur, il y « a desjà quelque temps que je me suis mis à faire des «réflexions, et il est temps que j'en fasse. Après y « avoir bien songé , j'ay considéré que je vous suis « inutile et peut-estre à charge , que vous n'avez plus « besoin de vos amis et serviteurs, estant présente- « ment dans un estât tranquille et bien restably dans « la Cour; c'est pourquoy. Monsieur, tout bien compté, « j'ay crû que vous n'auriez pas désagréable que je vous (( suppliasse de me vouloir rendre ma liberté. J'ay i( passé ma vie dans des attachements continuels , je (c serois bien aise de demeurer le reste de ma vie à moy. (c Ce n'est pas que je ne veuille estre toute ma vie vostre « serviteur, et que hors contre le Roy, je ne sois tou- « jours à vous contre tout le reste du monde, et ne <( vous faisant que cette exception , je crois ne vous en « point faire , car vous estes présentement plus attaché « au Roy que personne du monde. Par cette raison , « j'espère que vous aurez la bonté de m'accorder la (( grâce que je vous demande. » Il me respondit pour cette fois, avec assez de modération , que les volontés estoient libres, et qu'il ne retenoit personne par force, et s'eschauffant ensuite, il ajouta que, puisque cela estoit , il ne falloit pas que je songeasse à l'élection de Bourgogne. Cela me fascha; je luy dis que je ne luy
demandois rien , et que bien loin de prétendre quelque chose à l'avenir, je luy voulois rendre tout ce que je tenois de luy, et que je luy rendrois la commission de mestre de camp du régiment de M. le duc d'Anguien, son fils; et comme je luy prononçay cela d'un ton assez ferme, il s'eschauffa encore plus, et me dit que ce n'estoit pas là les assurances que je luy avois fait donner quelque temps auparavant, par Caillet, son secrétaire. Je luy dis encore pour la seconde fois que je voulois toujours estre son serviteur, mais que n'ayant jamais esté à ses gages , je pouvois me rendre maistre de ma liberté, et que absolument, j'estois résolu de n'avoir jamais plus d'autre attachement qu'au Roy, et j'ajoutay que j'estois surpris qu'il prit de si raïauvaise part le désir que j'avois de me retirer, et que si un de ses palfreniers, après l'avoir servy quatorze ans, luy demandoit son congé, sans prétendre récompense ni gages, il le luy accorderoit volontiers , et qu'à plus forte raison j'avois pour le moins autant de droit de me retirer, l'ayant servy avec beaucoup de fidélité, sans avoir jamais rien eu de luy, et sans luy avoir jamais rien demandé. Cela l'eschaufFa furieusement , et ne sachant que me respondre , nous demeurasmes quelque temps sans parler. Sur cet instant je pris mon temps de luy dire : (( Monsieur, ces sortes de conversations ne doivent i< jamais durer ; car elles ne sont agréables à pas une « des parties, c'est pourquoy. Monsieur, je vous sup- « plie d'avoir agréable que je vous donne le bon soir; » et sans attendre sa response, je luy fis la révérence, et sortis de sa chambre. Estant sorty, je trouvay dans
son antichambre Dumont , Saint-Micaut et trois ou quatre autres, avec qui je m'arrestay fort tranquillement et leur dis : «Messieurs, je m'en vais vous dire une u nouvelle qui vous surprendra, c'est que je ne suis plus c( serviteur de M. le Prince, c'est-à-dire, en me repre- « nant moy-même , que je ne suis plus attaché à luy. w Ils m.' en témoignèrent du regret et Saint-Micaut prit la parole, et me dit : a Ha! Monsieur, quel malheur ! i< quel desplaisir ! n'y auroit-il point moyen de raccom- « moder cela, vous estes un peu prompt j ne vous estes- (( vous point trahy vous-même, en prenant cette réso- « lution-lk?» Je luy dis : « Je ne sçay point si je me t( suis trahy moy-méme , mais je sçay bien que je n'ay « jamais trahy M. le Prince.» Ils me dirent : « Ha, Mon- H sieur, bien loin de là, c'est le plus grand malheur qui « luy put arriver de perdre un homme comme vous , (( mais nous espérons que cela se raccommodera.» Après leur avoir dit qu'il n'y avoit point de raccommodement à faire , puisque je ne croyois pas estre mal avec luy, je me retiray en diligence, et j'entendis en sortant que M. le Prince cria trois ou quatre fois, Cailletî Caillet! Je m'en allay de ce pas chez moy, demanday promptement ma cassette , en tiray la commission susdite et l'envoyay par un valet de chambre au susdit Caillet, auquel l'ayant présentée, et luy ayant dit : «Monsieur, « M. de Coligny vous souhaite le bonsoir et m'a or- (( donné de vous donner cela.» Caillet luy dit : «Qu'est- (( ce que M. de Coligny veut que je fasse de cela? » Le valet qui ne sçavoit ce que c'estoit, ni ce qui s'estoit passé , luy dit : « Monsieur, je ne sçaurois vous rien
« dire là-dessus, on m'a ordonné de vous remettre cette « chose-là en mains, je ne sçaurois vous en dire davan- « tage. » Caillet se mit un peu à resver, et dit à mon valet : « J'ay une affaire qui me presse, attendez moy « un moment, je reviendray tout présentement. » Il laissa ladite commission à mon valet et fut trouver M. le Prince, et luy dire cela. Ils furent quelque demiheure à parler ensemble, et à voir ce qu'il y auroil à faire pour tenir les choses en un estât d'accommodement ; mais , après avoir bien raisonné , M. le Prince dit : « Je connois Coligny, il n'a pas fait ce pas-là pour « s'en dédire; c'est une affaire faite '.» Sur cela Caillet sortit, reçut la commission. «Dites à M. de Coligny « que je ne sçays pas pourquoi il m'envoye cela ; je le « verray et la garderay pour la luy rendre quand il luy « plaira. » Mais les choses ne furent pas tournées dans la suite à aucun accommodement; au contraire, dès le lendemain le Prince prit le party de se plaindre de moy, et m:oy de me justifier fort ferme et fort au désavantage du Prince.
Il arriva deux jours après une conjoncture, qui acheva d'aigrir les affaires; c'est que M. le Prince estant venu chez la Reyne-mère, qui jouoit tous les soirs, je m'y rencontray aussi ; M. le Prince trouvant peut-estre étrange que je me rencontrasse dans un lieu où il estoit , quoique ce fût un lieu privilégié , se mit à me regarder rudement avec ses grands yeux furieux. Moy,
Il semblerait que le valet aurait entendu quelques mots de la conversation ; autrement comment Coligny aurait-il eu connaissance d'ua entretien secret entre le prince et son secrétaire ?
quand l'occasion s'en présenta, je le regarday aussy, détournant pourtant ma vue quelquefois, mais je rencontrois toujours la sienne furibonde. Il croyolt peutestre que je prendrois le party de sortir de la chambre de la Reyne, ce que je ne fis pas, parce que je ne le devois pas faire. Luy, voyant cela, prit le party d'asseml)ler trois ou quatre personnes (il y avoit fort peu de gens) , et commença à leur dire que je l'avois quitté brutalement, et que je le morguois; que j'estois un audacieux et un emporté , et mille choses de cette nature. Je vis bien qu'il parloit de moy, car il me regardoit toujours, et faisoit de certaines actions d'un homme en colère. A la ifin il quitta ces gens-là, et dès qu'il les eut quittés, je les aborday et leur dis que j'avois fort bien vu qu'il leur parloit de moy, et que je ne sçavois pas ce qu'il leur avoit dit, mais que j'estois homme de bien , que M. le Prince n'avoit rien à dire contre moy, que je l'avois fort bien servy, sans aucun intérest, et que si j'apprenois dans la suite que M. le Prince fit des plaintes de moy et parlast à mon désavantage, je me sçaurois fort bien déffendre et me justifier ; que j'avois beaucoup sujet de me plaindre de luy, et qu'il n'en avoit aucun de se plaindre de moy. Dès qu'il se fut apperçu que j'avois abordé ces gens-là, il en marqua beaucoup de peine et me dévora toujours des yeux; il eut beau faire, je me rapprochay de la Reyne, assez près de luy, et tant qu'il fut chez la Reyne, je n'en voulus jamais sortir. Cela le mit dans une fougue extraordinaire; il alloit de maison en maison, se plaignant de moy, et disant mille choses contre moy.
J'usay de représailles ; je dis que c'estoit un ingrat , qui haïssoit tous ceux à qui il avoit obligation , pour chercher des prétextes de ne rien faire pour eux ; que je luy avois sauvé la vie , ou la prison , à la bataille de Duukerque ; qu'il fut trop heureux que je luy donnasse occasion , en tenant ferme à la teste d'un escadron , de changer mon cheval au sien blessé , pour pouvoir s'enfuir plus viste. Ces discours , que je faisois partout, le mirent dans une telle colère qu'il en devint furieux contre moy.
Dans ce temps-là il arriva quelque argent d'Espagne, dont il me revenoit douze mille écus des Païs-Bas, qui en font quinze mille de France. Je fis demander permission au Roy de les prendre , croyant qu'il n'y avoit que cela à faire, mais M. le Prince me les refusa, et dit que l'argent qui estoit venu d'Espagne estoit pour ses amis , et que moy qui n'en estois pas , je n'en auroisrien. Ayant sçu ce refus, je résolus de présenter un placet au Roy, un peu trop fort pour M. le Prince, mais pas trop pour la colère où j'estois de voir que M. le Prince, après l'avoir si bien servi, me vouloit frustrer d'un argent que les Espagnols m'avoient donné, et qui ne luy appartenoit pas. Voici à peu près les discours dont le placet estoit composé :
Sire ,
« Le comte de Coligny représente avec respect à « Vostre Majesté, que M. le Prince luy veut oster douze « mille écus qui lui ont été accordés par les Espagnols « à la paix , pour le dédommager des pertes qu'il a faites
i( en servant M. le Prince et eux, disant qu'il ne veut « donner d'argent qu'à ceux qui sont demeurés attachés « à luy, comme si c'esloit autant de pensionnaires qu'il « voulut entretenir aux Espagnols , pour les occasions ic qui s'en pourront offrir. Je supplie très humblement u Vostre Majesté de considérer de quelle importance (f il seroit, s'il estoit permis à M. le Prince de se venger u d'un homme parce qu'il est attaché à Vostre Majesté, (( car M. le Prince ne peut avoir d'autre raison de me a maltraiter que celle-là, tout le monde estant assez « bien informé de la fidélité que je luy ay gardée, dont « M. Le Tellier peut rendre un témoignage fidèle et a non suspect. J'attends avec impatience des occasions « de rendre à Vostre Majesté les très-humbles services a que je luy dois, et si j'ay esté ferme et fidèle pour un « prince rebelle, vous jugerez. Sire, ce que je devray (c estre pour mon Roy et mon maistre , et pour le plus i( grand Prince qui ait jamais régné, n
Si ce ne sont pas les mêmes paroles , c'est du moins le vray sens du placet que j'eus l'honneur de présenter au Roy; il me promit de le lire, le lut en effet, et le remit ensuite ez-mains de M. Le Tellier, en luy disant qu'il luy vouloit faire voir des vers à la louange de M. le Prince.
Ce placet fit un furieux bruit dans le monde, où il avoit esté rendu public, je ne sçays comment, car je n'en ay jamais fait de copie, bien loin d'en avoir donné, et il y a quelque apparence que ce furent les ministres inesmes qui le firent courir, et je ne voudrois pas jurer
qu'ils n'en eussent eu l'ordre, ou du moins le consentement. On peut aisément juger quel effet fit ce placet dans l'esprit impétueux de M. le Prince; il se jeta dans toutes les invectives dont son procédé emporté est capable, et dit mille choses de moy. Il sçavoit fort bien luy-mesme qu'elles estoient fausses, et comme mon séjour à la Cour l'ennuyoit extrêmement, par tout ce qui se passoit , et ce qui se disoit , et ce qu'on me faisoit dire ; car on augmente toujours à la Cour quelque chose aux discours, pour augmenter le mal et rendre les affaires irréconciliables. Il s'avisa d'une invention qui ne luy réussit pas ; il se servit d'un homme aussy fourbe et plus habile que luy (ce fut M. de La Rochefoucauld), qui, sachant que Hauterive ', qui a depuis épousé madame la duchesse de Chaulnes, estoit de mes amis en ce temps-là, l'alla chercher exprès chez luy pour luy dire que , m'aimant beaucoup , il estoit fasché que j'eusse porté les affaires jusques aux dernières extrémités avec M. le Prince; qu'un homme de sa sorte estant outré au dernier point contre moy, il n'y avoit point de sûreté pour moy à Paris; qu'il me conseilloit donc d'en sortir au plus tost , ou que très-assurément il m'y arriveroit quelque grand malheur; qu'il prioit Hauterive de me chercher partout, où il me pourroit trouver, pour me donner cet avis, dans lequel il
' Jean Vignier, marquis d'Hauterive, alors cornette des chevau- Icgers delà Reine mère. La duchesse de Chaulnes, belle-sœur de l'am • bassadeur à Rome, en étant devenue éprise, l'épousa en troisièmes noces, malgré toute sa famille, et, en contractant cette alliance, elle perdit les honneurs du tabouret.
n'y avoit pas un moment à perdre. Il n'est pas mal aisé de deviner leur dessein j ils me vouloient faire faire un faux pas, pour me rendre mesprisable dans l'esprit du Roy, et me ruiner par là et par l'absence, m'estant esloigné moy-méme de la Cour. Je remerciay de tout mon coeur M. d'Hauterive des soins qu'il prenoit, et luy demanday s'il vouloit venir sur le pont Nostre- Dame où au Palais', acheter une paire de gants; il se prit à rire extrêmement, dont luy ayant demandé le sujet, il me dit qu'il avoit dit à La Rochefoucauld que je luy ferois la mesme responce que je luy avois faite , et que je me mocquerois de cet avis et de la terreur qu'on me vouloit donner; mais que pour ne pas manquer au devoir d'un amy, il vouloit bien se charger de cette commission, quoy qu'il jugeât qu'elle ne seroit d'aucun effet. Cet avis fut pourtant suivy de beaucoup d'autres; lesquels, commençant à la longue à m'ennuyer, je respondis à tous en général que je ne craignois rien, et que M. le Prince ne pouvoit faire contre moy que de deux choses l'une, ou de me faire assassiner, ou de me faire un affront de sa personne à la mienne, venant à me rencontrer en quelque endroit ; que pour ce qui estoit de la première, je croyois le Prince trop généreux pour vouloir noircir une belle vie comme la sienne par un lasche assassinat ; que je jugeois de luy par moy-mesme; que, quel mauvais traitement qu'il m'eût fait, je n'estois pas capable de penser, bien loin d'entreprendre, une action si basse
' Lieux alors les plus fréquentés de Paris, où se seraient gardés de se présenter ceux qui auraient eu des motifs pour ne pas se montrer.
et si infâme , quoyqu'il fut aussi bien en ma puissance
de 1 *, que moy de l'estre par luy; mais qu'en
cela nous n'avions rien à craindre l'un de l'autre, et qu'ainsy il ne falloit pas y songer; que pour ce qui estoit du second point que j'avois mis en avant, qui estoit de me faire un affront de sa personne à la mienne, j'éviterois de tout mon pouvoir de me trouver en lieux où je sçaurois qu'il seroit, excepté dans ceux qui sont privilégiés, comme la maison du Roy et les églises, ou chez Monsieur, mais que s'il venoit par hazard dans quelque maison où je fusse entré devant luy, ce qui pouvoit aisément arriver, comme chez madame la duchesse de Ventadour, qui est ma tante à la raiode de Bretagne', et qui est aussi sa cousine germaine, ou chez madame d'Angoulesme , qui estoit cousine germaine de ma grand-mère, chez laquelle j'allois souvent, et qui ont beaucoup d'amitié pour moy, et d'autres maisons comme cela, où M. le Prince alloit quelquefois, et moy fort souvent, si, dis-je, M. le Prince venoit à entrer, ou là , ou dans quelque autre maison où je me pourrois estre rencontré le premier, que je ne me cacherois, ni ne me jetterois par les fenestres, mais que, si en me retirant, par le respect que je luy dois, il venoit à moy pour me faire quelque dé-
' Le mot est en blanc au manuscrit ; la main de l'auteur se sera refusée à tracer une expression qui, pour sa fidélité, aurait participé du blasphème.
' Marie de la Guiche de Saint-Géran, seconde femme de Charles de Lévis, duc de Ventadour, morte en 1701. On a vu plus haut, page 5, que Françoise de la Guiche était l'aïeule paternelle du comle de Cqligny. -
plaisir insigne, qu'un homme de ma naissance et de mon humeur ne dût pas souffrir, ou ne pût TÎvre content après l'avoir souffert, que s'il estoit si fol que de l'entreprendre (ce furent mes propres termes) , je le tuerois infailliblement; que je sçavois bien que je serois pendu après l'avoir fait, mais que, quoy qu'il m'en dût arriver, j'aimerois mieux mourir que de souffrir un affront insigne et qui portât le déshonneur avec soy. Cela estoit aisé à deviner que j'entendois, par exemple, s'il me venoit frapper, ou dire quelque injure atroce et infamante. Com.me on sçait que le plus grand nombre des gens de Cour n'est composé que de fripons et de coquins d'honneur, il ne se passa pas long-temps sans qu'on luy reportât les discours que j 'a vois tenus. Ce fut dans ce moment que M. le Prince crut avoir trouvé une occasion de me perdre infailliblement, et que tout au moins je serois mis à la Bastille, ou chassé de la Cour; mais il avoit affaire à un prince judicieux, et qui ne se laissoit pas emporter aux premiers discours et aux rapports qu'on luy fait contre les gens. Il veut voir clair et sçavoir le fond des affaires. M. le Prince, pour parvenir au dessein qu'il avoit formé de m'abysmer et de me perdre (belle récompense des services considérables que je luy ay rendus) , fut trouver M. Le Tellier et luy dit ces propres mots : (c Monsieur, je vous viens prier «de demander justice au Roy, de ma part, contre w Coligny, qui dit partout qu'il me tuera, m
M. Le Tellier, haussant les épaules à sa manière accoustumée, se chargea de cette commission sans approfondir les matières. Il s'acquitta de ce bel employ
vers Sa Majesté, qui, avec sa bonté et sa prudence ordinaire, dit à M. LeTellier qu'il n'avoit pas entendu dire que je fusse fol , et qu'il avoit entendu dire autrefois à M. Le Tellier beaucoup de bien de moy; qu'il n'y avoit pas d'apparence que j'eusse menacé M. le Prince de le tuer, qu'il n'y eut du plus ou du moins (ce furent ses propres termes) , qu'il falloit sçavoir les tenans et les aboutissans de tout cela , qu'il estoit juste de faire justice à M. le Prince, s'il y avoit du sujet de la rendre, mais aussi qu'il avoit de son costé son honneur à garder, et que je disois partout que je n'estoîs persécuté et poussé par M. le Prince que parce que je m'estois attaché au service de Sa Majesté, et que je n'avois quitté M. le Prince que pour cela; qu'enfin il m'en falloit parler pour sçavoir de moy si j'avois tenu ces discours, comment je les avois tenus et pourquoy je les avois tenus. M. Le Tellier fut chargé de cet éclaircissement, et je le trouvay tout à propos pour le satisfaire sans qu'il eut la peine de m.'envoyer chercher. Il descendoit le degré de Louvre, et moy je le montois; il me tira à quartier, et me dit avec sa douceur ordinaire : (( Monsieur, j'ay eu ordre du Roy de sçavoir de (( vous quelques particularités sur une plainte que « M. le Prince a faite au Roy, et luy a demandé justice « de ce que vous disiez partout que vous le tueriez ; le c( Roy veut sçavoir ce qui en est; c'est pourquoy je « vous prie de me mettre en état d'en rendre un compte w net et véritable au Roy, après ce que vous m'en aurez « dit. »
Sur quoy je luy contay tout au long ce qu'on m'avoit
dit de tous costés , et les terreurs qu'on m'avoit voulu donner pour me faire abandonner le pavé de Paris; que j'avois long-temps écouté tout cela avec patience, mais qu'à la fin ceste patience estant mise à bout, j'avois dit que je ne devois pas craindre M. le Prince, que je l'avois trop bien servy pour devoir craindre de la part de M. le Prince un assassinat. Bref, je luy dis mot à mot, et sans rien changer, tout ce que je viens d'escrire sur le sujet de ses menaces , et des importunes et réitérées propositions qu'on m'avoit faites de sortir de Paris. Il m'escouta avec une grande attention, et je suis assuré qu'il ne perdit pas un mot de ce que je luy avois dit ; cependant, par une raison à moy inconnue, il ne fut pas content de ce que je luy avois dit de bouche, il le voulut avoir par escrit, et il mie dit : «Monsieur, je (( vous assure qu'en vieillissant il nous arrive beaucoup « d'incommoditez; la plus grande des miiennes, c'est (( que la mémoire commence à me manquer (il l'a « meilleure qu'homme de France); j'appréhenderois, (( dit-il, dans une affaire de cette conséquence, d'ou- « blier quelque chose d'important; pour l'éviter, je « vous prie de me donner par escrit tout ce que vous (( m'avez dit. — Très volontiers. Monsieur, luy dis-je, (c pourvu qu'il vous plaise me donner deux heures de (( temps, vous serez satisfait. » 11 me dit : « Non pas (( seulement deux heures, mais deux jours, pourvu que (( j'aye cela demain, ou après demain, cela suffira. » Là dessus nous nous séparasmes, et je m'en aîlay tout droit chez moy pour y travailler et dresser ce mémoire, en sorte qu'il pût paroistre devant le Roy sans estre trop
long, et sans toutes fois y rien oublier d'essentiel. Je fis, dès le jour même, porter mon mémoire à M. Le Tellier, escrit et signé de ma main, où surtout je n'oubliay pas de mettre les propres mots, que si M. le Prince se mettoit en estât de me faire quelque afïront insigne, qu'un homme de ma naissance et de mon humeur ne dût pas souffrir, ou ne pût pas vivre content après l'avoir souffert, je le tuerois infailliblement; que je sçavois bien qu'il m'en coûteroit aussi la vie, parce qu'il n'y avoit point d'exemple qu'un homme eût tué un prince du sang impunément, mais que j'aimerois mieux mourir, que d'avoir souffert un affront qui portât une taché à mon honneur; et j'ajoutay que je croyois qu'il n'y avoit personne en France qui eût un entier pouvoir de faire ce qu'il voudroit de moy que le Roy seul; que j'estois d'autant plus hardy sur M. le Prince que je ne l'avois jamais offensé, qu'au contraire je ne l'avois que trop bien servy, et que par l'injuste attachement que j'avois eu pour luy,j'avois ruiné mes biens et ma fortune, et que c'estoit là une belle récompense de me vouloir perdre dans l'esprit du Roy, après que je m'estois réduit dans un estât misérable pour le servir. M. Le Tellier reçut mon escrit et le porta au Roy, qui eut la bonté de le lire tout au long et avec attention, et, après l'avoir lu, il dit à M. Le Tellier : (( Voicy qui est bien différent de la plainte que fait «M. le Prince, qui dit tout franc que Coligny dit « partout qu'il le tuera , car Coligny dit ; Qu'il n'a a jamais faschéM. le Prince, qu'il sçaitbien le respect « qu'il luy doit, qu'il luy a toujours rendu, et qu'il luy
« veut toujours rendre; il dit seulement que si M. le « Prince luy fait un affront il le tuera; M. le Prince K n'a qu'à ne point faire d'affront à Coligny, et Coligny « ne se mettra point en estât de le tuer. » Paroles dignes du plus grand et du plus juste des Roys qui ayent été, qui soient, et qui seront jamais. Le Roy dit ensuite à M. Le Tellier : «Voilà une affaire qui m'embarrasse, (( je veux rendre justice à mon cousin , mais je ne veux «point faire d'injustice à personne, vous me ferez (( plaisir de trouver quelque moyen de finir et d'ac- « commoder ceste affaire , il faut proposer cela à M. le « Prince comme venant de vous; par exemple, lema- (( réchal de Gramont est fort amy de M. le Prince, il « aime aussi Coligny, car il m'en a quelquefois parlé, « il fera que ledit Coligny entrera dans ce qu'il doit (f à la qualité et à la personne de M. le Prince ; mais il « faut aussi que M. le Prince fasse raison à Coligny de (( l'argent qu'il luy retient assez vilainement, car n'estce il pas vray qu'il l'a fort bien servy? — Sire, je suis « obligé, dit M. Le Tellier, de dire à Vostre Majesté « que la seconde fois que Coligny s'en retourna en « Flandres trouver M. le Prince, après qu'il eut esté (( eschangé avec le maréchal d' Aumont, je fis, par ordre « de M. le Cardinal , tout ce qu'il me fut possible pour i< le retirer du service et de l'attachement qu'il avoit « pour M. le Prince; mais à toutes les offres avanta- « geuses que je luy fis, il ne voulut pas entendre et ne « me voulut jamais respondre un seul mot, et s'enfuit « sans presque me vouloir dire adieu. » M. Le Tellier se mit à travailler suivant les intentions de Sa Majesté
qu'il cacha à M. le Prince, et luy ayant donné connoissance de tout le reste, il luy dit : a Je vous assure, « Monsieur, que ceste affaire fait peine au Roy, qui veut (( assurément vous satisfaire, mais il semble qu'il ayt {( peine à maltraiter un homme, qui dit partout qu'il « n'est mal avec vous que parce qu'il s'est donné au « Roy ; c'est un prince délicat, et qui croit que son hon- « neur est engagé à ne pas tout-à-fait abandonner ce «gentilhomme; on sçait bien que si vous vous opi- « niastrez, il n'y a point de doute que le Roy ne fasse « tout ce que vous voudrez pour votre satisfaction; (( mais cela luy fera de la jîeine ; c'est pourquoy, mon- (c sieur, je suis obligé de vous dire, dans le dernier a secret, comme votre serviteur, qu'il seroit à propos « que vous eussiez agréable que quelqu'un de vos ser- « viteurs s'entremist dans ce rencontre, pour obliger (( Coligny à se mettre dans le respect et le devoir ; par « exemple, M. le mareschal de Gramont, qui est fort « votre serviteur, et qui a d'autre part beaucoup de « pouvoir sur l'esprit de Coligny ; il luy fera faire tout « ce qui sera juste et raisonnable, et votre Altesse aura (( aussi la bonté de le satisfaire sur certaines choses, i< dont la source n'est pas honorable pour vous , car « cela est venu pour de l'argent que les Espagnols ont « donné à Coligny, et qu'il dit que vous luy retenez. » M. le Prince, qui d'un côté fut enragé du peu de satisfaction qu'il recevoit du Roy, et qui de l'autre ne vouloit point donner d'argent, dit à M. LeTellier : «Mort-Dieu! « Monsieur, je ne suis point de qualité à estre accom- « mode avec Coligny par des mareschaux de France;
((j'ai demandé justice au Roy; Sa Majesté en usera « comme elle le jugera à propos. » M. Le Tellier, en haussant les épaules doucereusement, luy dit : u Mener sieur, j'avois trouvé cet expédient, comme le plus « propre pour vostre satisfaction, et délivrer le Roy (( de la peine que cela luy peut faire , je suis fasché que (( cela ne vous soit pas agréable. » M. le Prince, généralement parlant, estoit très fasché qu'on le renvoyât aux mareschaux de France, comme un simple gentilhomm^e, mais de plus, en particulier, il eut encore esté honteux que cela tombast entre les mains du mareschal de Gramont, qui est extrêmement généreux, et qui luy avoit dit fort souvent, dans le temps que cela s'eschaufFoit : « Monsieur, je voudrois avoir donné ces (c quinze m illeescus, toutmusquez, àColignypourvous, «et que cela ne fut point arrivé, car il n'est point « avantageux pour vous, qu'on dise par le monde {( que vous retenez l'argent d'un homme qui vous a « bien servy, et cela fera aussi peut-estre un mauvais « efFect dans l'esprit du Roy, qui regarde à tout de w fort près, et je sçay, de plus, qu'il a de l'inclination i< pour Coligny. »
Depuis ce discours avec M. Le Tellier, il ne fut plus parlé de cette affaire; M. le Prince eut la mortification de ne recevoir aucune satisfaction du Roy contre moy, qui est une chose inouïe qu'un premier prince du sang demande justice au Roy d'un gentilhomme, qui l'a voulu tuer, et qu'on ne luy donne pas la moindre satisfaction. Il a mieux aimé n'en point avoir que de me payer les quinze mille escus qu'il me devoit. Je ne crois pas que
dans toutes les histoires il se trouve une chose pareille à cela. Je tins toujours le pavé, allant partout, et M. le Prince roulant toujours les yeux dans la teste, partout où il me rencontroit; il ne me fit jamais ni peur ni mal. Quelque temps après il s'en alla en Bourgogne tenir les Estais , et dès qu'il fut party je pris le temps de faire demander au Roy permission d'aller en Bourgogne, mais il n'y voulut pas consentir, et, dès qu'il fut revenu, je fis encore demander permission d'y aller : « Ha ! bon, à cette heure, il y peut aller quand « il voudra : » qui est une marque de sa bonté de ne vouloir pas que j'allasse en Bourgogne dans le temps que le Prince y estoit, de peur qu'il ne me dressât quelque embusche , estant dans la même province que luy, et dont il estoit gouverneur. C'est encore une marque que ce grand homme songe à tout, et qu'il descend dans les intérêts des particuliers , comme s'il estoit un particulier luy-mesme, et qu'il n'eût autre chose à faire ; de soi te que cela fait paroistre , non seulement qu'il est généreux, mais encore qu'il a un des plus grands et des plus vastes esprits du monde. Quand nous avons cinq ou six affaires nous en sommes quelquefois assez empeschez, et ne songeons guère aux affaires des autres, et luy qui en a cent mille différentes songe encore à celles des particuliers. Le temps coula jusqu'à Tannée 1664. Il fit avant cela un voyage en Lorraine et prit Marsal, où je le suivis '.
En ladite année 1 664 , l'empereur Léopold se trouvant extrêmement embarrassé par les desseins et les
' Ceci se passait en i665.
préparatifs que le Grand-Seigneur faisoit pour attaquer la Hongrie, et ne se trouvant pas en estât de pouvoir soustenir les grandes forces d'un si puissant ennemy avec les siennes seules, qui estoient épouvantées des progrès que le Grand-Seigneur avoit faits l'année d'auparavant, et de la prise de Neuhausel, Nitra, et plusieurs autres places, se résolut d'envoyer demander secours aux princes chrestiens, et dépescha le comte de Strossi ' au Roy, pour lui en demander, ce que Sa Majesté luy accorda généreusement. Le Roy commanda deux mille chevaux et quatre mille hommes de pied pour cette expédition. L'infanterie estoit composée de quatre-vingts compagnies, et la cavalerie de quarante. Le Roy me destina pour commander tout ce corps, en qualité de lieutenant-général. Ayant eu ordre d'aller à Metz, après avoir reçu les ordres du Roy, je partis de Paris le 17 d'avril, et après avoir assemblé, aux environs de Metz, toutes les troupes destinées à ce voyage, reçu les routes de l'Empereur pour traverser l'Allemagne et disposer toutes choses , je partis de Metz le 17 {mai), et pris ma route par Salbric, Saint- Avaux, les Deux-Ponts. Je passày le Rhin à Spire, où je fus festiné par l'évéque , qui en est souverain , et fort mal avec ses habitans, et, continuant le voyage, je passay le Necker à Hailbron , où je fus régalé d'un beau festin et d'un beau cheval par le duc de Wirtemberg. Je m'embarquay sur le Danube avec l'infanterie, auquel
' On lit ainsi au manuscrit. Il était vraisemblablement de la maison des Strozzi d'Italie, mais en France on écrivait Strossi, comme on peut le voir dans les Mémoires de Ribier, Paris, i666, in-fol., I, 260.
lieu le duc de Bavière m'envoya un très beau cheval, dont j'ay depuis fait présent au Roy.
Par les soins et par les ordres du duc de Bavière, on avoit fait préparer, pour la conduite de l'infanterie, soixante et quatre bateaux, qui coustèrent dix mille escus au Roy. Les officiers du duc de Bavière n'eurent point de honte d'en demander vingt mille escus, mais ne pouvant me résoudre à payer une somme si exhorbitante, je protestay de mon séjour, et envoyay un Courier au Roy, de sorte que, pour se délivrer de nous, ils se relaschèrent de la moitié, ce qui fit que, sans attendre le retour du courier, je m'embarquay et sauvay, par ce moyen , dix mille escus au Roy, qui m'avoit cependant fait response qu'il consentoit au payement des vingt mille escus, ne trouvant rien de difficile pour secourir l'Empereur dans sa pressante nécessité.
La cavallerie , sous la conduite de Gassion , marcha par la Bavière et l'archevêché de Saltsbourg , pour se réunir au rendez-vous général , donné à toutes les troupes, tant de cavallerie que d'infanterie, quiestoient sous sa charge, à Marbourg, sur la rivière de Drave, dans la Styrie, où dévoient aussy se trouver quatorze compagnies de cavalerie qui venoient d'Italie, où elles avoient esté envoyées par le Roy pour faire la guerre au Pape '; mais la paix ayant esté faite, le Roy s'en servit pour faire la guerre au Turc, qui sont deux choses bien différentes. Elles partirent de Parme sous la conduite de Bissy, passèrent sur l'Estat des Véni-
' Cette menace avait pour cause l'insulte faite au duc de Crcqui », ambassadeur à Rome, par des soldais de la garde-corse.
tiens et par le comté de Tyrol , et vinrent passer à Raclesbourg, au lieu de Marbourg, parce que le rendez-vous avoit esté changé.
Je débarquai avec l'infanterie à Vienne, en Autriche, capitale de l'empire, et comme la pluspart des soldats avoient leurs armes en assez mauvais estât, tant par leur négligence que par la fraîcheur du Danube , dans lequel mesme ils avoient laissé tomber quelques-unes de leurs armes , l'Empereur nous donna un quartier de rafraîchissement à deux lieues de Vienne , nommé MinquindorfF, où, après nous avoir donné quelques jours pour raccommoder nos armes, et nous remettre en bon estât , il désira de voir les troupes du Roy. Ce fut un grand desplaisir pour moy que la cavalerie ne s'y trouvât pas , laquelle il auroit sans doute trouvée bien plus belle que l'infanterie, quoy qu'il parut en avoir esté fort satisfait; et, après avoir fait deux ou trois fois le tour des troupes, il s'en alla disner à Luxembourg, une de ses maisons, où il avoit fait préparer un grand disner pour tous ceux de nous autres qui y voulurent aller. Je ne m'y trouvay pas, parce que j'estois encore foible de la goutte , mais le premier ministre de l'Empereur y régalla fort civilement et fort gayement tous ceux qui y furent. L'Empereur disna seul, car personne ne mange avec luy; ensuite il fut à la chasse, et y mena tous les François qui avoient disné chez luy ; et sur le soir, il m'envoya trois cerfs qu'il avoit tué de sa main, deux grands chariots, chargés de toutes sortes d'excellentes provisions, et deux fort beaux chevaux.
Je partis, et, après avoir traversé l'Autriche, partie
de la Hongrie et la Styrie, je Irouvay que les armées chrestiennes estoient campées aux environs de Raclesbourg , où la cavalerie françoise me vint aussi joindre. Le lendemain du jour où toutes ces trouppes furent jointes aux armées de l'Empereur, de l'empire et des alliés, on eut avis que les Turcs, commandés par le grand-visir, au nombre de plus de quatre-vingt mille hommes, avoient dessein de passer le Raab, et d'entrer dans les pays héréditaires, par la Hongrie, ce qui fit prendre résolution au comte de MontécucuUi , général de l'armée de l'Empereur, de se détacher avec toute la cavalerie pour aller apprendre la marche des Turcs.. H me commanda de le suivre avec les vingt-six compagnies venues d'Italie, les quatorze qui venoient de France n'estant pas encore arrivées. Il ordonna à l'infanterie de le suivre avec le canon et le bagage , marcha en diligence vers Saint-Godard, où il passa le Raab, sur un avis qu'on luy donna que huit ou dix mille Tartares l'avoient passé pour saccager la Hongrie, qui est au-deçà du Raab, et qu'ils n'ont encore? jamais passé, au moins depuis plus de cent ans. Il descendit en costoyant la même rivière, et marcha vers Kerment, où il croyoit avoir des nouvelles plus certaines des ennemis.
Comme l'on fut à une demie lieue de cette ville, on entendit tirer plusieurs coups de canon, ce qui nous fit avancer avec plus de diligence; nos généraux furent assez surpris, en arrivant, d'y rencontrer toute l'armée des Turcs qu'ils croyoient beaucoup plus éloignée.
Ils commençoient à asseoir leur camp, et les habilans
de Kermeiit, avec deux ou trois pièces de canon, du haut d'une meschante tour, qui defFend ce pont, les canonnoient de toutes leurs forces pour en disputer l'entrée et les éloigner du bord de la rivière. On ne pouvoit pas arriver plus à propos, mais MontécucuUi auroit bien voulu ne s'estre pas engagé si avant, n'ayant que de la cavallerie, qui faisoit environ en tout douze mille chevaux; cependant , comme il ne pouvoit faire de pas en arrière, sans perdre la réputation des armes chrestiennes , et sans abandonner toute la Hongrie et une partie de l'Autriche, il distribua toute la cavallerie dans ses postes , résolu d'attendre l'événement de cette affaire-là. Notre armée, qui faisoit l'aîle gauche, fut destinée à soutenir les dragons qui gardoient le pont de Kerment, pour deffendre deux ou trois passages au dessus et au dessous.
Cette journée se passa fort doucement ; il y eut seulement quelques légères escarmouches de gens qui, par curiosité, approchoient de trop près le bord de la î'ivière j la nuit mesme fut sans alarmes, et tout le matin fut assez calme; lorsque tout d'un coup, sur le midy, les Turcs commencèrent à tenter le passage.
Leurs premiers efforts furent sur le pont ; il n'estoit deffendu de leur costé que par une méchante barricade, sans aucun retranchement, de manière qu'ils n'eurent pas beaucoup de peine à forcer ceux qui la gardoient. Ils s'estoient déjà avancés jusques au milieu, et y avoient planté leurs drapeaux, lorsque j'y arrivay avec mes gardes et vingt volontaires. Ma personne, et ce léger secours , y lit dans un moment changer les choses de
face, car les Turcs, qui en estolent quasi les maistres, en furent chassés ayec perte de plusieurs des leurs; de nostre costé, Saint-Heran ', mon cousin germain, y fut tué, et mon capitaine des gardes blessé.
Les ennemis ne se rebutèrent pas du mauvais succès de cette attaque, ils en entreprirent aussitost une autre, beaucoup mieux concertée, par un endroit où une petite isle rend la rivière fort guéable. Ils y trouvèrent un avantage considérable de leur costé, car ils pouvoient venir sans estre vus jusques sur le bord, au lieu que, du nostre, nous ne pouvions aller à eux, ni mesme nous mettre en bataille qu'à découvert ; aussi sçurentils bien profiter de cet avantage, car ils bordèrent tout leur costé de mousquetaires, qui faisoient un feu de diable , au lieu que nous n'y pouvions respondre du nostre, faute d'infanterie.
Le sieur de Lâchant commandoit la garde de ce jourlà, qui estoit posée sur le bord de la rivière; ce fut donc à luy à souffrir leur premier effort; mais il les chargea si brusquement, tout autant de fois qu'ils voulurent tenter le passage, qu'ils furent obligés de se retirer, et toujours en désordre.
Ce fut à une de ces escarmouches que le comte de Sault fut légèrement blessé , Tréville dangereusement, le chevalier de Saint-Aignan tué. Ce dernier ne fut pas plustost tombé de son cheval , que quatre Turcs se jettèrent dans la rivière le sabre à la main, pour luy
' François Charles de Monlmox'in-Saint-Herem , fut tué en défendant le passage du pont de Kermen, le 27 juillet 1664. {Père Anselme , YIII, 820.) On prononçait Saint-Heran.
venir couper la teste, mais au lieu de l'emporter, deux des leurs laissèrent la vie sur le bord, et les deux autres furent noyés.
Comme cependant leur mousquetterie nous incommodoit fort, et nous tuoit des hommes dans les escadrons les plus reculés, je donnay deux ordres qui furent cause de l'heureux succès de cette journée; le premier fut de retirer deux petites pièces de canon de la tour de Kerment, et de les faire mener sur le bord de la rivière , et l'autre de faire mettre pied à terre à quelque partie de cavalerie. Ces deux ordres furent en mesme temps exécutés, et, quoique les armes de nos cavaliers ne fussent pas si avantageuses que celles des ennemis , ils firent cependant si grand feu , avec leurs mousquetons , que celuy des Turcs commença à diminuer ; celuy du canon y étant joint peu après, ils abandonnèrent le dessein de passer et se retirèrent dans leur camp , laissant aux François l'honneur de la journée.
La nuit se passa sans aucune occasion , mais non pas sans alarmes ; au point du jour, l'on vit les ennemis décamper et marcher vers la source de la rivière. Il fut aisé déjuger, dès cette première rencontre, que les Turcs n'entendoient rien à la guerre, puisqu'ils ne s'estoient pas opiniastrés au passage dans une occasion si avantageuse ; ils avoient là toutes leurs forces assemblées, et nous n'avions à leur opposer qu'une partie des nostres, encore toutes de cavalerie, et par conséquent m.oins propres à defFendre un passage ; ils avoient des rivages et des haies, dont ils se couvroient, et nous estions exposés à leurs coups; ils avoient du
canon dont ils ne se servirent point, qui est le plus grand secours dans ces sortes d'affaires, et nous n'en avions que deux pièces de peut-estre dix ou douze livres de balles; enfin on peut dire que ce fut un aveuglément inouy de leur costé de ne s'estre pas servys p des avantages qu'ils avoient, et un bonheur très grand à nous de ce qu'ils se battirent si foiblement, dans une journée dont ils dévoient sortir apparemment victorieux.
Dès que les ennemis commencèrent à marcher, le comte de Montécuculli envoya en toute diligence donner avis à l'infanterie, qui estoit retranchée à Saint- Godard, de passer la rivière, ce qu'elle fit pendant toute la nuit, et luy cependant continua avec la cavalerie d'observer les Turcs, qui arrivèrent proche Saint- Godard, le 27 juillet; là, les deux armées commencèrent à se voir toutes deux en présence. A demie heure de là , une autre rivière se jette dans le Raab , qui le grossissoit de la moitié, et en montant un peu audessus, ils l'auroient trouvé moins fort; nous marchasmes comme eux. Si les jours précédens nous avions eu le plaisir de voir leur camp de si près que nous distinguions tout ce qui s'y passoit , nous en eusmes ce jour-là un divertissement beaucoup plus agréable , car nous voyions, de quarante pas, défiler tout leur bagage et marcher tous leurs chameaux. Jamais spectacle n'a esté si agréable ; tantost nous voyions un monde entier de piétons , tantost des forests de lances , et puis un moment après une foule de cavallerie, et ainsy se succéder les uns aux autres les corps différents qui com-
posoient leur armée , chaque troupe avec une multitude de drapeaux, d'étendarts etdebanderolles de différentes couleurs, ou de diverses figures, et une quantité de hautbois , de flûtes et de tambours , qui composoient une harmonie assez plaisante, et, quoyque les troupes marchassent sans ordre et sans règle, dans cette coufusion même, nous remarquions des beautés dont nous estions charmés.
Comme nous eusmes fait une demie lieue en cet estât, costoyant toujours la rivière, nous trouvasmes celle de Laufaits qui se jette dans le Raab à Saint-Godart. Nous le passasmes sur un pont qu'on avoit fait exprès, tant à cause de la longueur du défilé que parce que nous n'avions décampé qu'une heure après eux , mais M. de Montécuculli , qui avoit bien prévu l'embarras de ce défilé, avoit fait passer fort à propos, dès le soir, les régimens de Nassau, infanterie, et Lorraine, cavallerie. Quand nous arrivasmes en nostre camp, nous trouvasmes les Turcs déjà campés et leurs tentes tendues.
Leur camp, quoy qu'il fut extrêmement serré, tenoit une grande lieue et demie, et on voyoit paroître audessus de toutes les autres la tente du grand-visir, dans un parc de très grande étendue, rempli de tentes de toute la maison du grand-visir, qui paroissoient comme de hautes tours auprès des autres de son camp. Là, ils montrèrent pour la seconde fois leur ignorance à la guerre, car, comme ils avoient pris le devant sur nous, ils dévoient, d'abord qu'ils furent arrivés au-dessus de Saint-Godart, faire leurs efforts pour passer, où ils
auroieiit infailliblement rénssy, n'ayant à combattre que les deux régimens susdits, qui n'auroient pu estre soutenus cjue trop tard, à cause de la longueur du défilé. Ce même jour il se rendit un Transilvain, qui donnoit à boire au grand-visir, et un capitaine italien, qui avoit autrefois servy dans les troupes de l'Empereur, et qui, ayant esté pris à Vesprin, s'estoit fait Turc, qui assurèrent tous deux nos généraux que les ennemis dévoient, dans le lendemain, faire un grand effort pour passer la rivière et aller à Vienne, ce qui fit que je visitay exactement les passages, et y mis de bonnes gardes.
Les François faisoient l'aîle gauche de l'armée, et j'avois esté chargé, par Montécuculli , de garder la ville et le cloistre de Saint-Godart, qui ne valent rien, et un grand espace de pais, jusques aux troupes de l'armée de l'alliance j l'armée de l'empire estoit au milieu et devoit deffendre ce poste que les Turcs attaquèrent, derrière lec[uel il y avoit un petit village, d'environ trente maisons, nommé Grostorff, qui estoit séparé d'une rue qui alloit à la rivière et y faisoit un grand gué, dont les bords estoient fort abattus.
L'armée de l'Empereur, qui estoit à la droite, devoit conserver un assez grand pays , mais où il y avoit fort peu de passages ; il y avoit même un grand ruisseau, qui séparoit l'armée de l'Empereur d'avec celle de l'empire et des alliés , ce qui faisoit qu'encore que ces deux dernières eussent esté taillées en pièces, celle de l'Empereur se pouvoit retirer sans grand danger et se mettre en sûreté. Les gens déliés et spéculatifs ont jugé
que, le jour de ce grand combat, Montécuculli se conduisit en homme qui vouloit conserver son armée, et ne se soucioit pas trop des autres.
Au dos de nos armées il y avoit un grand bois sur le haut d'une montagne assez relevée , qui serroit un peu nos troupes.
Les choses estoient en cet estât lorsque , la nuit du dernier juillet au premier aoust, les Turcs amenèrent force gabions sur le bord de la rivière , vis-à-vis ce qui estoit gardé par l'armée de l'empire; ils y dressèrent une batterie de quatorze pièces de canon, et en mirent deux autres sur une avance de montagne.
Le matin, qui estoit le premier jour d'aoust 1664, comme j'estois campé sur une hauteur qui descouvroit assez comm^odément dans le cam.p des Turcs, je jugeay, par les mouvemens extraordinaires que j'y vis faire, qu'ils se préparoient à quelque attaque. Je descouvris mesme un corps de troupes très considérable qui estoit derrière un bois, sans bransler. Cela ra.'obligea à monter en diligence à cheval pour en avertir et en conférer avec le comte de Holac, que je trouvay regardant la même chose, avec de grandes lunettes d'approche, qui nous firent encore bien mieux discerner les objets, de sorte que nous ne doutasmes plus de l'attaque, et conclusmes ensemble d'en aller avertir le marquis de Baden, général de l'armée de l'empire. Nous le trouvasmes dans son lit, et, quelque presse que nous luy fissions, pour l'obliger à se pourvoir contre ce péril éminent, nous n'en pusmes tirer autre chose que ces propres mots : « S'ils passent, il faut
(( donner dessus. » Nous voyant si mal satisfaits, nous fusmes trouver Montécuculli , auquel nous contasmes Testât ou estoient toutes choses et la response que le marquis de Baden nous a voit faite. Il haussa les espaules et ne respondit rien : nous nous trouvasmes donc obligés de nous en retourner assez mal satisfaits dans nos quartiers.
Cependant les Turcs, après avoir fait leurs cris ordinaires, mais avec plus d'impétuosité, firent jouer leur artillerie vers les hauteurs. Sur les six heures du matin ils vinrent en foule escarmoucher sur le bord de la rivière pour la reconnoistre de plus près , ce qui fît enfin juger au marquis de Baden qu'il pouvoit estre attaqué. Il en envoya donner avis au comte de Montécuculli qui y envoya pour le fortifier les régimens de Nassau, de Kilmensee, d'infanterie, et celuy de cavalerie de Schmit, qui se mirent à droite ; mais tout cela, se fit tumultueusement et en désordre, n'ayant pas voulu recevoir et se servir de bonne heure de l'avis que le comte de Holac et moy luy avions donné, trois heures devant.
Enfin, sur les dix heures du matin, les Turcs commencèrent leurs attaques, avec leurs hurlemens ordinaires , et leur grand feu espouvanta tellement l'infanterie, qu'elle se renversa sur la cavalerie et abandonna le passage. Le marquis de Baden et le comte de Waldek firent tous leurs efforts pour les rallier, et en remenèrent quelque corps vers les ennemis pour regagner le poste qu'ils avoient perdu ; mais après leur avoir fait une descharge fort légère, ces troupes prirent la fuite
tout de nouveau et abandonnèrent leurs officiers, sans qu'ils pussent, du depuis, en faire retourner au combat la moindre partie.
Les troupes que Montécuculli avoit envoyées à leur secours estoient sur la droite, qui n'eurent pas une meilleure fortune; le régiment de Schmit plia, et les deux d'infanterie venant pour charger les ennemis, s'espouvantèrent tellement de la fuite de leurs camarades, qu'ils laschèrent le pied de leur costé, après fort peu de résistance , où le comte de Nassau fut tué et un nombre infini d'officiers de l'empire, et plus de quinze cents soldats, qui eurent tous dans un moment la teste coupée.
La fuite de cette armée toute entière , ce qui n'eut peut estre jamais d'exemple , augmenta la fierté des ennemis, qui firent une boucherie espouvantable , et commencèrent à s'eslargir dans la plaine, à mesure que le nombre augmentoit, et ne trouvant comme plus de résistance, ils s'emparèrent du village de GrostorfF qui estoit entre la rivière et le camp.
Toute l'armée restoit à cheval, chacun dans son poste, mais avec une consternation espouvantable : le comte de Holac, avec ce qui restoit des alliés, fit mine d'aller charger les ennemis , dans le temps que le prince de Lorraine les attaquoit d'un autre costé, mais ils furent repoussés l'un et l'autre si vigoureusement, qu'ils y laissèrent un grand nombre de soldats et d'officiers.
Ce fut alors que Montécuculli se trouva dans une grande perplexité, et quoy qu'en habile homme il le cachât aux yeux de tout le monde, il ne me le dissi-
mula pas, et, au lieu de me donner de ses troupes, il me demanda des miennes dans une conjoncture si pressante.
Quoyque j'eusse bien de la peine à dégarnir mon poste , qui estoit extrêmement dangereux , je ne pus cependant me defFendre de faire marcher les régimens d'Espagny et de Grancey, qui faisoient un bon bataillon ; ces deux régimens chassèrent d'abord les Turcs de GrostorfF, et les poussèrent jusques dans la place, à la réserve de quelques-uns qui aimèrent mieux se brusler eux-mesmes dans une maison que de se rendre; mais comme ils n'estoient soutenus que de cavalerie allemande qui plia, ils furent obligés de plier à leur tour, et se retirèrent en désordre derrière les hayes.
Les Turcs, cependant, passoient toujours la rivière, et à mesure que leurs forces s'augmentoient , ils s'eslargissoient à droite et à gauche, au lieu que dans nostre armée on voyoit desjà quelque effet de la peur, et les troupes impériales chanceloient dans leurs postes.
Dans cette pressante nécessité, il fut résolu unanimement de faire un dernier effort, et de périr ou de chasser les ennemis; en effet, il n'y a voit point d'autre ressource que celle-là, l'armée de l'empire estoit en fuite, la pluspart des soldats espouvantés, point d'espérance de retraite contre une armée, où il y avoit plus de cinquante mille chevaux.
Il fallut donc que les François se sacrifiassent pour le salut de tous, aussi bien ne pouvoient-ils éviter de
se trouver enveloppés dans la perte commune. Je mis mes troupes en bataille, pour aller aux ennemis. Les Turcs, qui virent bien qu'on les alloit attaquer, commencèrent à faire leur retraite qu'ils font d'une autre manière que les chrestiens, car ils se retirent en reculant en arrière, et montrant toujours le visage aux ennemis, de sorte qu'ils ne donnèrent pas le loisir aux troupes de se mesler avec eux ; aussi n'en avoient-elles pas trop envie, mais seulement on les suivit de loin jusques à ce qu'ils se jettèrent tous dans la rivière de Raab , au mesme endroit où ils venoient de la passer. La plus grande partie se noya , et l'autre fut tuée par la descharge que les troupes leur firent , du bord de la rivière, quand ils se furent jetés dedans.
Jamais on n'a vu un spectacle pareil à celuy-là j dans un moment on ne vil plus d'eau , ce n'estoit qu'un cimetière flottant , ou une masse composée d'une multitude de corps d'hommes, d'armes, de chevaux meslés ensemble. Parmi cette confusion de gens qui se vouloient sauver tous ensemble, les uns se trouvoient accablés sous leurs chevaux, les autres emportés par la rapidité de l'eau , et les autres , voulant se sauver, noyoient leurs camarades et se noyoient eux-mêmes. Nos soldats se précipitoient après eux , pour achever ceux à qui il restoit quelque peu d'espérance de salut , et s'il en demeuroit quelqu'un sur le bord , c'estoit pour assommer ceux qui , après bien de la peine , taschoient de gagner le rivage.
Les Turcs perdirent quatre ou cinq mille hommes dans cette occasion, et douze pièces de canon qu'ils
abandonnèrent de l'autre costé du Raab , et que nous prismes en les tirant de nostre costé avec des cordes qu'on y attacha.
Les chrestiens perdirent douze à quinze cents hommes allemands, des régiment de Nassau et autres, qui furent taillés en pièces sans se deffendre, lorsque les mescréans passèrent la rivière.
Depuis cette action , qui fut le 1 " aoust 1 664, le Grand-Visir, enragé de ce mauvais succès, où il perdit la fleur des jannigsaires et quelques bassas , demeura deux ou trois jours à faire bonne mine et à nous canonner; après avoir néanmoins resserré son camp et quitté la moitié du terrain qu'il occupoit, tant cette perte l'avoit espouvanté; mais, de nostre costé, nous avions de si meschantes troupes, et en si petit nombre, que nous ne pusmes rien entreprendre.
Les troupes de l'Empereur doivent estre exceptées du nombre des meschantes troupes, car elles estoient fort bonnes , mais l'armée de l'empire ne valoit rien, et celle de l'alliance ne consistoit qu'en celle de France, car le reste estoit entièrement ruiné.
D'autre part, ce vieux renard de Montécuculli eut bien voulu, sans préjudice des intérêts de son maistre, que les troupes de France eussent reçu quelque grand échec, principalement après le combat, où elles acquirent une très grande gloire, et donnèrent une grande jalousie à l'Empereur et à ses troupes , lequel Empereur eut une fort grande joye de se voir délivré de nous par les ordres que le Roy nous envoya de retourner en France.
Voicy un secret que personne n'a sçu que moy, c'est
que tout le monde s'est imaginé que Sa Majesté n'avoit rappelé ses troupes qu'après que la paix fut faite avec le Turc, mais il est certain que le Roy n'avoit aucune nouvelle de cette paix, quand il retira ses troupes, et que c'estoit par un mescontentement particulier du mauvais traitement qu'on leur avoit fait. Mais dès que l'Empereur, ou son conseil (car c'est un bon prince) , sçut l'ordre que nous avions de nous retirer, les choses changèrent de face , et jamais troupes n'ont esté si noblement, ou si généreusement régalées qu'elles le furent au retour, où rien ne manqua ; tout fut fourni magnifiquement, vivres, chariots, logemens excelle ns et fort au large, petites journées, festins perpétuels, abondance de chair et de poisson , et de tout.
Nous prismes nostre route de Presbourg , par la Moravie, la Bohême, l'évêché de Ramberg, le Bas et le Haut-Palatinat, et nous vinsmes repasser le Rhin, entre Spire et Philisbourg , au même endroit où nous l'avions passé pour commencer nostre heureux voyage, qui sera éternellement à l'honneur de Louis XIV et de la nation françoise, et au grand avantage de la chrestienté, en particulier de l'Allemagne, et surtout de la Hongrie, qui eust esté entièrement saccagée, si nous eussions perdu ce combat. L'Empereur n'ayant point d'autre armée considérable, je ne sçay pas trop bien ce qu'il eût pu faire pour se tirer d'une aussi meschante affaire.
L'Empereur envoya, pour nous accompagner, le comte de Schellard, homme de qualité, qui avoit espousé la fille du feu général Beq. Il tenoit tous les jours une table de trente couverts, mais on y mangeoit
DU COMTE DE COLIGNY. loi
fort peu, parce que tout le monde estoit si bien logé et si bien accommodé, chascun chez soy, que chascun se reposoit et demeuroit à se réjouir en son particulier dans son quartier; les logis, outre cela, estoient fort éloignez les uns des autres. On prenoit quelquefois jusqu'à soixante villages pour logement; cela estoit à nostre discrétion de séjourner ou de marcher, car le pais nous estoit abandonné, mais je puis dire que les troupes y vivoient avec grand ordj^e , et qu'en ayant des ordres exprès du Roy et très souvent réitérez, j'y garday une si grande discipline, et avec une grande sévérité (qui estoit très nécessaire en cette occasion), que les troupes, qui ne demandent que le désordre et le pillage, m'en sçurentfort mauvais gré, et se plaignoient fort de moy sur des sujets inventez et faux, dont je ne me mettois guère en peine, pourveu que le Roy fut satisfait.
Mais si les troupes du Roy donnèrent de la jalousie à l'Empereur, celui qui les commandoit en donna bien davantage aux ministres de France, qui nepouvoient s'accommoder de la confiance que le Roy prenoit en moy, et de l'inclination que Sa Majesté témoignoit avoir pour moy, qui , ayant esté nommé du seul choix du Roy, et n'ayant, ni ne voulant avoir d'autre protection auprès du Roy que le Roy luy-mesme, j'esprouvay que c'est une fort dangereuse maxime à un particulier de ne s'attacher qu'au Roy et de ne vouloir dépendre des ministres qu'en tout bien et en tout hoinieur, car tost ou tard ces Messieurs-là viennent à bout, et trouvent le moyen de traverser les honnestes
gens, qui ne le sont jamais pour eux, quand ils ne sont point créatures de ceux qui gouvernent les affaires, et qui ne sçauroient souffrir qu'autres que leurs créatures fussent employées dans le service.
J'arrivay à la Cour au mois de janvier 1 665. Je vins mettre pied à terre chez M. LeTellier, qui n'estoitpas content de moy, à cause de plusieurs démeslés que j'avois eus avec un nommé Robert, parent dudit sieur Le Tellier. Je fus confirmé dans l'opinion que j'avois conçue que , quand on n'est pas créature et très humble valet des ministres , c'est temps perdu de s'attacher au service des Roys '. Je fus voir le mien dès le jour mesme, au soir ; il m'ordonna de l'aller trouver le lendemain à dix heures du matin, pour avoir l'honneur de l'entretenir, et luy rendre compte de mon voyage. Je fus parfaitement bien traité durant deux ou trois heures que j'eus l'honneur d'entretenir Sa Majesté teste à teste; le Roy me parut extrêmement satisfait de tout ce que j'avois fait et de la conduite que j'avois tenue , et il me dit qu'il me vouloit encore parler et m'entretenir, ce qui ne fut pas fait. Il m'a toujours fait depuis fort bon visage, et il avoit beaucoup d'inclination pour moy, mais les intrigues de M. le Prince, et plus que tout la jalousie des ministres , ont coupé chemin aux faveurs que Sa Majesté me vouloit faire , et qu'il m'auroit faites, me l'ayant promis de fort bonne grâce.
' Bussy-Rabutia a parlé de cette circonstance, qui nuisit beaucoup au comte de Coligny. « Il s'étoit brouillé, dit-il, avec un intendant « d'armée que M. Le Tellier lui avoit fort recommandé. » {Mémoires du comte de Bussy-Rabutin. Amsterdam, i73i, II, 5o3. )
Une troisième chose m'a encore esté beaucoup nuisible , c'est la goutte qui me persécute tellement que je ne suis plus en estât de servir; mais j'aurois esté fort bien en estât de recevoir les grâces et les establissemens que le Roy m'auroit voulu faire. J'attendis trois ou quatre ans, sans jamais rien demander, et comme je vis que la goutte consommoit mon corps, et que le séjour de la Cour me ruinoit , car quand on n'a point de bienfaits du Roy, on n'y sauroit demeurer sans s'y ruiner; je pris la résolution , sans me plaindre et sans rien dire , de me retirer chez moy, et d'y vacquer au rétablissement de mes affaires et de ma santé. Je partis pour cet effet de Paris avec ma famille, mon train , et tous mes meubles, et fort peu d'argent, pour m'en aller en Champagne ; et depuis ce temps-là , j'ay passé une des parties de l'année, tantost en Chara.pagne, chez ma femme, tantost en Bourgogne, chez moy, joyeux et content , si la goutte ne m'avoit accablé et mis depuis un an hors d'estat de marcher. Je n'ay pas laissé d'aller de temps en temps à Paris et à la Cour, où le Roy m'a toujours fait fort bon visage et a fait de fort bonne grâce beaucoup de choses dont je l'ai prié dans mes affaires particulières. Mesme, en l'année 1 675 , il eut la bonté d'accorder à mon fils aisné l'abbaye de Saint -Denis, de Reims, que M. l'évesque d'Evreux ' avoit remise ez mains de Sa Majesté à cet effet. C'est une bonté que ce prélat a
' Henri Cauchon de Maupas Du Tour, abbé de Saint-Denis de Reims et de l'Isle Chauvet, en Poitou , fut promu à l'évêché d'Évreux en 1664, et mourut en i68o. Il était oncle de la comtesse de Coligny.
eue et qui est digne de sa générosité. C'est le plus honneste homme et le m.eilleur parent qui fut jamais, de sorte que je luy ay l'obligation toute entière d'avoir bien voulu se dépouiller de ce beau bénéfice, qui vaut quinze mille livres de rente. Il faut avouer aussi que, tous les bénéfices dépendant du Roy, je ne l'aurois pas pu avoir sans la bonté que Sa Majesté a eue de l'accorder à mon fils.
Maintenant je traisne ma vie avec un esprit gaillard dans un corps fort usé. Je passerois ce reste de vie fort heureusement, si j'avois un peu de santé, mais pour m'exempter un peu de la goutte, qui pourtant ne m'en persécute guère moins, je me suis réduit depuis deux ans à ne manger viande , ni boire vin. Je n'ay pu me mettre au lait , parce que j'y ay une aversion naturelle. Du reste je suis guéry. Dieu mercy, de l'ambition; je restablis le mieux que je peux mes affaires; mes enfans seront assez accommodez et je ne suis pas pauvre. Nous laissons jouir M. d'Évreux du revenu de l'abbaye de Saint-Denis, par une juste reconnoissance, et pour ce qui est de notre revenu temporel, il peut aller à près de trente mille livres de rente. Il y a une partie de notre bien qui donne de la joeine à jouir, parce qu'il est meslé dans les affaires du duc de Lorraine, notre parent. Cela nous embarrasse de temps en temps, mais j'en viens toujours à bout, par la bonté du Roy et les assistances de M. Colbert. J'espère que la paix , qui est faite , nous donnera lieu de sortir toutà-fait d'affaires, et d'assurer nos biens à nos enfans, sans leur laisser aucun embarras; car la suite du
temps fait qu'il en survient assez dans le monde j et pour ce qui est de moy, au lieu de me plaindre de la fortune et du Roy, jem'en veux louer, et dire les bienfaits que j'ay reçus, non pas de luy, mais de son règne.
En 1652, mon père estant venu à mourir, on me fit (quoique ennemy) donner la récompense, et mesme le brevet de guidon de la compagnie des gendarm.es du Roy, qui me fut taxé à cinquante mille escus ' ; je tiray encore de la charge quinze m.ille escus qui font en tout soixante-cinq mille escus; la Reyne-mère me donna encore le gouvernem.ent d'Autun, qui vaut environ quatre mille escus, plus le baillage de Charollois, qui vaut deux ou trois mille escus. J'ay eu une autre fois sept mille escus, et le Roy m'a fait toucher d'une rente que j'ay sur l'hostel de ville environ cent mille francs que je n'aurois jamais eus sans luy, parce qu'elle estoit saisie par les créanciers de la maison de Lorraine, dont elle vient , et dont le duc de Lorraine est garant j de sorte que voilà environ cent mille escus que j'ay eus des bienfaits du Roy; il est vray que les cent mille francs sont à condition de les rendre , si j'y estois condamné, mais il en faut toujours revenir à ce que j'ay desjà dit, qui est que le duc de Lorraine est mon parent, et qu'il aura bien le moyen de payer, et surtout la paix estant faite.
Voilà l'état de ma santé, de mes affaires, et de la disposition de mon esprit ; je n'en serois pas trop mal satisfait, si j'en avois une autre bien plus nécessaire, qui est celle de songer à mon salut ; il est désormais
' Voyez plus haut , page 5o.
temps d'y penser, car estre malsain et avoir soixante ans passés , depuis six mois , et par dessus cela une goutte terrible qui m'a estropié un genou et la moitié des doigts des deux mains; c'est un sujet assez raisonnable pour faire des réflexions sur le paradis, et sur l'enfer ; mais quoy ? on a bien de la peine à dépouiller le vieil Adam pour se revestir de la livrée d'un vray chrétien. J'espère que Dieu me fera la grâce de prendre le party de le servir, comme j'y suis obligé par tant de raisons qu'il me seroit impossible de les pouvoir comipter; car outre les obligations générales, j'en ay encore de bien particulières de m'avoir conservé dans tant de périls dans lesquels je fusse mort , et mort infailliblement damné, si j'y eusse succombé ; et maintenant ce ne sera que ma faute si je ne me sauve pas. Grand Dieu! donnez-moi la grâce d'y travailler de ma part, et ayez la bonté de faire le reste.
Fait au Cosson , le 5 de juillet 1678.
Signé CoLiGNY.
Je me trouve obligé de faire connoistre de nouveau que , quand on a suivy un bon maistre, on ne manque jamais de s'en bien trouver ; le Roy, outre l'abbaye de Saint-Denis de Reims qu'il me donna pour mon fils, en 1675, m'a encore donné, au mois d'octobre dernier (1680), l'abbaye de l'isle Chauvet, en Bretagne, vacante par la mort de M. l'évesque d'Évreux %
' Il périt d'une chute, ayant été emporté par ses chevaux. (Petits Mémoires. )
dernier paisible possesseur, sans en avoir esté importuné, de sorte que j'ay des obligations à ce grand Prince, le meilleur de tous les hommes, qui ne se peuvent exprimer, de ce que n'estant plus en estât de le servir, il continue tous les jours à me faire de nouvelles grâces , et ceux qui ont cru que l'autre abbaye m'a voit esté donnée à la considération de M. d'Évreux, ne pourront pas dire la mesme chose de celle-cy, que je n'ay obtenue que trois mois après sa mort , et rien n'y peut estre entré que la considération et la bonté que Sa Majesté me fait l'honneur d'avoir pour moy.
Fait ce 26^ février, au Cosson, l'an 1681 .
Signé CoLiGNY.
m MÉMOIRES